CHAPITRE V
Départ de K.ou1ihori. — Ganifarra. — Rarete' de provisions. — Triste situation de l’auteur, occasionnée par les morts et les maladies dont l’expe'ditioii est frappe'e. — II échappé à trois lions. — Route diflîcile , vers Koumikoumi. — Doumbila. Visite de Karfa- Taura. — Vue du Niger. — Diminution de la troupe.
— Bambakou. — Pertes occasion;nées par des loups.— Bosradou. — Embarquement snllf le Niger •, incidens du voyage à Marrabou. — Isaac est envoyé' à Sego , avec des pre'sens pour. Mansong. — Message de Mansong. — Voyage à Koulikorro. — Deena. — Yamina.
— Samee. — Retour d’Isaac j récit de son entretien avec Mansong. — Message de la part de Mansong , et questions sur le voyage de l’auteur. — Il quitte Samee.
— Chalenr*excessive. — Arrive'é à Sansanding; de'tails sur cette ville etsur son commerce. — MortdeM. Anderson. — Pre'paratifs pour continuer le voyage à l’est.
— Notices sur plusieurs contrées.
6 août. Ayant loué deux conducteurs d’ànes de plus , pour une barre et leur nour- * riture par jour, nous quittâmes de très-grand
matin Kouliiiori, et voyageâmes, m très'graiidje hâte, jusqu a trois heures. Aiors nous arrivâmes à Ganil'arfa , yiUage pe)bt et pauvrç. Pans cette marche, L. et J. Bird , soldats, ainsi
que WLÜiam Cok , un des marins , restèrent en arrière. Aussitôt que la -tête de la xx>ffle eut atteint Gankarra , il survint une très- £orte •pluie. Etant à rarrière', je fus conaplètena^at^ transpercé. Deux . ânes xi^ui portaient quatre «offres , 4ans lesquels é|.alent la provisio» de
fusils, des pistolets, des miroirs, etc., hèrent dans un courant d'eau près rie la ville , et tous les effets firrent entièrement mouillés.
Je ne pus rien acheter là , pas même une volaille. J'obtins seulement du'*r|z, en petite « quantité , cinr les habhans en avaient fort peu.
7 aoiit. Pendant la nuit, on nous avait volé un de nos meilleurs 4oes; et conime il nous . aurait fallu abandonner sÿ -charge , si nous ne i’eussions pas recouvié , les gens d'Isaac nyatft reconnu les traces de l’animal , jusqu’à une -distance considérable, se décidèrent à l’aller chercher^ isaac leur donna <les ordres les plus
positifs de fusiller le voleur, s’ils l’arTêlaient dans les bois; et, dans le cas contraire, de le suivre ju^u’à quelque ville, pour réclamer fine auprès du douty; enfin, si celui-ci. le refusait , de revenir le plus t<St possible.
Nous passâmes le jour à sécher les effets mouillés. Nous nettoyâmes et frottâmes de beurre shea tous les pistolets ornés. 11 y eh avait dix paires. Nous séchâmes les miroirs, qui étaient fort gâtés. L’après-midi, j’envoyai deux na|urels, avec des marchandises, à une ville du voisinage , pour acheter du riz et du grain. Au coucher du soleil , Bird arriva ; mais il n’avait vu ni-Cox, ni Cahill. « .
' 8 août. No# gens ne sont pas encore de retour. J’ouvris le coffre qui contenait notre provision de fusils à deux coups , et jê les fis nettoyer. A midi , les naturels revinrent avec le riz et le grain ; mai$ il n’y en avait pas assez pour un jour. Vers le même temps, les gens d’Isaac arrivèrent avec l’âne. Ayant suivi ses traces jusqu’au-delà de Koulihori, ils l’avaient trouvé à Balandou. Ils ne virent pas le voleur ;
mais ils surent son nom, Isaaô promit d’é'* crire à ses amis de Bangaffi , pour que Serinummoeùt connaissance du fait. Dans l’après»
midi, je convins 'avec le douty qu’il ferait transporter, pour trente-cinq barres , tous nos effets de l’autre côté de la rivière. Il plut beaucou'p dans la soirée.
9 août* Michel May, soldat, mourut pen*»
dant la nuit. Nous l’enterrâmes au point du jour. Vers huit heures , tous les effets furènt réunis au lieu du passage. La Ba-Woulli est presque de la même largeur que la rivière du même nom que nous avions déjà tra-^ versée. Elle paraissait très -profonde, et son cours était de quatre ou cinq railles par heure. 11 y a là un fort bon canot, qui peut transporter quatre ânes chargés à la fois^ Comme nous étions menacés de pluie, j’envoyai en avant trois hommes avec une des tentes , qu’ils dressèrent. A environ un demi -mille de la partie orientale de la rivière , le terrain voisin des bords étant marécageux , je payai des naturels pour porter les ballots et les placer dans le
canot, et d’autres po^r les recevoir de l’autre côté , et les porter au-delà du. rivage ; de sorte que les soldats , qui tous étaient faibles et malades, n'eurenfrien à faire. ,
A une heure, tous les bagages «furent sut l’autre bord ; mais nous trouvâmes quéltjueS difficultés à faire passer les ânes. La rapidité du courant entraîna le canot chargé des six premiers, au-dessouS du lieu de débarquement; il descendit tellement la rivière , que je craignis que les ânes ne fussent submergés; ce qui, dans notre situation, eût été une perte irréparable. Cependant, par le secours des nègres, qui suivirent le canot en nageant, et en tenant des cordes,* les ânes furent débarqués sur l’autre rive , où ils restèrent au bord de l'eau, jusqu'à ce qu’avec leurs houes, les nègres leur eussent fait un chemin pour arriver au baut du rivage. Voulant éviter que cet accident se renouvelât, nous primes les cordes de plusieurs de nos paquets, et nous les attachâmes ensemble, pour qu’elles égatessent, en étendue, la fjirgeur du passage. Elles nous ser-
virent S tirer le canot chargé; et quand U était vide, Içs nègres le ramenaient en ramant. A ce moyen , tous les chevaux et les ânes passèrent la rivière sahs aucune jjerte.
Quand tous les fardeaux jurent portés sous la tente, nous vîmes que nous’ n’aviorfs absolument de ri? que pour ce jour-là. Il nous était impossible d’en acheter davantage : nous n’avions donc d’autre parti que de nous diriger . le lendemain de très-bonne heure sur Bambarra, dont , selon tousjies rapports , nous n’étions pas éloignés de plus de quatorze ou quia;ze milles. ,
lo août, William Ashton déclara qu’il était ' hors d’état de marcher; mais comme il n’y avait point de lieu où nous pussions le laisser, je lui conseillai de faire ses efforts pour nous^ ^.suivre doucement, jusqu’à ce qu’il pût arriver dans un endrmt où il se procurerait de la nourriture. Nous partîmes à sept heures, çt marchâmes rapidement , sans faire halte , ju$quà quatre heures de l’après-midi, où la tête de la coflle atiei^it Pababou, village de Ban»'
barra. Etapt à i’arrière , je rencontrai beaucoup d’hommes très-fatigués de la longueur de la marche et de la chaleur du jour. A quatre beur^ et demie , j’arrivai avec Tâne que je conduisais^, à un ruî^eau qui coulait vers l’ouest.
Là je trouvai plusieurs soldats assis , et M. Anderson couché sous uu buisson. 11 paraissait près de mourir. Je le pris sur mon dos, et je le transportai de Tautre côté de l’eau , qui me vînt jusqu’au milieu du corps. Je transportai également ta chl^g'e de l’âne que je conduisais; Je fis passer cette bête, et le cheval de M. Anderson, etc. Je^ me trouvai trèsfatigué, ayant passé le ruisseau seize fois. Je laissai là quatre soldais avec leurs* ânes, qui n’étaient plus en état d'emporter leurs ballots. Quand j’eus rechargé mon âne, et placé M. An-
derson sur son cheval , nous allâmes au village^ ' mab je fus fâché d’apprendre que je ne pouvais m’y procurer du riz. Je n’eus qu’une seule ■ volaille.
Il àoût. J’achetai, pour un barratoulo^ un Jeune bœuf petit et de race maure. M’étant^
de plus f procuré un peu de blé , je le fis préparer pour nos gens en place de riz. Je payai, ce matin-là, les gens dlsaac, pour qu’ils retournassent en arrière, et rapportassent les paquets des soldats qui avaient fait halte sur le bord du ruisseau. Dans le courant de la journée, tous ces paquets arrivèrent; mais j’eus la douleur de reconnaître que, pendant nos deux marches, nous avions perdu quatre hommes : Cox, Cahill, Bird et Alston. M. Anderson était toujours dans un état fort dangereux r il ne pouvait ni marcher ni se tenir debout.
M. Scott allait beaucoup mieux. Je vis qu’il mo fallait abandonner en ce lieu une charge de marchandises^ car un des q^evanx était tout à fait hors de service. Jelaissaî nos filets ou seines au douty , jusqu’à ce qu’il me fiât possible de le.s envoyer chercher.
' la août. Il plut tout le matin. Vers onze heures , le ciel s’étant éclairci , nous chargeâmes les ânes. Aucun des Européens n’était en état de soulever un paquet», et Isaac dit à ses nègres de fàk'e tout ce travail. Je plaçai ■ un soldtit
malade sur mon cheval j et, ayant sellé celui de M. Anderson, je le conduisis par’ la bride, pour que mon ami n’eùt d’autre peine que de se bien tenir sur la selle. Nous. n’avions pas fait beaucoup de chemin, lorsque je trouvai un des ânes avec une charge de poudre à tirer J le conducteur , Dictinson, ne pouvant aller plus loin. Depuis ce moment, je n’ai plus entendu parler de lui. Peu d’instans après , le malade descendit de inon cheval, et se coucha près d’un petit étang, sans vouloir se lever. Je chassai devant moi l’âne et le cheval, et renconlrbi encore plusieurs malades. A midi et demi, M. Anddrson me déclara qu’il ne pouvait plus se tenir à cheval. Je l’aidai à descendre, conduisis à l’ombre d’un buisson, et m’assis près de lui. A deux heures et demie , il fit un effort pour continuer la rou^^ mais le cheval n’avait pas fait cent pas, qu’il me fallut encore l’en faire t descendre , et le coucher à l’ombre. Je ne pensai plus alors à le conduire, jusqu’au moment de la fraiebeur du soir^ eb laissant paître , le
cheval et l’âne , je m’assis pour tâter le pôulx de mon ami mourant. A quatre heures, quatre des malades nous rejoignirent. Trois d’entr’eux consentirent à veiller srir l’âne chargé de la , poudre^ Le quatrième, qui avait mal à la jambe, monta sur mon cheval, que je lui dis de donner à M. Scott , s’il le trduvait en chemin.
A* cinq heures et demie, nous eûmes irae jolie brise de sud-ouest. M. Anderson consentit à faire encore une tentative j je le replaçai sur la selle, et menai le cheval assez vite, dans l’espoir d’arriver à Koumikoumi avant la nuit. Nous n’avions pas encore fait un ftiille, lorst^ue nous entendîmes. 11* notre gauche , un bruit semblable à l’aboiement d’un gros chien , mais qui finissait par un sifflement , comme le cri d’un chat. Je pensai que ce pouvait être quelque grand singe, et je demandais à M. Anderson quel bavard c’était là , quand, nous enten- • dîmes un second aboiement près de nous, et un troisième plus près encore , accompagné d’un grondement. Alors, je soupçonnai que quelque bête sauvage voulait nous attaquer;
mais je ne pus conjecturer de quelle espèce ejje était. A environ cent verges plus loin , nous arrivâmes près d’une ouverture pratiquée entre les buissons, et je ne fus pas peu surpris de voir trois lions qui venaient vers nous.
Ils n'étaient pas aussi rouges que celui que j’avais autrefois vu en Bambarra , mais d’un brun semblable à la couleur d’un âne. Ils étaient de grande taille, et marchaient en bondissant vers l’herbe haute non l’un après l’autre, mais de front. Je craignis que si je les laissais trop approcher de nous, et que mon co'up de feu éhanquât, ils ne nous dévorassent. J’abandonnai donc la bride, et marchai à leur rencontre. Aussitôt qu’ils furent à portée de fusil, je tirai sur celui du centre. Je ne crois- * pas que je l’aie atteint; cependant, ils s’arrêtèrent tous, se regardèrent, et firent des sauts en rétirogradant de quelques pas ; alors un d’eux s’arrêta et me regarda de nouveau.
'J’étais trop occupé à recharger mon fusil , pour observer leurs mouvcmens tandis qu’ils se retiraient ; et je fus Irès-charmé de voir le den- «
nier regagnant^ doucement les buissons. Un demi-mille plus loin , nous entendîmes de nouveau un cri et un hurlement partis des buissons , tout près de nous. Il provenait y sans nul doute, de l’un des lions que nous avions déjà vus, et j’eus peur qu’ils né nous suivissent jusqu’à la nuit, temps où ils n’auraient eu que trop d’occasions de sauter sur nous à l’im- * proviste» Je priai donc M. Anderson de pousser des cris , et de faire avec moi le plus de tapage possible. Nous n’entendîmes plus parler des lions.
- La nuit venait d’arriver , lorsque nous descendîmes dans une vallée où était une petite source. La montée du côté opposé nous offrait une espèce de terrain inégal , que je n’ai vu, nulle part ailleurs qu’en Afrique. Voici de quelle naturel! était :une couche d’argile jaune, épaisse de quatorze à vingt pieds ,iet qui , excepté lorsqu’il pleut, est aussi dure qu’un roc, et est creusée par les pluies annuelles en trous d’une 'profondeur égale à l'épaisseur de cette couche.' 11 n’y a en ce lieu aucune végétation ,
excepté sur le sommet ou niveau primitif.
Parmi <ccs terribles gouffres , je perdis, par malheur, les traces des pas des ânes qui étaient en avant > et , ne trouvant aucun moyen de sortir de là , je conduisis le cheval par ufie montée fort escarpée pour gagner le sommet, où j’espérais revoir ces animaux. Mais j’eus le • chagrin de trouver le terrain tout brisé aussi loin que ma vue pouvait s’étendre; et ^rès que nous eûmes un peu avancé , nous arrivâmes à une. crevasse que nous ne pûmes traverser.
ÜNf’imaginant aucune possibilité de marcher »
sans courir le risque de nous tuer en tombant dans une de ces ravines, ou dans quelque précipice, je jugeai à propos de faire halle jus- ^ qu’au matin. Sur celte érr^incnce raboteuse , nous rencontrâmes Jonas Watkins, un des malades. Avec son aide, j’allumai du feu, près duquel je^ouchai M. Anderson , enveloppé dans son manteau. Je veillai pendant toute la nuit pour entretenir le feu , et empêcher que nous nè fussions surpris par les lions, que nous savions nôtre pas fort éloigpés. Vers deux
heures du malin, deux autres malades noiis^ rejoignirent. M. Anderson dormit bien pen** daut la nuit.
1 5 Aussitôt qne le jour parut, je retr<m> Tai les traces Bes ânes ; puis ayant eu, même à. la lumière du jour, beaucoup de difficultés à sortir de ce labyrinthe , nous rencontrâmes M. Scott avec trois autres malades. Iis s'étaient aussi égarés, ipt avaient passé la nuit à environ un demi-mille à l’est. Nous arrivâmes k Kourat- Aoumi à dix heures. C’est un viliag ’ uon muré, mais environné d’iuiegrandectehduedec^amps de blé. Halle et repos â Koumikoumi.
14 août. Jonas Watkins mourut le malin, . et nous l’enterrâmes. Nous nous arrêtâmes encore ce jour - là , pour voir si la fièvre de M. Andersoa cesserait; cependant j’envoyaî eu avant deüx ânes changes à Douôihila. Us devaient revenir dans la soinée, pour porter, le lendemain malin, d’autres paquets.
Une remarofue conamune e^^e^ les nègres, que, quand le blé d’fnde est en fleur, la p)uie discontinue pendant oiwe jours. Cette
cessation de la pluie provient évidemment de ce que le soleil approche du zénith du lieu ; cet astre, par l'observation du jour, n'étant qu'à soixante-onze milles nord de nous. C’est une disposition admirable de la Providence que le mais soit alors en pleine floraison. Quand on traverse les champs, on court risque d'étre aveuglé par les fleurs mâles.
i5 août. Je suspendis un man|eau aux deux extrémités d'un bâton ; M. Anderson s’y plaça , et deux hommes portèrent sur leurs têtes cette espèce de hamac : deux autres suivaient, pour les remplacer. Ce matin-là, M. Scott se plaignit de douleurs à la tête. Je dis à un soldat de seller pour lui le cheval de M. Anderson. Quand je . < l’eus TU monté dessus, et que je lui eus donné sa gourde pleine d’eau , je courus à cheval en avant, dans le dessein de surveiller quatre nègres que j’avais, loués pour porter des paquets sur leurs têtes; car, comme ils étaient étrangers au pays,
, je craignis qu'ils ne prissent la fuite avec nos effets. Je trouvai que tout allait bien ; et nous marchâmes avec tant de célérité, que nous afri-