EXTRAIT
DU JOURNAL p’ISAAC.
Lettre de M. C. fV» Maxwell , Gouverneur du Sénégal, de Sierra-Leona , et écrite le 10 décembre 1811 , au comte de Liverpool.
.M ILORD ,
« Par ma lettre du 8 mars 1810, j*ai mandé « que j'avais engagé quelqu’un i faire la re- « cherche de M. Park , et à s’assurer de son U sort. J’ai l’honneur d’annoncer à votre sei- « gneurie que cette personne est revenue au « Sénégal, le septembre; mais je suis affligé (f d’ajouter que son récit confirme les divers H rapports de la mort de M. Park.
« Je joins ici une copie dja Journal (i) de « la personne que j’avais chargée de cette mis- M sion. Il était écrit en arabe, et a été tra- « duit en anglais par quelqu’un qui réside au « Sénégal. *
« Isaac a reçu la récompense qui lui avait M été promise J ce qui sera, j’espère, approuvé « par V. Exc.
« J’ai l’honneur , etc. «
Moi, Isaàc, j’ai quitté le Sénégal le 22* jour de la lune tabasky (2) , et le lendemain je me suis embarqué à bord da Georges.
(1) { La préface I indique ieSraûoDS qui <oat porté le
traducteur ijraoçaia à «e d<Kmer çe Journal que par extrait. ^ .
(2) 7 janvier 1810. Les dates ne sont presque jamais marquées dans le Journal. Il faudrait additionner le total des jours indiqués par Isaac , si l’on tenait à savoir combien il a rois de temps pour aller de tel lieu à tel autre. •
J’arrivai ensuite successivement à Goree, Jillifrie , Baling ^ etc. , et à Mariqcounda , chez Robert Ainsley, à qui je présentai la lettre du gouverneur.
Robert Ainsley me garda cinq jours. 11 me donna , selon le désir du gouverneur , un cheval , un âne, et vingt barres de grains à collier. Je partis , et lundis mes respects au roi de Cataba , à qui je donnai un fusil et un collier d'ambre, dont il distribua les grains à ses gens. Quelques ^ours après, je trouvai à Coussage ma famille , qui avait été chassée par l’armée de Bambarra. Je vins avec elle à Montogou, lieu quelle habitait avant l’invasion. J’y trouvai ma mère , et j’y restai quarante-six. jours.
A Baniscrilla, je rencontrai le roi de Bondou, avec l'armée de Bambarra. Je lui fis quelques présens, ainsi qu’à ses oiliciers. Dans la suite, je traversai la Falemme ; et > quelque temps après, j’eus un palaver à Dramana, avec la famille d’une de mes femmes. Ses parens s’opposaient à ce quelle Üt route avec moi. Je divorçai, et il fallut' quelle me rendit ce quelle
avait reçu lors de notre mariage, selon la loi de nous autres mahométans. Je reçus un jeune bœuf et quatre moutons; mais je fis des présens au chef et aux habitans. Plusieurs jours après, je rencontrai un Maure qui avait une fort belle cavale, et je lacheiai avec ce qui m'avait été rendu lors du palàver de Dramanâ. J’étais alors à Tamboucaua , ^r le fieuve Sénégal, où le roi de Bambarra a bâti une grande forteresse. Je passai le fleuve à Scttocoule.
A Gsulou , je ne trouvai queues femmes ; les hommes avaient suivi l’armée de Bambaq^a. La rivière Kirgout, que je passai trois heures après mon départ de Montogou , est pleine d’hippOpotames et de crocodiles. Cougnacari, capitale du roj'aume de Casso , était alors occupée par les Bambarras.
De Lambatara, où je couchai avec mes compagnons de voyage, nous fîmes route par un chemin rempli de montagnes. Arrivés à midi au sommet de l’une d’elles , plusieurs de mes gens, qui marchaient en avant, furent attaqués par une telle quantité d’abeilles , que
les hommes et les bêtes de somme furent mis dans un extrême désordre (i). Quand la fureur des insectes fut un peu apaisée, nous allâmes chercher nos bêtes , qui s’étaient enfuies en jetant tout ce qu’elles portaient. Je trouvai un de mes ânes mort. Il avait été suffoqué par des abeilles qui s’étaient introduites dans ses naseaux , et un de mes hommes avait presque été tué par leurs aiguillons. Je lui donnai des secours , mais j’eus beaucoup de peine à le rappeler à la vie.
vLe roi de Bambarra m’avait envoyé un messager, pour m’assurer qu’il me fournirait des provisions en abondance. Je fis partir pour, Giocha , où était le roi de ce pays , que je devais traverser avant d’aller en Bambarra , Salomon , un de mes compagnons de voyage. Je le
(i) Les abeilles , dans cette partie de l’Afrique , sont très-nombreuses, sur-tout a(nx sommets des montagnes. Park , daris son Journal , parle d’un accident semblable.' 11 avait aussi souffert les attaques des abeilles dans son premier voyage.
chargeai de faire des présens à Sabüla , chef des esclaves du roi.
Le chef d’un village, m’envoya son fils pour m’empécher d’aller plus loin. Je répondis que si je restais en ce lieu , je mourrais jde faim avec ma famille, et que j’étais résolu d'aller où l’on m’avait envoyé ; k moins qu’on ne m’en empêchât de vive force. Je partis en effet au moment même.'
J'avais dans ma caravane un marchand qui s’était joint à moi à Dramana. A Maribougou, quelques amis qu’il avait dans ce village , lui dirent de séparer ses effets des miens , parce que je courais risque d’être pillé. Il s’y refusa, et je vis qu’il était dans de bonnes intentions; mais je le forçai de faire le partage des effets ; car il n’aurait pas été juste qu’il eût souffert à cause de moi. Alors je me plaçai sous un arbre avec mes gens. Nous étions tous bien armés. J’avais deux fusils à deux coups, et un troisième, tous en bon état , et bien chargés. J’attendis ainsi l’évènement.
Je ne fus point attaqué. A "Wassaba , le
chef voulait me séparer de mes gens, et les disperser dans le village, pcvur pouvoir mieux me piller; mais je m’y opposai avec force, et nous restâmes rassemblés dans la cour de la mai* son que l’on m’avait donnée pour logement.
Quand j’arrivai à Giocha , où le roi , appelé Tiguing-Coro , avait donné ordre de me conduire , je fus arrêté , ainsi que mas gens ; et celui que j’avais envoyé en avant , me dit de ne pas avouer que j’allais à Sego. Je répondis qu’il savait bien que le gouverneur du Sénégal m’y envoyait , et q!>e je m’y rendrais , si la violence ou la mort ne m’en empêchait. On me dit que le roi dormait ; et quand la journée fut passée , je commençai, étant toujours gardé à vue, â craindre quelque fâcheux évènement.
Une femme Griot (chanteuse et danseuse) 'fut la seule personne qui s’intéressa à moi.
Elle alla trouver les ambassadeurs de Sego , et leur fit part de ses craintes. Je leur fis savoir que je portais à Dacha , roi de Sego , le présent que M. Park avait promis à Mansong , père de Dacha; le gouverneur du Sénégal m’en ayant
chargé , vu l’absence prolongée de M. Park.
Ils en parlèrent de la même manière au roi de Giocha. Ils lui dirent qu’ils espéraient qu’il me donnerait toute assistance , et des guides sûrs pour aller à Sego (1).
Un Marabou voulut me faire croire que Sibila, le chef des esclaves, m’avait sauvé la vie ; mais je savais bien pourquoi on me témoignait maintenant tant de douceur , et je ne remerciai que Dieu seul de ma conservation.
Le roi , devant qui je fus amené , me dit ' d’aller à Sego par la route que j'avais autrefois suivie avec les hommes blancs ; mais qu’il garderait tout ce que j’avais apporté. Je lui fis quelques présens, et il finit par me laisser partir. Après que nous eûmes juré de part et d’autre, lui de me protéger et de me bien traiter, moi de lui être fidèle , le r'oi fit prononcer son
(1) C’était menacer indiréctemeul le roi d’être attaqué et battu par le roi de Sego , qu’il savait bien être plu» puissant que lui , s’il se refusait à cette demande.
$erment par Chiaman , son fils aine y qui jura aussi en son nom. Après le serment, Chiaman me dit de lui donner un jôli fusil, ou une coussabi ( une chemise ) , pour cimenter nos promesses. Je lui donnai ma parole de lui apporter un de ces deux objets , quand je serais revenu dans le pays des hommes blancs.
Dans un village , j’écrivis un gris-gris (prière ou amulette) à un homme qui me donna un jeune boeuf. Je £s ensuite jdes pirésens à Chiaman , et à son frère 3atnbabile.
,Six lunes après mon départ du Sénégal,
j’entrai dans une forêt, et vis le chemin que l’armée du roi de Sego avait suivi , neuf ans auparavant, dans la guerre avec Tiguing-Coro , dont je venais de quitter les Etats. Je passai ensuite par un grand nombrc.de places du royaume de Sego, ,r. L.. .
Arrivé à Sannamba , j’y trouvai ma sœur et une de ines fenunes, que j’y avais laissées pour voyager avec M. Park, et ou elles àltertdaierit mon retour. Je leur demandai ce qu’elles avaient entendu dire concernant M, Park.
Elles m'assurèrent qu’élles avaient vu Alhagî- Biraïm , qui leur avait dit que M. Park était mort , et qu’il avait' vu le canot dans lequel il avait été tué dans le pa ys d’Haoussa, pays où lui Alhagi avait été, ainsi qu’au lieu même de la mort de M, Park.
Je fis quelques présens à ma femme , à ma sœur et à mes amis; j’en reçus aussi, et je con> tinuai ma route. Ayant traversé plusieurs villes ou villages , j’arrivai à Yaminna. Une femme qui avait été rachetée à Montogou , et qui s’était jointe à ma caravane, trouva là son mari, qui me ht présent d’un mouton.
J’arrivai ensuite à un autre village sur le Joliba (Niger), et appelé aussi Yaminna.
traversai le fleuve, qui est Jà' très-large.
Sego-Spmma ,' où j’airivai , était autrefois la résidence des rois ; et maintepant, quand le roi Veut faire la guerre , il vient toujours dans ce village pour s’y préparer , et y faire fabriquer des grfs-gris. Quand on prend un roi, un prince, ou une personne de haut rang, on le renferme jusqu’à la première lune du jeûne. Alors il est
amené dans le village , et confiné dans une maison destinée à .cet usage seul. On lui coupe la gorge ; et' quand le sang a complètement* souillé la terre ÿ on porte le corps dans les champs, où il devient la proie des bêles roces. Pendant huit jours après ces exécutions , nul homme , quel qu’il soit , n’a la permission de passer devant cette maison, appelée Kognoba , sans ôter ses souliers ou son bonnet.
J’arrivai le lundi 1 1 * de la lune à Sego-Chicoro, résidence de Dacha, roi de Bambarra.
Celle ville fut bâtie par Woullou, grand-père de Dacha.
Je logeai chez Guiawa, homme de la* suite du roi. Le lendemain ce prince m’envoya chercher. Je le trouvai assis. Quatre larges épées dont M. Park lui avait fait présent, étaient à terre à ses côtés et derrière lui. 11 avait son habit militaire, qu’il est obligé de porter quand il envoie une armée en campagne , et qu’il ne peut quitter jusqu’à ce qu’elle revienne. 11 a ordinairement des habits de coton bleu ou
blanc, avec beaucoup de gris-gris, couverts de plaques d’or ou d'argent. Je m’assis à l'un de ses côtés, et mon hôte au côté opposé.
Après les salutations d’usage, je plaçai devant lur un tambour , deux mousquetons , un lit , deux cochons , du drap écarlate , etc. , et un chien, puis je lui dis : . >
« Maxwell , gouverneur du Sénégal , vous salue, et vous envoie ses complimens. Voici le présent que Mansong , votre père , avait demandé à M. Park , et qu’il avait promis de lui envoyer, w II répondit : « Le gouverneur se porte-t-il bien ? >» Je lui répliquai : « Oui , il se porte bien : il m’a chargé de vous de- . mander votre assistance dans les recherches qu’il fait pour savoir si M. Park est mort ou vivant; et il vous prie de me donner un vais- ^ seau qui facilite mon voyage. Le gouverneur vous récompensera d’avoir agi ainsi. » Le roi reprit : « Qu’est-ce que le gouverneur a l’intention de me donner ? » Je lui répondis : «• Si vous me prêtez tout le secours qu’il est en votre pouvoir de, m’accorder , le gouverneur
VOUS donnera deux cenls barres. » 11 me demanda comment le gouverneur pourrait lui donner celte somme , lorsqu’il était si éloigné de lui? Je lui dis qu’à la vérité, le gouverneur était éloigné de lui , mais que j’étais chargé de le représenter, et de garantir sa parole.
Alors Daclia accepta mes offres , et me promit son assistance. Il ordonna que l’on tuât pour moi un jeune boeuf. Je restai dans la ville jusqu’à la fin de celte lune (i).
Je suivis le roi à Impebara. Neuf jours après, n’entendant parler de rien, je fus fort mécontent. Un des gens du roi alla le lui rapporter, et ajouta que je me proposais de partir. Ï1 m’envoya dire qu’il allait à Banangcoro , et que je devais l’y suivre. Il faisait ce voyage pour
voir un de'ses enfans. Il en avait six- vivans ,
et en avait fait périr trois. La coutume est que quand l’enfant' d’une des femmes du roi naît le vendredi , on doit lui couper la gorge , ce qui s’exécute aussitôt. Le ’roi m’envoya
(i) i 5 septembre 1810,
( aaa )
chercher. Il ordonna qu'on lui fit revoir un© partie des présens. On obéit , et on détacha en sa présence les cochons , qui parurent beau* coup lui plaire.
Le lendemain ^ vendredi , il me donna un canot avec trois bateliers, et je partis pour aller m’informer de M. Park. Nous passâmes dix villages , et arrivâmes à l’heure du souper à Sansanding, où nous couchâmes. Je repartis par terre à trois heures.après midi, et j’arrivai au coucher du soleil à Madina. Je logeai chez Alihou Amadi-’Fatouma. Le guide que j'avais recommandé à M. Park , et qui était parti avec lui de Sansanding , était à Madina. Je l’envoyai chercher, et il vint aussitôt. Je lui demandai un récit fidèle de ce qui était arrivé à M. Park. En me. voyant , en m’entendant parler de M. Park, il se mit à pleurer, et ses premières paroles furent : « Tous sont morts. » Je lui dis : U Je suis venu pour vous voir : je vous aurais cherché par-tout, afin de savoir la vérité de votre propre bouche , et d’apprendre comment ils sont morts. » Il me dit qu’ils étaient pour
jamais perdus, et qu’il était inutile de les chercher davantage; puisque chercher ce qui est perdu , c’est perdre tout à fait son temps. Je repris que j’allais retourner à Sansanding , et je lui demandai de venir m’y trouver le lendemain. Il y consentit. J’allai coucher à Sansanding. Le lendemain je renvoyai le canot à Impebarra. Amadi-Fatouma vint me voir à l’heure indiquée. C’était le 2t* jour de la lune (i). Je le priai de me faire connaître ce qui , à sa connaissance , s’était passé concernant M. Park.'
(i) Le 4 octobrë i8to.