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LA SPIRITUALITÉ DE ZAMET, D'APRÈS SES ÉCRITS SON CARACTÈRE

Les écrits spirituels de Zamet. — Les Lettres. — Raison et bon sens. — L'infini de Dieu. le néant de la créature. — L’esprit de « solitude. » — La force, l'énergie, la patience. — « Se garder des excès d'une vertu trop austère. » — Le Directeur doit « suivre », et non « devancer » l’action de Dieu dans les âmes. — Description de son rôle. — Les lettres à Madame de Pontcarré. — Les lettres intimes de 1631. — Les Advis spirituels. — Les Conférences aux Bernardines de Tart. Elles nous renseignent sur l'esprit que le Prélat introduisit à Port- Royal. — Jugement d'ensemble.

À plusieurs reprises, nous avons dû faire allusion aux principes de direction de l’évêque de Langres. Sans entreprendre ici une étude approfondie de sa spiritualité, nous croyons cependant nécessaire de caractériser brièvement sa méthode, telle qu’elle ressort de ses écrits.

Dès 1622, Zamet publiait à Paris des « Advis spirituels aux âmes dévotes », dédiés aux religieuses de Sainte Ursule de Dijon, et bientôt répandus dans toutes les commu- ‘ nautés de son diocèse. (1)

En 1705, les Religieuses de Notre-Dame de Tart de Dijon firent imprimer des « Conférences spiriluelles sur divers sujets, par Mgr Zamet, évêque et duc de Langres, réformateur de l’abbaye de Notre-Dame de Tart en 1623 » (2) ; une note manuscrite ajoutée à l’avant-propos de l’exemplaire de la Bibliothèque Nationale nous apprend que ces discours étaient lus au réfectoire tous les

(1) Advis spirituels aux ämes dévotes, par R.P. en Dieu Messire Sébastien Zawer, dédiez aux religieuses de Sainte Ursule. N. Touzart, MDCXXII.

(2) À Dijon, par J. Ressayre, imprimeur et libraire ordinaire du Roi et de la Ville, à la Minerve, MDCCV. (Bib. Nat. B41352).

ans les premiers dimanches de carême au xvrire siècle. Ces conférences sont suivies d’« /nstructions chrétiennes pour les retraites» — de « quelques maximes » à l’usage des religieuses, — et « de la manière qu'il faut parler pour observer la décence et la modestie religieu- SEP : Au En 1858 et en 1862, M. Carnandet, bibliothécaire de la ville de Chaumont, donna deux éditions de « Lettres spirituelles de Sébastien Zamet », suivies des « Advis spirituels » publiés par l'Evêque en 1622. Ces lettres, au nombre de cent-dix-huit, proviennent d’un recueil manuscrit ayant appartenu aux Ursulines de Châtillon-sur- Seine, et conservé à la bibliothèque de Chaumont sous lévnou1711(1)

La Bibliothèque de Troyes possède également (n° 1525) un recueil de lettres manuscrites de Zamet, dont 21 inédites ; ces lettres, copiées par Madame de Pourlan proviennent de la famille de Foissy, et furent conservées ou par l'oratorien ou par sa sœur, Mademoiselle de Foissy de Chamesson, fille adoptive de l’Evêque. Celle-ci, après la rupture avec la mère Angélique, et l'échec de l’Institut du Saint-Sacrement, s'était retirée dans ses terres de Chamesson, où elle vécut jusqu'à sa mort, écrit Bourrée, « d’une manière extrêmement pieuse et édifiante. » (2)

La collection Dupuy de la Bibliothèque Nationale renferme deux autres volumes de lettres spirituelles de l’évêque de Langres qui proviennent vraisemblablement de la bibliothèque du comte de Brienne, un des légataires de Zamet. Ce sont les tomes 909 et 947 ; le premier renferme 123 lettres, toutes inédites sauf une ; le second en contient 75, dont 50 inédites.

(1) Malheureusement l'éditeur de ces lettres à mal lu une foule de mots, et beaucoup de phrases deviennent, dans son texte, inintelligibles ; ex. p. 54, ligne 13: « il est toutes choses », au lieu de « il est en toutes choses » ligne 47: « avant » au lieu de « ostant »; p.213: « pour révérer ces impressions plus fortes », au lieu de « pour rendre ces impressions plus fortes », etc., ete. La ponctuation est également très défectueuse. Voir notre Zn{roduction aux Lettres Spirituelles de Sébastien Zamet, pp. IX et XIT.

(2) Bournée, op. cit. p. 442.

Enfin un recueil manuscrit de soixante-cinq lettres relatives à la réforme de Tart a été récemment découvert à Dijon par M. Gazin-Gossel. (1)

Ces nombreux écrits spirituels se distinguent en général par un style clair et facile, et sont incontestablement supérieurs, au point de vue littéraire, aux écrits alambiqués et parfois obscurs de M. de Saint-Cyran, et de beaucoup de directeurs célèbres de cette époque.

Mais dans ces sorles d'ouvrages, encore que la forme ne soit pas indifférente, le fond seul importe. Chaque lettre contient une nourriture spirituelle envoyée par ‘le directeur à l’âme faible et indigente qui l'avait demandée ; de cette manne substantielle une âme devait vivre pendant quelque temps, et le Prélat se fait scrupule de parler d'autre chose que des besoins particuliers de ses correspondants. En vain chercherait-on dans ces lettres, quelque épanchement personnel, (2) quelque témoignage d'affection sensible, ou même un peu de cette mièvrerie dont la correspondance de saint François de Sales n’est pas entièrement exempte. Rien, ou presque rien pour limagination ; à peine çà et là quelques comparaisons empruntées à la nature.(3) La raison, la raison toujours, le bon sens, la modération, et ce quelque chose de fort, d’énergique, de serein, que l’on trouve dans les lettres de Bossuet à la sœur Cornuau. On y sent toujours la parfaite réserve, faite d'affection contenue et de douce gravité qui convient aux relations d’un évêque avec ses correspondants.

Comme ses contemporains, Bérulle et Condren, auxquels

(1) Nous avons publié tous ces écrits de Zamet, à l'exception des Conférences Spirituelles, dont nous donnons des extraits dans ce chapitre. Voir ce volume intitulé: Lettres Spirituelles de Sébastien Zamet, précédées des Advis Spirituels du même Prélat, Paris, Picard, 1911. C'est à cet ouvrage que se rapportent les références qui suivent,

(2) Sauf dans une quinzaine de lettres de 1631, qui proviennent du manuscrit de Troyes ; mais ce nombre infime sur un {otal de 366 lettres que nous avons publiées, nous permet de maintenir notre appréciation générale. Voir à ce propos les Lettres Spirituelles de S. Zamet, p. 443, note (1).

Les lettres à Madame de Pontcarré contiennent aussi quelques boutades, On trouvera plus loin p. 395 celle qui nous à paru la plus intéressante,

(3) Cf. Lettres Spirituelles, pp. 304, 395, 398, 403, 404, 499,

il se rattache par plus d’un point, Zamet insiste beaucoup sur l'infini de Dieu et le néant de la créature: |

« Rien n’est que Dieu, la créature n’est que néant » ; ne tenons donc pas à elle, « et elle aussy n'aura point de lien en nous. » Soyons « vides de toutes choses », et nous serons « forts de Dieu, qui nous remplira de sa plénitude, parce qu’il ne trouvera que luy en nous. » (1)

Par voie de conséquence, « les occupations des hommes en la terre », l’action extérieure, bien qu'il s’y livrât cependant par devoir, apparaissent à Zamet comme « bassesse, amusement et inultilité d'esprit » ; c’est Dieu seul qu’il faut chercher, afin « qu’il nous soit père, maître, docteur, vie, puissance, lumière et toutes choses. » Par là, le Prélat cède à la tendance générale de l’époque, tendance dont l’exagération fait l'esprit propre de Port- Royal, en ce qu’elle aboutit au dédain de laction(2).

« A proprement parler, écrit-11 en 1630 à Madame de Pontcarré, qu'est-ce que des occupations des hommes en la terre, sinon bassesse, amusement et inutilité d'esprit ? J'estime aussy peu devant Dieu la guerre d'Allemagne et d'Italie qui comprend tant de desseings et qui regarde tant de grandes puissances, que les actions les plus communes de nos jours. Tout est néant devant Dieu, qui, en la grandeur de sa Majesté, offusque toutes choses, et ne nous fait rien trouver de solide ny de véritable que ce qui se fait pour l'éternité » (3).

Aussi faut-il être généreux envers Dieu, et ne rien chercher en dehors de lui:

« Je vous supplie, écrit-il à un homme de qualité, soyez libéral à Dieu, ne luy refusez rien. Sy vostre impuissance vous ferme la

main pour les grandes [choses], ayez la du moins ouverte pour les petites ; donnez-lui un pas, si vous ne luy en pouvez donner cent,

(1) Cf. Lettres Spirituelles, p. 551-553. Voir loute la lettre CGGVII.

(2) M. Répezrrau, a bien montré ce dédain de l’action chez les Jansénistes. « Entre Marthe et Marie, ils n'hésitent pas... La sagesse chrétienne, c’est de s'abstenir. de monter ou de rester sur les hauts lieux du recueillement spéculatif et du silence pénitent, » (A RépezLrau, Deux ennemis de la Compagnie du Saint-Sacrement : Molière et Port-Royal. (Revue des Deux Mondes, 45 octobre 1909, pp. 921-923). Seulement cette théorie, absolue chez les Jansé nistes, s'allie chez Zamet avec l’action elle-même, puisqu'aussi bien toute sa vie fut, par la force des choses, une vie d'action.

(3) Lettres Spiriluelles, p. 386.

un soupir, si vous ne pouvez luy faire présent de tout vostre cœur. Que cherchez-vous en la terre ? les livres excellens en dévotion, les sermons, les conférences des grandes âmes ?.. Ce sont presque tous amusemens de l'esprit. Dieu est au milieu de nous ; allons à luy. Qu'il nous soit père, maistre, docteur, vie, puissance, lumière et toutes choses ; il sera tout ce que nous voudrons, Sÿ nous sommes tout ce qu'il veut. Nous ne l’écoutons pas, et nous ouvrons curieusement nos oreilles à la voix de ses créatures, comme si elles estoient plus riches que luy, et comme si elles nous pouvoient donner des biens dont il ne soit pas la source. Soyez solitaire, croyez-moi » (1).

Cette nécessité de se faire, si l’on veut trouver Dieu, une solitude intérieure, et même extérieure, autant que les occupations le permettent, revient fréquemment dans les écrits de Zamet.

« Etablissez, dit-il à une Bernardine, cette solitude en vostre esprit; qu'il soit seul à Dieu, renfermé en sa conduite, séparé de tout pour l'amour de luy, mesme dans l'usage que vous donnez de vous par charité et dans celuy que vous recevez d'autruy. « Ego et Pater unum sumus », dit Nostre Seigneur dans lEvangile. Cette unité est entendue de son essence, et moy je l’entends de cette unité de renfermement et de solitude qui faisoit que le Fils de Dieu, dans ses occupations extérieures mesmes, ne voyoit rien que son Père, n’estoit occupé que de son Père, et ne possédoit rien sinon avec son Père ; sa retraite estoit toute en luy, comme elle estoit toute pour luy, et parce que le Fils estoit tout par le Père, il estoit un, c’est-à-dire solitaire avec le Père.

Voilà, ma Sœur, la vraye solitude des âmes chrestiennes, mais que dis-je? c’est celle de toute créature raisonnable, parce qu'elle ne peut ny ne doit avoir de commerce qu'avec Dieu, et celuy qu’elle prend ailleurs est injuste et indigne d'elle, s’il n’est pris pour Dieu et référé à luy. La solitude extérieure est donnée pour rompre la société imparfaite que nous avons avec les créatures. Elle est establie pour nous remettre dans nostre vraye solitude qui ne connoît que Dieu, qui ne reçoit que son esprit, qui n’est, ne vit et n’agit dans les choses étrangères que par luy » (2).

A « un ecclésiastique de grande qualité », Zamet ne parle pas autrement. « La vie extérieure porte en soy sa dissipation, et sy elle n’est recueillie, elle laissera plus de

(1) Zbid, p. 393.

(2) Zbid, p. 527.

mal que de bien. » Pour le prêtre surtout, la « retraite avec Dieu » est nécessaire ; « il faut aymer le prochain, mais il faut encore plus aymer Dieu » et « il y a plus de courage à porter la solitude que l’occupation. »

« Voilà, Monsieur, la vie et la viande que je demande pour vostre âme, la nourriture solide que je luy veux, qui y respande une odeur sainte, une onction divine dans les actions extérieures et les offices de charité. Souvent nous luisons au dehors pour le prochain, et nous sommes esteints au dedans pour nous mesmes ; cependant il devroit vivre de nostre vie, et nous la devrions respandre en luy en la tirant de nos propres entrailles. Quel monstre que la mort en nous engendre la vie en autruy ! O Dieu, Monsieur, que cela ne soit pas, s’il vous plaist! Commençons par nous mesmes ; soyons saints pour sanctifier les autres ; ne soyons pas si peu charitables pour nous, le voulant estre si fort pour autruy, de le vouloir faire vivre, tandis que nous nous laissons mourir... » (1).

Il déclare lui-même préférer la solitude extérieure à « la presse de la cour. »

« Ma Mère, je ne sais comme dorénavant on me tirera de ma solitude, tant elle est douce à mon esprit. La presse de la cour ne m'est pas sy agréable, puisque ce n’est pas le lieu que Dieu choisit pour se communiquer aux âmes. Soyons, ma Mère, à ce Dieu, auteur et amateur de nos cœurs et laissons là le reste comme indigne de notre dignité » (2).

A Madame de Pontcarré, il vante sans cesse sa « solitude bienheureuse » de Langres. « Ce pays, lui dit-il, a ses plaisirs et ses délices aussi bien que Paris, où Dieu n'est pas plus qu'ailleurs, encore que la ville soit des plus grandes du monde. » (3)

A Madame Le Maître, qui se plaint d’être obligée d’habiter l'hôtel de Longueville, où sa sœur Angélique l'a envoyée faire l'éducation d’une petite princesse. le directeur de Port-Royal écrit :

« Vous serez comme je vous veux, quand vous ne trouverez plus de différence entre la cour et la religion, et l’hôtel de Longueville

(1) Lettres Spirituelles, pp. 389-390.

(2) /bid, p. 564.

(3) Lettre de décembre 1631, /bid, p. 485,

vous sera comme le Port-Royal. Dieu est partout. S'il ne vous est pas sy présent, c’est parce qu'il n’est pas en vous, et que vous le cherchez hors de vous. Faites luy une demeure dans votre âme ; vous le trouverez et nulle chose ne vous l'ostera » (A).

La mort à soi-même, la mort à la nature et à tout ce qui est humain, pour s'élever à une vie supérieure, à la participation en quelque sorte de la vie même de Dieu, voilà encore l’un des thèmes favoris des lettres du Prélal:

« Je loue, dit-il à un prêtre, la vie extérieure que vous prenez la peine de me représenter si humblement, mais j’en veux une intérieure qui soit l’âme et la vie de l’autre, une vie qui règne en vous du règne de Dieu, portant en vosire âme la destruction du péché, tirant vostre esprit à Dieu comme à son centre, Lors duquel je veux que vous ne puissiez vivre el que toutes choses vous soient à tourment. Je veux une vie sainte en vous, d’une sainteté intime en vous, inhérente à vous, inséparablie de vous, agissant plus en vous et par vous que vous-même, en la présence de laquelle vous soyes mourant à tous les momens de vostre vie humaine, afin qu’elle subsiste et soit en vous, dirigeant vos. actions, conduisant vos desseins et vos pensées, donnant ainsi un nouvel être à vostre être qui soit l'effacement de l'être de l'homme et du péché, en soi et en toutes ses qualités » (2).

Avec les femmes, les religieuses surtout, la direction devient plus difficile. Il y faut un art consommé. Tantôt il s’agit de calmer des scrupules, tantôt il faut ralentir un zèle exagéré, des désirs de perfection peu mesurés ; d’autres fois l'amour du changement, l’ennui, la tristesse harcèlent ces âmes si mobiles ; il faut leur rendre l’énergie, la stabilité, l'acceptation courageuse des devoirs d’état; parfois il faut compalir ; quelquefois il faut humilier ; à certains jours enfin, il est nécessaire de parler avec autorité et d'exiger une obéissance absolue.

Sur tous ces points, Zamet est un maître, et lon comprend qu'à Port-Royal, la mère Agnès d’abord, puis la mère Geneviève Le Tardif, la sœur Marie-Claire Arnauld

(1) Zbid, p. 489.

(2) Zbid, p. 388.

el d’autres religieuses aient éprouvé tant de peine à se séparer de lui. Comme il excelle à calmer les impatiences féminines ! Comme il sait engager les âmes qu’il dirige à « demeurer en repos » |

« J'entends beaucoup dire sous cette parole si commune; J'entends dire que vostre âme soit à Dieu en toute rencontre et en tout événement. Surtout ne vous laissez point vaincre à l’ennuy, Vostre vie est à Dieu, vostre volonté y est, vous n'avez point d'affection véritable que celle-là ; que vous faut-il de plus ?... » (4).

À une religieuse, (probablement Angélique), qui se demande si elle est appelée à aller au Saint-Sacrement, et qui craint de se laisser trop entraîner par l’« excel-

lence de l’objet », et par la joie qu’elle éprouverait à être « fille de Jésus-Christ au Saint-Sacrement » il répond par ces réflexions pleines de sagesse :

« Je ne sais pas, direz-vous, sy je suis appelée et sy Dieu demande de moi ce changement. Je ne le sais pas non plus, mais Je sais bien qu'il n’y à nul crime d’en tenter les moyens et d’en essayer les desseins. Vos intentions sont bonnes, et cela suffit pour vostre assurance. L’issue vous en fera connaître davantage et par elle vous jugerez de l'ordonnance de Dieu en ce sujet. Cependant vous ne devez pas omettre vos devoirs présents, ains vous devez agir vers les choses présentes et vers les futures, puisque Dieu sait bien accorder cette différence de temps et cette distinction de vue. Cela donnera repos à vostre esprit et tirera vostre âme des scrupules, lesquels semblent encore bien peu fondés en ce que vous craignez que l'excellence de l’objet vous ravisse et non l'instinct de Dieu » (2).

Cette tendance chez les êtres imaginatifs à vivre dans l'avenir plus que dans le présent, à se forger des chimères et à se demander ce qu’ils feraient si tel événement se produisait, Zamet la combat énergiquement. A une autre religieuse qui se demande si elle serait capable de souffrir le martyre, il écrit :

« Vous devez être contente du moment présent, et, je vous prie,

ne vous amusez point à examiner ce que vous feriez s’il falloit aller au martyre ou autre chose semblable. Cette pensée est inutile,

(2) Lettres Spirituelles, p. 191,

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et il n’est pas nécessaire présentement que Dieu vous donne Île sentiment et la force qu’il vous donneroit, si vous étiez dans l’occasion. Ayons, s'il vous plaist, un regard simple vers la Providence de Dieu, et que la malice du jour nous suffise, sans la prévenir par nos pensées et nos appréhensions. Estimez beaucoup, je vous supplie, la pensée du néant que vous estes au regard de Dieu, car cela est en vérité. Mais je vous diray que vous n’en portez pas tous les effets, car un néant ne tire point tant de conclusions, comme vostre esprit eu cherche et en produit. Il ne regarde point ses fautes, il n'en demande point de pénitence, il ne pense point à l'avenir. Z{ n’espluche point son oraison, ni ses effets, si c’est un enfoncement d'espril ou une pure ignorance où une obscurite ou quelque autre chose; il peut bien être tout cela, mais en tout cela, il n’est rien, et ainsi il demeure toujours néant » (1).

Cette petite plaisanterie, destinée à humilier un peu sa correspondante en la mettant en garde contre l'excès de l’analyse psychologique, n’est pas une exception dans ce long recueil. Le Prélat, pour atténuer l’austérité de ses lettres, y insère volontiers quelques traits ; il était parisien, ne l’oublions pas ; parfois même, mais rarement, il se laisse aller à quelque jovialité. Le 28 octobre 1631, il écrit à la mère Agnès, alors abbesse à Dijon:

« Ma Sœur, Jésus-Christ vous bénisse! Vous n’aurez que trois paquets de moi pour cette fois. Vous m'accablez d’écritures, toutes tant que vous estes. Vous estes de mauvaises filles; en voicy encore de Paris que Je viens de recevoir. Vous vous plaignez de moy, et vous ne savez pas de quelle nourriture il faut que je me nourrisse. &« Cibum habeo manducare quem vos nescitis. »

Et comme les religieuses l’avaient supplié de les venir voir, il ajoute à la fin de sa lettre:

« Quand il sera temps, j'iray ; avant cela, je ne m’avancerois pas d’un seul moment, quand on me diroit des merveilles. Je ne regarde ny à la parole ny au silence, je regarde ce que je dois à Dieu, et je me donne à luy pour faire ce qu'il demande, parce que je suis obligé à luy et me dois à luy pour faire toutes ses. volontés. Voilà comme je suis fait parmy vos lamentations, me moquant de ma sœur Jeanne de la Trinité et de toutes ses doléances. Vous esies en meilleure main que la mienne. Que cela vous suffise ! » (2).

(1) Zbid, p. 555.

(2) Zbid, pp. 479-481.

Là

Plusieurs fois, le Prélat revient sur cette idée fort juste que la personne dirigée ne doit pas trop compter sur les lettres ou les conseils de son directeur et doit agir par elle-même.

« Une lettre, écrit-i à une religieuse qui se lamentait de ne rien recevoir de lui, une lettre est un remède de peu de momens:; il en faut dont la vertu et la force ne passent jamais. Allez à la vie de Jésus-Christ ; vous y trouverez ce qu'il vous faut ; il vous apprendra à tout vouloir, à tout souffrir et à vous passer de tout, vous appuyant seulement sur la grâce et sur la providence de son amour qui peut et qui veut pourvoir à tous vos besoins, selon l’ordre de ses conseils et non selon vos pensées ou inclinations. Vous aves besoin de force, prenes-en. Vous ne la trouverez qu’en la grâce ; ne la cherchez point ailleurs. Tout ce qui vous viendra hors de là ne sera que pour des momens et ne vous suffira pas. Notre Seigneur vous bénisse ! » (1)

Dans une autre lettre, Zamet développe la même idée d'une manière originale. « Les âmes, dit-il, sçavent, pour l'ordinaire, plus de bien qu’elles n’en pratiquent » ; aussi les communications très fréquentes avec le directeur sontelles, en général, inutiles ; « certaines âmes » peuvent « avoir une conduite différente, laquelle demande plus de secours, mais il y en a très peu qui se trouvent en cette nécessilé. »

« En effet, à tout bien considérer, il se trouve qu'en faisant tout ce que nous devons selon les obligations que Dieu nous impose, nous avons tout fait, et il est impossible qu’une âme qui cherche à plaire à Dieu en toutes les actions de la vie, et qui travaille puissamment à la mortification d'elle-même ne soit très sainte, ce qui est un plus grand et plus solide avantage que toutes les lumières et les plus belles pensées de la spiritualité. » (2)

La force, l'énergie, voilà donc le secret de la vie spirituelle. Ce n’est pas seulement aux hommes du monde, aux religieuses déjà formées que Zamet tient ce langage. Il veut que les pensionnaires des Bernardines el des Ursulines, que les novices surtout soient « élevées dans la force ». Aux maîtresses des novices, dont la charge

(4) Zbid. p. 58.

(2) /bid. p. 622.

est de former des caractères, il n’expose pas de théories plus ou moins nuageuses sur l’éducation ; il donne des conseils pratiques. Il écrit à Madame de Pourlan, ancienne abbesse de Tart, devenue maîtresse des novices après la démission de sa charge:

« Ma fille, je vous conseille d’avoir soin de vos novices. Prenez garde qu’elles reçoivent vos maximes et que leur esprit ne se rende susceptible d'autre chose. Nourrissez-les à porter avec force et noblement les mortifications de l'esprit ; ne leur souffrez point ces faiblesses des filles, non qu'il les faille rebuter quand elles en ont, mais montrez-leur ce que demandent d'elles la grâce et la perfection religieuse. /{ importe qu'elles soient conduites par la raison et dans une soumission et grand respect vers les sœurs, qu’elles soient modestes et civiles, mais sans affectation ni curiosité, que leur esprit soit simple comme celuy des enfants qui ne peuvent rien déguiser et qui sont toujours véritables. Faites qu’elles aiment la vérité par dessus toutes choses et que pour la conserver en tout, elles ne craignent ny mépris ni mortification qui leur en puisse arriver ; ainsy, qu’elles estiment de plaire à Dieu par dessus tout et qu'elles croient qu'il n’y a rien qui se doive préférer à cela. Il leur faut souvent remettre ces vérités devant les yeux. En somme il les faut tirer puissamment de l'infirmité de la nature et en faire des âmes saintes et des anges en la terre, s’il est possible. » (1)

Précisant davantage sa pensée, le directeur veut que la maîtresse des novices travaille à lutter contre les inégalités d'humeur et les caprices qui, si l’on n’y prend garde, dominent toute la vie de la femme ; il faut substituer à ces tendances de la nature un sentiment supérieur, le sentiment de Dieu, qui produira légalité d'âme, sans laquelle il n’y a pas de vertu.

«Il y a encore une autre chose de conséquence pour la direction des âmes qui est de ne s'arrêter point à leurs sentimens, quels qu’ils soient, bons ou mauvais. Que ce ne soit ny la consolation, ny la désolation, ny la Joie, ny la tristesse, ny la facilité, ny les répugnances qui dirigent leurs actions, parce que si cela est, leur vie sera inégale et peu réglée. Quand elles seront dans les sentimens de Dieu, tout ira bien ; quand ces sentimens ne seront plus, ou quand ceux de la nature reviendront, elles ne feront rien qui vaille et se laisseront aller à la faiblesse, à la tristesse, à la lâcheté, ou à des imperfections semblables. Il est donc nécessaire que l’âme

(1) Zbid. p. 378,

aille à son Dieu, sans regarder à tout cela, afin que nulle chose ne la retienne et qu’elle marche toujours d'un pas égal dans les actions de la vertu, portant les consolations et les désolations d’une mesme manière, et avec aussy peu d'application d'esprit que si elles n’estoient point et que nous y fussions insensibles, car nostre seule occupation doit estre à la vertu et notre mérite à la suyvre quoy qu’il nous en coûte. Voilà les maximes fondamentales de la vie parfaite, sans lesquelles la vie n’aura ni fermeté ni persévérance. » (1)

Mêmes conseils à une Ursuline:

« Continuez vostre conduite vers vos novices ; elle leur sera fort utile. Ce que vous ne pourrez avoir d'elles en un mois, il le faut attendre en deux ; pourvu qu’elles aient une véritable affection à la vertu, il suffit, parce qu’en effet elles l’emporteront. Ne permettez pas qu’elles s'occupent d’autres choses que de Dieu et de leurs devoirs. Que leur esprit ne se dissipe point en curiosités inutiles, et qu’elles ne sachent rien de ce qui se passe dans le monde, » etc. (2)

Cependant Zamet qui sait à quels excès d’austérité peuvent se laisser entraîner certaines natures généreuses, et quel subtil orgueil se glisse parfois jusque dans les raffinements de la vertu, met en garde ses « filles » contre ce travers; quelle fine psychologie dans cet avertissement à une « supérieure ursuline » |

« Ne vous jetez pas dans l’excès d’une vertu trop austère qui n'est pas selon l'esprit de Jésus-Christ, mais qui est plus selon l'esprit de nostre amour-propre, Car nous sommes en cette sorte plus vertueux pour nous-mêmes que pour aulruy, et insensiblement l'attachement qui se fait de nous à la vertu nous porte à je ne sais qu’elle vanité et remplissement de nous-mêmes qui est contraire à l'humilité chrétienne et au saint dégagement, lesquels portent avec eux une merveilleuse liberté d'esprit. » (3)

Enfin, — et Zamet revient souvent sur cette idée, — quiconque a charge d’âmes, directeur ou maîtresse des novices, doit avoir le plus grand respect pour les âmes qui lui sont confiées, et craindre de substituer son propre esprit à celui de Dieu. Le Prélat est ici tout à fait d’accord avec les Pères de l’Oratoire qui « suivaient » les

(1) Zbid. p. 379.

(3) Zbid, pp. 372-373.

mouvements de la grâce dans les âmes à Port-Royal, plutôt que de les « devancer ». (1)

« Cecy est un des grands secrets de la vie spirituelle de ne pas ouvrir l'esprit aux personnes, mais de laisser faire à Dieu. Nous n'avons qu'à suivre et non pas à devancer ; nos lumières et nos intelligences pour excellentes qu’elles soient, ne sont pas bonnes, si Dieu ne les rend telles pour les autres auxquels nous les voulons communiquer. « C’est peu de planter et d’arroser, comme dit Saint Paul, il faut que Dieu y porte sa bénédiction. « Autrement les lumières deviendront ténèbres, et les grandeurs bassesses, et l’intelligence ignorance. » (2)

En faut-il conclure que le directeur devra demeurer le passif spectateur des divers mouvements de l'âme, et par des « complaisances flatteuses » s'abstenir de lui indiquer ses faiblesses, et de lui donner « une nourriture solide »? Non certes, et dans certains cas, il devra s’armer « de lesprit de rigueur, quand Dieu l’ordonne. » Mais l’âme devra l’« accepter », en la rigueur oùuvent la -douceur,-técommenvle ministre den Jésus Christ » (3), et lui, à son tour, ne devra être pour elle qu’« un moyen », pour lui « faciliter la voye » et l’aider à « s'unir plus intimement à Dieu ».

«.. Je ne nie pas qu'il y ait quelque chose de pénible en nostre conduite, mais vous ne la pourriez souffrir, si elle estoit autre, et les complaisances flatteuses ne vous conviennent pas ny au vray pasteur qui doit aymer la vie et une nourriture solide aux âmes qui luy sont confiées. Les mercenaires en tirent ce qui leur est utile ; les amusemens et les divertissemens leur plaisent ; c’est pourquoy ils les cherchent ; mais c’est aussy ce qui enfin les sépare, parce qu'ils en lassent les personnes en qui la pureté de la grâce demande autre chose... Il faut qu’en tous les momens de vostre vie je vous regarde comme je ferois au dernier, sy vous y estiez, et que J'y fusse auprès de vous pour y assister. Il ne doit rien y avoir en moy qui empesche Dieu d’agir en vous, ny vous d'aller à luy. Au contraire, je vous dois estre un moyen pour vous en faciliter la voye, et que vous trouviez force et vertu en moy pour vous donner courage et puissance de vous unir plus intimement à luy.

(1) Voir plus haut, p. 232.

(2) Lettres Spirituelles, p. 174. « (3) Zbid, p. 199.

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Le reste est inutile, et misère de la vie présente, à laquelle vous devez renoncer, autant que la grâce vous en est donnée. » (1)

Parmi les lettres de direction de l’évêque de Langres, celles qu'il adressa à Madame de Pontcarré mériteraient une étude spéciale(2). D’apparence moins austère, elles sont cependant, si on les considère dans leur fond, aussi profondément chrétiennes et spirituelles que les lettres écrites aux religieuses ; si parfois le Prélat se laisse aller à quelque fine raillerie, ou à « quelque douceur naturelle que Dieu a mise en lui » (3), ce n’est que pour rendre la « médecine » moins amère, et faire accepter plus facilement les conseils sérieux.

Dès la première lettre (octobre 1627), il « propose » à sa correspondante « la vertu pour l’entamer » et lui demande « une pleine liberté » pour la conduire.(4) Puis bientôt, il lui expose avec détails la doctrine de la grâce et du péché(5) et lui trace le programme de la vie spirituelle. Ce nest pas assez que le péché ait été « effacé et destruict » par la grâce sanctifiante reçue dans leusacrement de pénitence, il faut, — et c’est l'œuvre de toute la vie — arriver « à la mort du péché en ses effets, en ses reliques et en ses vestiges » et il entend par là « les mauvaises impressions et déréglemens qu’il laisse » après lui; ce travail de sanctification sera rude, et « sa violence plus douloureuse qu'à remettre les membres du corps », mais « en même temps que la nature souffrira, l'esprit aura ses consolations toutes divines. »(6)

(1) Zbid, pp. 513-514.

(2) Cette étude dépasserait le cadre de ce travail ; nous nous proposons de la faire ailleurs.

(3) Lettres Spirituelles, p. 199.

(4) Zbid, p. 194.

(5) Zbid, p. 200.

(6) Zbid, p. 207.

Bientôt les épreuves intérieures, fréquentes au début d’une conversion, viennent assaillir cette âme. Le direc-

teur s’en réjouit :

«Jésus-Christ vivra en vous, n’en doutez point. Mais que dis-je ?

Il y est déjà vivant, et c’est sa vie et sa vertu qui opèrent vos combats. Vous avez été jusqu'icy bien avec vous ; vous vous possédiez, mais d’un faux repos ; Dieu y voulant establir le sien, il le fait par la guerre, parce que pour vous donner sa paix, il faut qu’il détruise cé qui s'oppose à luy. J’ay compassion de vos tristesses, et je voudrois que Dieu m’en voulüt charger pour vostre soulagement ; mais quand je considère ce qui en est la cause, je me resjouys, et je vois que Dieu commence à vous toucher de sa main, pour former son image en vous.

« Souffrez, ma fille, que cette œuvre se fasse ; la racine en est amère, le fruit en sera doux. Aymez à souffrir pour Dieu, et vous accoustumez de bonne heure à l’école de sa croix. C’est par elle qu'il vous doit réformer, c’est le pinceau dont il veut marquer sa ressemblance et effacer celle du péché. » (1)

Mais voici que la nature résiste et trouve le combat trop douloureux. Zamet devient pressant. La grâce triomphera; le temps employé « à luy résister » est du temps perdu. « N'est-ce pas assez des expériences passées », des désillusions d’un mariage malheureux ? Il faut « rendre les armes, donner les mains, souffrir les liens » de la grâce; « ce n’est point estre esclave de servir Dieu ; c'est plustost régner. » (2) ;

Un événement nouveau survient tout à coup dans la vie de Madame de Pontcarré. Elle devient veuve et libre (mars 1628). Zamet ne la flatte pas davantage: « Ma fille, je vous supplie d’estre sérieuse ; vous le devez à « vositre estat présent, vous le devez à vostre demeure pré- « sente, et vous le devez beaucoup plus à la grâce qui «est en vous, el qui le demande de vous ». (3)

Avec saint Paul, il lui rappelle « que celle qui passe son veuvage dans les plaisirs de la vie est morte, bien qu’elle soit vivante. » Il « cherche de l’or en elle et n’en trou-

(1) Zbid, p. 240.

(2) Zbid, p. 298.

(3) Zbid, p. 238 (avril 1628).

ve point »; sans ménagement, il lui remet devant les yeux le but de la vie:

« Dites-moy, je vous prie, vous qui aymez à voir la fin des choses, sera-ce toujours de mesme ? Eh quoy ! toujours s’aymer, et chercher ses divertissemens, et s’agencer, et désirer de se plaire et de plaire aux autres ! Après que nous aurons vescu cent ans en ceste sorte, qu’en arrivera-t-il ? Où est la solidité de la raison humaine et les considérations de la raison chrestienne qui nous montre et nous promet chose plus nobles et plus excellentes ? Les jours se succèdent, el les nuits, les mois, les années de mesme, et tout cela a une fin pour nous et pour soy mesme, mais nous n’en aurons point en nos pensées ny en nos inclinations ? Que deviendrons-nous après avoir ri et pleuré ?... Après la joye et la mélancolie ?... Après l'amour et la haine ?... Enfin il faut que nous finissions ces occupations inutiles, et que nous prenions de meilleurs sentimens. Il vaut mieux, ce me semble, commencer de bonne heure à nous changer, et que nous fassions par puissance de raison ce que le temps et la mort nous contraindront de faire. » (1)

De même que saint François de Sales à l'égard de Madame de Chantal, Zamet se montre rigoureux pour la toilette et les « agencemens » :

«Il importe peu pour moy de quelle façon vous soyez. La charité que Jésus-Christ me donne pour vous me fera plustôt avoir des yeux pour voir ce que vous estes au dedans qu’au dehors. Mais tout le monde n’est pas moy et n’est pas obligé de vous considérer comme je fais. Et c'est à ce monde là que vous devez exemple, je ne dis pas seulement par respect à la demeure où vous estes, mais en quelque lieu que vous soyez... » (2)

Et comme ces remarques avaient amené des plaintes, parce que Madame de Pontcarré « prenait les paroles » de son directeur « plus sérieusement » encore qu'il ne les écrivait, Zamet reconnaît que « les leltres ne font pas le même effet que les paroles » et exhorte sa corresdante au calme ; maïs il ne se départ pas pour cela de son attitude: « Vous n'avez jamais trouvé personne, lui dit-il, qui vous ayt parlé sincèrement. Gette charge m'est « imposée. Je l’exercerois avec peine, si je n’aymois mieux

(1) Zbid, pp. 245-246.

(2) Zbid. p. 252.

« vostre bien que vostre personne, et la vérité que la « flatterie ». Il faut qu’elle en prenne son parti ; il ne lui écrira jamais « pour dire ses louanges. » (1)

Et la correspondance continue ainsi pendant des années, avec, en général, trois ou quatre lettres par mois. Parfois elles sont plus « rares » ou plus « brèves », parce que l’Evêque « visite » son diocèse, (2) et qu’« un homme travaillant en sa charge » va aux affaires les plus pressées et « se donne un peu de loisir pour les autres » (3) ; d’ailleurs la « prolixité » dans les lettres est inutile, et « il y a des paroles en son style abrégé qui en comprennent plusieurs » (4) ; mais il faut « se donner la patience de les considérer avec quelque attention », et chercher avant tout « la solidité »:

« Vous me donnez une grande liberté, écrit-ilen septembre 1698, et quand vous le dites, je croy que vous en avez le sentiment: mais il n’a pas de durée ; le moindre vent le renverse et vous fait revenir à vous, pour estre ce que vous avez esté. Vostre esprit n’est pas assez hors de ses intérests ; il s’ayme toujours trop. Jusqu’à ce que ceste racine soit morte, vous n’aurez point de fermeté en vostre vie ; elle changera à tous vos changemens, et vous n’aurez pas la force de vous y rendre esgale. Il y a encore bien du chemin à faire ; je le vois en mon esprit; mais il n’est pas expédient de le dire. Toutes choses en son temps et selon l’ordre de Dieu. » ().

Lorsque plus tard, en octobre 1629, Madame de Pontcarré eut renouvelé, à Fontaine-les-Dijon, au berceau de Saint Bernard, un vœu déjà fait auparavant, — sans doute le vœu de chasteté — (6) Zamet s’efforça de la détacher toujours davantage d'elle-même : il avait la plus haute idée de l« autorité divine » que « Jésus-Christ lui donnait », sur les âmes qu’il conduisait. « J'ay intérest, écrivait-il, que Jésus-Christ demeure victorieux, puisqu'il me confie sa force et sa vertu. »(7)

(1) Zbid, pp. 255-256.

(2) Zbid. p. 265.

(3) Zbid, p. 272.

(4) Zbid, p. 275.

(5) Zbid, pp. 279-280.

(6) Zbid, p. 352.

(7) Zbid, p. 353.

Quant aux « témoignages » extérieurs d'amitié, comme sont les lettres elles-mêmes, ou les flatteries et les amabilités dont on les peut remplir, Zamet n’y voit que des « tromperies » et des « amusemens », « des marques du monde » qu'il faut laisser « à l'esprit et à la vie du monde. » L'amitié surnaturelle a son principe dans « la grâce chrestienne » ; aussi est-elle « un continuel printemps. »

« En elle nous trouverons une possession stable et assurée de tout ce que nous désirons, un repos sans inquiétude et sans crainte ; l’altération et le changement n’en approchent jamais. On demeure tousjours ce que l'on est, pour ce que la grâce qui est le bien sacré des âmes respand, sans interruption, les influences de sa vie qui anime et qui fait subsister la charité en sa force et en sa vigueur. En tout cecy, il y a un continuel printemps. Tout est dans les fleurs pour en donner les fruits au ciel. Rien ne passe et ne flétrit. Ceste face d’amitié est toujours riante et belle ; le temps ny les saisons n’y peuvent rien. Sa source est par dessus le muable et le changeant. Sa continüe est sans vieillesse. Elle demeure tousjours jeune, quoyqu'elle s’avance dans les années... » (4).

Nous terminerons ces citations extraites des lettres de Zamet à Mäâdame de Pontcarré par ce portrait qu'il fait de lui-même et de sa vie à Langres, en may 1630:

« Vous vous riez de mon esprit sauvage, mais je me moque bien plus des complimens et des civilités superflues du monde, qui n’a que des paroles et des apparences sans effects.

« Je suis icy la plus heureuse personne qui naquit jamais. Je ne songe qu’à planter des tulipes, et à faire des carreaux de nouvelles inventions dans mon jardin. Je possède un air libre qui n'a aucune contrainte. On parle de moi aussi souvent qu'on fait de leurs Majestés dans la Cour. Je suis l'entretien des compagnies et des meilleurs esprits de ma ville qui philosophent sur mes actions, quand je me promène dans ma salle, comme Monsieur de Savoye sur les desseings du C [ardinal]. [’on me fait penser des choses qui, Dieu mercy, n’entrèrent jamais dans mon esprit; et l’on m'en fait dire d’autres que ma bouche ne proféra jamais. Mais quoy, il n'y a rien de si grand que ma Grandeur aux yeux de mes courtisans sauvages ; mais, à vous dire la vérité, vous ne vistes jamais rien de plus humilié à mes propres yeux. Je suis ce que la parole ne peut dire, ny mesme vostre pensée concevoir, parce que vous

(1) Zbid, p. 396.

avez quelque bonne opinion de moy; et il la faudroit aussi mauvaise que je l’ay, pour faire de bons Jugemens de ce que je suis.."»1(1 ):

Nous avons fait allusion plus haut à certaines lettres de 1631 qui contrastent avec le reste de la correspondance spirituelle de Zamet par leur caractère plus intime. Nous croyons, sans en avoir la preuve absolue, qu'elles furent adressées à Madame de Pourlan, alors prieure à Port- Royal. (2) Dans ces lettres, contrairement à son habitude, Zamet s’épanche davantage, et nous livre le fond de son âme à cette époque de sa vie.

L'opposition du chapitre de Langres à son projet d’éreclion de lévêché de Dijon, et plus encore les difficultés qu'il rencontrait dans la fondation de l’Institut du Saint-Sacrement, — difficultés d'autant plus difficiles à vaincre qu’elles étaient plus mystérieuses —, Paffectèrent profondément. Il eut le pressentiment très net de l'échec de son œuvre, et son âme désolée laissa échapper des cris de douleur d’une véritable éloquence. Trop « spirituel » pour ne pas voir en tous les événements « la main de Dieu », l’Evêque emprunte tour à tour le langage d’Isaïe, du Psalmiste, ou celui de Job, l’innocent sur qui viennent fondre toutes les rigueurs de la justice divine.

«Je treuve, écrit-il le 13 janvier 1631, que les maladies du corps, abattent et détruisent la vie, mais je ne treuve rien qui la consomme plus intimement que les travaux de l'esprit. 11 semble : que je cherche un consolateur, mais on me dit qu'il ne me sera pas donné. Il faut aller jusqu'au bout s’il est possible; demandez, s’il vous plaist, que ce soit comme J.-C. le demande, et dans la disposition qui luy fait dire : « Von sicut ego volo, sed sicut tu vis » (3).

Quelques jours après, on trouve sous sa plume ces réflexions :

(1) Zbid, p. 403.

(2) Le recueil de Troyes qui les contient a été copié de sa main, (3) Lettres Spirituelles, p, 451,

« Dieu est dur en excès, Il est doux aussy au mesme degré; enfin Il est ce qu'il veut estre, parce qu’il est toutes choses ; sa vie enferme toute vie, sa puissance tous effets, sa sapience toutes inventions, sa Justice toutes rigueurs, sa bonté toutes miséricordes. Il abbaisse, Il eslève, Il châtie, Il pardonne, Il confond, Il glorifie, Il anéantit, Il establit, bref sa volonté est toute en ses créatures, car il fait ce qu’Il veut et nulle chose ne Luy peut résister » (4).

L’apparente « inutilité » de l’action, puisque « l’homme s’agite et Dieu le mène », les soucis et l’« assujettissement » que causent les démarches, les visites, les affaires extérieures, lui font désirer la « solitude », afin de se libérer de tous ces « tourmens ».

« .…Quoyque Dieu me donne beaucoup de charité pour vous, Je suis un hermite sy amy de la solitude que, sans mes affaires, Je ne sortirois jamais. Je ne visite que par nécessité, et sy j'osois, Je renoncerois encore à cette nécessité pour me rendre plus solitaire ; je treuve inutilité à tout, et je voudrois que toutes les créatures le creussent ainsi, pour se libérer des tourmens, qui donnent beaucoup d’assujettissement, qui se rencontrent en la vie.

Je demande part à vos prières, encore que je croye qu’elles ne me serviront de rien, puisque celles des saints me sont inutiles. L'ordre de Dieu va tousjours et rien ne le change, il faut qu’il ait son compte partout sans y perdre une obole... (2) »

Certaines phrases, détachées du contexte, et prises à la lettre, ou érigées en maximes générales, effaroucheraient peut-être certaines âmes, mais lues dans le texte même et incorporées à lui, elles ne sont plus que des accents de désolation intérieure, comme on en trouve chez les plus grands mystiques. La crainte des jugements de Dieu, la pensée de la prédestination, la disproportion entre Pidéal divin de la perfection et la réalité terrestre, le plongent comme eux dans la douleur, mais comme eux, il dirait volontiers: « Même si Dieu me jetait en enfer, je voudrais l'aimer encore » et avec Job, il répète: « Mes lèvres ne prononceront jamais d'iniquité contre luy ».

« Vous voulez sçavoir de mes nouvelles, écrit-il le 28 Juillet de la même année, je vous en veux dire. Je suis sans vie, sans raison,

(4) Zbid, p. 452.

(2) Lettre du 13 mars 1631. (/bid, p. 460).

sans pensée, sans lumière et sans esprit, Je suis un homme de douleurs, sçachant l’infirmité (4). Voylà en quoy je participe de Jésus-Christ qui a esté l’un, et a sceu Pautre ; je voudrois estre dans un abisme où je n’eusse pas seulement mémoire de moy ; Je voudrois Dieu, je ne l’ay pas; hors lui, je ne veux rien et je ne me soucie derien; je cherche qui me soulage et me donne la main pour me conduire, je ne treuve personne (2) ; rigueur du ciel et de la terre ; je dis mal, la sévérité n’est que là-Haut, icy il n’y a que la communication de l’un à l’autre. Je désire la mort et je la fuis ; j'ayme Dieu et ne le puis avoir ; sa justice est sur moy, et je crains qu’elle ne me châtie en la fureur de son courroux. Il y a longtemps qu'on me menace de ce que vous me promettez; je sçay que Dieu est juste, et que je suis un criminel; c’est assez pour mon repos, mes lèvres ne prononceront jamuis d'iniquité contre luy » (3).

Le Prélat traversait, à ce moment-là, une crise doulouloureuse ; l’«affaire» du Saint-Sacrement «n’avançait pas», il le dit dans la même lettre, et il « trouvait que Dieu se réservait à lui seul la connaissance des âmes qui le devaient servir en ce dessein, aussi bien que la conduite des moyens par lesquels il se voulait establir et faire régner en la terre.» (4#}.; üil, ne savait cequencuceette âme deviendrait, ni lui avec elle » ; il sentait le besoin d’« un peu de conseil » et de soutien:

« Je suis en incertitude de ce que je dois devenir; un peu de conseil aucune fois est nécessaire en la terre; au ciel il n’en faut point; la lumière éternelle monstre éternellement ce qu'il faut faire, ou, pour mieux dire, Dieu qui est plus en ses saincts qu'ils ne sont en eux-mesmes, les meust et les emporte selon les mouvemens de sa volonté, et selon le conseil de sa sapience, qui ne manque Jamais en sa clarté ny en sa lumière. Mais quoy ! En cette vie nous sommes des aveugles el des conducteurs d'aveugles (5), ignorans en toutes choses, et n'ayant pas souvent capacité de recevoir les raisons de la sapience divine qui tombent sur nos yeux... » (6).

(1) Isaïe, LIIT, 3.

(2) Ps. LXVII, 21.

(3) Job, XX VII, 4. Zbid, p. #71.

(4) bid, p. 430.

(5) Matth, XV, 44.

(6) Zbid, p. 467.

Dans cet état d'incertitude et d’accablement, il se laissait aller à ces plaintes éloquentes :

«Que d’ennemys à la fois qui vont à la ruine de la grâce et de la créature tout ensemble, et nul consolateur ! Estre forcé à désirer la mort par un excès de violence qui oste la vie, et ne vouloir pas mourir, par un autre plus grand excès qui menace après la mort! Où subsistera-t-on ? Estre une colombe, et se reposer sur des charognes mortes !... [l est impossible avoir la lumière et les sentimens du ciel, et s'amuser aux corruptions de la terre; quel moyen de le faire ? De rencontrer aussy des rameaux d'olives? Où les prendre, le temple de la paix estant fermé pour nous et n'ayant le sein ouvert qu’à la guerre? Où trouvera-t on la vie parmy tant de maux qui sont autant de morts ?... ‘En la vie de Jésus-Christ, agonisant et mourant en la croix? Cela est pour les saincts, et non

pour ceux qui ne le sont pas. — En celle des Enfers et des Démons ? C’est une mort éternelle. — Où donc vivre, en la misère de cette vie? — Dans l’abandon à Celuy qui a dans ses mains le

sort d’un chacun de nous ? Cela veut dire que sy l’on est sauvé, l’on sera sauvé, sy l’on est perdu, l’on sera perdu ; en l’un et en l’autre, Dieu sera tousjours Dieu. » (4).

Mais aussitôt, Zamet s'incline devant ce Dieu qui prédestine ainsi ses créatures, et c’est une ardente prière qui jaillit de son cœur :

« O empereur, Ô monarque, à souverain du ciel et de la terre, soubs la puissance duquel Jésus-Christ, le chef-d'œuvre de la grâce et de la nature, a fléchy et a esté quasy réduit au néant sous les efforts de vostre justice et de vostre rigueur, recevez des créatures indignes de vous et de vos suins, qui s’abbandonnent à la conduitte de vostre main; soutenez-les, dirigez-les dans les voyes de vos miséricordes, afin que s’estant fiées en vostre appuy seulement et non en leurs propres forces, ny à la lumière de leur vertu, elles treuvent à la fin de leur vie une issue digne de la protection qu’elles ont recherchée, et un assuré recours à la grâce qu'elles ont implorée ! » (2).

Ces lettres de 1631 sont précieuses pour nous faire connaître l’homme, l’« homme de douleurs » qui, tandis qu’il dirige les âmes, et leur donne des conseils fermes et précis, souffre lui-même de l’absence de consolations di-

(1) Zbid, p, 468.

vines et humaines, et ne trouve personne qui soit pour lui ce qu'il est pour les autres, un directeur. Ne regrettons pas ces confidences. Tout homme a dans sa vie des heures de détresse, et depuis Job, en passant par Platon, qui affirmait que le juste sur la croix est encore le plus heureux des hommes, jusqu'aux modernes chantres de la douleur, l'humanité s’est toujours inclinée avec respect devant les cris d'angoisse d'une souffrance noblement supportée ; elle est allée jusqu'à admettre que

Les chants désespérés sont les chants les plus beaux.

Si cette appréciation est vraie, les pages les plus douloureuses de Zamet sont peut-être les plus belles qu’il ait écrites.

Bien que les Lettres spirituelles de Sébastien Zamet donnent déjà une idée précise de sa direction, les Advis spirituels aux âmes dévotes, véritable traité didactique de spiritualité, paraissent encore supérieurs. Sans doute on n’y trouve pas labandon, la vie, l'à-propos, nés des circonstances mêmes qui commandent une correspondance spirituelle. Une lettre est vivante, parce qu’elle s’adresse à une personne déterminée, et répond à des confidences précises sur son état d'âme ; un (raité desliné au public est plus impersonnel. Et cependant le travail de la composition, l’enchaînement logique des parties, la doctrine exposée ex professo, nous révèlent mieux, semble-t-il, les vraies idées de l’auteur. Et si lon songe que ce traité de Zamet est de 1622, on doit reconnaître combien il est supérieur par sa lecture facile, son style élégant, et sa concision même, à tant d'ouvrages longs et fastidieux parus dans le cours du xvre siècle.

Dans cet écrit, comme dans ses lettres, l’évêque de Langres procède par voie de raison et de bon sens. Pas de ces envolées mystiques qui font perdre pied, et éga-

rent certaines âmes dans des régions nuageuses et inaccessibles. Zamet n'oublie pas la terre, et notre condition d'êtres faibles qui se débattent au milieu des tentations, des ténèbres et des difficultés de toutes sortes. Savoir se conduire à travers ces obstacles, marcher droit, bien que lentement et péniblement, essayer de parvenir à un plus grand amour de Dieu, sans jamais laisser la crainte dominer l’amour, tel est le but proposé aux âmes chrétiennes par les Advis spiriluels. Ajoutons qu’une tendre piété el une confiance infinie en la miséricorde divine les différencient à tout jamais des écrits jansénistes :

« Ayez soin de n'offenser jamais Dieu par le péché; mais quand vous l'aurez commis, ne désespérez pas de sa miséricorde. Estesvous tombé ? relevez-vous, et vous tournez vers le médecin de vostre âme ; il vous ouvrira les entrailles de sa miséricorde. Estes-vous tombé une seconde fois? relevez vous derechef, gémissez et criez. Celuy qui a répandu son sang pour vous, vous recevra dans sa grâce. Estes-vous tombé une troisième et quatrième fois ? relevez-vous encore, pleurez, soupirez, humiliez-vous et Dieu ne vous abandonnera point ; car il ne rejette point les cœurs humiliés, ni ceux qui retournent à luy par la pénitence. Autant de fois que vous vous relèverez, autant de fois il vous recevra. La malice ni l’infirmité de l’homme ne sauroit être si grande, qu’elle surpasse la divine miséricorde, qui n’a ni bornes ni limites; et partant que vos péchés ne vous rendent pas pusillanime, mais humble. » (1).

Les considérations dogmatiques ne sont pas absentes de ce traité; cependant les réflexions morales y dominent. Zamet, sans nul doute, avait lu Epictète alors à la mode ; il procède souvent par sentences, et telle page sur l'humilité de la créature vis-à-vis de Dieu rappelle raguement le philosophe stoïcien (2). Toutefois l'Evangile, les Epîtres de Saint Paul et l’Imitation de Jésus- Christ inspirent plutôt l'Evêque. Son traité est un code de sagesse pratique, sa théorie celle du juste milieu. Il pe craint pas d’intituler un des chapitres: De la dévo-

({)Advis spirituels, chap. TI, p. 5.

(2) Zbid. Chap. VIII. Advis contre la vaine gloire; Chap. X. 1! faut se soumettre en toutes choses a la volonté de Dieu, pp. 18 et 16.

be [er]

ion raisonnable(1). À l’encontre de certains écrivains ascétiques qui sacrifient volontiers le corps, celte guenille, il réclame, bien avant le Chrysale de Molière, un juste équilibre entre les soins du corps et les travaux de l'esprit ou les méditations.

« Ne refusez point à votre corps ce qui lui est nécessaire pour sa nourriture et pour son repos... Toute abstinence immodérée, soit en la nourriture, soit au repos du sommeil, comme aussi un travail véhément d’esprit aux cerveaux faibles et imbéciles, et une trop forte occupation de l’imaginative, nuit grandement au corps et à l’entendement, et porte bien souvent à la folie. »

« Les jeùnes, les veilles, les travaux extérieurs sont bien agréables à Dieu, quand ils sont faits pour l’amour de lui, et qu'ils sont accompagnés d’une sainte discrétion ; mais il aime encore mieux la pureté du cœur, l'humilité et la charité ; les mortifications et les pénitences sont pour les vertus, mais les vertus ne sont pas pour les pénitences et les mortifications. » (2)

Et ailleurs, quel sens exact de la nécessité pratique d'accepter les événements que nous ne pouvons empécher !

« Ne dites Jamais : « ces peines et ces afflictions ey ou celles là ne me conviennent pas ou ne me plaisent pas ; il y en a d’autres que Je souffrirois plus facilement et avec plus de fruit. » Mais portez patiemment et sans murmure la Croix que Notre Seigneur aura chargée sur vos épaules, estimant qu’elle est très convenable et très utile à vostre âme. » (3)

Se soumettre à la volonté de Dieu, « renoncer à ses passions et à ses sentiments pour l’amour de Dieu », c’est le secret du bonheur. Sera-ce l’ataraxie? Non, mais la « liberté intérieure, la paix et la tranquillité: vous serez en ce monde comme en un paradis. » (4) La mort ellemême ne sera point « redoutée », mais « aimée » (5).

QI ne faut donc point appréhender ce passage, soit que nous

mourions en la maison ou aux champs, doucement ou violemment, de chaud ou de froid, par le fer ou par les bêtes ; cela importe

(1) Adovis spirituels, chap. XXIIT, p. 35.

(2) Zbid, chap. XXI, p. 32.

(3) Zbid, chap. X, p. 16.

(4) Zbid, chap. X, p. 16.

(>) Chap. XXIX. Que la mort ne doit point ètre redoutée, mais aimée, p. 49.

peu, puisqu’en tous temps et en tous lieux nous pouvons bien mourir. » (1)

Et pour bien mourir, il suffit de bien vivre ; « le surplus, laissons-le à la divine Providence. » (2)

Ne dirait-on pas le langage d’un Epictète ou d’un Spinoza chrétien, avec la sécheresse en moins cependant ? Car chaque page laisse transparaître l’amour el la compassion que l’Evêque, le directeur a pour les âmes. On sent qu'il les voudrait belles, nobles, généreuses, et qu'il désire, — telle une mère pour son enfant, — leur éviter les chutes et les périls, ou tout au moins leur apprendre à en triompher, afin d'atteindre plus sûrement le but final.

Les Conférences spiritwelles adressées aux religieuses de Tart transférées à Dijon, sont plus austères peut-être, car il s'agissait de réformer cette abbaye en proie au relâchement et d'enseigner, non plus simplement à des âmes dévotes, mais à des religieuses, les voies de la perfection ; mais l’urbanité et la douceur persuasive du ton sont les mêmes.

Ces cinq discours comprennent lessentiel de La vie chrétienne et religieuse ; le premier, de beaucoup le plus important, puisqu'il compte 56 pages, — autant que les autres réunis, — a pour titre: Du jeûne, de l'oraison el de la solitude. Les suivants traitent respectivement: de la sincérité, de la pureté d'intention, de la fidélité à la pratique des petites choses, el de la mortificalion.

Nous manalyserons pas ces discours. Ils datent de 1623, et contiennent certainement les principes spirituels que ‘Zamet devait appliquer à partir de 1626 dans la direction de Port-Royal; &est pourquoi nous prélérons citer

(4) Chap. XXXI, p. 52.

(2) /bid, p. 52.

quelques extraits, et laisser directement la parole au Pré-

lat.

On se souvient qu'à Port-Royal, il avait fait, au grand scandale d’Angélique, « garnir toutes les cellules d’écritoires ». C’est pourquoi il est intéressant de voir comment il comprenait l’occupation d’une Bernardine dans sa cellule :

«Ce n’est rien d’être enfermées dans vos cellules ; tandis que le corps y est, vous pouvez être vagabondes de l'esprit ; c’est pourquoi il faut la retraite intérieure qui vous sépare de la pensée et de l'affection de toutes les choses de la terre ; autrement votre solitude ne sera qu'inutilité, et au lieu de laisser dans votre âme des dispositions de vertu, donnera ouverture au malin esprit d'y en imprimer de mauvaises. Un homme du monde enfermé tout un jour dans un cabinet à feuilleter des papiers, à compter son argent, et à rêver à ses affaires domestiques, n’est point dans une vraie et chrétienne solitude, puisque son esprit est dissipé et comme égaré dans les soins des choses de la terre ; une sainte Catherine de Gènes au contraire qui au milieu des compagnies était toute recueillie en Dieu, se pouvait dire être dans la sainte solitude. De même vous n’êtes vraiment solitaires, si vous ne vous éloignez des créatures, en vous unissant au créateur par une sainte retraite ; / faut donc, quand vous serez renfermées dans vos cellules, que vos occupations soient saintes, vous employant à prier Dieu. à lire de bons livres, à transcrire ce que vous en aurez lu de meilleur et de plus utile pour votre âme, (1) à faire les ouvrages qui vous auront été commandés, et tout cela avec intention de plaire à Dieu et de vous avancer à la perfection ; en cette sorte, votre solitude sera sainte, et la divine Majesté en sera beaucoup glorifiée. » (2)

À propos de la réforme qu'elles avaient embrassée au milieu de tant de difficultés, Zamet s'efforce d'entretenir ses « filles » de Tart dans l'humilité; il leur insinue qu'en se réformant, elles n’ont rien fait d’extraordinaire, et qu’elles sont encore « dans le lait et dans la faiblesse de l'enfance. » L’Evêque est presque tout entier dans cette page:

« Quand les épines vous auront piquées jusques au vif, que vous

(1) La mère Angélique ne pouvait souffrir cela à Port-Royal ; plusieurs fois, elle ordonna à des religieuses de « jeter au feu » les recueils qu'elles avaient fait. Cf. en particulier p. 234, note.

(2) Premier discours, p. 21.

aurez les épaules toutes froissées de porter la Croix, que vous serez entamées de toutes parts, dans la santé, dans l'honneur, en la paix intérieure et extérieure de vos âmes, par les maladies, calomnies, inquiétudes et contradictions, que les puissances infernales seront venues fondre sur vous, que la justice divine vous aura fait sentir la pesanteur de ses Coups ; alors gloriflez-vous avec l’'Apôtre, car l'unique et véritable gloire de l’âme se trouve à être crucifiée avec Jésus-Christ ; elle se trouve à être battue d’orages et à porter les impressions des souffrances du Fils de Dieu en l’âme et au corps.

Jusqu'à ce que cela soit, ne présumez point de vous, n’en jugez rien de grand ; pensez plutôt que vous êtes encore dans le lait et dans la faiblesse de l'enfance ; jusqu'à présent, vous n’avez fait que vous décharger des choses plus grossières, imitant les voyageurs qui se délivrent de ce qui leur pèse le plus pour marcher plus légèrement. Vous avez quitté quelques commodités, vous avez renoncé à la propriété, vous vous êtes séparées des compagnies du monde ; tout cela est quelque chose ; mais vous n'êtes point encore dans les vraies et solides vertus. Vos sens ne sont point morts, vos yeux et vos oreilles ont encore beaucoup de vaines curiosités ; les affections de votre cœur ne sont pas entièrement éteintes ; les unes soupirent après leurs parents, les autres se souviennent des plaisirs qu'elles ont laissés au monde ; c'est comme les enfants d'Israël qui parmi la manne du ciel dont ils étaient nourris, regrettaient les oignons et les poireaux d'Egypte. O que c’est avoir le goût bien dépravé de préférer des choses si basses aux viandes délicieuses que Dieu vous présente dans la sainte religion ! Que c’est bien ravaler sa condition de laisser le pain des anges pour vivre de la nourriture des pourceaux !.….

Mes sœurs, vous n'êtes pas dans la religion pour y acquérir une vertu commune ; c’est pourquoi vos iravaux et vos soins ne doivent point être communs. Les grands combats ordinairement précèdent les grandes victoires ; ce n'est point aux âmes lâches et endormies que Dieu destine ses plus riches couronnes. Je ne puis souffrir celles qui se contentent de la vertu qu’elles ont acquise ; comme dit saint Bernard, en matière de piété c’est retourner en arrière que de ne point avancer. Et puis, quelle raison ÿ a-t-il de se contenter des grâces reçues, puisque Dieu est toujours prêt à nous en communiquer de nouvelles, si nous les voulons mériter ?.. » (1)

Dans la seconde conférence, qui traite de la sincérité, Zamet expose ainsi la pratique de celte vertu :

« Dans la pratique de cette vertu de sincérité, il faut éviter deux maux ; le premier est l'imprudence, Celle qui dirait indifféremment

(1) Zbid, p. #1.

tout ce qu’elle sait et à toutes personnes, ne serait pas pour cela sincère, mais indiscrète et désobligeante ; il faut que la sincérité soit non pas à dire à toutes choses sans choix ni discrétion, mais à dire purement et véritablement celles qui doivent être dites sans y apporter d'équivoque, déguisement, finesse ni subtilité pour petite qu'elle puisse être ; car les filles et surtout les religieuses n’ont point d’affaires difficiles, embarrassées ni importantes à traiter, et quand même elles en auraient, elles doivent absolument ignorer l’artifice dans leurs discours, lesquels doivent être purs, nets, simples, droits, francs et sincères.

L'autre mal qui doit être évité, c’est l’imprudence et l’immor tification d'esprit ; les personnes qui dans la violence de la colère ou de quelqu'autre passion, disent les choses qu’elles ont sur le cœur, ne peuvent pas être appelées sincères, non plus que celles qui font remarquer à leurs mines, paroles et actions l’indisposition de leurs esprits ; elles sont ou imprudentes ou immortifiées ; de se flatter du contraire, c’est un abus : ce n’est point contrevenir à la sincérité de cacher les mouvemens déréglés de son cœur ; il suffit d'en parler à celles qui par leurs salutaires instructions peuvent y. apporter quelques remèdes ; mais il s’en faut taire à tout le reste, et n'en rien faire paraître, suivant cette maxime : quand on est en colère, il ne faut avoir ni la mine ni la parole d’une personne qui est en colère ; de même, si l’on est triste ou extraordinairement gai, ne faut pas avoir le visage ni la contenance triste, non plus que se répandre dans des gaietés indécentes ; toutes ces facons de faire ne sont pas être sincères ni ouvertes, mais c’est être immortifiées. » (4)

. Enfin, si l’on se rappelle que Zamet devait peu de temps après amener Madame de Pourlan, abbesse de Tart et Angélique Arnauld, abbesse de Port-Royal, à se démettre toutes deux de leurs charges, afin d'établir, au lieu des abbesses à vie nommées par le Roi, des supérieures triennales élues par les Sœurs, les lignes qui suivent présentent quelque intérêt:

« Je désire, mes Filles, que vous vous conformiez à ce divin modèle (Jésus-Christ), que la volonté de Dieu soit la seule règle do vos actions, de vos pensées et de vos désirs, que votre dessein soit de lui plaire et non aux créatures ni à vous-mêmes: ce sentiment vous fera tenir une sage conduite en toutes choses, la modestie, la douceur, l'humilité, l’obéissance et la complaisance ; ces vertus vous accompagneront partout dans vos cellules et dans les conversations ; vous aimerez les exercices communs et ordinaires de Ja

(1) Deuxième discours, p. 64,

Religion, comme les plus grands et les plus relevés ; les dernières charges du monastère vous seront comme les premières, étantoccupées dans le particulier ou en public, dans la prééminence et la sujétion, sans distinction des temps, des lieux, des personnes et des occupations; en un mot, tout vous sera égal, en regardant la volonté de Dieu qui ordonne et dispose de tout pour votre bien et pour votre salut » (1).

Pour achever de faire connaître l’évêque de Langres et aussi pour répondre aux accusations d'Angélique qui lui reprochait non seulement d’avoir « garni les cellules d'écritoires », mais d'avoir « voulu que les filles fussent polies et civiles », de les avoir « instruites à bien parler », d'avoir voulu même les « déniaiser » dans le bon sens du mot, nous terminerons ces citations par une page qui nous montrera en quoi consistaient cette « politesse » et cette « civilité », désirées par Zamet. (2)

À vrai dire, il ne s’agit plus ici de spiritualité ; les religieuses de Tart ont cependant cru devoir ajouter ces avis pratiques à leur recueil de Conférences spirituelles. -Il n’est pas douteux d’ailleurs que Zamet n’ait tenu ce langage aux Bernardines de Port-Royal, comme à celles de Tart.

« De la manière qu’il faut parler pour observer la décence et la modestie religieuse, donnée par Mgr Zamet, Evesque-Duc de Langres.

« Il ne faut pas se servir de paroles affectées, ni qui tiennent de l'air du monde; vous y avez renoncé, et à ses maximes et façons de faire; qu’il n’y ait pas trop de liberté en votre manière de parler, mais faites-le honnêtement et respectueusement. C'est pourquoi il sera bon de bien choisir ses paroles, ct qu’elles soient propres et convenables à ce que l’on veut exprimer.

Il faut éviter les paroles grossières et triviales, user de peu de proverbes. s'ils ne sont rares et significatifs, c’est-à-dire qui expliquent la chose noblement ; le langage doitêtre pur et net, sans comparaisons, superfluités, ni exagérations.

Il faut bien prononcer ses mots ; que le parler ne soit ni lent ni précipité, ouvrir la bouche médiocrement, desserrer les dents, afin que la parole soit nette, et que l’on ne parle ni de la gorge ni du nez.

(1) Quatrième discours, p. 84.

(2) Voir plus haut, pp. 233 el 250.

La parole doit être douce et non véhémente; cela sentirait sa passion et son immodestie ; la voix ni trop haute ni trop basse, en sorte que l’on puisse entendre sans faire répéter.

Prendre garde de ne point interrompre la parole d'autrui (ce qui se doit observer envers toutes sortes de personnes), mais surtout à l'égard de celles à qui l’on doit du respect. Si l’on est interrompu, il faut se taire aussitôt et écouter ce que l’on dit.

Pour apprendre à parler correctement, il est bon de remar-quer ceux qui sont estimés bien parler, retenir leurs paroles autant que l’on peut, leurs termes, leur manière d'expliquer ce qu'ils veulent dire, leur accent, le ton de leur voix, ére Les livres qui ont la réputation d'étre en bon langage, afin que l’on se forme une idée de bien parler, pourvu qu'il n’y ait rien d’affecté ni des manières du monde. »

Ainsi donc, voilà ce qui choquait si fort Angélique Arnauld, et le « grand serviteur de Dieu » ! Il est facile en effet d'interpréter, — et d’une manière exacte, — les sentiments d'Angélique, lorsqu'elle entendait le Prélat tenir ce langage à ses religieuses. « M. de Saint-Cyran, avouet-elle, trouva à redire qu’on instruisit les filles à bien parler » (On, nous le savons, c’est Zamet). Mais ellemême ne parlageait-elle pas entièrement les idées de l’austère directeur ? Conseiller de « remarquer ceux qui sont estimés bien parler, retenir leurs paroles, leurs termes, le ton de leur voix », m’était-ce pas une vanité, pis que cela, un piège du démon pour celle qui disait: « Je vois le diable dans la parole, les yeux, et tous les gestes des personnes du monde ; et à la grille j'en ai souvent tressailli d'horreur. » (1) Conseiller de « lire des livres qui ont la réputation d’être en bon langage », n’était-ce pas entrer en opposition directe avec sa manière de voir, et ne verrons-nous pas plus tard les auteurs jansénistes condamner rigoureusement la moindre recherche littéraire? Etre « polies et civiles », des religieuses avaientelles à se préoccuper de ces superfluités, et métait-ce pas encore le monde, — le démon peut-être, — qui, sous ces apparences extérieures, pénétrait dans le monastère ?..

Détails, dira-t-on ; oui sans doute, mais détails qui rap-

(1) Mémoires pour servir... ete, t, IL, p. 39.

émet lus

prochés d’une multitude d’autres, révèlent l'opposition radicale des idées de Zamet et d’Angélique devenue « la disciple » de M. de Saint-Cyran. Les deux systèmes de spiritualité ont un caractère commun, l'austérité. Mais tandis que l’un, celui du docteur va jusqu’à l’outrance, l’autre, celui de l’'Evêque, sait tempérer la théorie intransigeante du premier par les nécessités pratiques que lui a révélées la conduite d’un grand diocèse. Tandis que l'un introduit, quoiqu'il en dise, une « nouveauté » dans l’Eglise, l’autre reste fidèle à la tradition catholique. Ennemi de tout excès, soit de douceur, soit d'austérité, Zamet a, lui aussi, fait vivre des âmes, sans les jeter dans des abîimes de crainte ou de désespoir. Ses écrits parlent aujourd’hui pour lui, el lui assignent, sans contradiction possible, une place de choix parmi les grands directeurs spirituels du xvrre siècle.

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