Scène d'hiver
Puis, lorsque j'étais las5 de jouer : "Une histoire, Grand-père ! " Et me voilà sur ses genoux6 assis. Lui cherchait un moment dans sa vieille mémoire, Et me baisant7 au front, commençait ses récits.8
Maintenant son fauteuil est vide.9 Le grand-père Ne viendra10 plus jamais s'asseoir au coin du feu ! Mais sa place est meilleure au ciel que sur la terre : Il ne nous a quittés que pour aller à Dieu.
1 Dès = du moment. 2 La neige est l'eau congelée qui tombe de l'atmosphère (en hiver) en flocons légers. En décembre il y a beaucoup de neige; c'est un mois neigeux. 3 Humide = imprègne de vapeurs aqueuses. Cf. p. 14, n. 3. 4 Mutin signifie ici gai et aetif. 5 De las (fém. lasse = fatigue) vient le substantif lassitude. 6 Le genou est la partie antérieure de l'articulation au milieu de la jambe. Par suite on dit que l'action de fléchir les genoux (cf. Gr., T[ 25) en signe d'adoration (ou de soumission), est une génuflexion. 7 Baiser = appliquer sa bouche sur le visage, sur la main de quelqu'un ou sur un objet quelconque en signe d'affection. 8 (Le) récit = (la) narration. 9 Vide — vacant, qui ue contient rien ; une place vide est une place inoccupée, 10 Cf. p. 48, n. 15.
Vous me faites souvenir d'un passage de Lacordaire, célèbre prédicateur (= prêcheur1) français bien connu aussi pour son zèle pour l'éducation des jeunes gens (= hommes, personnes). Il dit à propos2 de la vieillesse et de l'amour paternel :
Avec les premières ombres de la vieillesse, le sentiment de la paternité descend dans notre cœur et prend possession du vide3 qu'y ont laissé4 ses précédentes affections. Ce n'est pas une décadence, gardez-vous5 de le croire : après le regard de Dieu sur le monde, rien n'est plus beau que le regard du vieillard sur l'enfant, regard si pur, si tendre, si désintéressé, et qui marque dans notre vie le point même de la plus haute similitude avec Dieu. Le corps baisse6 avec l'âge, l'esprit peut-être aussi, mais non pas l'âme, par laquelle nous aimons. C'est l'honneur de l'homme de finir par un sentiment qui le rapproche de Dieu, un amour désintéressé.
Regardez donc, je vous prie, comme les enfants dans la gravure à la page 47 s'empressent7 autour de leur grand-père en lui demandant8 de raconter une de ces belles histoires qu'on aime tant ! Et le bon vieillard leur raconte quelque aventure de son jeune temps, quelque souvenir d'enfance, et ils sont
1 L e ministre protestant est ordinairement appelé pasteur, et le prêtre d'une paroisse catholique, curé. 2 A propos de = au sujet de. 3 Cf. p. 51, n. 9. Ce mot est ici employé substantivement. 4 Le sujet du verbe est ici affections. Cf. P. L. , p. 26, n. 7 et Gr. Tf 00. 5 Gardezvous = faites attention de ne pas . . . C'est la 2ième pers. pi. impératif de se garder. Cf. Gr., If 150. 6 Cf. p. 47, n. 3. 7 8' empresser — se presser autour de, pour témoigner (= montrer) de l'affection, du respect, de la politesse. 8 On peut former le participe présent de la lre conjugaison en remplaçant par ant la terminaison er de l'infinitif: demander, demandant; parler, parlant.
tout (— très-) étonnés (= surpris) de voir combien tout est changé depuis ce temps-là. D'autres fois1 il leur parle du temps où il était soldat. Tantôt2 il leur parle des pays qu'il a visités ; tantôt2 il
Charles Martel à la bataille de Tours (732).
leur décrit3 une bataille avec toute sorte de détails qui les captivent.
Aujourd'hui le grand-papa récite à ses petitsenfants une fable de Lafontaine, celle du chien et de con ombre :
Un chien regardait dans l'eau; il y aperçut4 (= vit5) sa figure reflétée (= réfléchie) ; c'était son image, et comme
1 Cf. p. 18, n. 6. s Tantôt répété signifie alternativement. 8 De décrire (Cf. p. 24, n. 1, et Gr., If 182) = représenter en discours ; faire une description. 4Le passe dêf. du verbe apercevoir (apercevant, aperçu) est j'aperçus, tu aperçus, etc. Cf. p. 39, n. 3. 5 Cf. p. 45, n. 2.
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son ombre. Il crut1 voir un autre chien. Ce chien avait un morceau de viande2 dans sa gueule (= bouche), un morceau de bœuf sans doute. L'image dans l'eau était plus grande, et le morceau de viande paraissait3 plus gros qu'il ne4 T5était en réalité. Le chien pensa6 que c'était un autre animal avec un plus gros morceau. " Ah ! ah ! " se dit-il à lui-même, " voilà un morceau de viande plus gros et meilleur que celui7 que j'ai dans la gueule."
Il sauta8 dans l'eau pour saisir (= prendre) ce morceau. Mais pour le saisir il ouvrit9 la gueule et laissa10 tomber11 son propre12 morceau dans l'eau.
Chose étonnante! L'autre chien maintenant n'a plus de viande ; et la sienne13 (= sa viande) aussi est partie: l'autre chien, c'était sa propre image, son ombre.
Cela me fait souvenir du proverbe aUn tiens14 vaut15 mieux que deux tu l'auras," c'est-à-dire, que ce qu'on tient (= possède) déjà est préférable à ce que l'on pourrait avoir plus tard16 ou, comme
i gième pers. sing. passé déf. de croire (cf. p. 33, n. 5) conjugué à ce temps comme connaître (cf. p. 42, n. 4). 2 Le bœuf, le mouton, le veau sont de la viande. Ce mot est aussi employé en anglais : viands.
3 C'est l'imparf. de paraître. Cf. p. 33, n. 11 ; Gr., T[ 181 (connaître).
4 Après un comparatif, on met ne devant le verbe qui suit, mais sans idée de négation. (Cf. Gr., ^y 00, 00.) 5 V pour le remplace ici l'adjectif gros. (Cf. Gr., % 79.) 6 C'est le passé déf. de penser, cf. parler, Ve Leçon, p. 39. T Celui est le pronom démonstratif masc. sing. (Cf. Gr., Tl". 96.) 8 De sauter = s'élever de terre par un effort. 9 Ouvrit est le passé défini 3ième pers. sing. de ouvrir (ouvrant, ouvert). Cf. Gr., U 173. 10 Cf. note 6. » Cf. P. L., pp. 46 et 47. 12 Propre c'est ce qui appartient exclusivement à une chose. 13 Le sien (f. la sienne) est le pron. possessif qui correspond à l'adjectif son. u Un tiens, ellipse pour: une chos3 que tu tiens .... 15 Le prés, de valoir (valant, valu) est : je vaux, tu vaux, il vaut, nous valons, etc. Cf. Gr., p. 159. 16 Tard — quand le temps convenable est passé, ou après le temps ordinaire.
on dit aussi: ne lâchez1 point la proie2 pour l'ombre.
Je crois que vous voulez dire en français ce que je dis en anglais d'une autre façon : "A bird in thé hand is worth two in the bush/' c'est-à-dire littéralement en français: uun oiseau dans la main en vaut deux dans le buisson." C'est cela; vous comprenez parfaitement la morale du proverbe français :
Il y a dans ce monde beaucoup de gens (= personnes) qui laissent échapper3 les choses qu'ils ont pour courir4 après un objet qu'il ne peuvent pas atteindre (= obtenir).