‹ Second mémoire relatif aux anciens colons de Saint-DomingueChapitre 11 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

îDes Cultwateurs,

Qu'il me soit permis d'aborder ici une question, que depuis l'abolition de la traite des nègres, on a regardé comme impossible à résoudre; et qui paraissait présenter à la colonisation de la Guyane un obstacle insurmontable : car , par qui , disait-on , c© pays pourrait -il jamais être mis en culture , si l'on ne peut y employer des bras africains? On a jugé la pos-

sibiîitë ou la non-possibilité de la chose , par Fliabitude du faitj et parce que dans la plupart des colonies on n'a employé que des nègres , on en a tiré la fausse conclusion, qu'elles ne pourraient pas réussir sans eux.

Mais si l'on se donne la peine d'analyser et d'approfondir chaque circonstance qui contribuait à faire regarder cet emploi des noirs comme indispensable , on découvrira bientôt le faux coté de ce préjugé , enraciné par le temps. Car qu'est-ce qui a déterminé les premiers habiîans de pays déserts et sauvages, de rechercher et d'acheter à grands frais des nègres, pour les défricher et les cultiver ? C'était la difficulté de trouver des blancs libres , qui auraient voulu se sou- *mettre à des travaux aussi pénibles, sous un ciel brûlant. Ils étaient donc obligés d'y employer des hommes qu'ils pouvaient y forcer. Ce n'est que par ce moyen qu'ils pouvaient être sûrs que tous leurs travaux seraient exécutés en temps convenable. Le produit de leurs récoltes n'étant d'ailleurs pas encore assuré, ils ne pouvaient pas y engager personne volontairement , par la promesse de récompenses futures incertaines ; et il fallait conséquemment s'assurer de leurs bras par des liens indissolubles; car tout homme libre , dès qu'il aurait été dégoûté par les premiers travaux , les aurait abandonnés , en aurait dégoûté les autres, la culture serait resté en stagnation, et le propriétaire aurait été frustré de toutes ses espérances.

Le service des nègres -esclaves a donc quelques

avantages sur celui d'hommes libres; mais quoique ces avantages soient spécieux , ils sont néanmoins cornpensés et contre-balancés par d'autres équivalens , ou peut-être même d'un plus grand poids, qui se trouvent à l'emploi des liommes libres.

Pour mieux en juger, examinons-les comparativement.

Le premier avantage de V esclavage est la sûreté de l'exécution de tous les travaux nécessaires.

Cette sûreté et cette précisioîi dans les opérations, éraient surtout indispensables dans les sucreries 5 où il fallait que chaque opération se fit à point nommé, à telle heure ou à tel jour précis, pour ne paslaisser gâter ou aigrir cette production précieuse; sans quoi tout le mécanisme de la manufacture aurait été arrêté, ou perverti, au grand dommage du propriétaire.

— Mais combien de genres de manufactures n'avonsnous pas en Europe, ou la même précision du temps ou du travail est nécessaire pour ne pas laisser gâter une marchandise, ou pour pouvoir la livrer à point nommé? et ne trouve-t-on pas assez d'ouvriers disposés à les exécuter, nonobstant l'excessive fatigue , dont ces travaux sont quelquefois accompagnés ? et n'y a-t-il pas en Europe des états mille fois plus fatïgans, plus pénibles et même plus nuisibles à la santé , que celui de k culture, et qui demandent encore plus d'exactitude que l'exploitation du sucre? et les chefs d'ateliers ne trouvent-ils pas toujours plus de bras,, qu'ils ne peuvent en employer ?

Àijgisi rimpossibilité de s'y servir de blancs , parait évidemment n'être qu'mi préjugé erroné , conçu prématurément , et avant d'avoir approfondi la question.

Dès qu'il est d'ailleurs prouvé, que par l'usage de la charrue , que l'on pourra faire à la Guyane (ainsi que nousl'avonsdémontréplushaut), les cultivateurs seront allégés du plus fatigant de leurs travaux sous ce ciel brûlant (c'est-à-dire du labourage moyennant la houe) ; ce qu'il y aura à faire de plus , se réduit aux ouvrages ordinaires de la culture dans nos contrées. Car celle des plantes précieuses tirées des Indes orientales, telles que du girofle, de la muscade, du poivre, de la vanille, etc., n'est pas plus fatigante, que celle de nos champs et de nos jardins , et elle exige de plus un bien moindre nombre de cultivateurs, que les grandes cultures; de manière que les Colons seront dispensés par là delà nécessité d'y employer des hommes forcés ^ courbés sous le double poids de leur captivité, et celui de leur fatigue, et ils pourront conséquemment d'autant plus aisément y employer des blancs.

On pourra de plus obtenir également le premier avantage mentionné , si des lois administratives sages suppléent à celles de l'esclavage, et garantissent aux Colons 5 par des mesures et des conditions bien précisées , la sûreté de l'exécution de tous leurs travaux nécessaires.

Le second avantage des nègres esclaves consistait : en ce qu'une fois leur acquisition faite , le succès des établissemens était assuré, parce que les proprié-

laîres pouvaient compter sur une permanence de travaux réguliers, et qu'ils n'étaient pas exposés à toutes les cliances qui surviennent toujours , par suite de changemens de journaliers.

— Mais la liberté de ceux-ci en présente encore de plus grands sous un autre rapport. Car si le maître peut changer un cultivateur dès qu,'il en est mécontent , celui-ci sera plus intéressé à se bien comporter et à remplir ses devoirs , afin que le premier ne soit pas tenté de le renvoyer : il le sera, dis-je, plus que s'il était inamovible , ainsi que c'était le cas des esclaves. D'un autre côté, l'intérêt des journaliers y gagnera également, puisque les maîtres seront obligés de les traiter si bien, qu'ils n'aspireront à aucun cliangemeni. Ainsi, les intérêts réciproques en seront garantis.

Cet état de liberté des cultivateurs contribuera de plus beaucoup mieux à leur moralisation , que l'état de l'esclavage ; car la crainte d'être renvoyés pour une mauvaise conduite, et d'être réduits par là à une vie cliétive ou misérable , les retiendra bien plus efficacement dans les bornes du devoir , et sera pour eux un motif bien plus puissant d'une vie sage et réglée , que toutes ces punitions corporelles pa$'sagères , qu'on infligeait ordinairement aux esclaves, et qui sont toujours un très-faible frein contre le vice.

Le troisième avantage des nègres consistait en ce que les frais de leurs premiers achats étant faits , les Colons n'étaient plus o]>iigés d'en faire annuelle-

ment de nouveaux , par des gages ou salaires • en les entretenant toutefois en nourriture et en vétemens et en îeur donnant la facilité de se procurer mille avantages et douceurs accessoires, propres à leur rendre la vie agréable, à les dédommager de leurs peines (i), et à les attacher à l'habitation.

— Mais cet avantage sera contre-balancé, en ce que des cultivateurs libres ne coûteront aucun de ces frais considérables d'achat j et en ce que la mort enlevait annuellement aux Colons un certain nombre de leurs nègres, ce qui îeur occasionait des pertes bien sensibles, et de grands frais de remplacement : pertes, auxquelles ils ne seront plus exposés par le service d'engagés libres.

Ces mises de fonds pour l'achat des nègres étaient de plus pour la plupart aventurées, parce que les Colons ne pouvaient pas apprécier d'avance les capacités , l'intelligence ou le fond du caractère du sujet qu'ils avaient acheté; tandis qu'ici ils n'emploieront que des hommes, du service desquels ils pourront espérer d'être contens , soit d'après les témoignages d'autrui, soit d'après leur propre examen; et qu'ils pourront

(i) Chaque nègre cultivait (dans les îles), une portion de terre , qu'on leur assignait, pour en faire un jardin, dont il avait tout le bénéfice; avec la permission d'avoir chez lui des animaux domestiques, tels qne çles poules, des cochons, des canards, etc., etc., et d'élever même des jumens à son usage, ou a son profit; indépendamment de beaucoup d'autres douceurs, qu'on leur accordait.

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rejeter ou renvoyer sans aucun inconvénient, tous les sujets ineptes, paresseux, ou qui leur donneront de graves sujets de mécontentement : facilité qu'ils n'a-^ vaient pas avec des esclaves.

Le quatrième avantage des nègres était qu'en faisant leur acquisition , les Colons n'achetaient pas seulement les individus, mais aussi toute leur progéniture, qui devenait leur propriété; de manière que le nombre de leurs cultivateurs augmentait annuellement sans nouveaux frais d'acquisition , et qu'ils pouvaient conséquemment entreprendre progressivement des cultures plus étendues , multiplier leurs productions, et enriclnr par là la métropole de ces nombreuses et lucratives cargaisons, qu'ils avaient lancées alors dans le commerce.

— Mais on pourra répondre à cet argument : que, n'ayant plus besoin d'un aussi grand nombre de cultivateurs, par l'usage de la charrue , on n'aura pas non plus besoin de mettre tant d'importance à leur multiplication, et que si les besoins de la colonie en exigeaient impérieusement l'augmentation, des lois sages pourraient attacher à l'habitation (si le Colon le désirait ) les enfans des ouvriers , qui y trouveraient leur subsistance , sous des conditions justes et équitables ; de manière que leslacuniB des décédés seraient constamment remphes, et que les étabhssemens ne languiraient jamais par des diminutions de cultivateurs , lesquels ne coûteraient plus alors les anciens ft ais considérables d'acquisition.

Si leurs pères avaient servi dans une même habitation, pendant unnombre d'années déterminé, avec zèle <3t fidélité , ils pourraient acquérir pour récompense ( moyennant des certificats de bonne conduite ) , le droit de demander à S. JVL la concession d'une por^ tion de terres proportionnée à la durée de leur service et à leur mérite, afin de les cultiver ensuite à leur bénéfice.

Leurs enfans acquerraient successivement les mêmes droits , et c'est ainsi que la colonie s'agrandirait peu à peu , que les quartiers se peupleraient de plus en plus d'hommes instruits , et exercés par l'habitude dans ses travaux et leur gestion • que l'industrie se perfectionnerait et prendrait un nouvel essor , et quç le commerce enfin s'étendrait de manière à répandre bientôt l'aisance, la prospérité et la richesse dans toute la Guyane.

Ainsi le succès de la colonie deviendra nécessairement beaucoup plus rapide par des hommes libres, encouragés par l'espoir de devenir un jour propriétaires eux-mêmes, et la perspective d'un avenir heureux et lucratif, qu'il ne pouvait le devenir par la culture des nègres.

Ceux-ci sont de plus naturellement paresseux, peu industrieux , d'une intelligence médiocre , quoique doués d'ailleurs de bonnes qualités 5 tandis que les blancs (surtout de la nation française) , sont pour la plupart instruits, habiles, actifs et laborieux , habitués au travail et ingénieux^ qu'ils surpassent infini-

' jta:

meiil tes premiers en talens et en lumières , et qti'iîs pourront conséquemment mieux contribuer à exploiter ces terrains avec tous les avantages possibles.

Ajoutons à cela : que , pour cette raison , les propriétaires pourraient désormais être plus tranquilles sur le compte de teurs ouvriers , puisque les propres intérêts de ceux-ci les engageraient à faire tout ce qui pourrait contribuer à la satisfaction des premiers; motif que n'avaient eu en aucune manière les nègres : de sorte qu'on pouvait dire alors avec raison, que, si ceux-ci étaient les esclaves corporels de leurs maîtres , ces chefs devenaient à leur tour, pour leur propre intérêt, les esclaves spirituels de leurs subordonnés, par une surveillance continuelle , rigoureuse , et une police sévère 3 et qu'ils étaient par là exposés à mille désagrémens et chagrins, qu'ils n'auront plus à essuyer avec une liberté réciproque (1).

Les cultivateurs seraient attachés à l'habitation par un engagement légal, revêtu de toutes les formes judiciaires, et rédigé d'après les conditions, dont il* seraient convenus.

(1) On sera peut-être étonné de voir que, quoique défendant à la fin de ce Mémoire , la traite des nègres , en cas de nécessité -, je penche à présent en faveur du service libre. Mai* j'ai cru de mon devoir, de présenter avec impartialité le pour et le contre de chaque état de choses , ( en supposant la première abolie), afin que le Gouvernement puisse décider, dans sa sagesse , auquel des deux il devra donner la préférence.

Cet engagement serait signé de part et d'aiiire devant notaire , ou toute autre autorité constituée , et les juges de paix auraient l'œil sur sa stricte exécution.

Leur sort dépendra entièrement de leur conduite. Assujettis au même travail, ce sort sera peut-être souvent moins heureux que celui des esclaves, (quoiqu'en dise la prévention 1) j parce que les propriétaires les regarderont 5 pour la plupart , comme des' mercenaires étrangers à leurs propriétés, et qui n'y tiendront que par un fil, qu'ils pourront rompre tôt ou tfird^ tandis que les anciens Colons de Saint-Domingue regardaient leurs nègres comme parties intégrantes de leurs familles, et comme leurs propriétés ^ de la conservation desquelles ils avaient naturellement plus de soin (vu que leur mort leur occasionait de grandes pertes), que les nouveaux planteurs n'en auront probablement pour des serviteurs salariés , qu'ils ne regarderont plus comme leur appartenant , et dont la perte n'attaquera plus en aucune manière leurs finances.

Car chaque Colon de Saint-Domingue entretenait dans l'enceinte de son établissement, une infirmerie^ avec un médecin-chirurgien attitré • infirmerie, dont les frais étaient considérables , et où tous les soins étaient prodigués aux esclaves malades , à leurs femmes ,en couche et à leurs enfans; tels qu'on les donne ordi-

(i) J'invite le Lecteur à lire le parallèle intéressant et vrai, que M. Malouet fait entre ces deux conditions , et cjue nous avoijs extrait à k jfia de ce Mémoire.

uairement à tout ce qu'on envisage comme sa pro-* priétéj infirmeries j qu'on n'établira peut-être pas de Sitôt à la Guyane , à moins que le Gouvernement n'y intervienne.

De plus : des journaliers et des hommes gagés libres seront incertains de leur avenir et de leur sort dans la vieillesse , ainsi que de celui de leurs femmes et de leurs enlans ; tandis que les nègres étaient exempts de ces soucis , lesquels sont ordinairement les plus cuisans de la vie; et qu'ils jouissaient de cette tranquillité d'esprit, qui fait la principale partie du bonheur de l'homme.

Mais trouvera- t-on aisément des blancs, qui voudront s'engager pour ces travaux ?

On pourra y répondre : que la Nouvelle- Angleterre reçoit annuellement des bâtimens qui amènent des familles de l'Europe , émigrantes , et qui s'engagent pour leur temps et pour leur travail, pendant un nombre fixe d'années , comme des soldats s'engagent pour le service militaire.

On lit dans le Constitutionnel du 5 janvier 1821 : ce Qu'il est arrivé à Québec onze mille deux cent trente- )> neuf planteurs sur trois cent soixante-quinze navires , ^) dont le port total était de l46,244 tonneaux )). Et pourquoi ne s'en présenterait-il pas aussi pour un sol beaucoup plus productif et un climat plus agréable , et qui offre plus de ressources pouf leur fortune jTuture? /

On les traiterait , comme on traite les ouvriers en

Europe, en leur dormant des heures de repos (suivant l'ardeur du soleil ) , et laissant les dimanches à leur disposition.

Mais 5 lorsqu'ils seront arrrvës là , pourront-ils supporter le climat, et n'en deviendront-ils pas les victimes ?

C'est une question de la plus haute importaiice, qui mérite d'être approfondie scrupuleusement : question vague et indéfinie, qui laisse une latitude sans bornes à tous les jeux de l'imagination , et qui nous oblige Gonséquemment à l'aborder avec franchise , et à l'examiner dans tous ses détails.

Lorsqu'on voit des voyageurs de toutes les nations , non-seulement parcourir avec rapidité tous les cHmats, ou ils éprouvent journellement une autre influence de l'air et de la nourriture; mais séjourner même quelquefois pendant des années entières dans des régions trèsdifférentes et souvent opposées à leur cUmat natal, et cela sans aucun inconvénient; lorsqu'on voit des marins et tant d'hommes célèbres, faire le tour du monde, et en revenir sans la moindre atteinte portée à leur santé ; on est tenté de se demander , si effectivement c'est le changement de climat, par lui-même, qui peut y porter autant de ravages, qu'on en suppose vulgairement; ou si ce ne sont pas^ pour la plupart, des causes accessoires 'et étrangères à ces climats, qui les provoquent ?

Ei^aminons conséquemment la question de phrs près. ■ '

11 me semble qu'on pourra réduire l'influence des climats, bien analysée, à ces quatre points principaux :

1°. A la qualité de Fa tmosplière supérieure;

2°. Aux exhalaisons insensibles de la terre ,

5°. A la température de l'air;

4°. A la qualité des plantes nutritives.

Nous allons les examiner successivement.

I. Les vents , qui semblent être le lien général de tous les climats, en confondant leurs atmosphères, les mettent, pour ainsi dire, à l'unisson: ces vents se portent partout , d'une extrémité à l'autre , communiquant une influence égale, tantôt purifiante, tantôt corruptrice , aux sphères de toutes les contrées, et atteignent également les habitans de tous les pays : de manière que, dans telle région qu'on se transporte , on en reçoit toujours la même influence ; qu'aucune atmosphère (supérieure) ne paraît être plus nuisible que l'autre, et que la différence spécifique qui existe entre elles , ne paraît pas provenir de l'air même ; mais des différentes exhalaisons de la terre, qui séjournent dans la partie inférieure des atmosphères.

II. Mais ces exhalaisons ne sont que locales et particulières à tel ou tel site ; comme l'air des montagnes est partout différent de celui des plaines et de celui du voisinage des rivières ; elles ne sont donc pas les mêmes dans toute une contrée , et encore moins dans toute une province , et ne peuvent conséqueni'

ment pas être attribués au climat; car, partout et dans tous les pays , il y a des endroits humides , des terrains sablonneux, pierreux, etc., qui varient avec des nuances infinies , et dont les vapeurs , attirées par le soleil, acquièrent autant de différentes qualités»

Un pays entier est donc pins ou moins sain , en raison de la quantité de terres étouffées par des forêts, ina€cessibles à Faction des vents et du soleil; ou des terres exposées librement à leur jeu mutuel. Mais dès qu'on aura écarté des premières , par des moyens indiqués ci-dessus , tous les obstacles cpii empêchent ce libre jeu, ou qui y entretiennent une trop grande humidité , et s'opposent à ce que toutes les exhalaisons malsaines puissent être emportées par les vents ; on aura rendu toutes les contrées de la Guyane aussi salubres, qu'elles peuvent l'être sous tous les autres climats. Car les hommes peuvent vivre et être trèsbien portans dans tous les pays..

ÏIÏ . Mais il se présente encore uneautre objection , prise de l'excessive chaleur à laquelle la position de la Guyane est exposée. Sans doute celle-ci paraît spécieuse; mais si l'on considère, que les Européens peuvent supporter toutes les températures , depuis la phis chaude jusqu'à la plus froide, et même la plus humide ( en prenant toutefms , et surtout au commencement, les précautions convenables à chacune ) ; et que, si les chaleurs incommodent quelquefois, elles ne le font pas plus en Amérique, que dans tout autre

endroit , où là même température a lieu ; que conséquemment la différence des pays n'y a aucun rapport, l'objection perd toute sa force. 11 ne s'agit donc plus que de constater, si des blancs ne soutiennent pas parfaitement bien en Europe des chaleurs excessives et à peu près équivalentes, ou peut-être même supérieures à celles de la Guyane ?

Ne voyons-nous pas dans nos contrées , des arts, et des métiers, dont les ouvriers et les artisans sont exposés presque toujours aux plus hautes températures, sans inconvénient pour leur santé? Les garçons boulangers , par exemple, ne sont-ils pas obligés de passer des nuits entières, et à des heures fixes > devant un feu continuel et ardent?

Les ouvriers dans les verreries, dans les manufactures de porcelaine , dans les fonderies en grand , dans les arsenaux , dans les usines , etc. , ne fournissent-ils pas des exemples bien frappans, que les blancs peuvent supporter sans danger, des températures, peut-être quelquefois encore supérieures à celles de la Guyane ?

Mais les blancs sont également susceptibles de vivre dans de très-grandes humidités : car ne voyoïis-nous pas les mineurs dans les mines , passer presque toute leur vie dans ces antres souterrains , pénétrés d'humidité , où ils respirent continuellement tous les miasmes qui s'en exhalent, et parvenir cependant pour la plupart au terme ordinaire de la vie?

Or dira-t-on : que c'est l'habitude qui fait tout chez

yf

(73) Fhomme ; et que ce n'est que le passage subit dé Fune à l'autre température , qui est la cause des ravages , dont on se plaint î

Mais, pour prévenir ceux-ci, n'est-on pas également obligé dans nos pays , à prendre les précautions nécessaires à chaque changement subit de saison? faute de quoi Ion risque d'en devenir également là victime , de même que dans des pays lointains. L'excessive chaleur fait d'ailleurs infiniment moins de tort à la santé, que le trop grand froid, ou une excessive humidité.

Mais ce passage subit ne produit pas même généralement et chez tous les hommes , les mêmes effets nuisibles.

Car , combien de fois un voyageur n'est- il pas obligé de passer rapidement d'une extrémité de l'Europe à l'autre ? Les négocians et les marins ne parcourent-ils pas impunément tous les pays du monde , et le commerce n'appelle -t- il pas alternativement des Européens , en Afrique , en Amérique , à la Chine , aux Indes, etc. , pour retourner de là en Europe?

Les nègres de l'Afrique, qui sont arrivés en France, ne vivent-ils pas bien dans nos climats tempérés ? et pourquoi ne supporterions-nous pas également bien la même différence de température, en sens inverse ?

ly . Mais la différence des plantes , qui servent de nourriture dans ces pays (telles que les patates, îeè bananes, îesigaames, les maniocs, les giromons, etc. ) , ne pourra-t-elle pas faire des changeniens no tailles

n sv

( 74 ) 3ans la constitution des nouveaux Labitans, et faire quelcjue révolution dans leur organisation?

Cela pourrait être , si leurs principes constitutifs et leurs qualités différaient essentiellement de ceux des végétaux, dont nous sommes habitués à nous nourrir dans nos contrées* mais dès que ces principes s'en approchent, ou leur sont analogues, comme il y a tout lieu de le supposer, puisque la nature physique de l'homme est partout la même, et qu'elle ne peut se nourrir que de particules homogènes, et si ceux-là ne l'étaient pas, ils ne pourraient pas servir de nourriture aux indigènes et aux habitans actuels delà Guyane 3. or, puisqu'ils le sont , il n'y a point de risque pour la suite.;

Comme cependant des constitutions délicates ( srar^ tout celles du sexe), pourraient en être affectées dans le commencement , on pourrait emporter des vivres suffisans de l'Europe , au moins pour un an ; afin que toutes les constitutions eussent le temps de se familiariser avec ces plantes , et de s'habituer à leurs qualités , tellement , qu'elles pussent devenir à la fin , au besoin, leur nourriture ordinaire: car le Créateur a disposé le physique de l'homme de manière , qu'il peut s'habituer à toutes les nourritures, pourvu qu'il le fasse graduellement et progressivement. Et pourquoi ne le pourrait-il pas , puisque, par cette voie, il peut même parvenir à supporter à la longue , ce qui dans le commencement lui était le plus nuisible , et jus/[u'à pouvoi^' à la fin , (je compare les extrêmes) , faire usage impunément des pins forts poisons. ^

Mais on pourrait prévenir encore tons les effets possibles de ces cliangemens , en conamençant par y cultiver , aussitôt après l'arrivée , tous nos vivres européens 5 tels que le blé et tous les farineux , nos légumes 5 nos fruits et la vigne , etc., de même que nos bestiaux ; de manière que le corps ne s'écarterait jamais par là de sa nourriture ordinaire , et que le régime habituel ne serait pas interrompu.

Cette culture de première nécessité assurerait nonseulement aux nouveaux habitans , les ressources nécessaires pour satisfaire dès la seconde année , les premiers besoins de la vie; mais elle leur promettrait encore, en attendant le produit des grandes cultures j un certain revenu de la vente de leur superflu, dans les Antilles, où on a été obligé de s'approvisionner jusqu'ici par la Nouvelle-Angleterre.

De tout ce qui a été dit plus haut , il résulte donc que les maladies survenues à la suite d'un changement de pays , doivent être moins attribuées à la différence du climat , qu'à des causes accessoires , soit morales , soit physiques , qui se trouvaient déjà chez les individus , comme il en arrive de même en Europe. C'est ainsi qu'on a des exemples de plusieurs époques, où des nègres transportés des côtes de l'Afrique , dans.les Antilles, ( c'est-à-dire , dans une température très-peu différente, et avec une nourriture semblable) , ont été atteints peu de temps après , de maladies mor-» telles; au point, que des Colons de Saint-Domingue ont perdu quelquefois six nègres, sur une dixame

(76)qu'ils avaient achetés ; maladies que , faute d'en avoir connu la véritable cause , on avait faussement attribuées 5 au climat , ou au manque de soins de leurs maîtres.

Il faut très-peu de choses en Europe, comme dans tous les pays du monde, pour que, dans une constitution déjà altérée , un germe de maladie , qu'on avait porté dans son sein déjà depuis nombre d'années , se déclare tout d'un coup avec les symptômes les plus effrayans , et enlève quelquefois le malade ! Combien de fois les médecins n'en voient-ils pas des exemples frappans dans nos climats ? un coup d'air , une fausse digestion , une altération subite , ne développent-ils pas également parmi nous des maladies, dont les mêmes individus n'auraient pas été atteints dans toute autre disposition de leur corps ?

Mais une autre cause , qui a souvent enlevé des individus débarqués pour habiter ces régions brûlantes, était leur inconduite. Des hommes arrivés subitement dans ces pays prodigues en tout ce qui peut contribuer a la nourriture et aux agrémens physiques de la vie , se sont livrés dans la première effusion de leur joie , a tous les genres d'excès; à la boisson excessive de liqueurs spiritueuses , à la débauche, etc., et ont contracté par là nombre de maladies , parmi lesquelles il y en avait souvent de cachées (i) , qu'on

(i) Telle, entre autres, que la syphilis, la gale ré culée, etc., etc.

éper-

( 77 ) a attribuées ensuite injustement , à l'influence du climat.

Biais on devient également la victime d'une semblable conduite dans nos contrées. — Ainsi, dès que le pays sera suffisamment aéré , afin que les vents puissent y circuler librement, et enlever tous les miasmes putrides de l'atmosphère inférieure , et que les marais seront desséchés 3 si les nouveaux habitans ne porteront pas dans les contrées de la Guyane , le germe de maladies futures, qui leur deviendraient également funestes dans nos climats* et qu'ils ne s'y livreront à aucun excès; ils y demeureront tout aussi bien portans qu'ils l'eussent été en Europe; d'autant plus, que ( comme nous l'avons dit plus haut) la fièvre jaune y est inconnue (1) , et ils seront à l'abri de toute la prétendue mauvaise influence du climat. Et s'il se trouvait dans le grand nombre quelques constitutions délicates, susceptibles d'être un peu affectées dans le commencement, en prenant les précautions dont nous avons parlé, il n'y aura point de doute qu'elles ne s'habitueçont bientôt à ce climat; puisque notre constitution supporte plus aisément un excès de chaleur j qu'un excès de froid.

Mais il existe une preuve irrécusable , que les blancs peuvent parfaitem ent supporter le climat de la Guyane, et que conséquemment ses terres peuvent être également bien cultivées par eux, comme par des noirs; '

(i) Vojez le Moniteur du 6 juillet 1821.

(78) !?ette preuve résulte non-seulement du fait , qu'il y existe déjà un très-grand nombre de Colons blancs; mais que ceux-ci invitent encore d'autres Européens à s'y établir, par l'attrait du climat, la salubrité de l'air, et la fertilité du terrain. Cette invitation se trouve dans une lettre insérée dans un journal de Cayenne , dont on trouve un extrait dans le Constitutionnel du i4 août 1820.

Nous croyons faire plaisir à nos Lecteurs , en leur en donnant communication.

On y lit :

c( ïlnous est parvenu quelques journaux de Cayenne, 1») dont nous tirons les détails suivans :

)) 11 s'est formé , pour travailler à tout ce qui peut )) concourir au développement de la prospérité de )) cette importante colonie, une société libre, dite )) d'instruction. Cette société propose aux principaux » Côlons , pour seconder les vues du Gouvernement, » de préparer, sur les immenses territoires qui fory> ment leurs propriétés , des cases entourées d'arbres 3) fruitiers, et d'un jardin légumier, 011 seraient re- )) eues , à leur arrivée , les familles des cultivateurs y) venant de France. Ces nouveaux Colons auraient )) dix ans, pour rembourser ces avances , et ils pour- )) raient aussi s'acquitter par une prestation en naKj )) ture. M. le gouverneur a donné son approbation )) à ce plan ; et , s'il est adopté par les riches habitans )) de Cayenne , il contribuera avec zèle , en ce qui )) le concerne , à en favoriser l'introduction.

5) On ne sait peut-être pas en France , que îes y) terres hautes de la Guyane française , sont aussi y) favorables à l'Européen qui voudrait s'y établir, par » leur salubrité , que par leur admirable fécondité».

Et quant aux terres basses marécageuses , nous avons indiqué plus haut les moyens de les assainir, de même que les Hollandais y sont parvenus à Surinam.

Ainsi le faux préjugé adopté aveuglément et sans preuves, que des cultivateurs blancs ne pourraient pas supporter les travaux et le climat de la Guyane, est démenti complètement par ce fait, et par cette invitation.

Mais comm« les cultivateurs n'y seraient pas engagés comme des esclaves 5 si des blancs ne suffisaient pas pour le commencement , on pourrait au surplus trouver encore une autre ressource dans les babitans indigènes du pays , déjà habitués au climat j et dans ces différentes peuplades indiennes, qui , quoique appelées sauvages , paraissent néanmoins être douées d'un excellent fond de caractère , de bonté 5 d'hospitalité et de justice; et qui ont même déjà reçu un commencement de civilisation : car nous lisons (1) , que le père Lombard (missionnaire) a réuni en 1720 une peuplade formée, pour la plus grande partie des Galibis , à l'embouchure de la rivière de Kourou , à quatorze lieues de Cayenne, et qu'il a réussi à y bâtir

(i) Voyez Mémoires géographiques , physiques et historiques sur V Asie , V Afrique et V Amérique , etc. Paris, 1767, Tol. XV, p. i65.

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tin village et une église. Ces habitations sont de plus fortifiées par des palissades , des petites redoutes et des espèces de bastions ^ toutes les rues sont tirées au cordeau , et aboutissent à une grande place , au milieu de laquelle est bâtie l'église (j).

Une autre peuplade était réunie à Oya-Pock, et environnée de différentes nations ; entre autres , des Maraones , des Maourions , des Touyanes , des Palikours, des May es , des Karanarious y etc.

Une troisième habite près de la rivière diAprouague^ entre l'île de Cayenne et Oya-Poch (2).

Les Tacoyénes , les Maraones et les Maourîons séjournent sur les bords de VOuaJiari, k quelques lieues du fort de Cayenne (3).

Dans les savanes, aux environs àeCouripi^ on trouve les Palicours, les Caranarious et les Mayets (4). > Entre la rivière Caraopi et le fort de Cayenne , il y a jusqu'à la distance de quatre journées, beaucoup de nations indiennes éparses , dont les principales sont : les Caranes y les Pirious et les Acoquas.

A cinq ou six journées au delà, il y a les Macapas, les Ouayesy les Tarripis et les Pirious (5).

(1) Voyez Mémoires géographiques , physiques et Jiistoriques sur l'Asie , V Afrique eé l' Amérique , etc. Paris ^ 1767, vol. IV, pag. i65, 166.

(2) Ibid. pag. 167.

- (3) Ibid. pag. 168.

(4) Ibid,

(5) Ibid. pag. 169.

À sept journées du fort, il y a les Palauques, ïes Ouensy les Tarripis^ les Pirious, les Coussanis et les Macouanis.

A deux cents lieues du fort Oya-Pock, il y a (i) les Amikouanes, et en deçà, vers le haut de la rivière Oya- Pock , les Aromagotasy les Palasaks^ les Tarripis, les Oyayesy les Pirious^ les Coustumis^ les Acoquas, les Caranes. Sur les côtes il se trouve les Palicours, les May es, les Karanarious ^ les Coussaris {p), les Toukouyanes, les Roccorios et les Maraones (5).

Par cette petite énumération , ^ui ne renfernie pas à beaucoup près tous les naturels de la Guyane , puisque M, Malouet dit : que les villages indiens les plus nombreux sont du côté de la baie Vincent- Pinson : oïl voit au moins que ces différens peuples y sont en très-grand nombre , répandus sur toute la surface de la Guyane , et que si on parvient à les gagner 5 on trouvera des bras suffisans, pour seconder les travaux de la colonie.

Mais ici il se présente une question importante , qui est : de savoir, si ces Indiens voudront se résoudre à travailler dans nos établisseméns ?

IrV

(i) Voyez Mémoires géographiques , physiques et historiques sur VAsie, l'Afrique et 6' Amérique, etc. Paris, 1767,

Tol. IV, pîig. 170, 171.

(2) Voyez quelques détails sur les Coussanis, nation fort pauvre, qui mène une vie nomade. Ibid, pag. 181 et suivante.

(3) Ibid. pag. 171, 173.

31, Malouet dit (i) : ce Que chez les sauvages tous )) s'accordent sur un seul point, qui est leur attaclie- » ment aux coutumes de leurs pères, l'amour de la )) vie sauvage, et la résistance à la civilisation )).

Cette disposition semble présenter au premier abord des difficultés insurmontables: cependant si on l'examine à fond , on voit qu'elle n'est que l'effet de l'habitude. Celle-ci est sans doute pour l'homme une seconde nature en tous les genres * mais elle peut changer, quoique jamais brusquement, mais seulement peu à peu , graduellement, et par la conviction et le sentiment d'un mieux-être.

Or donnez à ces indigènes quelque salaire, améliorez leur sort, procurez- leur quelques commodités 5 gagnez-les par ces petits présens , qui leur sont si agréables par la nouveauté • faites-les jouir de quelques douceurs de la vie : alors sentant bientôt leur mieux-étre , ils changeront volontiers de penchans et d'habitude, et s'empresseront d'adopter celle à laquelle ils trouveront le plus d'avantages et de plaisirs, et que vous aimerez à leur faire coiatracter.

C'est par le bien en tout genre, que vous leur ferez, que vous les fixerez dans vos étabiissemens , et ils vou^i serviront alors plutôt de cœur et d'âme , que comme des mercenaires. Ayez d« l'indulgence pour

(i) Ouvr. cité, Yol. I, pag. Go, 6i

leurs défauts; ils en sentiront tout le prix; ils en seront reconnaissans et s'en corrigeront plus volontiers. En général, appliquez-vous plus tôt à les corriger qu'à les punir : ce que l'homme le plus brutal et le plus inepte peut faire î Alors ils vous aimeront, et l'amour porte de meilleurs fruits que la crainte ; car l'expérience a prouvé que les punitions, surtout corporelles, ne rendaient beaucoup d'hommes, que plus mutins et plus haineux (i).

(i) Le Lecteur trouvera peut-être du plaisir à lire le récit €n entier, d'une punition morale ^ dont M. Malouet a été témoin à Surinam. Il dit vol. V, p. i5i et suivantes :

ce Oui certes, il est possible de concilier la justice et la bienfaisance avec un état de servitude nécessaire. J'en ai vu plusieurs e::^emples ; mais pour n'être point taxé de partialité en faveur des Colons français , c'est parmi les étrangers , que je prendrai celui que je vais citer, et dont le souvenir ne me revient point sans émotion.

Etant à Surinam, par ordre du roi , en 1777 , je parcourus cette belle colonie, et fus reçus chez tous les habitans, avec beaucoup d'égards et de bonté. J'allai dîner un jour chez madame Godefroi ; le gouverneur et les principaux membres de la régence y étaient invités ; cette femme respectable nous attendait, en se promenant sur le bord de la rivière. Nous arrivâmes en chaloupe: j'aperçus, en descendant à terre, un groupe de nègres à genoux , qui paraissaient m'adresser leur prière. Un d'eux , en effet , s'approcha de moi , et me sup-^ plia, en fondant en larmes, d'obtenir sa grâce. Il s'éloignait" en baissant les yeux , à mesure que sa maîtresse venait à ma rencontre j sa femme et ses enl^ns le suivaierit en pleurant^

Quoique M. Malouet pense : qu'une population de blancs sans esclaves (i) paraît impraticable, cependant il n'en désespère pas , pourvu qu'on s'y prenne envers ces Indiens avec douceur , bienveillance et par la voie de la persuasion, des récompenses et non de l'esclavage. Si on voulait donc hâter et assurer le succès de la colonie, on pourrait officieusement dire à ses nouveaux babitans :

Colons de toutes les classes ! ne traitez pas ces In-

i.» , LÏVi

et en me tendant les mains. Cette scène de désolation , à mon début dans une maison étrangère , me parut un sinistre présage ; mais l'air de bonté , et l'accueil obligeant de ma-^ dame Godefroi, me rassurèrent. Elle m'annonça que ce nègre ayait fait une faute grave; mais qu'elle ne me refuserait pas son pardon ; et la joie se répandit dans l'atelier, qui s'assembla autour de la famille affligée, pour lêt féliciter.

J'appris alors, que la plus forte punition infligée par madame Godefroi à ses esclaves, était de leur défendre de paraître en sa présence. Ce bannissement était la peine capitale.

Je n'ai rien vu de plus touchant que le spectacle de cette superbe habitation. C'était le séjour de la paix, du travail, de l'aisance et du bonheur.

Je parcourus les cases à nègres , dont la distribution répondait à la richesse de la maison principale.

Figurez-vous un village de cinq cents habitans, commodément logés , abondamment pourvus de tous les ustensiles de ménage , de toutes les choses nécessaires à la vie , sans inquiétude pour le lendemain , et ne se réunissant jamais, aux heures du travail, sans bénir avec acclamation leur maîtresse adorée)?.

(i) Voyez l'ouvrage cité, vol. T, p. 4^5.

( 85 ) dîens , ni vos autres snboydonnës , comme des esclaves : ayez-en plutôt soin, comme vous l'avez de vos bras , car c'est par eux seulement , que vous pourrez faire réussir vos ëtablissemens 5 ne les fatiguez pas outre mesure , car l'homme ne peut jamais aller au delà de ses forces, et vous les conserverez; toute fatigue excessive rejaillira de plus sur leurs travaux, et au lieu d'avancer, vous reculerez.

Traitez4es avec bienveillance et douceur , regardezles comme faisant partie intégrante de vos établissemens, puisqu'ils doivent contribuer à votre prospé-^ rite; pensez , que ce sont vos frères, Cju'ils sont membres de la même grande famille humaine , à laquelle vous appartenez ; et que s'ils doivent coopérer à votre bien-être, vous devez le faire de même à leur égard. Soyez leurs protecteurs dans toutes les occasions , leurs confidens, leurs amis , leurs bienfaiteurs : aidezles de vos bons, conseils ; soyez les pacificateurs de leurs querelles ; maintenez le bon ordre^ l'harmonie et la paix: dans leurs ménages; donnez-leur de bons préceptes, car ils seront bien aises d'acquérir par, vous des lumières, et l'homme s'attache ordinairement à tous ceux, qui contribuent à sonbonhear;ils vous er^ seront reconnaissant, plus dévoués, et ils ne feront plus vos ouvrages par force, mais avec zèle, en s'intéressant sincèrement, à tout ce qui regardera votre félicité.

Ayez soin de leurs enfans , intéressez-vous à leur sort 5 veillez à leur instruction , inspirez-leur debonna

heure du respect pour l'Etre suprême , pour leur Roi et leurs parens : dirigez-les dans le sentier de la morale et de la religion; car le défaut de morale détruit les meilleurs élablissemens tôt ou tard 3 et peut-être les Hollandais doivent-ils en très-grande partie leur succès à cette observance : ce ne sera que par elle, que vous aurez des serviteurs fidèles, et auxquels vous pourrez vous fier. Faites-leur présenter cette religion , par des hommes que vous en chargerez, sous son véritable aspect, qui est aimable, et elle ne peut que l'être , puisqu'elle est fille du Ciel j et vous les y attacherez (1),

Faites-leur voir, ce qiie chacun sent au fond de son cœur; qu'elle offre le seul et unique moyen de devenir vraiment heureux ; et qu'elle consiste moins dans des cérémonies extérieures , que dans les sentimens du cœur, dans l'amour envers son Créateur, et envers les hommes (2) , et dans de bonnes actions réciproques.

Que les hommes, chargés de leur instruction, la mettent à la portée de leur conception, et qu'ils ne

(1) Mais ne croyez pas pouvoir leur en inspirer le goût avec du taffia , comme les premiers missionnaires l'ont fait. Voyez Malouet, ouvrage cité, vol. I, p. 47.

(2) Ainsi que je l'ai déjà dit d'une manière plus détaillée, dans mon Mémoire adressé au Consistoire, sur une institution pieuse y qui peut dei^enir de la plus grande utilité pour l'État y etc. Paris, 1811, (chez Treuttel et Wiirtz.)

. ( 87 ) leur parknt pas le langage élevé, que l'on tien (: ea Europe ; car il est aisé d'enseigner cette religion , si Ton commence par la nature, pour passer du jconcret à l'abstrait ; tandis que si l'on commence par ce dernier, sans parler d'idées naturelles, qui lui servent de bases (i) ; on devient inintelligible , quelquefois même pour des hommes fails, et on rebute.

M. lyialouet dit : ce Que ces Indiens sont bornés )) (2); mais cela ne doit pas être un grand obstacle, car un grand nombre de nos paysans ne l'est-il pas également? et d'où viennent les lumières, si ce n'est de l'expérience et de l'instruction ? et des hommes élevés danslesbois,nes'occupantque de lâchasse et de la pêche , et ne connaissant que leurs parens et leurs amis, où pourraient-ils puiser des lumières?

On pourrait cependant trouver chez eux quelques traces de la religion ; car leurs cérémonies et usages ont beaucoup de rapports avec ceux des Juifs (5;. Ainsi qu'on ne désespère pas de leur conception, et

(i) On peut trouver un exemple de cette méthode^ dans un petit ouvrage intéressant , intitulé : Gumal et Lina y ea trois vol. , chez les mêiiies libraires.

(2) Voyez Malouet, ouvrage cité, toI. I, p. 55.

(5) Le père Fauqiie dit, dans la relation de ses voyages: « Qu'on remarque parmi ces peuples , tant de coutumes unpeuple juif, qu^on ne peut s'empêcher «le croire, qu'ils en descendent. » Voyez Mémoires géographiques , physiques, et historiques, déjà citées,, vol. IV , pag. 178.

mi^

de ia culture possible de leur esprit , laquelle se fera là , comme elle se fait partout ailleurs.

Gardez -vous de donner de mauvais exemples à ces hommes de la nature , non encore corrompus , et qui vivent encore dans toute leur simplicité ; car ils vous mépriseraient : leur sens droit (i) le^f ferait observer tous vos défauts , et ils apprécieront votre caractère et vos actions , sans que vous vous en appercevrez.

N'introduisez pas chez eux nos vices européens y avec notre civilisation : car le mal en retomberait sur vous 5 et ils feraient tôt qu tard 1^ perte de la colonie. Que les bonnes moeurs (2) au contraire, la paix, la concorde 5 la serviabilité , une bienveillance réciproque 5 et un bonheur général y régnent , et alors vos récoltes seront bénies ; car elles ne seront point arrosées de larmes , ni envenimées par des soupirs , ou des gémissemens; mais ces subordonnés soigneront au contraire vos intérêts avec zèle, comme si c'était les leurs j et ils travailleront avec gaieté de cœur, pour un maître qu'ils chériront çt qu'ils adoreront

(1) Malouet dit ^ vol. I, p. 60 : « Ils ont le sens droit; ils raisonnent peu, mais ils rendent avec beaucoup de précision, les idées, sur lesquelles leur jugement s'exerce.»

(2) M. Malouet dit, vol. V, p. 3ii : « Ce sont plus les mœurs, que les lois, cjui font prospérer l'agriculture et le commerce, » v ■

comme leur protecteur, ieur ami, leur bienfaiteur ^ à qui ils se dévoueront pour la vie.

C'est ainsi que , par des complaisances réitérées 5 vous avancerez le succès de la colonie , et que vous en hâterez la prospérité 5 et si de riches récoltes couronneront vos soins et leurs travaux, vous leur en ferez goûter les douceurs , par mille petits avantages, agrémens ou plaisirs , qui feront le charme de leur vie , leur feront oublier toutes leurs peines , et vous les attacheront encore bien davantage. Yous aurez la satisfaction , par cette succession de bienfaits, qui découleront de vos mains , de verser le bonheur dans leurs âmes , et ils vous le rendront au centuple , par leurs soins , leurs attentions , leur prévoyance studieuse à tout ce qui pouri-a vous être utile ou agréable, en faisant même au delà de leur devoir , et vous rendant des services , que vous n'obtiendriez souvent pas , à prix d'argent 3 parce qu'ils n'auront d'autres vues et d'autre but que d'avancer votre prospérité, dont une partie rejaillira sur eux-mêmes.

Leur amitié et leur attachement seront de plus un rempart (1) sûr , et invincible contre toutes les tentatives, que l'envie ou la jalousie pourraient entreprendre contre votre bien-être • vous ne risquerez jamais

(i) Les nègres de l'habitation de madame Godefroi à Surinam , ( dont il a été parlé plus haut ) , étaient empressés à servir eux-mêmes de rempart , contre d'autres nègres-marrons, <jui désertaient. Voyez Malouet ^ vol. V? p. i53.

de révolte ou d'insurrection; mais les bénédictions vous suivront au contraire partout ; et vous vous convaincrez enfin, qu'on est toujours infiniment plus heureux, en faisant le bonheur des autres, qu'ai ne visant exclusivement qu'au sien !

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