CHAPITRE II
De r Etablissement lent et progressif des autres
Colonies,
La fondation de cette nouvelle colonie sera essentiellement différente de l'orii^ine delà plus grande partie des autres actuellement existantes. Car celles-ci ont
(i) M. Malouet dit : Vol. I, pag. 74, c< Ce n'est pas au commerce à créer une colonie , mais à l'État à y appeler le commerce et la culture ».
fonv Ta plupart commencé par des aventuriers , âe$i vagabonds, des européens sans ressources et sans^ aucuns moyens d^existence ,, on rukiés par îeur inconduite ; parmi îesqp^îs 3 se trouvait beaucoup dagens flétris par la loi , et même des malfaiteurs.
Est-it aîoi-s étonnant (|u^&abitnée au vice , à la dépravation de toutes espèces, a la débaucbcj aux excès.de tous les genres et k FimmoraKté la plus effrénée ,. cette lie du peuple et ce reimî delà nation espagnole , aifînt exercé tant d'atrocités* et tant d^horreurs , sur les îialMtans paisibles et feamains de- ces contrées,,, après la découverte de FAmérîque par Colomb ?
Ou bien elles furent armées par dés bommes^ sans connaissances et saiïs talens , la plupart bruts ,. qni voulurent tenter fortune dans des pays éloignés^ et inconnus. Il lemr fallait alors beaucoup de temps pour se familiariser avec la culture la plus convenable^ au pays et aia climat ^ afin &^en faire , pour ainsi dire, tm apprentissage ; et ce ne&t qu'au bout d'un certain temps 5 que Fon pouvait se convaincre de son succès :: celui-ci seul pouvait alors encourager d^autres cui^ tivateurs à suivre l'exemple des premiers , par l'appât du gain, et un espoir fondé sur la réussite de leurs prédécesseurs. C'est ainsi qne la colonie de Saint-Domingue dut son origine française à des boucaniers (aventuriers, qui faisaient la chasse aux bœufs sauvages), et à des flibustiers (pu corsaires) (i), et près-
(i) Voyez l'abbé Raynal^ ouvrage cité voL IV, p. 38 et 5ok
( 27 ) que toutes les autres colonies ne se sont formées que successivement et au bout d'un demi-siècle, faute d'un nombre suffisant de Colons instruits^ qui auraient peuplé à la fois tout un pays , et qui auraient voulu les premiers essayer de braver par eux-mêmes ^ et sans un autre secours j toutes les difficultés qui se présentent ordinairement , pour vaincre une nature inculte , sauvage et rebelle.
Or, il y a eu différentes causes , qui ont retardé si îong-temps la prospérité des autres colonies : dont les unes sont physiques , les autres politiques , et les troisièmes morales»
Parmi les principales des premières , an peut compter l'insalubrité de l'air ; qui a lieu dans tous les pays sauvages, incultes , et qui sont couverts de forêts, et principalement sous la zone torride.
Car tout le mon de sait, que l'air des bois épais et tou^ fus est beaucoup plus malsain et marécageux, que celui des plaines j lesquelles offrent un accès libre à l'air j quand même elles seraient souvent inondées d'eau.
Les eaux de la pluie qui pénètrent la terre , et qui ne peuvent pas en être repompées par l'action simultanée de l'air et du soleil , croupissent dans ce!s épais^ ses et immenses forêts, et, en provoquant la putréfac* tion de toutes les substances animales (des reptiles,. €les vers , des insectes , etc.), qui y périssent , ainsi que des feuilles d'arbres qui y tombent en abondance j acquièrent par là à la longue un mépliitisme, qui en s^'exhalant , devient délétère de la santé.
Ceîui-ci reste alors concentre dans l'épaisseur des bois , sans pouvoir s'échapper; tandis que rhumidité des plaines découvertes, qui n'a pas à beaucoup près ce même caractère malfaisant , est enlevée par les vents , et corrigée par le soleil.
C'est ce quiavait coûté, dans les premières années^ de ces étabîissemens, un si grand nombre de victimes, et retardé parla les progrès de la culture et de la prospérité coloniale; parce qu'on n'avait pas commencé, ai^a/i^ de s'y établir, par la destruction de ce mé* pMtisme,et des forets nuisibles à la circulation de l'air.
Parmi les causes politiques, qui ont rendu la culture el la prospérité des autres colonies aussi lentes, on peut considérer, que des Gouvernemensnégligenssur leurs propres intérêts , et ceux des peuples ,• avaient abandonné dans le commencement aux habitans eux-' mêuies , le soin de vaincre tous ces grands obstacles physiques, qui empêchent un pays d'être promptement habitable; tels, que l'existence de ces mêmes bois , le défaut de grandes routes et des ponts indispensables : et que pour la plupart ils n'ont eu soin que trèstard de seconder les Colons partons ces travaux publics , qui sont de grands moyens préparatoires ou auxiliaire^ essentiels, et qui sont au pouvoir des Gouvememens seuls, et non d'aucun particuUer. Tandis qu'iîy a tout lieud'espérer pour la Guyane, que le même Gouvernement bienveillant, qui aura daigné accorder la concession de ces terres, daignera aussi favoriser cet établissement, par des dispositions générales et
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(^9) très-peu dispendieuses , par lesquelles il pourra par-= venir beaucoup plus tôt, qu'il n'y a eu lieu pour les colonies précédentes, au plus haut degré d'utilité pour la mère-patrie.
Mais il y a encore une cause morale qui explique pourquoi la plupart de ces colonies ont tant tardé à prospérer. C'est qu'on n'avait envoyé dans la majeure partie d'entré elles, au commencement, que des masses d'hommes ramassés au hasard, habitués k i oisiveté, inexpérimentés et composés de gens qui avaiejit été habitués auparavant à ne vivre qu'en sous-ordre, et qui n'avaient conséquemment aucune intelligence administrative sous le rapport de la culture, ni aucune connaissance ou lumière nécessaire pour former, ou gérer desétablissemensde cette importance. Chacun de ces ouvriers ou cultivateurs né connaissait que son état particuHer, et ignorait l'art de diriger un ensemble (i). Aussi ces nouveaux habitans languissaient pendant de longues années, abandonnés à eux-mêmes, tels que les nègres vivent pour la plupart actuellement à Saint-Domino ue.
Pour faire prospérer de pareils étabhssemens , et enrichir par là le commerce, il faut dès le principe
(i) C'était peut-être la cause de la ruine des quatorze milliers d'Européens envoyés à la Guyane du temps de M. de Choiseul {yoyezM. Malouet, vol. I, pag. 5 et 6), et qui dans leur grasse ignorance de la culture propre à ce pays, y sont allés sans direction manufacturière.
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C 5o ) des liômUies à éducation , qai aient le talent de bien ordonner et de gouverner; qui soient cultivateurs et négocians en même temps , et qui aient l'intelligence nécessaire pour connaître les meilleurs moyens de tirer le parti le plus avantageux de chaque nature de terrain : talent bien difFérent de celui d'un ouvrier ^ dont les fonctions peuvent être comparées à celles de nos bras , propres à agir et à exécuter ; tandis que les premiers ressemblent à la tête , dont l'esprit doit penser et diriger* Cette tête ne peut jamais faire les fonctions des bras, comme ceux-ci sont moins propres à faire celles de la tête. Il faut conséquemment un concours mutuel et réciproque des deux , sans lequel tout, languit. — Telle paraît être l'organisation de la société, afin que chacun , suivant ses capacités , contribue au bien général !