HUITIÈME LEÇON
Une chambre le soir.
Fait-il jour ou nuit ? Ce doit être le soir ou la nuit. A quoi voyez- vous cela? C'est que la gravure en tête de cette leçon représente une chambre éclairée (= illuminée) par une chandelle et une lampe. Il y a une lampe sur la table auprès de la mère qui travaille, mais nous ne voyons que la chandelle sur la commode. Nous ne voyons pas la lampe.
Ce mot de lampe me rappelle une comparaison très-poétique et très-pittoresque de Lamartine :
" Comme une lampe d'or dans l'azur suspendue, La lune se balance au bord de l'horizon."
Mais ce n'est là que deux vers. Ayez la bonté de me dire le poëme tout entier. Je vous le réciterai avec plaisir:
Le soir.
Le roi brillant du jour, se couchant dans sa gloire, Descend avec lenteur1 de son char2 de victoire. Le nuage3 éclatant qui le cache4 à nos yeux Conserve en sillons5 d'or sa trace dans les cieux Et d'un reflet6 de pourpre inonde7 l'étendue.8 Comme une lampe d'or dans l'azur suspendue, La lune se balance au bord de l'horizon, Ses rayons affaiblis dorment sur le gazon,9 Et le voile10 des nuits sur les monts11 se déplie.12
1 La lenteur est le contraire de la rapidité. - Le char est une voiture dont les anciens se servaient dans les jeux, les combats, etc. Les poètes parlent du cli ar du soleil, du char de la lune. 3 Un nuage est un amas (— une collection) de vapeurs suspendues dans l'air sous forme de masses blanches, grises ou noires, qui cachent le bleu du ciel. Il pleut généralement quand le ciel est couvert de nuages. Cf. p. 00, n. 00. 4 Cacher, c'est dérober à la vue. Nous ne pouvons pas voir le bleu du ciel quand il y a des nuages: les nuages cachent le ciel. 5 Sillon signifie ici les lignes lumineuses formées par les rayons du soleil. 6 Un reflet c'est la réflexion d'un objet lumineux. T Inonder littéralement couvrir d'eau ; ici couvre de toutes parts. 8 L'étendue == la longueur, l'extension. 9 Le gazon est le tapis vert qui couvre la campagne en été, c'est de l'herbe courte et menue. 10 Un voile est une pièce de tulle, de gaze, etc., que les femmes attachent à leurs chapeaux pour se cache?' la figure ou se garantir des rayons du soleil ou de la force du vent. n Un mont est une élévation de terre, une hauteur. 12 Déplier c'est le contraire de plier = mettre en double.
Tout est beau, tout est touchant1 dans la nature aux yeux de l'homme qui regarde et qui pense : le coucher du soleil, la fraîcheur du soir succédant à l'ardeur d'une journée d'été, le calme de la nuit qui s'avance sont autant de faits qui jettent2 l'âme dans une douce rêverie.3 Et moi, je trouve que la disparition4 de l'astre5 du jour rend plus vive encore l'admiration pour l'auteur du jour et de la vie, et qu'elle provoque une sorte de vague terreur causée par le retour des ténèbres. Elle fait aussi penser à la mort, à la fin inévitable de toutes les choses créées. Mais vous oubliez le retour d'un autre jour. Pour moi, le coucher du soleil me rappelle par contraste son lever; l'esprit aime à opposer l'aurore naissante6 à la nuit qui tombe. Voilà bien la jeunesse qui ne pense qu'aux joies et aux plaisirs du présent sans songer (= penser) à l'avenir;7 mais moi qui suis si vieux, les ténèbres me font penser à la mort, à la nuit dans la tombe.
L'idée des ténèbres me ramène8 à l'éclairage9 des maisons. Pour vous éclairer chez vous, employez-
1 Touchant est un adjectif qui vient du verbe toucher = sentir un objet avec la main ; mais ici il veut dire mouvoir, affecter. 2 Jeter = lancer; mais ici la phrase qui jettent l'âme dans veut dire qui conduisent Va me ci. 3 Le mot rêverie est dérivé de rêver = faire des rêves en dormant. Un rêve est une combinaison involontaire d'images ou d'idées qui se présentent à l'esprit pendant le sommeil. 4 Disparition (du verbe disparaître, cf. p. 33, n. 1) est le contraire d'apparition, 5 Les étoiles, la lune et le soleil sont des astres. Cf. le mot astronomie. 6 De naître (cf. p. 01, n. 8). 7 L'avenir = le futur. * Ramener = faire revenir. 9 L'éclairage veut dire ici l'action de distribuer la lumière artificielle.
vous des chandelles1 ou des bougies pendant l'hiver, à la ville? Nous avons le gaz en hiver; les jours alors sont plus courts et les nuits plus longues. Le soir nous étudions beaucoup si nous ne faisons pas de musique ou si nous n'avons pas d'autres amusements chez nous ou chez nos amis. A la campagne, en été, nous avons des lampes et nous brûlons* du pétrole (= de l'huile de pétrole3).
Car on se sert beaucoup maintenant de cette huile minérale. Sans doute le pétrole a bien des désagréments, tandis que4 le gaz donne, à mon avis, une lumière plus claire et bien plus agréable. Mais si le pétrole exige (= demande) plus de précaution contre les accidents, il demande d'autre part un mécanisme moins compliqué dans les lampes. Il suffit5 que la mèche trempe6 par le bas dans le liquide pour que celui-ci, qui est très- volatil,7 monte rapidement jusqu'à la flamme.
Son bas prix d'achat8 et la vive lumière qu'il donne le font aussi préférer dans bien des familles
1 Une chandelle est une bougie plus grossière faite de suif (= graisse de mouton). Cf. P. L.f p. 73. 2 De brûler = consumer par le feu. 3 Le pétrole est une huile minérale dont l'emploi exige beaucoup de précaution pour éviter les accidents. Cf. p. 66. Nous rencontrons, dans Tintérieur de la terre, dans les entrailles de plusieurs montagnes, diverses matières combustibles (= tout ce qui brûle, toute matière dont on fait du feu), parmi lesquelles la houille ou le charbon (cf. P. L. , p. 65,) minéral est le plus connu et le plus précieux. 4 Tandis que est une locution conjonctive qui signifie d'autre part, d'un autre côte. 5 De suffire (suffisant, suffi). 6 Tremper = mettre dans un liquide. 7 Volatil = susceptible de se réduire en gaz ou en vapeur. 8 Achat (m.) est l'action d'acheter (== acquérir une chose) à prix d'argent.
^/Mcs^z&z^y
aux huiles végétales. Il ne tache1 pas les vêtements,2 mais il est si inflammable qu'il cause quelquefois des accidents terribles. S'il n'est pas bien épuré,8 il contient une essence qui le rend dangereux à employer et il répand4 en brûlant une odeur désagréable, c'est-à-dire que le pétrole ne sent pas bon. Toutefois on est parvenu à faire disparaître en grande partie cette mauvaise odeur par une épuration perfectionnée.
Je ne comprends pas bien le mot
Mineurs travaillant dans une mine (de sel).
1 Tacher (= salir, souiller). 2 Les vêtements (= les habits, les habillement?), ce qui sert à couvrir le corps. 3 Épvrer = rendre pur, purifier. 4 Répand — produit dans l'air environnant.
sent.1 Vous n'avez donc pas de nez ? Oui, certes, j'ai un nez. Eh bien, à quoi sert le nez ? Ah ! J'y2 suis. Je sens avec le nez; le nez est l'organe de l' o d o r a t , le sens par lequel on perçoit3 les odeurs, comme les yeux sont l'organe de la vue,4 le sens par lequel on voit.
En France, dans les maisons particulières,5 dans les appartements,6 pour s'éclairer on emploie de préférence des bougies. On se sert aussi beaucoup de lampes dans lesquelles on brûle une huile tirée7 des plantes ; le gaz n'est8 employé que dans les rues, les édifices publics, les magasins9 ou boutiques, et pour les escaliers des résidences privées (= particulières). Il est certain que pour lire ou pour étudier, la lumière de la lampe est plus douce et moins fatigante pour l'œil.
Il faut reconnaître que les Français ont les meilleures lampes. C'est un Français, le physicien Argand, qui a inventé la véritable lampe moderne. Les lampes ordinaires sont des vases renfermant
1 Du verbe irrég. sentir {sentant, senti) ; le prés, est je sens, tu sens, il sent, nous sentons, vous sentez, ils sentent. 2 Ty suis est un gallicisme {— expression idiomatique propre au français) qui signifie je comprends. 3 De percevoir ; cf. P. X., p. 47 et Gr., p. 183. 4 Cf. p. 19, n. 7. 5 Une maison particulière = une résidence privée. 6 Beaucoup de maisons dans les grandes villes sont divisées en appartements séparés dont chacun sert de résidence à une famille. En Amérique on a quelque chose d'analogue dans ce qu'on appelle " French flats." 7 Tirer est ici synonyme d'obtenir ou extraire. 8 Ne — que = seulement. Cf. P. L., p. 76, n. 2. 9 Le magasin (= la boutique) est un établissement de commerce où le marchand vend les marchandises. Le marchand vend et nous achetons.
Le coton.
mèche (= corde tressée) de coton1 imbibée d'un liquide capable de s'enflammer.
Une lampe était un meuble2 précieux dans les temps anciens, lorsqu'on avait encore une terreur continuelle de laisser éteindre3 le feu et de ne plus pouvoir le rallumer.4
La lampe primitive était un réservoir de terre ou de métal dans lequel l'huile brûlait en projetant5 une clarté6 rougeâtre7 et en laissant échapper une fumée8 épaisse (= dense). Il n'y a pas plus
1 La laine pousse sur le dos des moutons (= brebis) ; mais le coton vient sur un arbrisseau qui pousse dans les pays chauds, principalement en Algérie, en Egypte, dans l'Inde et au Sud des Etats-Unis, en Géorgie et dans les Carolines. Cet arbrisseau est appelé cotonnier et il a un ou deux mètres de haut. Il porte de grandes fleurs jaunes. Quand la fleur est tombée, il reste une coque de la grosseur (= grandeur) d'un œuf. Cette coque renferme une espèce de bourre. Quand le fruit du cotonnier est mûr il se fend (= se sépare) tout seul et le coton en sort. Alors commence la récolte. Avec le fil de coton on fabrique les tissus de coton ou les cotonnades dont on fait les chemises et d'autres vêtements de dessous. 2 Un meuble est en général un des objets à l'usage de l'homme dans les maisons : un Ut, une table, une chaise sont des meubles. 3 Eteindre = étouffer le feu, en arrêter l'activité. 4 Rallumer = allumer une autre fois. 5 De jeter, cf. p. 65, d. 2. 6 La clarté est ce qui éclaire, c'est le substantif de clair. 7 Rougeâtre = qui tire sur le rouge. 8 La fumée est l'espèce de vapeur plus ou moins dense produite par la combustion des corps ordinaires.
de cent ans qirun ferblantier1 de Soissons appelé Quinquet imagina, pour activer le courant d'air qui devait alimenter (= nourrir) la flamme, de l'entourer d'un tube de verre assez haut. Ce tube, concentrant la chaleur et attirant2 l'oxygène de l'air, amena la combustion complète de l'huile, supprima la fumée et produisit une vive3 lumière.
Nos poumons sont en quelque sorte un poêle intérieur ou l'oxygène brûle sans cesse du charbon pour entretenir notre vie. C'est donc l'oxygène qui nous réchauffe au dedans par la respiration, comme c'est lui qui nous réchauffe en faisant brûler le bois ou le charbon dans le foyer.
C'est en réalité ce qui arrive chaque fois que nous aspirons et que nous respirons. Aspirer, c'est faire entrer l'air par la bouche et par le nez. Respirer, c'est souffler en dehors l'air et les autres vapeurs que contenait notre poitrine.
Ouvrons4 donc, ouvrons bien grandes nos fenêtres chaque matin pour les aérer.5 Evitons les courants d'air6 qui enrhument7 et causent des maux8
1 Celui qui travaille le fer -blanc. Le fer -blanc est une feuille trèsmince de fer recouverte d'une couche d'êtain qui est un métal blanc. Un grand nombre d'ustensiles de cuisine sont faits de fer-blanc. 2 Le nom attraction correspond au verbe attirer. 3 De vif(fêm. vive), énergique, qui est en vie. 4 Du verbe ouvrir, cf. P. L., p. 00. 5 Aérer = faire entrer l'air. 6 On appelle spécialement courant d'air tout mouvement d'air assez rapide dans une maison ou un bâtiment, par exemple entre une fenêtre et une porte placée vis-à-vis. 7 Enrhumer = causer un rhume (= affection des bronches ou légère bronchite causée par un refroidissement). 8 Maux est le pluriel de mal. Cf. Gr.} If 22.
de gorge; mais évitons aussi et surtout de vivre dans de l'air vicié1 tandis que l'air pur est à notre disposition tout autour de nous. C'est un bien qui nous est commun à tous, dont nous avons tous également besoin et qui ne coûte rien à personne. C'est l'ingénieur Franchot qui a perfectionné la lampe et qui en a fait la lampe modérateur. Celle-ci porte deux boutons, l'un pour hausser ou baisser la nièche, l'autre pour faire mouvoir le mécanisme au moyen duquel l'huile monte. C'est la lampe qui est aujourd'hui la plus employée.
Monsieur, n'avons nous pas d'autre lumière que le gaz, les bougies, et les lampes ? Si; nous voyons maintenant dans les rues et dans beaucoup de bâtiments (= édifices) une lumière bien plus brillante,
et qui ressemble à celle du soleil. Vous voulez dire la lumière électrique? Oui, cette nouvelle invention n'est pas encore complètement perfectionnée ; mais déjà, par la lumière électrique, les rues et les places publiques, les édifices sont illuminés (= éclairés) avec une splendeur qui égale presque celle du jour.
Les réverbères d'une rue,
1 Vicier — corrompre, rendre mauvais.
Pourquoi les réverbères1 ne sont-ils pas allumés ce soir? Nous avons aujourd'hui la pleine lune, et il fait assez clair dans la rue sans le gaz. Est-ce que vous avez peur d'aller seul chez vous? Mais non, j'aime la solitude de minuit.2
La nuit même a son charme, et les étoiles,3 qui en éclairent le sombre voile attirent doucement nos regards: ce spectacle a des attraits ( = attractions) naturels qu'une description poétique peut résumer et rappeler à l'imagination.
C'est justement cette description poétique que nous trouvons dans le fragment suivant de Lamartine:
Les Étoiles.
Des mondes que peut seul peser4 l'esprit de Dieu Elles sont les soleils, les centres, le milieu. L'océan de l'éther les absorbe en ses ondes5 Comme des grains de sable,6 et chacun de ces mondes Est lui-même un milieu pour des mondes pareils, Ayant ainsi que nous leur lune et leurs soleils, Et voyant comme nous des firmaments sans terme7 S'élargir8 devant Dieu sans que rien le renferme!
1 Les lumières qui éclairent (= illuminent) la rue (dans la gravure de la page 71) sont des réverbères. 2 Minuit (m.) c'est le milieu de la nuit, ou douze heures de la nuit. 3 Les étoiles sont les petits astres du ciel qui brillent pendant la nuit. Cf. p. 65, n. 5 et P. L., pp. 78 et suivantes. 4 Peser a le sens ici d'à p p r é c i e r. 5 Les ondes (= vagues) sont les mouvements de la mer ; la mer agitée par la tempête forme de grandes vagues. 6 Le sable est composé de particules très-menues formées par la désagrégation des rochers, etc., principalement au bord de la mer. Cf. sablier à la page 46. 7 Le terme = la limite. 8 S'élargir = s'agrandir, devenir plus vaste.
Lamartine est un vrai poëte. Tout ce que vous m'avez cité de lui forme déjà comme un petit trésor poétique ; je l'ai appris par cœur et j'aime à me le réciter à moi-même. Mais est-ce que vous n'avez rien à dire sur la nuit ? Certainement, je vais vous réciter du même poëte une autre pièce que j'ai apprise dans ma jeunesse et que je cite toujours avec plaisir. La voici :
Le soir étend son voile, La brise4 sans haleine5
Sur mon joli vallon,1 Se tait6 au fond des bois,
Et la première étoile Le flot7 murmure à peine,8
Se montre à l'horizon. L'écho n'a plus de voix.
ii. rv.
Dans le charmant bocage2 Le calme, le silence
Expirent les concerts. Qui règne sous les cieux,
Tout dort sous le feuillage,3 A ma reconnaissance
Aux champs et dans les airs. Inspire un chant pieux.9
Et je dis : ô nuit pure, Viens et descends sur nous !
Sommeil de la nature, Que ton spectacle est doux !
1 Un vallon est une petite vallée. La terre a des montagnes et des v a 1 1 é e s. 2 Un bocage (= bosquet) est un petit bois. 3 Par feuillage on entend les branches couvertes de feuilles. Pour dort, cf. p. 74, n. 2. 4 La brise est un petit vent frais et souvent périodique. 5 UJialeine est proprement l'air qui sort des poumons dans la respiration. 6 Se taire (se taisant, s'étant tu), signifie garder le silence, ne pas faire de bruit. 7 Le flot est ici synonyme de la mer. 8 A peine = presque pas, très-peu. 9 Pieux est l'adjectif de piété.
Quel enthousiasme vous avez montré en récitant ces vers! Mais vous oubliez l'heure; il faut terminer la leçon. Oui, certes, il faut descendre des hauteurs de la poésie. Je vous souhaite le bon soir. Au revoir encore une fois.