CHAPITRE IX
Le Prélat se retire à Mussy. — Les derniers moments. — Les funérailles. — Le testament de M. de Langres. — On trouve chez lui trente écus à sa mort.
Enfin l'heure arriva pour ce bon ouvrier de songer au repos. Indulgent pour les autres, mais très dur pour luimême, il n'avait jamais ménagé sa santé, quoiqu’elle fût naturellement délicate. Atteint en 1653 d'attaques de néphrétique, accompagnées de fièvre, il sentit ses forces s’épuiser lentement pendant deux longues années. Afin de se mieux préparer à la mort dans une solitude qu'il aimait, il se relira dans sa maison de campagne de Mussy(1). Obligé de garder la chambre et souvent le lit, il continuail cependant à administrer son diocèse. Sa force d'âme était extraordinaire, Ne pouvant, à cause de sa faiblesse, et de ses malaises d'estomac, attendre jusqu’au matin pour célébrer la messe, il la disait à minuit dans sa chambre, prenait ensuite quelque nourriture, et dans la matinée récitait l'office avec les ecclésiastiques de sa maison. Aux Quatre-Temps, il ordonnait les clercs dans la grande salle du château, où il « avait fait dresser un
(1) Le château des évêques de Langres à Mussy datait du XII siècle et était fortifié. Un incendie le détruisit le 24 avril 1617, en l'absence de Zamet. « Le procès-verbal qui fut alors dressé, porte que le château, avant l'incendie, était en bon état et capable de défense. On estima les réparations à 33.321 livres. Les trésoriers de France accordèrent à l'Évèque la remise des décimes pendant huit ans, attendu que le château était un asile de sûreté des deniers publics qui s'y retiraient. » Un régiment tenait garnison à Mussy; outre le Capitaine du château, la ville, étant fortifiée, avait un gouverneur.
Après l'incendie de 4617, Zamet avait fait reconstruire le château de Mussy. La salle et la chapelle furent décorées par Quentin, Lenoir et Tassel : ce dernier avait reçu les leçons du Guide, (Cf. LamBenr, /istoire de Mussy-l Evêque, Chaumont, 1878, pp, 247 et 254),
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Vizce gr Porrraicr De Mussy-L'Evesoue (1609) Dessin lavé par J. Du Viert
(Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale, Vx 23, f° 347)
autel fort propre et fort ajusté par révérence aux choses saintes ; car il croyait, écrit Bourrée, qu'il ne peut y avoir d’excès dans ce qui regarde l'honneur qu’on rend à Dieu et l'édification du peuple qui a besoin d’être frappé par ces ornements extérieurs ».(1)
Au commencement de 1655, le mal augmenta et fit présager une fin prochaine. Dès lors, il ne s’entretint plus que de choses de piété avec le Père de Foissy, de l'Oratoire, qu’il avait pris pour confesseur (2), et le Père de Bélesbat, supérieur des chanoines réguliers de Sainte-Geneviève de Châtillon.
Quelques-unes de ses dernières paroles nous ont été conservées. Le Père de Bélesbat lui demanda quelques jours avant sa mort: « Monseigneur, ne voulez-vous pas bien nous accorder la supplication que nous vous faisons de la part de tout votre diocèse, de demander à Dieu, comme saint Martin, de vous laisser encore en vie, si vous êtes nécessaire à votre peuple. « Le pieux évêque répondit: « Saint Martin pouvait dire cela, mon Père, et si j'avais vécu comme lui, je le dirais aussi ». « Mais enfin, Monseigneur, reprit le religieux, ne vous laissezvous pas à Dieu pour être sur la terre autant qu'il le voudra ? — Oui, de tout mon cœur, répondit-il, mais sans aucune pensée que je puisse être nécessaire, mais de même qu'un eriminei qui accepte le lieu de son exil comme une pénitence qu’il lui faut subir pour ses démérites. » Le 31 janvier, qui était un dimanche, il communia à son ordinaire, et s'étant trouvé plus mal la nuit suivante : « Il faut me donner, dit-il, le saint viatique demain malin ; je réserverai les saintes huiles à mardi, jour de la Sainte Vierge, que je mourrai. » (3) Il voulut qu'on
(4) Bournée. 0p. cit, p. 481.
(2) Rappelons que cet oratorien était le frère de Mademoiselle de Chamesson, que nous avons rencontrée à Port-Royal sous le nom de Sœur Anne de Jésus.
(3) Bounnée, 0p. cit. p. #85. MACHERET, dans son Journal, écrit également, qu'il mourut «le mardy, jour de la Purification Notre-Dame environ Îles dix heures du matin, suyvant qu'il avoit prédit trois jours auparavant sa
mort. »
Son frère aîné, blessé le 3 septembre 1622, au siège de Montpellier, était
observât à son égard les mêmes règles que pour les simples fidèles, et que le viatique lui fût apporté, non de l'autel de sa chambre, mais de la paroisse par le curé. Le Père de Bélesbat lui demanda peu après s’il craignait la mort. Il répondit « que non par la grâce de Dieu, qu'il l'avait toujours beaucoup appréhendée, mais que Dieu, depuis quelque temps, lui avait Ôôté cette faiblesse. »
Après avoir reçu les derniers sacrements, le Prélat fit venir autour de son lit tous ses domestiques, leur donna sa bénédiction, et entretint chacun d’eux en particulier. Puis il se fit réciter les litanies de la Sainte Vierge et de Saint Joseph, le Credo et le Pafer ; à chaque article du Symbole, il répondait: Credo. Enfin, après une douloureuse agonie, il expira, à dix heures du matin, le 2 février 1655, «en la fête de la Purificafion.
Selon l’usage du temps, les personnes qui entouraient l'Evêque au moment de sa mort, afin de satisfaire à la dévotion d’une foule de gens, recueillirent son sang dans des linges et des mouchoirs, et le distribuèrent en mille. endroits.(1) Les Ursulines de Châtillon qui avaient des amis dans la place, emportèrent son cœur, qu’elles conservèrent dans leur chapelle. Moins heureuses, les Bernardines de Tart ne purent rien obtenir, à cause de leur éloignement, et elles s’en consolèrent difficilement. Les entrailles furent enterrées à Mussy, et le corps embaumé fut transporté à Langres, où il arriva le 18 février.
Malgré la volonté exprimée par Mgr Zamet d’avoir des funérailles très simples, les chanoines de la cathédrale allèrent en procession au devant des restes de leur Evêque, dès qu'ils furent avertis de approche du convoi ; ils étaient accompagnés de tous les prêtres et de tous
mort le 8, fête de la Nativité de la Sainte Vierge. Peut être la date de cette mort qu'il regardait comme une « gràce », lui fit-elle espérer pour lui-même une gràce semblable.
Madame de Pontcarré était morte également le 15 août 1644, un jour de fète consacré à la Sainte Vierge.
(1) On sait, par exemple, que la Mère Angélique demanda et obtint les deux mains de M, de Saint-Cyran,
les religieux de la ville, et d’une foule immense. « On le conduisit parmi les larmes et les bénédictions de tout son peuple dans son Hôtel Episcopal, où il reposa jusqu’à ce que tout fût préparé pour la pompe funèbre qui fut très solennelle. On tendit toute l’église de velours noir avec ses écussons partout. L'office se célébra en musique pendant trois jours consécutifs. Monsieur Cordier, son grand vicaire, fit son oraison funèbre fort éloquemment, mais les cris et les lamentations des pauvres, les soupirs de tous les gens de bien la firent encore d'une manière plus touchante et plus pathétique. » (1) A Dijon, dans l'église du monastère de Tart, on fit également les services solennels pendant les trois jours: l'évêque de Châlon, l'abbé de Saint-Bénigne, et l’évêque d'Autun officièrent successivement.
Le fils de l'homme le plus riche de France ne laissait aucune fortune. On trouva chez lui trente écus, et son héritier naturel, le marquis d'Antin, ne pouvant en croire ses yeux, s'imagina tout d'abord qu'on l'avait volé. Zamet avait simplement mis en pratique une de ses maximes. Il avait coutume de dire que la chose du monde la plus odieuse à son gré était « le trésor d'un ecclésiastique mourant ». Depuis longtemps, il avait donné aux pauvres tout ce qu’il possédait ; il s'était même endetté pour ses fondations charitables d’une somme de 42.000 livres qu'il put heureusement rembourser à la fin de sa vie.(2)
Son testament, daté de Mussy, du 5 décembre 1654, commence ainsi:
€ Au nom du Père et du Fils et du Sainct-Esprit. Amen. « Je, Messire Sébastien Zamet, Evesque Duc de Langres, Pair de
(4) BourRéE, 0p. cit., p. 491,
(2) « Trente écus qu'on lui à trouvé à son décès, voilà le trésor qu'avoit amassé ce Duc et Pair. Il avoit cependant hérité d'un gros patrimoine de Monsieur son Père qui étoit un des seigneurs de la Cour des plus puissans, mais il avoit tout envoyé devant soi dans le ciel par les mains des pauvres, en sorte que Monsieur le marquis d’Antin, qui avoit épousé sa nièce fut surpris à sa mort de voir sa pauvreté ; il ne pouvoit s'ôter de l'esprit qu'on ne l'eüt volé, ayant peine à comprendre ce qu'il voyoit de ses yeux. » BourRéE, 0p. cit., p. #78.
France, estant en ma maison de Mussy l’'Evesque malade depuis quelque temps, et néantmoings sain d’esprit, sachant que la mort est certaine, avant que d’en estre prévenu sans tester, j’ay fait mon testament, lequel j'ay dicté en présence de deux notaires soubsigrez et fait escrire en la forme qui s’ensuit.
Premièrement, je recommande mon âme à Dieu, mon Créateur, espérant de sa divine bonté qu’il me fera miséricorde par l'intercession de la Très Saincte Vierge et de tous les bienheuréux.. » (1).
Sébastien Zamet choisit ensuite sa sépulture en son église cathédrale, dans la nef, près de la tombe de l’évêque Brunon « sur lequel y a crosse gravée » ; sa tombe aura une crosse semblable, sans inscription, et les mêmes dimensions. Il donne à l’église cathédrale sa crosse et son anneau épiscopal, outre sa chapelle et les ornements qu’il a fait faire lorsqu'il a fondé l’office de Saint Sébastien ; à l’église de Mussy, « une croix d'argent blanc, avec les deux chandeliers, le calice et la patène et les deux burettes dont il se sert journellement » ; aux Ursulines « qui s’établissent nouvellement à Mussy, la somme de cent livres ».
Le comte et la comtesse de Brienne et le Père de Foissy sont l’objet des articles suivants :
€ Je lègue à Monsieur le comte de Brienne, Secrétaire d’Estat, ung crucifix d'yvoire dans une garniture d’ébeine à fond de velours noir, et à Madame la comtesse de Brienne, sa femme, une croix faicte de la main de la bifhheureuse Louyse Canion d’Espagne, laquelle croix est enchassée d'or avec la petitte chenette d’or dont elle est attachée, pour marque du respect que J'ay de leurs personnes et de leur amitié, les suppliant de garder ces choses, et se souvenir de moy en leurs prières. »
« Je lègue au Révérend Père de Foissy douze de mes tableaux de dévotion qui sont à Langres, sçavoir une image du Sauveur et une de Nostre-Dame, celles de sainct Benoist, de sainct Bernard,
de sainct Charles Borromée, et les autres pareilles Jusques audit nombre de douze. »
On trouve ensuite différents legs à toutes les personnes qui furent à son service, et à Lichany, son secrétaire, une rente viagère de six cents livres « en récompense
(1) Arch. de la Haute-Marne, G. 16, liasse.
des services qu’il a rendus depuis soixante ans à la maison de feu mon père et à moy ». Divers objets sont également légués à M. Baudot, son vicaire général à Langres, à l'archidiacre Cordier, à M. Piétrequin, prieur de Saint- Geôme, son promoteur à Langres, etc.
Le testament se termine ainsi:
« Fait et passé à Mussy l'Evesque en la maison seigneuriale dudit lieu après midy, le cinquiesme du moys de décembre mil six cent cinquante quatre. »
Malgré la défense du Prélat, le Chapitre fit graver une inscription sur la dalle de marbre noir qui recouvrait son tombeau dans la nef principale de la cathédrale de Langres ; cette dalle était placée sur le seuil de la grande arcade par laquelle on communiquait de la nef au chœur des chanoines. On y lisait:
Messire Sébastien Zamet, Evêque et Duc de Langres, Pair de France, choisit sa sépulture en ce lieu, afin que sa dépouille mor-
telle que son humilité lui rendoit méprisable fust foulée aux pieds des passans. »
On composa aussi cette courte épitaphe :
Æthereum munus nobis per sæcula missum, Virtutis specimen, cœlestis regula vitæ.
La Gazette de France du 7 février 1655 annonça la mort de Zamet en ces termes :
De Mussi-l'Evesque en Bourgogne, le 7 febvrier 1655. Le 2 de ce mois mourut icy en son chasteau épiscopal Messire Sébastien Zamet, Evesque de Langres, Duc et Pair de France et Doyen des Prélats de ce Royaume, en la 40° année de son Episcopat où il s’étoit rendu recommandable par la célébration annuelle de ses synodes, par les fréquentes visites de son Diocèse et par sa charité extraordinaire envers les Pauvres. »
Le 6 mars suivant, le même organe annonçail la nomination de son successeur, Barbier de la Rivière(1) qui, par son caractère irascible et opiniâtre, parut s’appliquer à faire regretter davantage encore celui que l’on commença dès lors à appeler Le grand Evêque.
(1) C'est de lui que Boileau dit dans la Ire Satire :
«… Le sort burlesque, en ce siècle de fer, D'un pédant, quand il veut, sait faire un Duc et Pair. »
Si l’on voulait résumer brièvement la vie de Sébastien Zamet, peut-être y aurait-il lieu de rechercher suecessivement ce qu'il dut au temps où il vécut et ce qui conslitua sa personnalité propre.
Sébastien Zamet appartient à son époque par plusieurs traits bien accentués :
Par son gallicanisme d’abord et son épiscopalisme, il est bien l’homme de la première moitié du xvie siècle. Comme beaucoup d’évêques, ses contemporains, il admettait difficilement qu’« un religieux, simple prêtre, comme serait un général ou un provincial, gouvernât de grandes familles dans un diocèse, à l’exclusion de l’'Evèéque. » (1) Par là s'explique son désir de diriger luimême, et de soustraire autant que possible à l'autorité de supérieurs étrangers les Bernardines, les Ursulines et les autres communautés de son diocèse ; cependant ce n’est pas tant « sur les moniales que sur les réguliers » qu’il désirait « avoir puissance » ; car il jugeait que ces derniers « dans l’avantage de leurs privilèges, combattaient et troublaient souvent l'autorité hiérarchique. » (2) De ces idées, très arrêtées dans son esprit, dérivèrent ses démêlés avec les Jésuites et les Capucins, l'ordonnance de Chaumont, son attitude à l'assemblée de 1625 et sa solidarité avec Gondrin en 1653 ; elles font comprendre sa prédilection marquée pour les congrégations séculières, l’Oraloire et la Mission, soumises dans chaque diocèse à l’Or-
(1) Lettre à M. Féron, citée p. 224.
(2) Z{em, p. 225.
dinaire, et répondant mieux, croyait-il, aux besoins de l’époque.
Zamet fut encore l’homme de son temps par sa compréhension très nette de la nécessité d’une réforme dans l’épiscopat, dans le clergé et dans les ordres religieux, et par le zèle qu’il apporta à cette tâche presque surhumaine. Plus logique que d’autres, il comprit qu’il devait avant tout prêcher d'exemple, et que ses ordonnances, ses statuts, ses mesures de rigueur en présence des abus, resteraient lettre morte, si son clergé et son peuple ne voyaient pas en lui le modèle accompli des vertus qu’il leur demandait. Dans un temps où la richesse des évêques et leur train de maison ne rappelaient pas toujours suffisamment qu'ils étaient les successeurs des apôtres, il s’imposa une austérité de vie, on pourrait presque dire une pauvreté, qui frappa ses contemporains ; n’aurait-il pas voulu par là, expier le faste de son père, et purifier en quelque sorte la fortune qu’il en avait reçue, en la distribuant aux pauvres ? Sans doute, il ne fut pas seul à agir ainsi, et ce trait le rapproche précisément d’une pléiade de réformateurs zélés qui, par la Compagnie du Saint-Sacrement, s’efforçaient de ramener l'Eglise de France à une simplicité plus apostolique, à une vie intérieure plus riche et plus intense, en même temps qu’à la pratique des œuvres extérieures d’apostolat et de charité.
Dans ces deux ordres d'idées, le zèle de Zamet s’exerça sans relâche. Nombreux synodes pour la réforme de son clergé, collaboration avec La Rochefoucauld pour essayer de combattre le relâchement de l'Ordre de Cîteaux, réforme des abbayes de Tart, du Puits d’Orbe et de Rougemont, nouveaux règlements pour les ermites; voilà comment il entra dans ce grand mouvement de réforme catholique inauguré par le Concile de Trente. Etablissement de l'Oratoire à Langres et à Dijon, des Jésuites et des Annonciades à Langres, encouragements donnés aux nombreuses fondations de Sainte-Ursule et de la Visitation ; voilà pour les ordres nouveaux qui se répandaient alors. Quant au mouvement parallèle qui emportait ce siècle vers les œu-
vres de charité, il y prit une part glorieuse et s'y montra le digne émule de saint Vincent de Paul. Non seulement il se prodigua lui-même, alors que la guerre, da peste et la famine ravageaient son diocèse, et répandit partout d’abondantes aumônes ; mais l'institution à Dijon des Sœurs de Sainte-Marthe, la création à Langres de la Confrérie de la Charité, et dans ces deux villes la fondation de l'Hôpital de la Charité, ont perpétué jusqu'à nos jours le souvenir de son inépuisable dévouement.
Enfin, par les préoccupations doctrinales, l’évêque de Langres appartient encore à cette première moitié du siècle qui vit naître et se développer le Jansénisme. Malgré une vie si active et si pleine, Zamet aspiraïit à la solitude ; il rêvait pour son âme éprise d'amour de Dieu, le calme et Îe repos qui lui permettraient de contempler les vérités éternelles, de s’y complaire, et d'en faire l’aliment de sa vie quotidienne. Rappelons que la doctrine de la grâce et du péché fait le fond de sa spiritualité. Directeur de Port- Royal, il s’y fit tout d’abord apprécier par l’austérité de ses principes spirituels, et si l’on en jugeait seulement par quelques phrases de ses lettres de 1631 "écrites cours d’une période d'épreuves intérieures, il semblerait que cette rigidité de doctrine, cette angoisse momentanée au sujet de la prédestination, eussent dû lorienter vers les rigueurs outrées du Jansénisme.
EL cependant, à côté et en dehors de cette empreinte qu'il reçut du milieu et des hommes de son temps, — car toutes ces idées étaient alors courantes, — Zamet, par sa volonté propre, sut dominer ces contingences et ne fut pas dominé par elles; et c’est en cela que consista son originalité. Il sut se dégager du milieu, el, par cer tains côtés, dépasser son temps. Il y fut aidé par un esprit modéré et un jugement droit, qui lui faisaient éviter d'instinct les excès où d’autres se jetaient avec passion.
Gallican, il entretient cependant des relations amicales avec les nonces du Pape, et son respect pour Rome, son attachement pour « la mère et maîtresse de toutes les
Eglises » ne font aucun doute. Hostile par principe aux privilèges des Réguliers, il sait dans la pratique, et en vue de l'intérêt général, s'élever au-dessus de ses préférences personnelles ; malgré son affection pour lOratoire, non seulement il recourt au ministère des Jésuites et des Capucins pour évangéliser son diocèse, non seulement il vit d'une manière générale en bonne intelligence avec ces religieux, mais il honore plusieurs d’entre eux de son amitié ; et c’est ce qui permettra aux Jésuites de le revendiquer pour un des leurs, dans les affaires du Jansénisme, bien qu’il fût resté lui-même, et n'eût jamais entendu s’assujettir à aucun parti. Quelle différence entre son attitude modérée et celle d'Henri de Gondrin par exemple à la même époque !...
Réformateur des abus, il ignore les éclats inutiles ; on ne trouve pas chez lui de ces accès de colère, assez fréquents chez certains évêques grands seigneurs ; « on ne l’entendit jamais jurer » remarque Tabourot. Même lorsqu'il gourmande, il ne prend pas une mine chagrine et repoussante, car il a le sentiment très vif de sa dignité épiscopale, et sait tempérer par un sourire l’austère gravité de certains devoirs de sa charge.
Théologien, enfin, et directeur d’âmes, il arrive à refouler d’abord en lui-même les tendances rigoristes qui exerçaient tant d’attrait sur les chrétiens du xvirf siècle. Lisez ses lettres ; sa nature aimante se révolte contre la conception trop exclusive de la « rigueur » el de la « dureté » de Dieu ; par là il reste bien l’affectueux disciple de saint François de Sales ; même dans les lettres: de 1631, si l’on entend le cri d’une âme qui souffre, on voit en même temps qu’elle ne peut tarder à se libérer de ces perplexités douloureuses par la vraie conception de la liberté de l’homme en face de la grâce, et par un humble recours à Dieu : car si « Dieu est dur en excès, il est doux aussy au mesme degré. » (1) Mais par ce qu'il a souffert, il juge du danger qui menace les autres,
(1) Lettres Spirituelles, p. 452,
et apercevant les conséquences périlleuses des nouvelles doctrines, il se sépare de l'abbé de Saint-Cyran, et dénonce ses erreurs ; en même temps, il se fait dans son diocèse l’apôtre de la dévotion au Saint-Sacrement.
Faut-il voir en cette pondération de l’évêque de Langres, en celte recherche du juste milieu, un héritage de la prudence et de la sagesse pratique de son père ? Il est certain qu'il paraît bien avoir possédé ce sens spécial, cette clairvoyance avisée, qui avertissent des excès, et empêchent de s’y laisser entraîner. Mais il y a là, en même temps, quelque chose de personnel et de volontaire, quelque chose d’acquis par une lutte quotidienne contre lui-même, par le maniement des hommes et des choses dans l'administration d’un grand diocèse, et surtout par une inflexible fidélité à suivre toujours les inspirations de sa conscience.
C’est là, en effet, qu'il convient de chercher l’explication dernière du caractère de Sébastien Zamet; c’est là ce qui fait l'unité de cette belle vie, et ce qui suffirait, même au regard des modernes, à le rendre « vénérable » pour parler de lui comme les contemporains.
Désormais, quand on voudra écrire sur des documents nouveaux l’histoire religieuse du xvre siècle, il ne sera plus possible, espérons-le, de négliger le nom de Sébastien Zamet. Il a été évêque pendant quarante ans ; on appréciera mieux cet épiscopat, — l’un des plus longs du siècle —, si l’on remarque qu'il n’y a presque pas une de ces quarante années qui nait été signalée par une œuvre importante, et si l’on ajoute que ses lettres ont porté sans bruit son influence au delà même de son vaste diocèse, et marqué de son empreinte les âmes éminentes qui recherchèrent à l’envi sa direction. De son temps, sans doute, d’autres évêques l’imitèrent, et se distinguèrent aussi dans les provinces par la sainteté de leur vie et leur activité réformatrice ; mais nous croyons avoir le droit d'affirmer que, parmi les prélats vertueux qui lui font le plus d'honneur pendant la première moitié du xvrre siècle,
l'Eglise de France peut donner sans hésitation l'une des premières places, — et si l’on excepte saint François de Sales, mort en 1622, et d’ailleurs à demi-français, nous oserions presque dire la première — au grand évéque dont nous venons de retracer l’histoire.
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Pièce DE VERS DU POÈTE DomiNIQUE BAUDIUS ADRESSÉE AU FINANCIER ZAMET.