‹ Second mémoire relatif aux anciens colons de Saint-DomingueChapitre 16 sur 18 · EN CAS DE NÉCESSITÉ · texte numérisé non relu

EN CAS DE NÉCESSITÉ

Oi l'on veut abolir la traite des esclaves par un sentiment bien noble cl'hi:imanité 5 il faudrait, à ce qu'il me semble, commencer par aller à la source de l'esclavage, et pouvoir empêcher premièrement les petits souverains de l'Afrique deles rendre tels. Car aussi longtemps qu'ils continueront cet usage barbare, la traite des nègres, loin d'être un mal , pourra être envisagéeplutôt comme une douceur et un bienfait pour ces infortunés; parce qu'elle les soustraitaux Iraitemens horribles, auxquels ils y sont exposés, etqu'elleles arrache au glaive de leurs véritables tyrans; et parce que, par son abolition, loin d'améliorer leur sort, on le rend au contraire infiniment plus malheureux 5 qu'il ne l'a été parmi les Colons.

Au lieu d'un acte d'humanité, on exerce donc plutôt envers eux la cruauté la plus barbare , en les aban-

( * ) Voyez ce qui a été dit à ce sujet pages 8, 9, et sui¥aiitçs..

( iô4 )

cîonijant aux tounnens horribles, que leur foiU èproiiver leurs ennemis les plus acharnés (i) qui se croient autorisés à en disposer absolument suivant leurs caprices, comme d'êtres inanimés et insensibles, qui sont leur propriété. Car ils exercent sur eux des actes de la plus infernale férocité et d'une vengeance d'autant plus atroce , qu'ils leur avaient fait plus de résistance à la guerre ; s'imaginant, que les excès les plus abominables leur sont permis contre tous ceux, dont ils se sont rendus les maîtres par la force, et qui les auraient traités de même dans un cas semblable.

. Ainsi l'abolition de la traite n'empêchant pas ces (iaptifs de rester esclaves toute leur vie , et esclaves infiniment plus malheureux , ( parce que dans leur pays ils sont condamnés à des travaux beaucoup plus pénibles), elle ne remédie pas au mal, que l'on veufe faire disparaître, et l'on doit conséquemment savoir . gré à ceux qui ont eu la première idée d'améliorer leur existence déplorable, en les utilisant, et les employant à des cultures aussi avantageuses à la métropôle.

(i) L'auteur de l'ouvrage intitulé : Le Cri des Africains, dit , p. 55 et 5Q : a Que leur sort est doux, en Afrique ; w mais il s'en faut de beaucoup , que ce soit généralement avéré. Car cela peut avoir lieu chez ceux, qui ont été achetés de gré à gré, pour le service domestique ; mais non pas chez ceux, qui sont devenus esclaves par les lois de la guerre > et dans fes combats. Et peut -il être doux chez une nation barbare, cruelle et féroce?

L'abolition de la traite est un acte, qui produit deus maux bien graves : dont Puiî est le non-soulagement de leur sort 3 et l'autre est celui d'être un obstacle au succès de toute nouvelle colonie , que les nations, qui ont adopté ce système, voudraient former à V avenir dans telle île sauvage que ce soit, (où on ne pourrait pas employer la charrue), et dans laquelle elles voudraient introduire la ci^^ilisation (1).

Aussitôt que ces esclaves de\?iennent par leur nombre, à charge à leurs maîtres Africains, pour la nourriture et leur entrelien, ces barbares les font périr, ( quelquefois dans des tom-mens affreux), n'ayant pas l'occasion de les iHiliser* et l'espoir d'en' tirer quelque profit par la vente , est le seul motif^ qui les en empêche (2).

(1) Dans des habitations bien ordonnées à Saint-Domingue, les nègres faisaient ensemble tous les soirs X^ut prière ; et aux dimanches , le plus ancien et le plus respecté tl'entre eux , leur faisait une espèce d'exhortation , ou sermon sur leurs devoirs. — Est-ce qu'ils auraient joui de cette culture de TâmC; parmi les barbares de l'Afrique , et ne devrait-on pas porter ces exemples dans d'autres îles encore sauvages ?

Les nègres-marrons, échappés de la colonie de Surinam, sur les terres françaises , ont témoigné des sentimens religieux; car ils ont parlé de/« crainte c?eDiE0, lorsqu'ils délibéraient entre eux, s'ils devaient tuer ou non , deux nègres, ( Camoupi et Atis ) , envoyés vers eux. Voyez Malouet, ouvrage cité, vol. I, p. l'S^,

(2) Le sort de ces nègreis est même adouci chez leurs

( io6 )

La traite était donc un grand bienfait pour l'humanité , non-seulement parce qu'elle conservait la vie à un très-grandnombre d'individus, qui sans elle seraient devenus les victimes de leurs vainqueurs; mais aussi parce qu'au lieu de les laisser périr ainsi misérablement, elle rendait leur existence utile à la société, pour laquelle elle aurait été perdue.

Qui ne voit donc pas avec la plus grande évidence ^ que c'est améliorer leur sort, que de les arracber par l'achat, à ce joug afFreux et insupportable , sous lequel ils gémiraient toute leur vie; pour les placer entre les mams de propriétaires honnêtes , bienveillans , qui ne sont pas, comme les premiers, leurs ennemis; qui contribuent à leur civilisation, qui sontremplis d'honneur, pénétrés pour la plupart de sentimens religieux , et qui d'ailleurs, pour leurs propres intérêts, sont obligés de les traiter avec la plus grande humanité?

L on peut de plus y ajouter encore un argument décisif: qui est que, quand même la traite des nègres cesserait avec les Européens , elle continuerait tonjours au même degré, avec les Maures, les régences barbaresques , l'empire de Maroc , la Perse, la Turquie et toutes les autres nations du globe, qui, detoute ancienneté , ont Thabitude et le besoin du service dos noirs; (i) nations, qui par une moindre concurrence,

maîtres Africains , par cet espoir ; parce qa'oa n'aime pas à dégrader sa marchandise.

(i) Voyez Malouet, ouvrage cité, vol. V, p. i^g et i4a.

( 107 ) les achèteraient alors à meilleu r marché , et conséquem» ment en plus grande quantité. De manière, qu'au lieu d'être ven4u8 à des Européens, parmi lesquels ils seraient civilisés et apprendraient des principes d'ordre, de conduite et de rehgion , ils seraient livrés à des peuples à demi barbares, chez lesquels leur servitude serait yexaloire et cruelle , et qu'ils passeraient sur les bords de l'Euxin et dans tous les pays situés entre le Mont- Atlas et le Caucase.

Ainsi la traite resterait toujours la même , avec la différence , que leur sort n'en serait que plus aggravé et déplorable.

Ce n'est donc pas la traite des nègres qu'il serait nécessaire d'abolir, mais de bonnes lois répressives contre tous les abus, (i) et des ordonnances sagement faites sur leur régime et tout ce qui les concerne, (telles entre autres que celles données par Louis XIV sous le titre de Code noir)-, de bonnes lois répressives, dis-je, pourraient seules, étant strictement observées, concilier tous les intérêts (2).

On a vu ( dans le chapitre des cultivateurs) , et on

( 1 ) Le même auteur dit à uu autre endroit : (( Le maître n'est à l'égard de ses nègres, qu'une espèce de magistrat su-* bordonné et responsable aux lois de l'usage de son autorité, »

(2) M. Maloiiet dit, vol. Vj p. i54 : « Qu'ayant été à Paramaribo, un boulanger, ayant danç un accès de colère, donné un coup de couteau à son esclave , dont celui-ci ne mourut pas, on instruisit le procès du maître, qui fut emprisonné, condamné au bannissement, et l'esclave afifranchi ».

Page 1