Environ cent kilomètres
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Chacals, en souvenir d'une attaque de ces carnassiers. Mais, entre ces hautes roches, la cha~ leur, que ne tempérait point la brise de mer, devenait étouffa nie. Aussi M. Zermatf résolut de s'établir sur la partie de la côte qui courait sud et nord, un peu au delà de la baie du Salut, à laquelle fut attribué ce nom significatif.
Lors d'une excursion faite à l'extrémité d u bois magnifique, non loin de la mer, M. Zermatt s'arrêta devant un énorme manglier, de l'espèc des mangliers de montagne, dont les basses branches s'étalaient à une soixantaine de pieds au-dessus du sol. C'est en la disposant sur ces branches, que le pére et ses fils parvinrent dresser une plate-forme avec les planches provenant du navire. Ainsi fut bâtie une habita- ji tion aérienne, recouverte d'une toiture solide et divisée en plusieurs chambres. Elle fut appelée Falkcnhorst, « Taire des faucons ». En outre, semblable à certains saules qui ne vivent que par leur écorce. ce mauglier avait perdu la partie intérieure de son noyau, occupée par de nombreux essaims d'abeilles, et on put y installer un escalier tournant pour remplacer l'échelle de corde qui donnait primitivement accès à Falkcnhorst. I
Entre temps, des reconnaissances s'étendirent sur une distance de trois lieues jusqu'à l'extrémité du cap de TEspoir-Trompé, baptisé de la sorte, après que M. Zermatt eut renoncé à retrouver passagers ou matelots du Landlonl.
À l'entrée clo la baie du Salut, en face de Falkenhorst, gisait un îlot d'une demi-lieue de tour, et on le dénomma îlot du Requin, parce qu'un de ces énormes squales s'y échoua le jour où le bateau de cuves ramenait à Zeltheim les animaux domestiques.
Si un requin avait permis cle designer ainsi cet îlot, ce lut une baleine qui, à quelques jours ide là, donna son nom à un autre d'un quart de lieue de circonférence, situé devant la petite baie des Flamants, au nord de Falkenhorst. La communication entre cette demeure aérienne et Zeltheim, distants l'un de l'autre d'une lieue environ, fut facilitée par la construction du pont de Famille, auquel on substitua plus tard un pont tournant, jeté sur le ruisseau des Chacals. • Après les premières semaines passées sous la tente, le beau temps n'ayant pas pris fin avant l'achèvement de Falkenhorst, M. Zermatt s'y transporta avec les animaux domestiques. Les momies racines du manglier, recouvertes de i :oiles goudronnées, servirent d'étables. Aucune race de fauves n'avait été relovée jusqu'alors. I Cependant il fallait songer à se prémunir ontre le retour de la saison hivernale, sinon -roide, du moins troublée par ces violentes )ourrasques de la zone intertropicale, qui durent le neuf à dix semaines. Habiter Zeltheim, où serait emmagasiné Yc matériel du Landlord, 'était risquer la précieuse cargaison sauvée du îaufrage. Ce campement ne pouvait donc don-
SECONDE PÀTR1K
ner complète sécurité. Les pluies devaien grossir le cours du ruisseau, le changer en tor rent, et, s'il débordait, les aménagements d Zeltheim risquaient d'être emportés.
Aussi M. Zermatt s'inquiétait-il à juste raisoi de trouver un abri sûr, lorsque le hasard lu Vint en aide dans les circonstances suivantes.
Siîr la rive droite du ruisseau des Chacals un peu en arrière de Zeltheim, s'élevait un épaisse paroi rocheuse, dans laquelle le pic, 1 marteau, la mine même permettraient de cre se? une grotte. Fritz. Ernest et Jack se mirent a l'<e livre, mais la besogne n'avançait guèr lorsque, un matin, l'outil de Jack traversa I; roche de part en part.
. « J'ai percé la montagne! » s'écria le jcunfl garçon.
En effet, une vaste excavation existait à l'intérieur du massif. Avant d'y pénétrer, pour ei purifier l'air, des herbes allumées furent projej tées au dedans, puis des grenades fournies pafc la caisse de l'artificier du Lav<lh>r<l. A la lu mière des torches, le père, la mère, leurs liH se sentirent pris d'admiration en contemplan les stalactites qui pendaient à sa voûte, les cris tallisations de sel gemme dont elle était orné le tapis do sable fin qui en recouvrait le sol.
La demeure fut disposée promptement.
la munit des fenêtres provenant de la galerit du navire, de tuyaux d'échappement pour ) fumée des fourneaux. A gauche se succé claie J
la chambre de travail, les écuries, les étables ; en arrière s'ouvraient les magasins, séparés par des cloisons rte planches.
A droite, trois chambres : la première, destinée au père et à la mère; la deuxième qui devait servir rte salle à manger; la troisième occupée par les quatre enfants, ayant leurs hamacs suspendus à la voûte. Quelques semaines encore, et cette installation ne laisserait plus rien à désirer.
Ultérieurement, d'autres établissements se fondèrent au milieu des prairies et des bois, à l'ouest de ce littoral qui s'étendait sur trois lieues entre Falkenhorst et le cap de l'Espoir- Trompé. Puis furent créés la métairie de Waldegg, près d'un petit lac nommé lac des Cygnes, et un peu plus à l'intérieur, la métairie rte Zuckertop; puis, sur une colline près du cap, la villa rte Prospect- H il 1 ; enfin , l'ermitage rt'Eberfurt à l'entrée du défilé de Cluse, qui limitait à l'ouest le district rte la Terre- Promise.
La Terre-Promise, ainsi s'appela cette contrée fertile que défendait, au sud et à l'ouest, une haute barrière rocheuse allant du ruisseau des Chacals au fond d'une autre baie qui devint la baie des Nautiles. A Test courait la côte comprise entre Felsenheim et le cap de l'Espoiri Trompé. Au nord se développait la pleine mer. Ce district de trois lieues de largeur sur quatre lieues de longueur aurait sufïi aux besoins d'une
petite colonie. C'est là que la famille pourvut à l'entretien des animaux domestiques et de ceux qu'elle avait domestiqués, un onagre, deux buffles, une autruche, un chacal, un singe, un a iule. Là réussirent les plantations indigènes, les arbres fruitiers dont le Landlord possédait un assortiment complet, orangers, pêchers, pommiers, abricotiers, châtaigniers, cerisiers, pruniers, même des ceps de vigne, qui sous cet ardent soleil allaient produire un vin supérieur au vin de palme des tropiques.
Sans cloute, la nature favorisa les naufragés : mais leur part de travail, d'énergie, d'intelligence, lut considérable. Elle amena la prospérité de cette terre, à laquelle, en souvenir de leur patrie, ils donnèrent le nom de Nouvelle- Suisse. <
Avant la fin de la première année, il ne restait plus rien du navire échoué sur l'écueil. Une explosion, préparée par Fritz, en dispersa les derniers débris qui furent recueillis sur divers points de la côte. Il va sans dire que, préalablement, on en avait retiré tout ce qu'il contenait de précieux, les objets destinés ad commerce avec les planteurs de Port-Jackson ou les sauvages de l'Océanie, les bijoux appartenant aux passagers, montres, tabatières, bagues, colliers, et, en argent et en or, des piastres pour une somme assez considérable, mais sans valeur sur eette terre perdue de l'océan Indien. En revanche, de quelle utilité
allaient être les objets rapportés du Landlorcl, barres de fer, gueuses de plomb, roues de chariot prêtes à s"* ajuster, pierres à aiguiser, pics, scies, pioches, pelles, socs de oharruo, paquets de fils de fer, établis, étaux, outils de menuisier, de serrurier et de forgeron, moulin à bras, moulin à scie, tout un assortiment varié de céréales, maïs, avoine, etc., et de graines de plantes légumineuses, dont profita largement la Nouvelle- Suisse!
Pour résumer, il y a lieu de noter que cette première saison pluvieuse, la famille la passa dans des conditions favorables.' Tout en habitant la grotte, on s'occupait de l'aménager. Les conseils de la mère furent écoutés, le ménage s'organisa sous sa direction. Les meubles du navire, sièges, armoires, consoles, divans, lits, se répartirent entre les chambres de cette habitation, et comme ce n'était plus une lente, on substitua au nom do Zcltheim celui de Felseniheim, — la maison des Roches.
Plusieurs années s'écoulèrent. Aucun bâtiment n'avait paru sur ces lointains parages.
Rien, cependant, n'avait été négligé pour signaler la situation des survivants du Landlord.
D'une batterie établie sur l'îlot du Requin, comprenant deux petites caronades de quatre, et surmontée d'un pavillon, Fritz et Jack tiraient de temps en temps des coups do canon, auxquels ne répondit jamais une détonation du large. . .
Du reste, il ne semblait pas que la Nouvelle- Suisse fût. habitée clans les parties voisines du district. Elle devait être assez étendue, et un jour, en poussant une reconnaissance vers le sud jusqu'à la barrière rocheuse que traversait le défilé de Cluse, M. Zermatt et ses fils avaient atteint le revers d'une vallée verdoyante, la vallée de Grilnthal. De là se développait aux regards un large horizon fermé par une chaîne de montagnes dont la distance pouvait être évaluée aune dizaine de lieues. Des tribus sauvages parcouraient-elles cette contrée, c'était une éventualité qui n'était pas sans causer une sérieuse inquiétude. Dans tous les cas, on n'eu vit jamais aux environs de la Terre- Promise. Les seuls dangers vinrent de l'attaque de quelques fauves redoutables, en dehors du district, ours, tigres, lions, serpents, — entre autres un boa d'énorme taille, dont l'âne fut la victime, et qui s'était introduit jusqu'aux environs de Felsenheim. j Voici les productions indigènes, desquelles M. Zermatt tira bon profit, car il possédait des connaissances très complètes en histoire naturelle, botanique et géologie. Un arbre, ressemblant au figuier sauvage dont l'écorce crevassée distillait une résine, donna le caoutchouc, qui permit de fabriquer, entre autres objets, des bottes imperméables. Sur certains arbustes, réunis en fourrés, du genre « myrica corifera», on récolta une sorte de cire qui fut employée à
SECONDK PATRIE
la confection de bougies. Les noix du cocotier, sans parler de la savoureuse amande qu'elles contenaient, se changèrent en coupes et en tasses, capables de résister à tous les chocs. Du chou palmiste, on obtint une boisson rafraîchissante, connue sous le nom de vin do palme; des fèves du cacao, un chocolat assez amer, du Sagoutier une moelle qui, arrosée et pétrie, produisit une farine très nourrissante que Betsie utilisa fréquemment dans ses préparations culinaires. Jamais on ne manqua de matière sucrée, grâce aux essaims d'abeilles, qui produisaient le miel en abondance. On eut du lin avec les feuilles lancéolées du « phormium tenax », dont le cardage et le filage, cependant, ne s'effectuèrent pas sans quelque difficulté. On eut du plâtre en faisant rougir et en pulvérisant des débris de roche de la paroi même de Felsenheim. On eut du coton avec les capsules pleines à crever qu'emplissait cette précieuse substance. On eut, avec la fine poussière d'une nouvelle grotte, de la terre à foulon, qui servit à fabriquer du savon. On eut de ces pommescannelles, désignées sous le nom de cachiment, d'une succulence exquise. On eut, avec l'écorce du « ravensara », un condiment où se mélangeaient les parfums de la muscade et du clou de girolle. On eut une sorte de verre à vitre avec un mica traversé de filaments d'amiante, découvert dans une caverne du voisinage. On eut de la fourrure avec les rats-castors et les
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lapins angoras. ( >n eut de la gomme d'euphorbe propre à différents usages médicinaux, de la terre à porcelaine, de l'hydromel comme boisson rafraîchissante, d'excellentes confitures d'algues marines recueillies sur l'îlot de la Baleine, que fit M""' Zormatt à l'imitation de celles du Cap.
Il faut ajouter à ces richesses les ressources que la faunr de la Nouvelle-Suisse devait offrir à des chasseurs audacieux. Parmi les fauves contre lesquels il y eut, quoique rarement, l'occasion de se défendre, on comptait le tapir, le lion, l'ours, le chacal, le chat-tigre, le tigre, le crocodile, la panthère, l'éléphant et aussi les singes clonl les déprédations exigèrent un massacre général. À mentionner, parmi les quadrupèdes — et quelques-uns purent être domestiqués — l'onagre, le buffle, et, au nombre des volatiles, un ai-le qui devint l'oiseau de chasse de Fritz, une autruche dont Jack fit sa monture favorite. . i
Quant au gibier do poil et de plume, il abondait dans les bois de Waldegg et de l'ermitage d'Ebcrfurt. Le ruisseau des Chacals fournissait d'excellentes écrevisses. Entre les roches de la grève, foisonnaient les mollusques et les crustacés. Enfin la dut fourmillai! de harengs d'esturgeons, de saumons et autres poissons d'espèces diverses. . - j
Quant aux explorations, pendant un séjour si prolongé, elles ne dépassèrent jamais la partie comprise entre la baie des Nautiles et la baie du
Salut. Mais, au delà du cap de l'Espoir-Trompé, la côte allait être reconnue sur une dizaine de lieues environ. Sans compter la pinasse, M. Zer- >matt possédait maintenant une chaloupe, qui fut construite sous sa direction. En outre, à la demande de Fritz, on fabriqua un de ces légers canots à la mode groënlandaise, connus sous le nom de kaïak, en utilisant pour la membrure les fanons d'une baleine qui s'était échouée à l'enve de la baie des Flamants, et des peaux de enien de mer pour la coque. Ce canot portatif, imperméable, grâce à son calfeutrage de goudron et de mousse, était muni de deux ouvertures où deux, pagayeurs pouvaient prendre place; la seconde devait être hermétiquement fermée lorsque la première était seule occupée. Après avoir été lancé dans le courant du ruisseau des Chacals qui le porta* hors de la baie du Salut, il se conduisit merveilleusement.
Dix ans s'écoulèrent sans incidents graves.
M. Zermatt, alors âgé de quarante-cinq ans, jouissait d'une santé inaltérable, d'une endurance morale et physique que les éventualités d'une existence si peu ordinaire n'avaient l'ait qu'accroître, Betsie, énergique mère de quatre fils, entrait dans sa quarante-troisième année. .Ni son corps ni son cœur n'avaient faibli, ni son amour pour son époux, ni sa tendresse pour ses enfants.
Fritz, vingt-cinq ans, d'une vigueur, d'une souplesse, d'une adresse remarquables, physio-
nomic franche, figure ouverte, regard d'une acuité prodigieuse, avait beaucoup gagné sous le rapport du caractère. I
Ernest, plus sérieux que ne le comportaient ses vingt-deux uns, plus entraîne' aux exercices de l'esprit qu'aux exercices du corps, contrastait avec Fritz, et s'était fort instruit en puisant à la bibliothèque rapportée du L&ndlord.
Jack pétillait sur ses vingt ans. C'était la vivacité, le mouvement perpétuel, aventureux autant que Fritz, passionné pour la chasse autant que lui. 1
Bien que le petit François fût devenu un grand garçon de seize ans, sa mère le caressait encore comme s'il en avait dix.
L'existence de cette famille était donc auss' heureuse que possible, et quelquefois M mo Zcrmatt disait à son mari :
« Ah! mon ami, ne serait-ce pas le véritable bonheur, si nous devions toujours vivre ave nos enfants, si, dans cette solitude, nous n'étion pas condamnés à disparaître l'un après l'autre, laissant aux survivants tristesse et abandon!. Oui ! je bénirais le ciel qui nous a fait ce paradi sur la terre!,.. Mais, hélas! un jour viendra où nos yeux se fermeront. .. »
Telle était, telle avait toujours été la plus grave préoccupation de lïctsie. Bien souvent, M. Zermatt et elle échangeaient leurs trop justes appréhensions à ce sujet. Or, cette année-là, se produisit un événement inattendu qui allait
«nodîiier leur situation présente, sinon à venir.
Le 9 avril, vers sept heures du matin, lorsque i. Zermatt sortit de sa demeure avec Ernest, fack et François, il chercha vainement son fils line qu'il croyait occupé à quelques travaux du lehors.
Fritz avait l'habitude de fréquentes absences, steela n'était pas pour inquiéter son père ni sa n èr e , b i e n q u e c el 1 e - ci épr o u va 1 1 o u j ou r s q u e 1 qu e jrainte lorsque son fils s'en allait au large de la mie du Salut.
11 n'était pas douteux que le hardi jeune tomme ne fût en mer, puisque le kaïak n'était i)lus sous son abri. *
Comme l'après-midi s'avançait, M. Zermatt, Ernest et Jack se rendirent avec la chaloupe à .'îlot du Requin, pour y guetter le retour de Fritz. Au besoin, afin de ne pas laisser Betsie :lans l'incertitude, son mari devait tirer un coup le canon s'il tardait à revenir.
Cela ne fut pas nécessaire. À peine ses deux fils et lui avaient-ils mis le pied sur l'îlot que Fritz doublait le cap de l'Espoir-Trompé. Dès m'ils l'aperçurent, M. Zermatt, Ernest et Jack se rembarquant, accostèrent l'anse de Felsenlieim à l'instant où Fritz sautait sur la plage. I Fritz dut alors faire le récit de ce voyage qui avait duré une vingtaine d'heures. Depuis quelque temps il méditait d'effectuer la reconnaissance de la côte septentrionale. Aussi, ce matin-là, accompagné de son aigle Blitz,
avait-il remis le kaïak à l'eau. Il emportait de provisions de bouche, une hache, un harpon une gaffe, des (ilets, un fusil, une paire de pisiq tolets, une gibecière, une gourde d'hydromels
Le vent de terre l'ayant rapidement condui au delà du cap en profitant du reflux, il avaii suivi le littoral qui obliquait un peu vers le sud' ouest. 1
En arrière du cap. à la suite d'un énorme amas de roches entassées dans un effrayant dé sordre du à quelque violente convulsion géolo-> gique, se creusait une baie spacieuse, terminée à l'opposé par un promontoire taillé à pic. Cette baie servait de reluire à toutes sortes d'oiseaJ de mer qui remplissaient l'espace de leurs criai Sur ses grèves ronflaient au soleil de volumineux amphibies, loups marins, phoques, wal-i russ et autres, tandis que voguaient à sa surface des myriades d'élégants nautiles.
Fritz ne se souciait pas d'avoir affaire ;t ces redoutables mammifères, encore moins d'aï fronter leurs attaques clans sa faible embarcation»! Aussi, passant à l'ouvert de la baie, continua-t-il à naviguer vers l'ouest.
Après avoir doublé une pointe de forme singulière, et à laquelle il donna le nom de eap Camus, Fritz s'engagea sous une arche naturelle,! dont le ressac battait les piliers à leur base. Là étaient réunis des milliers d'bi rondelles, dont les nids étaient accrochés ou plutôt plaqués aux moindres plis des parois et de la voûte. Fritz
étacha plusieurs de ces nids d'une structure bilarrc et les mit dans un sac.
« Ces nids d'hirondelles, dit M. Zermatt, en lterrompant le récit de son fils, ont une grande aleur sur les marchés du Céleste-Empire. »
En dehors de l'arche, Fritz trouva une seconde aie comprise entre deux caps situés à une eue et demie l'un de l'autre. Réunis pour ainsi ire par un semis d'écueils, ils ne laissaient u'une étroite ouverture qui n'aurait pas livré assage à un navire de trois à quatre cents toneaux.
: En arrière de la baie s'étendaient à perte do ne des savanes que des cours d'eau arrosaient e leurs nappes claires, des bois, des marais, Dute une suite de paysages très variés d'aspect, juant à la baie, elle eût offert à des exploitants e l'Asie, de l'Amérique ou de l'Europe d'iné- «isables trésors en huîtres perliéres, dont Fritz ipportait des échantillons magnifiques.
I Lorsqu'il eut en partie contourné la baie à intérieur, puis franchi l'embouchure d'une vière verdoyante d'herbes aquatiques, le kaïak tteignit le promontoire à l'opposé de l'arche. Fritz ne crut pas devoir pousser plus loin .son tcursion. L'heure avançant, il reprit la route à Bit, en se dirigeant vers le cap de l'Espoirrompé, et il le doubla avant que le canon de ilot du Requin se fût fait entendre.
» Voilà ce que le jeune homme raconta de ce oyage qui avait amené la découverte de la
y 8 SECONDE PATRIE.
baie des Perles. Puis, lorsqu'il fut seul ave M. Zermatt, celui-ci eut grand'peine à cacher s surprise quand son fils lui confia ce qui suit :
Parmi les nombreux oiseaux qui tourbillon naient au-dessus du promontoire, hirondelles d mer, mouettes, frégates, se montraient auss plusieurs couples d'albatros dont l'un tomb frappé d'un coup de gaffe
Mais, alors qu'il tenait l'oiseau sur ses ge noux, Fritz vit un morceau de forte toile qui e veloppait l'une de ses pattes, et sur lequel il lu ces lignes écrites en anglais très lisiblement : :
« Qui que vous soyez à qui Dieu enverra c « message d'une infortunée, mettez- vous à 1 « recherebe d'une île volcanique que vous re « connaîtrez à la flamme qui s'échappe de l'ui « de ses cratères. Sauvez la malheureuse aban « donnée de la Roche-Fumante ! »
Ainsi, clans les parages de la Nouvelle-Suisse depuis plusieurs années peut-être, une infortu née, femme ou fille, vivait sur un ilot, n'ayan aucune de ces ressources que le Lnndlord avaî procurées à la famille naufragée !...
« Et qu'as-tu fait?... demanda M. Zermatt
— La seule chose qu'il y eût à faire, répondi Fritz. J'essayai de ranimer l'albatros, qui étai seulement étourdi par le coup de gaffe, et j'; parvins en lui versant un peu d'hydromel dan le bec. Alors, sur un morceau de mon mouchoir j'écrivis avec le sang d une loutre ces mots er anglais : « X'ayez eunlianec qutm Dieu!... Sor
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secours est peut-être proche. » Puis, je ficelai ce morceau à la patte de l'albatros, ne doutant pas que cet oiseau fût apprivoisé et qu'il reprendrait le chemin de la Roche-Fumante en emportant mon message. Dès que je lui eus rendu la liberté, l'albatros s'envola vers le couchant d'une si rapide allure que je le perdis bientôt île vue, et le suivre m'eût été impossible. »
M. Zcrmatt était sous l'empire d'un trouble profond... Que l'aire pour sauver cette infortunée?... Oii était située la Roche-Fumante?... Dans le voisinage de la Nouvelle-Suisse ou à des centaines de lieues vers l'ouest?... Les Wbatros. puissants et infatigables volateurs, peuvent traverser de longs espaces... Celui-ci ne venait-il pas de parages très éloignés que la pinasse ne saurait atteindre ?. . .
Fritz fut très approuvé par son père de n'avoir confié qu'à lui seul ce secret, dont la révélation eût inutilement affecté M me Zcrmatt et ses frères. A quoi eût servi de leur donner cette émotion, de leur causer cette peine?... Et, d'ailleurs, la naufragée de la Roche-Fumante sxistait-ellc encore?... Le billet ne portait pas de date... Plusieurs années ne s'étaient-elles pas écoulées depuis qu'il avait été attaché à la patte de l'albatros?...
Le secret fut gardé, et, par malheur, il était trop évident qu'aucune tentative ne pouvait être faite pour retrouver l'Anglaise sur son îlot...
Cependant M. Zermatt avait pris la résolution
d'aller reconnaître la baie des Perles ctl 'iinpor tance des bancs qu'elle renfermait. Betsic con sentit, non sans quelque ennui, à rester aven* François dans l'habitation de Felsenheim. Fritz
fil
Ernest et Jack devaient, en effet, accompagne n leur père.
Donc, le surlendemain 1 1 avril, la chaloupj quitta la petite anse du ruisseau des Chacals dont le courant l'emporta rapidement vers h nord. Plusieurs des animaux domestique!
étaient du voyage, le singe Knips II, le chaca de Jack, la chienne Bill, à laquelle son âgt aurait dû interdire les fatigues d'une expéclitioi de ce genre, enfin Braun et F al h, les deux chien! dans toute leur vigueur.
Fritz devançait la chaloupe dans son kaïak et, ayant contourné le cap de l'Espoir-Trompé il prit la direction de l'ouest, au milieu de cei roches entre lesquelles abondaient les walrus? et autres amphibies de ce littoral.
Ce ne furent pourtant pas ces animaux qu attirèrent plus particulièrement l'attention dé M. Zermatt, 'mais bien ces innombrables nautiles, déjà observés par Fritz. La baie était cou verte de ces gracieux céphalopodes, leur?
petites voiles tendues à la brise, toute une ilottille de fleurs mouvantes.
Après un parcours de trois lieues environ de-1 puis le cap de l'Espoir-Trompé, Fritz signal* vers 1 extrémité de la baie des Nautiles ce caf Camus qui figurait assez exactement un nés
SECONDE PATTUK.
e cette forme. Une lieue et demie plus loin arrondissait l'arche au delà de laquelle s'étenait la baie des Perles.
En traversant ce portique, Ernest et Jack reueill iront une certaine quantité de nids de alanganes, que ces oiseaux défendirent avec n acharnement très légitime, on en conviendra.
j Lorsque la chaloupe eut franchi l'étroite passe lénagée entre l'arche et le semis de roches, la pacieuse baie, d'une circonférence de sept à mit lieues, apparut alors dans toute son étonné. ■ ■'/'.'• .
Quel plaisir ce fut de naviguer à la surface î cette magnifique nappe d'eau, de laquelle nerge aient trois ou quatre ilôts boisés, enca- •ée de prairies verdoyantes, de massifs épais, e collines pittoresques. Le littoral, à l'ouest, brait passage au courant d'une jolie rivière ont le lit se perdait sous les arbres.
La chaloupe accosta une petite crique, à poximité du banc d'huîtres perliéres. Comme 1 soir approchait, M. Zermatt organisa un cam- 1 ment sur le bord du cours d'eau. l T n foyer fut asumé, sous la cendre duquel on fit cuire quelk|-es œufs qui, avec le pemmican, les patates, bbiscuit de maïs, formèrent le menu. Puis, par phdence, chacun vint retrouver sa place dans h chaloupe, laissant à Braun et à Falb le soin }d défendre le campement contre les chacals dit les hurlements se faisaient entendre le Itig de la rivière.
SECONDE PATKIE
Trois jours, du 12 au 14, furent employés la pèche des huîtres, toutes agrémentées de 1 précieuse perle arrondie sous leur collerett nacrée. Le soir venu, Fritz et Jack allaieg chasser canards et perdrix dans un petit boi sur la rive droite du cours d'eau, 11 y eut que ([ues précautions à prendre, et même on du faire bonne garde. Des sangliers fréquentaie ce bois, sans parler d'animaux plus redoutable
En effet, le soir du I i, un lion et une lionn de forte taille se présenteront, la gueule rugi« santé, la queue leur battant les flancs ave fureur. Après que le lion eut été frappé Cfeur par une balle de Fritz, la lionne tomba son tour, non sans avoir brisé d'un coup de gri le crâne de cette pauvre vieille Bill, — ce qu causa un vif chagrin à son maître.
Ainsi donc, certains fauves habitai (Mit la pai tie de la Nouvelle-Suisse, au sud et à Fouet de la baie des Perles, en dehors du district de Terre-Promise. Que jusqu'ici aucun de c animaux n'en eût forcé l'entrée par le défilé Cluse, c'était une heureuse chance. Mais M. Ze matt forma le projet d'obstruer autant q possible ce défilé qui coupait le rempart rocheui
En attendant, et d'une manière général recommandation fut faite, surtout à Fritz et Jnck que leur passion cynégétique entraina parfois en d'imprudentes excursions, de se défi» des mauvaises rencontres.
Cette journée fut consacrée à vider les huître
entassées sur la grève» et comme cette quantité de mollusques commençait à dégager des miasmes peu salubres, M. Zermatt et ses trois fils décidèrent de partir le lendemain dès le lever du jour. îl convenait de retourner à Felsenlieim, car M m " Zermatt devait être inquiète. La chaloupe repartit, précédée du kaïak. Toutefois, arrivé à la passe de l'arche, après avoir remis un billet à son père, Fritz s'éloigna dans la direction de l'ouest. Comment M. Zermatt aurait-il pu douter qu'il allait à la découverte de la Roche-Fumante?...
Retour à Felsenhcim. — Voyage de V Elisabeth à la baie des Perles. — Un sauvage. — Une créature humain' 1 . — Jenny Moulrose. — Naufrage de la Dorcas. - Deux ans sur la Roche-Fumante. — Le récit de Fritz.
On se représente aisément quelles inquiétudes •'prouva M. Zermatt en songeant aux dangers qu'aurait à courir sou (ils. Comme il n'aurait pu ni l'arrêter ni le rejoindre, la chaloupe dut continuer sa route vers le cap de l'Espoir-
Trompé. 1 De retour à Felsenhcim, M. Zermatt ne voulut encore rien dire à ses enfants, ni même à sa femme, de l'excursion entreprise par Fritz. C'eût été causer d'inutiles appréhensions et créer sans doute de vaines espérances. Il ne parla que d'une reconnaissance à effectuer vers le côté ouest du littoral. Cependant, au bout do trois jours, l'absent n'ayant pas reparu, M. Zermatt, très anxieux, résolut d'aller à sa recherche.
SECOND F. l'A TRIE.
Le 50 avril, dès l'aube, YElisabeth appareilla. Approvisionnée en vue de ce voyage, elle avait à bord le père, la mère et leurs trois fils.
On n'aurait pu souhaiter un vent plus favorable. Il soufflait du sud-est une jolie brise qui permettait de naviguer sous la terre. Dans l'après-midi, la pinasse contourna les roches de l'arche et lit son entrée dans la baie des Perles.
M. Zermatt vint jeter l'ancre près du banc d'huîtres, à l' embouchure do la rivière, où se voyaient les restes du dernier campement. Tous se préparaient à débarquer, lorsque ces mots s'échappèrent de la bouche d'Ernest :
« Un sauvage... un sauvage ! »
Et, en effet, vers l'ouest de la baie, entre les ilôts boisés, manœuvrait un canot, qui semblait se défier de la pinasse.
Jamais, jusqu'alors, il n'y avait eu lieu de oire que la Nouvelle-Suisse fût habitée. Aussi, ien prévision d'une attaque possible, l'Elisabeth se mit-elle sur la défensive, caronacles chargées, fusils prêts à faire feu. Mais, dès que le sauvage se fut rapproché de quelques encablures :
« C'est Fritz! » s'écria Jack.
C'était lui, seul dans son kaïak. N'ayant pas reconnu de loin la pinasse qu'il ne pouvait s'attendre à rencontrer dans ces parages, il s'avançait prudemment, ayant même eu la préïaution de se noircir la figure et les mains.
Puis, lorsqu'il eut rejoint la Camille, embrassé >a mère et ses frères, non sans leur avoir char-
bonne quelque peu les joues, il emmena son
père à part : l « J'ai réussi. . . dit-il.
— Quoi. . . l'Anglaise de la Roche-Fumante ?. . .
— Elle est là... près d'ici... sur un îlot de la baie des Perles, » répondit Fritz...
Sans rien dire ni à sa femme ni à ses enfants, M. Zcrmatt dirigea la pinasse vers l'îlot indiqué par Fritz près du littoral à l'ouest de la baie. En l'approchant, on put apercevoir un petit bois de palmiers voisin de la grève, et, dans ce bois, une hutte construite à la mode hottentote.
Tous débarquèrent, et Fritz tira un coup de pistolet en l'air. Un jeune homme descendit alors d'un arbre entre les branches duquel il était abrité. 1
Le mystère ne tarda pas à être révélé. Cette créature humaine, — la première que les naufragés du Landlord eussent rencontrée depuis dix ans, — n'était pas un jeune homme. C'était une jeune fille âgée de vingt ans, revêtue d'un costume d'aspirant de marine. C'était Jcnny Montrose, la jeune Anglaise de la Roche- Fumante. I
M"' e Zcrmatt, Ernest, Jack et François apprirent dans quelles conditions Fritz avait connu la situation de cette abandonnée sur un îlot volcanique au large de la baie des Perles, et répondu par un billet que la jeune fille ne devait jamais recevoir, car l'albatros ne revint pas à la Roche-Fumante.
SKCONDE IWTRH:.
Comment peindre l'accueil qui fut fait à Jenny Montrose et avec quelle tendresse M ,no Zermatt la pressa clans ses bras! En attendant qu'elle racontât son histoire, Jenny savait déjà par Fritz celle de la Nouvelle-Suisse et des naufragés du Landlord.
La pinasse quitta aussitôt la baie des Perles avec toute la famille accrue de la jeune Anglaise. De part et d'autre, on parlait assez l'anglais et l'allemand pour se comprendre.
Que de marques d'affection furent prodiguées pendant ce voyage de retour!... C'étaient un père, une mère, des frères, que venait de rètrouver Jenny!... C'était une fille que M. et M me Zermatt, c'était une sœur que Fritz, Ernest, Tack et François, ramenaient dans leur chère lemeure de Felsenheim !
Il va de soi que Y Elisabeth emportait les [uelques ustensiles fabriqués par la jeune Anglaise pendant son séjour sur la Roche- Fumante, tétait-il pas naturel que la pauvre abandonnée int à ces objets qui lui rappelaient tant de souvenirs ? . . .
Et puis, il y avait aussi deux êtres vivants, leux compagnons fidèles dont Jenny n'aurait du se séparer, — un cormoran dressé pour la >êche, un chacal apprivoisé qui ferait certain enent bon ménage avec celui de Jack.
I Dès son départ, V Elisabeth lut favorisée par me fraîche brise qui permit d'utiliser toute sa roilure. Le temps était si sûr que M. Zermatt ne
put résister au désir de relâcher aux divers établissements de la Terre-Promise, à me sur* qu'ils se présentaient, lorsque la pinasse eu tourné le cap de l'Espoir-Trompé.
Et, en premier lieu, ce fut la villa de Prospcct-Uill, située sur cette verdoyante colline d'où la vue s'étendait jusqu'à Falkenhorst. Or y passa la nuil , et il y avait longtemps que Jenny ne s'était reposée dans un si paisibU< sommeil. • ]
Cependant Fritz et François étaient parti?
de très grand matin avec le kaïak, afin de tout préparer à Felsenheim pour la réception de h jeune Anglaise. Après eux, lapinasse reprit U mer et relâcha d'abord à l'îlot de la Baleine où pullulait une colonie de lapins. M. Zermatt voulut que la jeune fille devînt la propriétaire de cet îlot — présent qui fut reçu avec recon-i naissance.
De ce point, les passagers de YElixnlteth auraient pu faire la route par terre, visiter le métairie de Waldegg et la demeure aérienne cÊ Falkenhorst. Mais M. et M mo Zermatt désiraienl laisser à Fritz le plaisir d'y conduire leui nouvelle compagne.
La pinasse continua à suivre les contours du littoral jusqu'à l'embouchure du ruisseau des Chacals. Lorsqu'elle atteignit l'ouvert de la baie du Salut, elle fut accueillie par une salve de trois coups de canon de la batterie de l'îlot du lîequin. En même temps, Fritz et François hissaient le
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»avillon blanc et rouge en l'honneur de la jeune ille.
Lorsque cette suive eut été rendue par les leux petites pièces de la pinasse, M. Zermatt int accoster au moment où le kaïak débarquait ^ritz et François. Puis, la famille au grand complet remonta la grève pour gagner Felsenheim.
A quel sentiment d'admiration s'abandonna fenny, en pénétrant dans cette galerie fraîche ît verdoyante, en voyant l'aménagement et 'ameublement des diverses chambres! Et lorsm'elle aperçut la table de la salle à manger préparée par les soins de Fritz et de son frère, les tasses de bambou, les assiettes de noix de 30co, les coupes d'œufs d'autruche, auprès des ustensiles d'origine européenne provenant du Làncllord!
Le dîner se composait de poisson frais, d'un rôti de volaille, d'un jambon de pécari, de fruits de diverses espèces, que l'hydromel et le vin des Canaries arrosèrent agréablement.
A la nouvelle venue fut réservée la place d'honneur, entre M. et M 1110 Zermatt. Et de nouvelles larmes coulèrent de ses yeux, larmes d'attendrissement et de joie, quand sur une banderole enguirlandée de fleurs, suspendue au-dessus de la table, elle lut ces mots :
« Vive Jcnny Montrosc !... Bénie soit son arrivée dans le domaine du ttobinson Suisse! »
Alors elle raconta son histoire :
Jenny était la fille unique du major William
Montrosc, officier de l'armée des Indes, où r toute jeune encore, enfant même, elle avait suivi son père de garnison en garnison. Privée dosa mère dès l'Aire de sept ans, elle fut élevée, avec nue paternelle sollicitude, de manière à pouvoir soutenir les luttes de la vie, si son der-i nier soutien venait à lui manquer. Instruite de tout ce que doit savoir une jeune fille, grande fut la part des exercices corporels dans son éducation, — principalement l'équitation et la chasse, pour lesquelles elle montrait des dispositions pou communes à son sexe.
Au milieu de Tannée 1812, le major Montrosc, nommé colonel, reçut l'ordre de revenir eri Europe, à bord d'un navire de guerre, chargé de rapatrier des vétérans de l'armée indo-anglaise. Appelé à commander un régiment dans une expédition lointaine, toutes les probabilités étaient qu'il ne rentrerait ensuite qu'à l'Age do sa retraite. De là, nécessité pour sa fille, alorô 1 Agée de dix-sept ans, de se rendre dans son pays natal, près d une tante, sœur du colonel, qui habitait Londres. Là elle al tendrait le retour do son pore, qui se reposerait enfin des fatigues d'une vie toute consacrée au service des armes. 1
Jenny ne pouvant embarquer sur un bâti' ment affecté au transport des troupes, le colonel Montrosc la confia, sous la garde d'une femme de chambre, à l'un de ses amis, le capitaine Greenficld, commandant la Dorcas. Ce navire
rtit quelques jours avant celui qui devait imener le colonel. Mauvaise traversée dès le début : au sortir du eglfe du Bengale, tempêtes qui se déchaînèrent aec une extrême violence ; puis, poursuite dîne frégate française, qui obligea la Dorcas à >cercher refuge dans le port de Batavia.
Lorsque l'ennemi eut quitté ces parages, la émus remit à la voile et se dirigea vers le cap le Bonne-Espérance. La navigation fut très tntrariée à cette époque des gros temps. Les nts défavorables se maintinrent avec une perfstance extraordinaire. La Dorcas fut déviée •H) sa route par une tourmente venue du sudaest. De toute une semaine, le capitaine Greeniïld ne put relever sa position. Bref, il n'aurait udire en quels parages de l'océan Indien l avait jeté la tempête, lorsque son navire, pendant nuit, se heurta contre un écueil.
) Une côte inconnue s'élevait à quelque dis- Imce, et tout d'abord, l'équipage, se jetant dans Il première chaloupe, essaya de la gagner. Jenny ontrose, sa femme de chambre, quelques pas- >ïgers descendirent dans la seconde. Déjà le avire se disloquait, et il fallait l'abandonner I u plus vite.
Une demi-heure après, la seconde chaloupe havirait sous un coup de mer, alors que la preîière disparaissait au milieu des ténèbres.
: Quand Jenny reprit connaissance, elle se trouvait sur une grève où la houle l'avait déposée,
et probablement seule survivante du naufrag de la Dorcas.
Combien de temps s'était écoulé depuis qc la chaloupe avait été engloutie?... La jeune fîll nauraitpule dire. Ce fut miracle qu'elle eût co» » serve assez de force pour se traincr à rinteriouj d'une grotte où, après avoir mangé quelque œufs, le sommeil lui procura un peu de repon
Elle se releva enfin, elle fit sécher au soSf les vêtements d'homme qu'elle avait revêtus a moment du naufrage pour être plus libre de st mouvements, et dont la poche contenait u briquet de métal qui lui servit à faire du feu.
Une excursion le long des grèves de l'îlot r i permit pas à Jenny d'apercevoir un seul de^| compagnons. Rien que des débris du navin 1 quelques pièces de bois qu'elle utilisa pour l'ei tretien de son foyer.
Eh bien, telle était l'énergie physique et m<jp raie de cette jeune lillc, la puissance de son édi cation presque virile, que le désespoir n'ei point prise sur son âme. Elle organisa son il stallation de la grotte. Quelques clous, arrache aux épaves de la Dorcas, furent ses seuls outil Très adroite de ses mains, possédant un espr inventif, elle sut fabriquer divers objets de pr< mière nécessité. Elle parvint à faire un arc, tailler des flèches, pour chasser le gibier de po : î et de plume assez abondant sur cette côte, < pourvoir à son alimentation quotidienne. Il j eut même de ces animaux qu'elle put appr
tel
chacal et
an cormoran, qui no la
ttèrent plus.
in centre de la petite île sur laquelle la mer it jeté la naufragée, se dressait une mon^ e volcanique, dont le cratère vomissait des )eurs et des flammes. Après l'avoir gravie [u'à son sommet, élevé d'une centaine de «ses au-dessus du niveau de la mer, Jenny Entrevit aucune terre à l'horizon.
* ua Roche-Fumante, d'une circonférence de dux lieues environ, ne présentait vers l'est q'une étroite vallée où coulait un petit ruissiu. Des arbres de différentes espèces, abrités entre les mauvais vents, la recouvraient de 1-irs épaisses ramures. Et ce fut sur l'un de ces nngliers que Jenny établit sa demeure, ainsi < e l'avait fait la famille Zermatt pour son Ibitation de Falkenhorst.
Enfin, la chasse aux environs de la vallée, la |che dans le ruisseau et entre les roches au myen d'hameçons fabriqués avec des clous, 1s gousses et les baies comestibles provenant <! certains arbustes, et aussi plusieurs caisses e conserves et fûts de vin jetés sur le littoral undant les deux ou trois jours qui suivirent le mfrage, permirent à la jeune Anglaise d'ajour aux racines et aux coquillages, dont elle était d'abord nourrie.
Combien de mois Jenny Montrose vécut- elle nsi sur la Roche-Fumante jusqu'à l'heure de 1 délivrance?...
Au début, elle n'avait pas eu la pensée d tenir compte du temps, ni les premiers jours ni les premières semaines. Néanmoins, en 9 remémorant certains faits, en rapprochant cei taines dates, elle put établir par un calcul asse approximatif que depuis la perte de la Dorcas s'était écoulé deux ans et demi. Telle était dan sa pensée la durée de son séjour, et elle ne s trompait pas.
Pendant tant de semaines, les unes de la sai son pluvieuse, les autres de la saison chaud* pas un jour ne se passa sans que la jeune filli interrogeât l'horizon. Jamais une voile ne s détacha sur le fond du ciol! Du plus haut poir. de l'île , p:ir ciel clair, il lui sembla pourtar deux ou trois fois apercevoir une terre en direc tion de l'est... Mais cette distance, comment 1 franchir?... Cette terre, quelle était-elle?...
A cette latitude de la zone intertropicale, i le froid n'était pas redoutable, Jenny eut beau coup à souffrir de la saison pluvieuse. Réfugié alors au fond de la grotte, d'où elle ne pouva: sortir ni pour chasser, ni pour pêcher, il h fallait pourvoir à sa nourriture. Ileureusemen rien qu'avec les œufs, très abondants entre le rochers, les coquillages entassés au pied de 1 grotte, les fruits conservés pour cette périod son existence fut assurée.
Bref, plus de deux ans s'étaient écoulé lorsque l'idée lui vint, — une inspiration d'e haut, — d'attacher à la patte d'un albatros dor.
SECONDK PAT ME
«le s'était emparée un billot qui faisait connaître son abandon sur la Roche-Fumante, aiant à en désigner le gisement, elle ne le poulit. Dès qu'elle lui eut rendu la liberté, l'oiseau int son vol vers le nord-est, et quelle apparence u'il dût jamais revenir à la Roche-Fumante?...
Plusieurs jours se passèrent sans qu'il eût • jparu. Le faible espoir que la jeune fille avait lis dans cette tentative s'évanouit peu à peu. ourtant elle ne voulut pas désespérer. Puisque ■ 5 secours qu'elle attendait n'était pas venu de ette façon, il viendrait d'une autre.
Tel fut le récit détaillé que Jenny fit à la amille Zermatt. Plus d'une fois des pleurs couvrent, car il était impossible de l'entendre sans tre ému. Et que de baisers Betsie prodigua ; sa nouvelle fille pour sécher ses larmes !
Restait à apprendre dans quelles conditions "rit/ avait découvert la Rouhe-Fumantc.
On le sait, lorsque la chaloupe quitta la baie les Perles, Fritz, qui la précédait dans son saïak, prévint son père, par un billet, de son ntention d'aller à la recherche de la jeune Anglaise. Aussi, après avoir dépassé l'arche, au ieu de suivre la côte à l'est, il s'éloigna dans le sens opposé.
Le littoral était semé de récifs et borde de roches énormes. Au delà se massaient des arbres aussi beaux que ceux de Waldegg ou d'Eberfurt. De nombreux cours d'eau venaient se déverser au fond des petites baies. Cette côte
du nord-ouest ne ressemblait pas à celle qui s déroulait entre la baie du Salut et la baie des Nautiles.
La chaleur, très forte pendant cette premier journée, obligea Fritz à débarquer pour trouve un peu d'ombre. Il ne se départit pas de certaines précautions, car plusieurs hippopotames qui se tenaient à l'embouchure clos rivières, eussent facilement mis le kaïak en pièces.
Dès qu'il eut accosté la lisière d'un bois épais Fritz traîna sa légère embarcation au pied d'u arbre. Puis, la fatigue aidant, il s'abandonna a sommeil.
Le lendemain, la navigation fut continué jusqu'à midi. À cette relâche, Fritz eutàrepousser l'attaque d'un tigre qu'il blessa au flanc tandis que son aigle cherchait à crever les yeux du fauve. Deux coups de pistolet l'étendiren mort. .' j
Mais quel chagrin pour Fritz ï L'aigle, éventi d'un coup de griffe, ne respirait plus! 11 fallut enterrer le pauvre Blitz dans le sable, et so maître se rembarqua, inconsolable d'avoir perdu ce fidèle compagnon de chasse. 1
Le deuxième jour avait été employé à suivr les contours du littoral. Aucune vapeur du largo n'indiquait la présence de la Roche-Fumante.
La mer étant belle, Fritz résolut de s'éloiffner,
afin de voir si quelque fumée ne pointait pas au-dessus de l'horizon du sud-ouest. Il lança donc son kaïak dans cette direction. Sa voile
AVEC QUELLE ÉMO
te m plaît ! .Page 98)
se gonflait d'une jolie brise de terre. Après deux heures de navigation, il s'apprêtait à virerrt de bord, lorsqu'il crut entrevoir une légère
vapeur...
Fritz oublia tout alors, ses fatigues, les anxiétés que son absence prolongée causerait à Felsenheim, les risques qu'il y avait à se hasarder si loin en pleine mer. À l'aide des pagaies, le kaïak vola à la surface des flots. Une heure plus tard, il.se trouvait cl SIX encablures d'une île dominée par un mont volcanique, duquel s'échappait une fumée mêlée de flammes.
La côte orientale de l'île paraissait aride. En la contournant, il est vrai, Fritz vit qu'elle était coupée par l'embouchure d'un ruisseau au sortir d'une vallée verdoyante.
Le kaïak lut poussé au fond d'une étroite crique et tiré sur la grève.
A droite s'ouvrait une grotte à l'entrée de laquelle une créature humaine était plongée j dans un profond sommeil.
Avec quelle émotion Fritz la contemplait! :
C'était une jeune fille de dix-sept à dix-huit ans. > vêtue de toile grossière qui provenait de la voi- i lure d'un navire, mais propre et convenable- k ment ajustée. Ses traits étaient charmants, sor a visage d'une douceur infinie. Fritz n'osait ls réveiller, et, cependant, c'était le salut qui l'accueillerait à son réveil !
Enlin, la jeune fille ouvrit les yeux. La vue r d'un étranger lui fit jeter un cri d'effroi. '
Fritz la rassura d'un geste, et lui dit en anglais :
« Ne craignez rien, miss.,. Je ne vous veux aucun mal... Je suis venu pour vous sauver... »
Et, avant qu'elle eût pu répondre, il raconta comment un albatros était tombe entre ses mains, un albatros qui portait un billet demandant secours pour l'Anglaise de la Roche- Fumante... Il dit qu'à quelques lieues dans l'est il y avait une terre où vivait toute une famille de naufragés.
Alors, après s'être agenouillée pour remercier Dieu, la jeune fille lui tendit les mains et lui exprima sa reconnaissance. Puis, elle raconta brièvement son histoire et invita Fritz à visiter sa misérable installation.
Fritz accepta, à la condition que cette visite fût courte. Le temps pressait, et il lui tardait de ramener la jeune Anglaise à Fclsenheim.
« Demain, répondit-elle, demain nous partirons, monsieur Fritz... Laissez-moi encore passer cette soirée sur la Roche-Fumante, puisque je ne devrai plus jamais la revoir...
— Demain donc, » répondit le jeune homme.
Et, avec les provisions de Jenny, jointes à îelles que contenait le kaïak, tous deux partagèrent un repas pendant lequel ils se racontèrent leur histoire extraordinaire...
Enfin, sa prière faite, Jenny se retira au fond le la grotte, tandis que Fritz se couchait à l'entrée comme un fidèle chien de garde.
Le lendemain, au petit jour, on embarqua dans le kaïak les menus objets que Jonhy ne voulait point abandonner, sans oublier son cormoran et son chacal. La jeune fille, qui avait revêtu son costume d'homme, prit place à l'arrière de la légère embarcation. La voile fut hissée, les pagaies fonctionnèrent, et, une heure plus tard, les dernières vapeurs de la lïoche- F umante se perdaient à l'horizon. |
Fritz comptait faire directement route sur le cap de l'Espoir-Trompé. Mais le kaïak, chargé lourdement, ayant heurté une pointe, il devint nécessaire de le réparer. Fritz dut donc donner dans la baie des Perles, et conduisit sa compagne à l'îlot où la pinasse était venu la recueillir. 1
Tel fut le récit de Fritz.
Cependant l' existence avait suivi son cours habituel, tantôt à Falkenhorst. tantôt à Felsen-
h ci m, plus heureuse encore depuis que Jenny Montrose faisait partie de cette honnête et lab» rieuse famille. Les semaines s'écoulaient, très occupées par l'entretien des métairies, les soins à donner aux animaux. À présent, une belle allée d'arbres fruitiers allait du ruisseau des Chacals au château de Falkenhorst. Des embellissements s'effectuèrent à Waldegg, à Zuckcrtop, à l'ermitage d'Eberfurt, à Prospect- Ilill. Que d'heures délicieuses se passaient dans cette villa, construite en bambous sur le modèle des chalets suisses.' Du sommet de la col-
SKCONDE PATRIE
line, la vue pouvait s'étendre d'un côté sur une grande portion de la Terre-Promise, de l'autre sur un horizon de huit à neuf lieues, borné par la liu'tie du ciel et de l'eau.
Arriva la saison des pluies que le mois de juin ramena très abondantes. Il y eut nécessité de quitter Falkenhorst et de rentrer à Felsenheirm C'étaient toujours deux ou trois mois assez pénibles, attristés surtout par la continuité des mauvais temps. Quelques excursions aux métairies, exigées par l'entretien des anijîinaux, quelques heures de chasse qui entraînaient Fritz et Jack aux alentours de Felseniheim, c'est à cela que se réduisaient les • occupations extérieures de chaque jour.
Néanmoins, ce petit monde ne restait pas oisif. Les travaux marchaient sous la direction de M me Zermatt. Jenny l'aidait en apportant «itoutc son ingénieuse activité d'Ànglo-Saxonne, qui différait de la méthode suisse un peu plus routinière. Et puis, si la jeune fille étudiait la langue allemande avec M. Zermatt, la famille étudiait la langue anglaise que Fritz parla couramment au bout de quelques semaines. Et comment n'eût-il pas fait des progrès rapides avec un professeur dont les leçons lui étaient si agréables
On ne se plaignit donc pas trop des longues journées de la saison pluvieuse. La présence de Jenny donnait aux soirées un charme nouveau.
Personne n'était plus aussi pressé de regagner
SKCONDE PATRIE.
sa chambre. M me Zermatt et Jcnny travaillaicn aux ouvrages de couture, à moins que la jeune fille ne fût priée de chanter, car elle possédait une voix charmante. Elle apprit plusieurs d ces chansons helvétiques, de ces mélodies des montagnes, qui ne savent pas vieillir, et quel ravissement de les entendre de sa bouche! A la musique succédait la lecture qu'Ernest puisai aux meilleurs ouvrages de la bibliothèque, et il semblait que l'heure du repos arrivait toujours trop vite. -
Assurément, en ce milieu familial, M. Zermatt, sa femme, ses enfants, étaient aussi heureux qu'on peut l'être. Il est vrai, les craintes de l'aveuiir, les chances si improbables que le salut vînt du dehors, enfin le souvenir du ps comment oublier tout cela?... Et puis, le cœur de Jenny ne se serrait-il pas, lorsqu'elle songeait à son pèrcV... Du navire qui la ramenait, de la Dorcas, on n'avait plus de nouvelles, e n'était-il pas à supposer qu'il eût péri corps et biens dans quelque cyclone de la mer des Indes?... Enfin peut-il jamais être complet le bonheur de ceux qui vivent dans l'isolement, sans relations avec leurs semblables, et, e somme, qu'étaient les habitants de la Nouvelle-Suisse, si ce n'est les naufragés du Lan ci lord ?. . .
On sait quel événement inespéré avait si pro fondé ment modifié cette situation.
ro3
\près le départ. — Ce qui était connu de la Nouvelle- Suisse. — La famille Wolston. — Projets de nouvelles installa! ions. — Etablis sèment d'un canal entre le ruisseau des Chacals et le lac des Cygnes. — Fin de l'année 181 G.
Pendant les premiers jours qui suivirent le départ de la Licorne, une profonde tristesse régna à Felsenheim. Comment en eût- il été autrement? Il semblait que la mauvaise fortune se fût abattue sur ce modeste coin de terre, comblé jusqu'alors des faveurs de la Providence! M. et M me Zermatt ne se consolaient pas d'avoir laissé partir deux de leurs enfants, résolution qu'il n'eût pas été raisonnable de repousser pourtant, que commandaient les circonstances, et dont rien ne permettait de suspendre ou de retarder l'exécution.
Mais il ne faut pas demander au cœur d'un père et d'une mère plus qu'ils ne peuvent donner. Fritz, ce hardi jeune homme, n'était
SK<:ONI)K PATRIE.
plus là, Fritz, le vaillant bras de cette famille qui voyait en lui son chef futur. Absent aussi François, qui marchait sur les traces de son ainé. * 1
Restaient, il est vrai, Ernest et Jack. Le premier n'avait cessé de suivre ses goûts pour?
1 étude, et, grâce à d'excellentes lectures, son instruction était non moins sérieuse que pratique. Le second partageait les instincts de Fritz, la chasse, la pêche, l'équitation, la navigation, et, désireux de pénétrer les derniers* secrets de la Nouvelle-Suisse, il remplacerait son frère dans ses aventureuses excursions.
Enfin elle n'était plus là, cette charmante et adurée Jenny, dont Metsie regrettait l'absence comme celle d'une fille chérie. Et de voir leurs places vides dans les chambres de Felsenheim, vides à la table commune, vides à la salle ofl l'on se rencontrait chaque soir, cela brisait le! cœur. ïl semblait que tous les bonheurs de ce foyer, refroidi par la séparation, se fussent éteints comme un feu que n'anime plus le souille familial !
Tous reviendraient, sans doute, et on oublierait alors les chagrins du départ, les tristesses de l'absence. Ils reviendraient, et de nouveaux amis avec eux, — le colonel Montrose, qui ni voudrait pas se séparer de sa fille, après lui avoir donné son sauveur pour mari, puis Dol] Wolston, son frère James, sa femme et sor enfant, qui n'hésiteraient pas à s'installer sui
SECONDE PATRIE. Io5
ette terre. Enfin des émigrants ne tarderaient ruère à peupler cette lointaine colonie de la rrande- Bretagne.
du! dans un an au plus, un beau jour, au irge du cap de l'Espoir-Trompc, apparaîtrait n bâtiment venant de l'ouest, et ce ne serait as pour disparaître vers le nord ou l'est! 11 îanœuvrerait de manière à rallier la baie du <alut. Ce serait vraisemblablement la Licorne. bailleurs, quel qu'il fût, ce navire ramènerait e colonel Montrose et sa tille, il ramènerait Vitz et François, il ramènerait les enfants de 1. et de M ,,ltt Wolston!
Ainsi donc la situation avait changé du tout m tout. Les hôtes de cette Nouvelle-Suisse l'étaient plus ces naufragés du Lundlord qui vaient trouvé refuge sur une côte inconnue, l'attendant que du hasard un secours qui trop ouvent n'arrive jamais. Le gisement de cette terre était maintenant fixé en longitude et en atitude. Le lieutenant Littlestone en possédait es relèvements exacts. Il les communiquerait lux bureaux de l'Amirauté, qui donnerait les irdres nécessaires pour la prise de possession, un quittant la Nouvelle-Suisse, c'était comme an lien de plusieurs milliers de lieues qui se léroulait à l'arrière de la corvette, — un lien rui la rattachait à l'ancien continent et que ien ne pourrait rompre dans l'avenir.
Il est vrai, on ne connaissait encore qu'une )artie de sa côte septentrionale, — tout au
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plus quinze ou seize lieues du littoral compri entre la baie de la Licorne et les parages | l'est de la Roche-Fumante. Ces trois profonde baies du Salut, des Nautiles et des Perles, pinasse, la chaloupe et le kaïak ne les avaien pas même visitées sur toute leur étendue. Per dant ces onze années, M. Zermatt et ses fi n'avaient guère dépassé le rempart de roch au delà du défilé de Cluse. Ils s'étaient born à suivre le thalweg de la vallée de Griinth sans en franchir les hauteurs opposées...
On remarquera que le départ de la Lico7 % n'avait point diminué le nombre des hôtes Fclscnheim, grâce à la présence de la famill Wolston. J
I j i ,fe & % .£ 4 \
M. W olston, alors âgé de quarante-cinq ans était un homme de forte constitution. Àffaib par des fièvres gagnées dans la Nouvelle-Galle du Sud, en Australie, la salubrité du climat d la Nouvelle-Suisse, les soins dont il serait Vol jet, ne tarderaient pas à lui rendre la santé Ses connaissances et son expérience de méca nicien-constructeur ne pouvaient qu'être trè utiles, et M, Zermatt se proposait bien de le utiliser à des travaux d'amélioration qu'il iu vait pu exécuter jusqu'alors. Cependant, avar tout, on laisserait se rétablir M. AYolston, vei leque l Ernest se sentait attiré par une certain ressemblance de goûts et de caractère.
M ,ue Merry Wolston était de quelques année plus jeune que Betsie Zermatt. Ces deux femme
SECONUE PATRIK
rivaient se plaire, et leur amitié ne pourrait que sccroître lorsqu'elles se connaîtraient mieux, lacune frivolité d'esprit, mêmes instincts d'actrité et d'ordre, même affection pour leurs riris et leurs enfants. Les soins du ménage }•: occuperaient ensemble à Felsenheim, et tes se partageraient la besogne pendant les visites aux métairies de Waldegg, de l'ermitage dSbcrfurt et de Zuckertop.
Quant à Annah Wolston, ce n était plus une iiette à dix-sept ans. Sa santé avait été un peu
ranlée comme celle de son père, et le séjour i la Terre-Promise lui ferait certainement oand bien, en affermissant sa constitution, en mdant des couleurs à ses joues un peu pâlies, jionde, de jolis traits, une carnation qui recourait promptement sa fraicheur, le joli regard < ses yeux bleus, son élégante démarche, elle ^omettait de devenir une fort agréable persane. Quel contraste entre elle et sa sœur, ctte pétillante Doll, avec ses quatorze ans, son re frais et sonore qui aurait empli toutes les cambres de Felsenheim, une brunette toujours 1 an tant, toujours parlant, avec des réparties tlôles! Eli bien, il reviendrait, cet oiseau en- ^lé, après quelques mois trop longs sans doute, « son gazouillement recommencerait à réjouir lut ce petit monde!
Du reste, il importait de procéder à l'agran- «•ssement de Felsenheim. Au retour de la tcorne, cette demeure serait insuffisante. A
ne compter que le colonel Montrose et Jennp Fritz et François, James Wolston, sa sœur, I femme et son enfant, ils n'y pourraient loge ensemble, à moins que certaines parties de I caverne ne reçussent une affectation spéciale 1 ] leur usage. Si quelques colons les accompi gnaient, il va de soi que de nouvelles bab tations devraient être construites. La place s manquerait ni sur la rive gauche du ruissei des Chacals ni sur le littoral, en remontant vei la baie des Flamants, ni le long de cette rou ombreuse qui allait de Felsenheim à Falke horst.
11 y eut là, entre MM. Zermatt et Wolsto un sujet d'entretiens très fréquents auxque Ernest prenait volontiers part, et ses prop sitions méritaient d'être écoutées.
Pendant ce temps, Jack, chargé à lui seul d fonctions qu'il remplissait autrefois avec s< frère aîné, ne cessait de pourvoir aux hesofi de l'office. Suivi de ses chiens Hraun et Fal il courait chaque jour les bois et les plaine où abondait le gibier de poil et de plume; fouillait les marais, où canards et bécassin permettaient de varier le menu quotidien, sa parler du produit des basses-cours. Coco, chacal de Jack, rivalisait avec les chiens dont était le compagnon habituel dans ces excursio cynégétiques. Le jeune chasseur enfourchi tantôt son onagre Leichtfus, qui justifiait bb son nom de « Pied léger », tantôt l'autruc)
SECONDE PATRÏK
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jauscwind, tantôt le buffle Sturm, qui passait tmme un ouragan à travers les futaies, Exjesse recommandation était laite à cet audanux de ne jamais s'aventurer hors des limites la Terre-Promise, de ne point franchir le (ilé de Cluse qui s'ouvrait sur la vallée de 'iinthal, où il se fût exposé à quelque rentntre de fauves. Sur les instances de sa mère, i avait dû s'engager à ne pas prolonger son atsenee au delà de la. journée, à revenir pour 1 repas du soir. Toutefois, bien qu'il l'eu! pn>iis, Betsie ne dissimulait pas ses craintes, Irsquelle le voyait disparaître avec la rapidité tune flèche derrière les premiers arbres de ilscnhcim.
Ernest, lui , préferait aux exercices de la chasse ls tranquilles occupations de la pêche. Il s'in- •allait soit sur les bords du ruisseau des Chails, soit au pied des roches de la baie des lamants. Les crustacés, les mollusques, les nssons y abondaient, saumons, harengs, maicreaux, homards, écre visses, huîtres, moules, arfois Annah Wolston se joignait à lui et ce était pas pour lui déplaire.
Inutile de dire que la jeune fille ne ménageait is ses soins au cormoran et au chacal ramenés 3 la Hoche- F Limante. C'était à elle que Jenny s avait confiés avant son départ, et ils étaient a bonnes mains, on peut le croire. A son rc- >ur, Jenny retrouverait en florissante santé ces eux fidèles compagnons, auxquels toute liberté
SKCONDK l'ATRIK.
était laissée d'aller et de venir dans l'enclos Felsenheim. Il est vrai, si le cormoran s'acc dait avec les hôtes de la basse-cour, le cha s'entendait peu ou point avec celui du Ja lequel avait essayé vainement d'en faire d amis. Ils se montraient jaloux l'un de l'autre ne s* épargnaient guère les coups de patte.
« Je renonce à les mettre d'accord, dit-il jour à Ânnah, et je vous les abandonne !
— Comptez sur moi, Jack, répondit Ann Avec un peu de patience, peut-être réussiraià leur inspirer de meilleurs sentiments...
— Essayez donc, ma chère Annah, car, en chacals on devrait être camarades...
— 11 me semble aussi, Jack, que votre singe
— Knips II?... Oh! celui-là ne demande q mordre le protégé de Jenny! »
Knips II paraissait en effet mal disposé po le nouveau venu, et l'entente serait d i f fi ci entre cesbetes, si apprivoisées qu'elles fusse!
Les journées s'écoulaient ainsi. Betsie Merry n'avaient pas une heure inoccupée. Ta dis que M"'" Zermatt réparait les vetemen* M ,Iie Wolston, très habile en couture, confe tionnait des robes et des jupes, avec les étoft précieusement conservées depuis le naufra; du Landlord.
Le temps était magnifique, la chaleur enco supportable. La brise venait de terre l'avalmidi, de mer l'après-midi. Les nuits restai reposantes et fraîches. Cette dernière semai ■
'octobre. — avril des latitudes septentrionales, - allait faire place aux semaines de novembre, 5 mois du renouveau, ce mois du printemps ans l'autre hémisphère.
! Les deux familles ne négligeaient pas de ïndre de fréquentes visites aux métairies, tani>t à pied, tantôt dans le chariot traîné par son ;telage de buffles. Le plus souvent, Ernest lontait l'ânon Rash, et Jack enfourchait Tauruche . M. Wolston se trouvait bien de ces promenades. Les fièvres ne se manifestaient plus ue par de rares et légers accès. On allait de ielscnheim à Falkenhorst en suivant cette belle )Ute plantée depuis dix ans, que les châtainiers, les noyers, les cerisiers, couvraient de ur ombrage. Quelquefois, la halte au château îrien se prolongeait pendant vingt- quatre eures, et quel ravissement, quand, après avoir ravi Pescalier intérieur, ses hôtes déboutaient sur la plate-forme, abritée sous les Ironisons de ce manglier superbe ! Peut-être habitation était-elle un peu exiguë à présent; Lais, selon l'opinion de M. Wolston, il ne fallait is songer à l'agrandir. Et, un jour, M. Zermatt ii répondit :
« Vous avez raison, mon cher Wolston. De emeurer entre les branches d'un arbre, c'était on pour des Robi usons, préoccupés tout d'ami de chercher un refuge contre les fauves,
c'est ce que nous avons fait dès le début de otre séjour sur l'île. Mais, à l'heure qu'il est,
nous sommes des colons... de véritables c©
Ions,.,
— Et d'ailleurs, reprit M. Wolston, il faul prévoir le retour de nos enfants, et nous n'avofl pas trop de temps pour mettre Felsenheim e état de les recevoir tous. J
— Oui. dit Ernest, et, s'il y a des agrandissi ments à faire, c'est à Felsenheim... Où poufc rions-nous trouver une demeure plus sûre pea dant la saison des pluies?.. . Je suis de l'avis c M. Wolston, Falkenhorst est devenu insuffisan et, pendant l'été, je pense qu'il vaudrait mieu s'installer à Waldegg ou à Zuckertop...
— Je préférerais Prospect-Hill, fit observr i M I,JU Zermatt. Il serait facile avec des aménage ments com p 1 é m en tai res . . .
— Excellent projet ! s'écria Jack. A Prospcc Hill, la vue est délicieuse, et s'étend sur u pleine mer jusqu'à la baie du Salut. Cette cûj line est tout indiquée pour porter une villa... .
— Ou un fort, répondit M. Zermatt, un fol qui commanderait cette pointe de l'ile...
— Un fort?... répéta Jack. i
— Eh! mou lils, répondit M. Zermatt, il 1 faut pas oublier que la Nouvelle-Suisse va d i venir une possession anglaise, que les Angle auront intérêt à fortifier. La batterie de l'îlot cfo Requin ne permettrait pas de défendre la futu a ville qui sera probablement fondée entre la ba des Flamants et Felsenheim. Il me paraît do? indispensable que la colline de Prospect-B -J
ierve prochainement à l'établissement d'un ort... "' - '
— Prospect-IIill... ou, un peu plus en avant, ur le cap de l'Espoir-Trompé, dit alors M. Wolton. Dans ce cas, la villa pourrait être conser-
— J'aimerais mieux cela... déclara Jack.
— Et moi aussi, ajouta M'" Zermatt. Tâchons e garder ces souvenirs de nos premiers jours, 'rospect-IIill comme Falkcnhorst. . . J'aurais xand chagrin à les voir disparaître ! »
Sans doute, le sentiment de Lïetsie était bien aturel. Mais la situation avait changé. Tant ue la Nouvelle-Suisse n'appartenait qu'aux au fr âgés du Landlord, il n'avait jamais été uestion de la mettre en état de défense. Lorsu'elle relèverait de l'Angleterre, avec sa place ,i arquée dans le domaine d'outre-mer de la irande-Bretagne, il serait nécessaire d'y établir es batteries de côtes.
! En somme, ses premiers occupants pouaient-ils regretter les conséquences dues à arrivée de la Licorne sur les parages de la ouvelle-Suisse?...
» « Non, conclut M. Zermatt, et laissons l'avoir apporter peu à peu les diverses modifications ti'il comporte. »
i Au surplus, d'autres travaux étaient plus présents que les réfections de Falkenhorst et de rospect-Hill. L'époque approchait où il fautait engranger les récoltes, sans parler des
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SKCONDE PATRIE.
soins à donner aux bêtes des enclos deWaldeg de l'ermitage d'Eberfurt et de Zuckertop.
Et, pour le mentionner en passant, lors de leu première visite à F îlot de la Baleine, MM. Zer matt etWolston avaient été surpris du nombr* de lapins qu'il renfermait. C'est par centain qu'ils comptèrent ces prolifiques rongeurs. Heu reusement, l'îlot produisait assez de plante} lierbacées et de racines pour assurer leur noui riture. Aussi, puisque M. Zermatt avait fait do de cet ilot à la lille du colonel Montrose, Jcnn le trouverait-elle en pleine prospérité à so retour. ' ' >'
c< Et vous avez sagement fait d'y enferme vos lapins, avait dit M. Wolston. Il y en aui des milliers un jour, et ils auraient dévoré 1( champs de la Terre-Promise! En Australie d'où je viens, ces animaux menacent de deven un fléau pire que les criquets de l'Afrique, e si Ton ne prend pas les plus sévères mes un contre les déprédations de cette engeance, t \ terre australienne sera rongée sur toute sa su face M » - ? • : ■
Pendant les derniers mois de cette ann< 181G, on s'aperçut plus d'une fois que les br f de Fritz et de François faisaient défaut, bi«l
i. M. Wolston ne se trompait pas en parlant de lasqr^j et, soixante-dix ans plus tard, la multiplication extraor naire des lapins allait devenir un tel danger pour VA stralie qu'il fallut procéder à leur destruction par les inoy< les plus énergiques-
SECONDE PATUIK. I I 5
que la famille Wolston ne ménageât pas ses peines. Cette saison des récoltes était toujours très chargée. Que de travaux nécessitaient l'entretien des champs de maïs et de manioc et de la rizière au delà du marais voisin de la baie des Flamants, la cueillette des arbres fruitiers d'essence européenne et d'essence indigène, tels les bananiers, les goyaviers, les cacaoyers, les cannelliers et autres, l'extraction et la manipulation du sagou, enfin la moisson des céréales, blé, riz, sarrasin, seigle, orge, la coupe des cannes à sucre si abondantes sur les terrains de la métairie de Zuckertop. C'était là grosse besogne pour quatre hommes, que les trois femmes pourtant aidaient avec courage. Et ce serait à recommencer dans quelques mois, ec sol étant d'une telle puissance végétative, que deux récoltes annuelles ne risquaient pas de l'épuiser.
D'autre part, il importait que M 1 " 1 * Zermatt, M ,ne Wolston et Annah n'abandonnassent pas complètement leurs occupations d'intérieur, raccommodage, lavage, préparation des repas, tout ce qui constitue le ménage. Et, pour cette raison, le plus souvent, tandis que M. Wolston, M. Zermatt et ses deux ills allaient travailler au dehors, elles restaient à Felsenheim.
Si fertile que fût ce sol de la Terre-Promise, il se pouvait cependant que le rendement fût compromis par un excès de sécheresse durant l'été. Ce qui manquait, c'était un système d'irrigation convenablement disposé à la surface de
SECOND!-: PATRIK.
cette aire de plusieurs centaines d'hectares. Il n'y existait pas d'autre cours d'eau que les ruisseaux des Chacals et de Falkenhorst à l'est, puis, à l'ouest, la rivière Orientale, dont l'embouchure s'ouvrait à l'extrémité sud de la baie des Nautiles. Ce défaut avait frappé M. Wolston, et, un jour, le 9 novembre, après le repas de midi, il amena la conversation sur ce sujet.
« Rien ne serait plus aisé, dit-il, que d'établir une roue hydraulique en utilisant la cascade du ruisseau des Chacals à une demi-lieue au-dessus de Feïsenheim. Dans le matériel que vous avez retiré du Lnndloni, mon cher Zermatt, se trouvent les deux pompes du bâtiment. Eh bien, la roue, une fois établie, pourrait les actionner avec une force suffi santé, élever les eaux dans un réservoir, les répandre par des conduites jusque dans les champs de Waldeg-g et de Zuckcrtop.... ]
— Mais ces conduites, fit observer Ernest, comment les fabriquer?...
— Nous ferions en grand ce que vous avez déjà fait en petit pour amener les eaux du ruisseau des Chacals au potager de Feïsenheim, répondit M. Wolston. Au lieu d'employer des bambous, nous emploierions des troncs de sagoutier vidés de leur moelle, et une telle installation ne serait pas au-dessus de nos forces. m
— Parfait! déclara Jack. Lorsque nous aurons rendu nos terres encore plus fertiles, elles pro-
(luiront davantage , elles produiront trop , et nous ne saurons que faire de nos récoltes, car, enfin, il n'y a pas encore de marché à Felsenheim...
— 11 y en aura un, Jack, répondit M. Zermatt, comme il y aura plus tard une ville, puis des villes, non seulement dans la Terre-Promise, mais dans toute la Nouvelle-Suisse..., C'est à prévoir, mon enfant...
— Et, ajouta Ernest, lorsqu'il y a des villes, c'est qu'il y a des habitants qui doivent être assurés de leur nourriture. Il faut donc obtenir du sol tout ce qu'il peut donner...
— Et nous l'obtiendrons, ajouta M. Wolston, grâce à ce système d'irrigation que j'étudierai, si vous le voulez bien. »
Jack garda le silence et ne se rendit pas. Que la colonie anglaise comptât quelque jour une population nombreuse, sans doute d'origines diverses, cela ne lui agréait guère, et, à bien lire au fond du cœur de M me Zermatt, peut-être eût-on déchiffré le même regret pour l'avenir...
Quoi qu'il en soit, dans les rares heures de loisir que leur laissaient parfois les travaux des champs, M. Wolston, M. Zermatt et Ernest, qui s'intéressaient fort à ce genre de travaux, étudièrent cette question d'irrigation. Après avoir relevé l'alignement et le nivellement du terrain, on reconnut que sa disposition se prêtait à l'établissement d'un canal.
En effet, à un quart de lieue dans le sud de
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Waldcgg, «'étendait le lac des Cygnes, que les pluies remplissaient au cours de la mauvaise saison, mais dont le niveau baissait à un (''linge inutilisable pendant la saison sèche. Les saignées qu'on y eût pratiquées n'auraient pas permis l'écoulement des eaux devenues trofj basses alors. Or, par un emprunt fait au ruis-i seau des Chacals, si l'on parvenait à maintenir dans le lac un trop-plein constant, il serait facile de le déverser sur les terrains environnants, et d'y porter, avec un système de dérivation bien compris, de nouveaux éléments do fertilité. i Il est vrai, ta distance entre la eascade et la pointe sud du lac était d'une bonne lieue, et d'établir une conduite de cette longueur, cela n'eût pas laissé d'être un important travail. Combien de troncs de sagouticr il aurait fallu abattre. 1 Heureusement, une nouvelle étude du sol faite par Ernest et M. Wolston démontra que l'on pouvait de beaucoup réduire la longueur des conduites. \ Et voici ce qu'Ernest dit un soir, alors que les deux familles étaient réunies dans la salle commune, après une journée bien employée au dehors comme au dedans :
« Père, M. Wolston et moi nous avons déterminé le nivellement. 11 suiïira d'élever les eaux du ruisseau des Chacals à une trentaine de pieds pour les amener sur un espace de deux cents toises à l'endroit où le sol reprend sa pente vers
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