VIII
Navigation. - Le tour de l'écueil du Landlonl. — La baie ùv. la Licorne. — h % Elisabeth au mouiilage. — Au sora* met (!<,■ la falaise. — Contrée aride. — La région au sud. — Projets pour le lendemain.
Dès qu elle eut franchi le goulet, la pinasse* glissa à la surface de cette la rue étendue de mer comprise entre le cap de l'Espoir-Trompé et le cap de l'Est. Il faisait beau temps. Le ciel, d'un bleu gris, était tendu de quelques nuages qui tamisaient les rayons du soleil.
Le vent soufflait de terre à cette heure matinale et favorisait la marche de Y Elisabeth. Ce ne serait qu'après avoir doublé le cap de l'Est qu'elle sentirait la brise du large.
Le léger bâtiment avait déployé toute sa voilure de hriganlin, même un foc volant et les. voiles de flèche de ses deux mâts. A l'allure du grand largue, bon plein, un peu incliné sur sa hanche de tribord, son étrave fendait ces eaux*
/ SECONDE PATHIE. 1 47
aussi calmes que celles d'un lac et il filait ses huit nœuds, laissant en arrière un long sillage d'écume clapotante,
M" 10 Zermatt, M mu Wolston et sa fille, assises sur le petit tillac, se retournaient parfois . Leurs regards parcouraient le littoral depuis Falkcnliorst jusqu'à la pointe de l'Espoir-Trompé, très abaissée par Téloignement. Tous goûtaient le charme berceur de cette rapide navigation, avec les derniers souffles chargés des fraîches senteurs de la terre.
Et quelles ré il exions venaient à Iietsie, et juels souvenirs rappelaient à sa mémoire ces louze ans écoulés! Elle revoyait le bateau de cuves, improvisé pour le sauvetage, que le moindre faux coup eût fait chavirer... puis ce fragile appareil se dirigeant vers une côte inconnue avec tout ce qu'elle aimait, son mari, *es quatre fils dont le plus jeune avait cinq ans 1 peine... enfin elle débarquait à l'embouchure lu ruisseau des Chacals, et la première tente tait dressée à l'endroit qui fut Zeltheim avant l'être Felsenheim. Et quelles mortelles apprélensions, lorsque M. Zermatt et Fritz retourlaient au vaisseau naufragé! Et, voici qu'à irésent, sur cette pinasse bien gréée, bien gouvernée, tenant bien la mer, c'était sans aucune rainte qu'elle prenait part à ce voyage de déouverte sur la côte orientale de l'ile. D'aileurs, quels changements depuis cinq mois, ! t quels autres, plus importants peut-êtrcj
se laissaient entrevoir dans un très prochain avenir !
M. Zermatt manœuvrait de manière à utiliser le vent qui tendait àcalmir, à mesure que l'Elisabeth s'éloignait de la terre. M. Wolston, Ernest et Jack se tenaient aux écoutes, afin dg les raidir ou de les mollir suivant le besoin. 11 eût été dommage de se voir encalminé avant d'être à la hauteur du cap de l'Est, où la pinasse recevrait la brise du large.
Aussi M. Wolston de dire :
« Je crains que le vent refuse, et voic i que nos voiles se dégonflent...
- — En effet, répondit M. Zermatt, le vent faiblit, mais, puisqu'il vient de l'arrière, mettons la misaine d'un bord, lu brigantinede l'autre!... Nous y gagnerons sans doute un peu de vitesse..
— Et dire qu'il ne faudrait pas plus d'une demi-heure pour doubler la pointe. . . fit observer Ernest.
— Si la brise tombe tout à fait, proposa Jack, il n'y a qu'à garnir les avirons, puis « nager » jusqu'au cap. Lorsque nous serons quatre à le faire, M. Wolston, mon père, Ernest et moi, la pinasse ne restera pas stationnaire, j'imagine...
— Et qui tiendra le gouvernail, quand vous serez tous aux avirons'!*... demanda M rm; Zermatt. M
— Toi... mére... ou M™ Wolston... ou même Annah, répliqua Jack. Eh! pourquoi pas Annal 1 ?. . . Je suis sûr qu elle ne serait pas embar-
passée de pousser la barre à tribord ou à bâbord ■comme un vieux loup de mer ! . . .
— Pourquoi pas... répondit en riant la jeune fille, surtout si je n'ai qu'à suivre vos conseils, Jack...
— Bon! diriger un bateau, ce n'est pas plus ditUcile que diriger un ménage, et comme toutes les femmes s'y entendent de naissance... » répliqua Jack.
Il ne fut pas nécessaire de recourir aux avirons, ni, — ce qui eût été plus simple, — de se faire remorquer par le canot. Lorsque les deux voiles eurent été disposées en ciseaux, la pinasse reçut plus docilement l'action de la brise, et elle gagna sensiblement vers le cap de l'Est.
Au surplus, à de certains indices, nul doute que le vent d'ouest ne se fit sentir au delà. De ce côté, la mer verdissait à moins d'une lieue. Parfois, de petites lames, échelonnant leurs blanches rayures, s'éclairaient de reflets luminescents. La navigation se poursuivit donc sous une allure favorable, et il était à peine thuit heures et demie, lorsque Y Elisabeth arriva ipar le travers du cap.
La voilure ayant été modifiée, le petit bâtiîment prit une marche plus rapide, balancé par iun léger tangage qui n'incommoda d'ailleurs ni les passagers ni les passagères.
La brise étant franchement établie, M. Zeri matt proposa de remonter vers le nord-est, afin
SKCONDK PAIRIE.
de contourner la masse rocheuse sur laquelle! s'était brisé le Landlord.
« Nous le pouvons sans peine, répondit M. Wolston, et, pour mon compte, je serais assez curieux de voir l'écueil sur lequel la tempête vous avait jetés si en dehors de la route entre le cap de Bonne-Espérance et Batavia.
— Un naufrage qui a fait de nombreuses victimes, ajouta M'"*' Zermatt, dont la figure s'assombrit à ce souvenir. Seuls, mon mari, mes enfants et moi, nous avons échappé à la mort..,
— Ainsi, demanda M, Wolston, on n'a jamais appris (pie personne de l'équipage eût été recueilli en mer ou se fût réfuuié sur les terres voisines?...
— Personne, d'après ce qu'a déclaré le lieutenant Littlestone, répondit M. Zermatt, et, depuis long-temps, le Landlord était considéré comme perdu corps et biens.
— A ce propos, dit Ernest, il faut remarquer que l'équipage de la DorcaSj sur laquelle Jenny avait pris passage, s'est vu plus favorisé que le nôtre, puisque le bosseman et deux matelots ont été conduits à Sydney...
— C'est, juste, répondit M. Zermatt. Mais peut-on affirmer que quelques survivants du Landlord n'aient pu trouver refuge sur une des cotes de l'océan Indien, et que même, après tant d'années, ils n'y seraient pas encore comme nous sommes à la Nouvelle-Suisse?...
— ■ A cela rien d'impossible, déclara Ernest, lar notre île n'est située qu'à trois cents lieues le l'Australie. Or, comme le littoral australien le l'ouest est peu fréquenté des navires euro- >éens, les naufragés n'auraient eu aucune hancc d'être arrachés aux mains des indigènes.
— Ce qu'il faut conclure de tout cela, affirma il. Wolston, c'est que ces parages sont dangereux, et les tempêtes s'y dé chaînent fré- [uemment. . . En quelques années, la perte du Ijtndlord... la perte de la Dorcas...
— Sans doute, répondit Ernest. Toutefois, enons compte qu'à l'époque de ces naufrages, e gisement de notre île n'était pas porté sur les îàrtes, et il n'est pas étonnant que plusieurs mtiments se soient perdus sur les récifs qui Entourent. Mais, très prochainement, son relèvement sera établi avec une précision aussi ibsolue que celui des autres iles de la mer des ndes...
— C'est tant pis... s'écria Jack, oui... tant >is que la Nouvelle-Suisse tombe dans le donaine public !»
L'Elisabeth évoluait alors par l'ouest de fjfeueil, et comme elle avait dû serrer le vent fin de contourner les roches extrêmes, elle l'eut plus qu'à laisser porter en cette direction. ! Sur îe flanc opposé de cet écueil, M. Zermatt aontra a M. Wolston l'étroite coupure dans aquelle une énorme lame avait introduit le jàndlord. La brèche, ouverte sous les façons
du navire parla hache d'abord, par une première explosion ensuite, avait permis de retirer le: objets qu'il contenait, en attendant le jour où h destruction totale s Y tait accomplie au moyei d'une dernière charge de poudre. Dos débrii du navire, il ne resta plus rien sur l'éeucil, h flot ayant tout ramené à la eût*', aussi bien lei objets susceptibles de surnager que ceux don le flottement avait été préalablement assuré 1 l'aide de tonnes vides, tels des chaudières, de? pièces de fer, de cuivre, de plomb, les ca< ronades de quatre dont les deux de l'ilot do Requin et les autres de la batterie de Felsenheim. 9 En rasant les roebes, les passagers de la pinasse cherchèrent à voir si quelques épaves n'apparaissaient pas sous ces eaux claires el calmes. Deux ans et demi auparavant, FritzJ embarqué sur son kaïak pour cette excursion à la baie des Perles, avait encore distingué au fond de la mer nombre de gros canons, des affûts, des boulets, des masses de fer, des fragments de quille et de cabestan, dont le repêchage eût exige l'emploi d'une cloche à plongeur. Il est vrai, au cas même qu'il eût pu disposer de cet appareil, M. Zermatt n'y aurait pas trouvé grand prolit. Actuellement, aucun de ces objets n'était visible sur le fond sousmarin, et une couche de sable, entremêlée de longues algues, recouvrait les derniers débris du" La nd lor d, '
Le tour de recueil achevé, Y Elisabeth obliua vers le .sud, de manière à ranger d'assez rès le cap de l'Est. M. Zermatt manœuvra pruemmont toutefois, car une des pointes se proîtait vers le large au milieu des récifs.
Trois quarts d'heure après, au delà de cette ointe, qui marquait très probablement l'extrémité orientale de la Nouvelle-Suisse, la pinasse ut suivre les contours du littoral à la distance 'une demi-lie tic, en recevant le vent du norduest par-dessus la terre.
Au cours de cette navigation, M. Zermatt ut à constater de nouveau quel aride aspect résentait la côte orientale de l'île. Pas un arbre ur les falaises, pas trace de végétation à leur ase, pas un ruisseau affluant entre les grèves ues et désertes, lïicn que des roches uniformément calcinées par le soleil. Quel contraste vec les verdoyants rivages de la baie du Salut, t leur prolongement jusqu'au cap de l'Espoir- ' rompe !
Et M. Zermatt de dire :
« Si, après le naufrage du Landlordj nous •tions arrivés sur cette côte de l'est, que scrionsous devenus, et comment aurions-nous trouvé
vivre?...
— La nécessité, répondit M. Wolston, vous ût obligés à gagner l'intérieur... En contourant la baie du Salut, vous auriez certainement :teint l'emplacement où fut plantée la tente de eltheim...
— C'est à croire, mon cher Wolston, répl qua M . Zermatt, mais au prix de quelles fatigue et à quel désespoir aurions-nous été en proi pendant ces premiers jours...
— Et qui sait même, ajouta Ernest, si noir bateau de cuves ne se fût pas luise sur ce roches î... Quelle différence avec l'embouchur du ruisseau des Chacals, où le débarquemer a pu s'effectuer sans danger ni peine ! m
— Le ciel vous a visiblement protégés mes amis, affirma M" 10 Wolston.
♦ — Visiblement, ma chère Merry, repondi M"" Zermatt, et je n'oublie pas de l'en renier cicr chaque jour. »
Vers onze heures, Y Elisabeth atteignit 1 baie de la Licorne, et, une demi-heure plu tard, elle jeta l'ancre au pied d'une roche, prè de l'endroit où la corvette anglaise avait pris» relâche. *
L'intention de M. Zermatt, d'accord avec se compagnons, était de débarquer sur ce coin d< la baie, d'y passer le reste de la journée, puii d'en repartir le lendemain, au h; ver du jour en continuant de longer le littoral.
Lorsque l'ancre eut été envoyée par le fond une amarre rapprocha l'arrière de la pinasse e
le débarquement s'effectua sur un sable fin e dur.
Autour de la baie se dressait une falaist calcaire qui mesurait une centaine de pieds dt sa base à sa crête, à laquelle on ne pouvait
;céder que par une étroite coupure ménagée A son milieu.
Les deux familles parcoururent d'abord cette lève sur laquelle se distinguaient encore les uces de campement. Çà et là, quelques emjieintes conservées dans le sable au-dessus du niais de la mer, des débris de bois provenant
8 réparations faites à la corvette, les trous « pieux qui fixaient les tentes au sol, des moroaux de houille épars entre les galets, et les
udres des foyers.
Cet état de choses amena M. Zermatt à lettre les réflexions suivantes, très justifiées }r les circonstances :
« Supposons, dit-il, que cette visite à la côte dentale de l'île, nous la lassions aujourd'hui 1-ur la première fois. Devant ces preuves
i discutables d'un débarquement dont les traces essent été récentes, de quels regrets, de quel t.agrin aurions-nous été saisis!... Ainsi donc
ii navire était venu mouiller à cette place, son tiuipage avait campé au fond de cette baie, < nous n'en avions pas eu connaissance!... Et, ares avoir quitté ce littoral si aride, pouvait-on
>érer qu'il y voudrait jamais revenir ?...
— Ce n'est que trop vrai, répondit Hetsie. A eioi a-t-il tenu que nous ayons appris l'arrivée t la Licorne?... .
— A un hasard... dit Jack, un pur hasard !
— Non, mon iils, répondit M. Zermatt, et, oi qu'en ait dit Ernest, c'est à cette habitude
qué nous avions de tirer à cette époque, chaqi année, nos caronades de l'ilot du Requin, au: quelles ont répondu les trois détonations de
corvette.
— Je suis bien obligé de me rendre... avoi
Ernest.
— Et quelles ont été nos incertitudes, n< angoisses, reprit M. Zermatt, pendant les tro jours qui ont suivi, alors que la tempête noi empêchait de retourner à l'ilot renouveler in signaux, et quelle crainte que le bâtiment r fût reparti avant que nous eussions pu rejoindre !...
— Oui, mes amis, observa M. Wolston, ce été pour vous une affreuse déception ! Constat» qu'un navire avait relâché, dans cette baie, sai que vous eussiez communiqué avec lui!.,, mon avis, toutefois, vos chances d'être ri patries n'en étaient pas moins très augme
té G S • * •
— Cela n'est pas douteux, déclara Ernes puisque notre île n'était plus inconnue, puisqi ce navire devait en avoir relevé le gisement q eût figuré sur les cartes marines... Quelqi bâtiment fût venu un jour ou l'autre prend possession de cette terre...
— Enfin, et pour conclure, dit Jack, , Licorne est arrivée, la Licorne a été signalé la Licorne a été visitée, la Licorne est parti la Licorne reviendra, et, ce qui nous restai luire, je pense, c'est...
— De déjeuner?... demanda en riant Annali 'olston.
— Précisément, répliqua Ernest.
— A table donc, s'écria Jack, car j'ai une lim à dévorer mon assiette... et un estomac à
différer! »
Tout le monde fut d'accord pour s'installer
i fond de la grève, près de la coupure, à l'abri s rayons du soleil. On alla chercher les proviens de la pinasse, conserves de viandes, jamjns fumés, volailles froides, gâteaux de cassa ve, ain cuit de la veille. En fait de boisson, la camisede la pinasse possédait plusieurs iuts d'hy- 'Omel, et même quelques bouteilles du vin de ïlkenhorst qui seraient débouchées au dessert.
i Après le débarquement des vivres et des stensiles, M ,,ie Wolston, M me Zermatt et Annali irent le couvert sur un tapis de sable Un !)ublé d'épaisses touffes d'un varech très sec. uis, chacun prit sa part d'un déjeuner copieux
ii permettrait d'attendre le diner de six heures i soir.
Assurément, débarquer sur cette grève, se onbarquer, relâcher en un autre point du litto- Jj puis le quitter dans les mêmes conditions, -la n'aurait point valu la peine d'avoir entrées ce voyage. Le district de la Terre-Promise 3 devait comprendre, en somme, qu'une anime portion de la Nouvelle- Suisse.
Aussi, dès que le repas fut achevé, M. Wolon de dire :
<( Cet après-midi, je propose de l'employer | pousser une pointe vers l'intérieur... j
— Et sans perdre de temps!... s'écria Jack.
Nous devrions déjà être à une bonne lieue d'ici... }
— Vous n'auriez pas parlé de la sorte avan le déjeuner, lui fit observer Ànnah en souriant car vous avez mangé autant que quatre. . . !
— Et je suis prêt à faire quatre fois plus d< chemin... répondit Jack, et même à aller jusqu'au bout du monde... de notre petit monde s'entend!
— Mais si tu vas si loin, si loin, mon cher enfant, dit M mo Zermatt, il nous sera impossiblt de te suivre... Ni M ,ue Wolston, ni Ànnah, n ta mère ne se risqueraient à t'accompagner..
— - Décidément, déclara M. Zermatt, en frappant sur l'épaule de son fils, je ne sais plus comment m'y prendre pour calmer les impatiences de notre Jack!... 11 n'y a aucun moyen de le retenir... Je crois même que jamais Fritz n'a montré tant de...
— Fritz?... riposta Jack. Eh! ne faut-il pas que je cherche à le remplacer en toute* choses?... Au retour, il ne sera plus ce qu'il était avant de partir...
— Et pourquoi?... demanda Annah»
— Parce qu'il sera marié, père de famille, papa et même grand-papa... pour peu qu'il tarde à revenir...
— Y pensez-vous, Jack?... repartit M mo Wol-
m, Frit/, grand-père après un an d'absence!...
— Enfin. . . grand-père ou non, il sera marié. . .
— Et pourquoi ne serait- il plus le môme?...
prit Ànnah Wolston.
■ — Laissez dire Jack, ma chère Annah, ré- >ndit Ernest. Son tour de faire un excellent iari arrivera comme à Fritz!...
— Comme à toi, frère, repartit Jack, en rearclant Ernest et la jeune fille. Quant à moi, ela m' étonnerait, et je crois que la nature m'a pécialcment créé pour être oncle... le meiluur des oncles... un oncle de la Nouvelleuisse!... Mais il ne s'agit pas, que je sache, .'aller se prélasser aujourd'hui en hahit de oces devant le syndic de Felsenheim... Il s'agit e pousser une reconnaissance au delà de cette ilaise. ..
— Je pense, observa alors M' 111 ' Wolston, que pue Zermatt, Ànnah et moi, nous ferons mieux le rester ici pendant votre excursion, qui sera tès fatigante, si elle se prolonge jusqu'au soir. 'Jette grève est absolument déserte, et nous l'avons aucune mauvaise visite à craindre.
Vaille urs, il nous serait toujours facile de re* ourner à bord de la pinasse... De cette façon, ;ii nous laissant au campement, vous ne ris* perez ni d'être retardés ni d'être arrêtés...
— Ma chère Merry, dit M. Zermatt, je crois, m effet, que vous seriez ici en parfaite sûreté... Et, pourtant, je ne serais pas tranquille en vous quittant...
IÔO SECONDE PATRIE.
— Bon ! proposa Ernest, je ne demande pas mieux que derester... pendant que.,.
— ■ Ah ! s'écria Jack , voilà bien notre savant!... Rester... sans doute pour remettre le nez dans ses bouquins!... Je suis sûr qu'il a fourré un ou deux volumes à fond de cale!...
Eh bien! qu'il reste, mais à la condition qu'Annali vienne avec nous...
— Et M me Wolston et ta mère également, ajouta M. Zcrmatt. Toute réflexion faite, cela vaut mieux. Elles s*arréteront, lorsqu'elles seront fatiguées...
- — Et alors Ernest pourra leur tenir compagnie... s'écria Jack en riant de plus belle.
— Ne perdons pas de temps, dit M. Wolston. Le difficile eût été de gravir cette falais^i dont j'estime la hauteur à cent ou cent cinquante pieds. Par bonheur, les pentes de cettoj coupure ne sont pas raides, et celle-ci donne accès au plateau supérieur. Une fois sur lai crête, nous déciderons ce qu'il conviendra de faire...
— En route... en route!... » répéta Jack.
Avant de partir, M. Zermatt alla vérifier l'a-.
marrage de Y Elisabeth. 11 s'assura que mémeW marée basse elle n'était point exposée à toucher, et qu'à marée haute, elle ne risquait pas de heurter les roches. . ■ \
La petite troupe se dirigea donc vers la coupure, 11 va sans dire que les hommes portaient' chacun un fusil, un sac à plomb, une poire à
en voila un pays. (Page M2.)
poudre et les cartouches à balles préparées par Jack. En somme, le jeune chasseur comptait bien abattre quelque gibier, peut-être quelque fauve, d'espèce connue ou inconnue,:
en cette partie de la Nouvelle-Suisse.
Braun et Falb quêtaient en avant. On les suivit par une sorte de sentier oblique, dont les sinuosités rachetaient la raideur. A la saison des pluies, la coupure devait servir de déversoir aux eaux du plateau, transformées en torrent. Mais, à cette époque, en plein été, le lit était à sec. Comme on marchait entre des roches prêtes à se précipiter en avalanches pour peu qu'un choc dérangeât leur équilibre, il y eut quelques précautions à prendre.
Il ne fallut pas moins d'une demi-heure, étant donnés les détours, pour atteindre le sommet de la falaise. Le premier qui déboucha sur la crête, — on ne saurait s'en étonner, — fut l'impatient Jack. !
Devant ses yeux, vers l'ouest, une vaste plaint se développait à perte de vue.
Jack demeurait là stupéfait. Il se tournait et se retournait. Puis, lorsqu'il eut été rejoint par M. Wolston :
« En voilà un pays !... s'écria-t-il. Quelle surprise et aussi quelle déception! »
Cette déconvenue devint générale, lorsque M. Zermatt et ses compagnons eurent paru sur le plateau.
M'"" Wolston et Zermatt, Annah près d'elles,
s'étaient assises au pied d'un quartier do roche. Pas un arbre qui eût pu fournir un abri contre un soleil dévorant, pas un tapis de verdure pour s'étendre. Le sol pierreux, semé de blocs (erratiques, impropre à toute végétation, était tapissé, par places, de ces mousses sauvages auxquelles l'humus n'est point nécessaire. On aurait dit, ainsi que le déclara M. Zermatt, un désert de l'Arabie Pétrée confinant au fertile listrict de la Terre-Promise.
Oui ! surprenant contraste avec cette région mi se développait entre le ruisseau des Chacals ît le cap de TEspoir-T rompe, cette campagne [ui s'étendait au delà du défilé de Cluse, la vallée de Gru n thaï, lus territoires limitrophes le la baie dos Perles! Et, il convient de le ré- )étcr après M mfl Zermatt, quelle eût été la situaion do la famille naufragée, si le bateau de
uves l'avait déposée sur la côte orientale de 'île '
/ Ainsi donc, depuis cette falaise' jusqu'à la >aie du Salut qui se dessinait à deux lieues ans l'ouest, le regard n'embrassait qu'une conréc désolée, sans verdure, sans arbres, sans
ï n cours d'eau. Aucun quadrupède ne se mourait à sa surface. 11 semblait qu elle fût aban-
t onnoo même des oiseaux de terre et de mer, « Voici l'excursion terminée, dit M. Zermatt, □ moins dans cette partie de notre île...
— Assurément, répondit M. Wolston, et il ie parait inutile de braver cette chaleur tur-
ride pour reconnaître un pays pierreux, dont il n'y a rien à faire.
— Combien la nature est capricieuse et fantaisiste!... observa Ernest. Elle ne procède que par contrastes!... Là-bas, toutes ses forces productrices en action... Ici, la plus effroyable stérilité...
— Je pense, dit alors M" 10 Zermatt, que 1 mieux est de redescendre sur la grève et de nous rembarquer...
— C'est mon avis, ajouta M mo Wolston.
— Soit, dit Jack, mais pas avant d'avoir grimpé à la pointe des dernières roches! »
Et il montrait un entassement qui s'élevait sur la gauche d'une soixantaine de pieds audessus du sol. En moins de cinq minutes, il en eut atteint le sommet. Puis, après avoir promené son regard sur l'horizon environnant, il cria à M. Wolston, à son père et à son frère de venir le rejoindre.
Fallait-il en conclure qu'il avait fait une découverte dans la direction du sud-est que ss main indiquait?...
MM. Wolston et Zermatt, non sans quelque peine, se furent bientôt hissés près de lui.
En cette direction, en effet, le littoral pré-r sentait un aspect tout différent.
A deux lieues de la baie de la Licorne, la falaise, se rabaissant par un angle brusque, aboti>< tissait à une large vallée, vraisemblablcmen arrosée par une des principales rivières de l'ile
Sur le revers opposé de cette dépression se déroulait la masse verdoyante de bois épais.
Entre les intervalles et au delà, la campagne développait une végétation puissante jusqu'aux extrêmes lointains du sud et du sud-ouest.
La portion stérile paraissait se réduire à cette aire de cinq à six lieues superficielles comprise entre le cap de l'Est et la baie du 3alut.
Si jamais région demandait à être explorée, c'était bien celle qui se montrait pour la première fois aux regards. Que de surprises, que l'avantages elle ménageait peut-être, bien ju'elle ne pût jamais faire oublier la Terre-Promise !
« Partons... dit Jack.
— Partons, » répéta M. Wolston, prêt à s'élancer dans la direction de la nouvelle vallée.
Mais deux grandes lieues sur un sol semé de >locs, en se frayant un passage entre les roches, me de temps il aurait fallu pour les franchir, [ue de fatigues aussi, sans parler des risques l'insolation sur ce plateau dénudé !
Aussi M. Zcrmatt dut-il modérer M. Wolston it Jack en déclarant :
« Pas aujourd'hui... La journée est trop tvancée... Attendons à demain... Au lieu de
xaverser cette région à pied, nous nous y rentrons par mer... La vallée que nous apercerons aboutit certainement à une coupée du ' ittoral... à une crique où se jette quelque ri-
i6ô sf.condk patrie.
vière... Si la pinasse peut y trouver un bon mouillage, nous consacrerons un ou deux jours à. une sérieuse reconnaissance de l'intérieur. »
C'était le parti le plus sage, et personne n'y voulut faire d'objection.
Après un dernier coup d'œil, MM. Zermatt, AA'olston et Jack descendirent et dirent ce qui avait été résolu. L'exploration, remise au lendemain, s'effectuerait dans des conditions qui permettraient à tout le monde d'y prendre part sans dangers et sans fatigues.
11 ne restait plus qu'à dévaler le sentier à travers la coupure, et il ne fallut que quelques minutes pour atteindre le pied de la falaise.
Si le gibier manquait aux 'grèves delà baie de la Licorne, — ce qui motiva les plaintes de Jack. — les poissons fourmillaient dans ses eaux et les crustacés entre ses roches, — ce dont Ernest se déclara fort satisfait. Avec l'aide d'Annali, il tendit des iilets et fit bonne pêche. Il y eut donc au dîner un plat supplémentaire de orros crabes à chair très fine, et une friture de petites soles de bonne qualité.
Le dîner achevé, une dernière promenade conduisit jusqu'à l'extrémité do la grève et, vers neuf heures, les passagers étaient rentrés à bord de l' ttlianhet h .
m IX .
fue de la côte. — Les manchots. — Un nouveau cours d'eau. — Territoires inconnus. — La chaîne de montagnes au sud. — Projet pour le lendemain. — t,a rivière Mont rose.
Le lendemain, le premier soin de M. Zermatt ut d'interroger l'horizon du côté de l'est. Derière quelques brumes, qui ne tarderaient pas t se dissoudre, s'arrondissait le disque solaire, dargi par la réfraction. Une magnifique journée /annonçait. Rien ne permettait de pronostiquer un changement de temps, un trouble atmosphérique quelconque. Depuis trois ou quatre jours, la colonne du baromètre oscillait utour du beau fixe. L'air était rendu un peu ipaque par les poussières, non alourdies par humidité, qu'il tenait en suspension. En outre, a brise, assez fraîche, semblait bien établie au îord-ouest. La mer serait calme jusqu'à une icue de terre. La pinasse pouvait donc eonti-
I G S SECONDK PATRIE.
nuer en pleine sécurité sa navigation le \on\ du littoral.
A six heures, tout le monde sur le pont, les amarres furent larguées. Avec sa misaine, sa briganline, ses focs amures et bordés, le petit bâtiment, dès qu'il eut dépassé la pointe, prit le large où le vent se faisait mieux sentir. Une demi-heure après, cap au sud, M. Wolston à la barre, Y Elisabeth suivait les méandres de la côte à la distance d'une dizaine d'encablures, de manière que le regard pût en observer les moindres détails depuis la dentelure des grèves jusqu'à l'arête des falaises rocheuses. \\
A l'estime, quatre à cinq lieues devaient séparer la baie de la Licorne de la vallée relevée en direction du sud. Deux ou trois heures suffiraient à franchir cette distance. La marée, qui montait depuis le lever du soleil, portait en ce sens et serait probablement étale lorsque V Elisabeth arriverait à destination. On verrait alors, d'après la nature des lieux et selon le» éventualités,, ce qu'il conviendrait de faire.
De chaque côté de Y Elisabeth, par bandes rapides, filaient en se jouant de superbes esturgeons, dont quelques-uns mesuraient de sept à huit pieds. Bien que Jack et Ernest eussent le vif désir de les harponner, M. Zermatt ne put leur accorder cette permission. D'ailleurs, à quoi bon s'attarder dans cette pèche? De® maquereaux et des vives qui se prennent en inarche, soit. Aussi, les lignes, mises à 1»
aine, ramenèrent-elles plusieurs douzaines de 3S excellents poissons qui, bouillis à l'eau tlée, figureraient au déjeuner de la première ilâche.
i L'aspect de la côte ne se modifiait pas. Teneurs une succession ininterrompue de parements calcaires ou granitiques, une haute borure, le pied dans le sable, percée de cavernes, •ans lesquelles les mugissements de la mer evaient ctre effroyables, lorsque les laines s'y ngouffraient sous la poussée des vents du irge. De ce littoral se dégageait une profonde npression de tristesse.
1 Cependant, à mesure que Ton descendait plus u sud, se manifestait une certaine animation, :râce au vol incessant des frégates, des fous, es mouettes, des albatros, dont les cris assourissaient. Ils s'approchaient parfois à portée e fusil. Quelle démangeaison pour Jack, et ût-il résisté à ses instincts de chasseur, si mnah n'eût demandé grâce pour ces inoffenifs volatiles?...
« Et puis, fit-elle observer, parmi ces albatros e trouve peut-être celui de Jenny... Quel chacrin, Jack, si vous donniez la mort à ce pauvre nimal !...
— Annah a raison... ajouta Ernest..
— Toujours raison, répliqua Jack, et je pronets de ne plus tirer un seul albatros tant [u'on n'aura pas retrouvé le messager de la loche-Fumante.
— Eh bien, reprit Annan, voulez-vous qi je vous dise ma pensée?...
— Si jo le veux!... répondit Jack.
— C'est qu'un jour ou l'autre on le revcrfl cet albatros...
-- évidemment, puisque je ne l'aurai pt tué! »
Vers neuf heures, la pinasse était presq parle travers de la dépression formée par u brusque retour de la falaise vers l'intérieur. L crête littorale commençait à s'abaisser, larges talus moins rudes la raccordaient ave les grèves sablonneuses, accidentées de tumef cences noirâtres. Autant de récifs que recoil vrait le plein de la mer, et qui se projetaiei» parfois de plusieurs encablures au large. h* Eh anhetli s'en rapprocha avec prudence. M. "Wn ston, penché à l'avant, observait attentm ment les eaux, leur bouillonnement suspect leur changement de couleur, tout ce qui et signalé la présence d'un écueiL
« Ah! par exemple, s'écria* Jack en ce mo ment, on ne dira pas, du moins, que cette côt est déserte!... Il y a du monde là-bas... et d beau monde ! »
Tous les regards se port èrent vers les grève* et les roches, où les yeux perçants de Jae apercevaient des êtres vivants en grand nombre
« Explique-toi, mon fds, lui dit sa mère. Ti vois là des hommes... des sauvages... peut être... » r ' 9
SECONDE PAT1UK. 17 1
Et, des sauvages de cette cruelle race indontlaise, c'était bien ce que M™ Zcrmatt, non s is raison, redoutait le plus !
< Voyons... Jack... réponds donc... lui dit 1 1 père. ✓
— Rassurez-vous... rassurez-vous! s'écria Jok. Je n'ai point parlé d'êtres humains, et,
ceux-ci ont deux pieds, ils ont aussi des [urnes...
— Alors ce sont des manchots?... demanda bnest.
— Ou des pingouins, à ton choix.
— On peut s'y tromper, Jack, répondit Erust, puisque ces volatiles sont très voisins dans
rdrè des palmipèdes.
— Disons des espèces d'oies... pour vous lettre d'accord... répliqua M, Zermatt, et ce rnn est bien celui qui convient à ces stupides oieaux.
— C'est peut-être cela qui les a l'ait prends quelquefois pour des hommes... insinua Jet,
— Le moqueur!... s'écria Ànnah Wolston.
— Oh! de loin, seulement... ajouta M. Zermtt. Et, en effet, regardez leurs cous entourés ci plumes blanches, leurs ailerons qui pendent emme deux petits bras, leurs têtes droites, l'irs pieds noirs, les rangs bien alignés qu'ils }&sentent !.. On dirait une troupe en uni- Mljae!.... Vous souvenez-vous, mes enfants, embien ces manchots étaient nombreux, autre-
fois, sur les rochers, à l'embouchure du rui seau des Chacals?...
— Et même, rappela Ernest, je vois ei core Jack se jeter au milieu de la troup ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, et sescrinn si vaillamment qu'il abattit une dcmi-douzaii de ces manchots à coups de bâton ! ;
— Rien de plus exact, avoua Jack. Or, coimr je n'avais que dix ans à cette époque, n'est-c pas que je promettais...
— Et tu as tenu ta promesse! ajouta M. Ze, matt en souriant. Quant à ces pauvres bête que nous avions si maltraitées, elles n'ont pl tardé à fuir les grèves de la baie du Salut, < c'est sur cette côte qu'elles sont venues che cher refuge. »
Que ce lïil pour cette raison ou pour un autre, la vérité est que pingouins ou mancho avaient absolument déserté les rivages de 1 baie dès les premiers mois de l'installation Felsenheim. 1 À continuer de suivre le rivage, YELîsabel rangea d'assez près de vastes espaces sur le. quels la mer basse devait laisser à sec de nappes d'eHlorescences salines. Il y aurait 1* sans doute, de quoi occuper une centaine d sauniers, et la future colonie y récolterait toi le sel nécessaire à ses besoins.
Au pied de la falaise, qui se terminait par u angle brusque, se prolongeait un promontoi sous-marin. Aussi la pinasse dut-elle s'écart
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jine de mi -lieue au large. Puis, lorsqu'elle j]ua de nouveau sur la ente, ce fut pour se -'iger vers la crique où débouchait la vallée
servée des hauteurs de la baie de la Licorne.
« Une rivière... il y a une rivière!,. » s'écria lick, qui s'était hissé au capelagc du mât de tisaine.
!M. Zermatt, sa lunette aux yeux, examinait Lté partie du littoral, et voici ce qui s'offrait ; la vue :
,A droite, après s'être coudé brusquement, le jirement de la falaise remontait les pentes de Intérieur. A gauche, la côte se terminait par n cap très éloigné, — trois ou quatre lieues il moins, - — mais la campagne était toute 'irdoyantc de prairies et de bois, étages jus- ■l'à l'extrême horizon. Entre ces deux points arrondissait la crique qui formait un port natu- 1, couvert par des courtines rocheuses contre s mauvais vents de Test, et dont les passes fcmblaient être aisément p rat i cal) le s.
! À travers cette crique se jetait une rivière nbragée de beaux arbres, aux eaux limpides
calmes. Elle paraissait navigable et son cours infléchissait vers le sud-ouest, autant qu'on en cuvait juger de cette distance.
Il était tout indiqué que la pinasse vint rclû- 1er en cet endroit, où s'offrait un bon mouilige. Après avoir mis le cap en ligne sur la asse qui y donnait accès, sa voilure réduite à 1 brigantinc et au foc, elle serra le vent,
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amures à tribord. Le flot, ayant encore u heure à monter, l'y aidait. La mer ne brisi nulle part. Il est vrai, peut-être au plus bas t jusant, des récifs surgissaient-ils çà et là ent les clapotis du ressac.
Du reste, aucune mesure de prudence ne k négligée. M. Zermatt au gouvernail, M. W(* ston et Ernest, postés à l'avant, Jack, achevé sur les barres, observaient la passe dont YEi Hiibelh tenait le milieu. M"" Zermatt, M me We ston et sa lille étaient assises sur le tilla Poi son ne ne parlait sous la double impressù de la curiosité et d'une vague inquiétude à l'a proche de cette contrée nouvelle, où, po> la première fois sans doute, des Immains allaie mettre le pied. Le silence n'était troublé qi par Le murmure de l'eau le long de la coqu auquel se mêlaient le battement des voiles q faséyaient, les indications envoyées par Jack, cri des goélands et des mouettes, fuyant d'i vol effarouché vers les rochers de la crique.
Il était onze heures lorsque l'ancre tomt près d'une sorte de quai naturel, à gauche (3 l'embouchure, et qui se prêtait à un facile déba quement. Un peu en arrière, de grands pa miers offraient un abri suffisant contre les rayon du soleil arrivé presque à sa cul mi nation mér dienne. Après avoir déjeuné, on verrait à orga niser une reconnaissance vers l'intérieur.
Inutile de dire que l'embouchure de ceU rivière paraissait être aussi déserte que l'étai
SECONDE PATRIE. Îj5
ille du ruisseau des Chacals, la première fois ne les naufragés y abordèrent. 11 ne semblait jis que jamais être humain y eût imprimé m pas. Seulement, au lieu d'un rio, étroit, lueux, innavigable, se développait un cours reau qui devait remonter profondément la jirtie médiane de File.
Jack sauta à terre, dès que YElisabeth eut umillé, et la rangea le long des roches, en iilant sur une amarre fixée à l'arrière. 11 ne seiit donc pas nécessaire d'employer le canot ir débarquer, et bientôt tout le monde eut }is pied sur la grève. Après avoir transporté h provisions à l'ombre du bouquet d'arbres, ine fut d'abord question que de satisfaire un «petit formidable, aiguisé par le grand air d'une nvigation de plusieurs heures.
Manger, — et même dévorer, — n'empêchait \s d'ailleurs d'échanger demandes et réponses. Iverscs observations furent alors présentées - entre autres celle-ci, qui vint de M. Wolston : « Peut-être est-il regrettable que nous ayons pas relâché de préférence sur la rive uche de la rivière?... De ce côté-ci, la berge û basse, tandis que de l'autre elle est domine d'une centaine de pieds par le contrefort de
,J — Et je n'aurais pas été embarrassé de grim- ]r jusqu'à la crête... alïirma Jack. De là, au loins, nous aurions pu avoir une première vue
4 pays...
I j6 SECONDE PATRIE. * .
— Rien de plus facile que de traverser '.
crique avec notre canot, répondit M. Zermat Mais y a-t-il lieu de le regretter?... Sur l'auti rive, il n'y a que pierre et sable, à la limite c cette région aride qui s'étend depuis le cap c l'Est jusqu'à cette baie. De ce côté, au coi traire, voici de la verdure, des arbres, de l'on brage, et, au delà, s'étend cette campagne qu nous avons aperçue du large et qu'il sera facil d'explorer... A mon avis, nous ne pouvior mieux choisir...
— Et nous approuvons le choix, n'est-il p£ vrai, monsieur Wolston?... dit Betsie.
— En eiïet, madame Zermatt, et nous poi vons passer sur l'autre rive comme il nofl plaira. j
— J'ajoute même que nous sommes si agréi blemcnt en cet endroit... déclara M mo \Vo ston. '|H
— Que vous ne voudriez plus le quitter!, repartit Jack. Allons, c'est convenu!... Abar donnons Fclsenheim... Falkenhorst... le distri* de la Tcrrc-Promisc, et venons fonder, à l'en bouchure de ce superbe fleuve, la capitale déf nilive de la Nouvelle-Suisse.
— Voilà Jack parti!... répondit Ernest. Mais malgré ses plaisanteries, il est certain que Tin portanec de ce cours d'eau, la profondeur de 1 crique où il se jette, présentent plus d'aval tages pour l'établissement d'une colonie qu l'embouchure du ruisseau des Chacals.. . Encci
iut-il explorer cette région sur une étendue jffisante, étudier ses ressources, et s'assurer i elle n'est pas fréquentée par des carnassiers espèces aussi variées que redoutables.
— C'est parler en sage, dit Annah Wolston.
— Comme parle toujours Ernest, repartit son 'ère .
— Dans tous les cas, ajouta M. Zermatt, si .agnifîque, si riche que soit le pays, l'idée ne lendra à personne de nous d'abandonner la orre-Promise...
— Non, certes, affirma M me Zermatt. Un tel jandon me briserait le cœur...
— Je vous comprends, ma chère Betsie, réjmdit M me Wolston, et je ne consentirais jamais me séparer de vous pour habiter en cet en- "oit...
— Eh! fit M. Wolston, il n'est pas question <■ cela, mais uniquement de parcourir les envions après le déjeuner! »
-La question ainsi posée, tous furent d'accord |»ur faire le meilleur accueil à la proposition ^ M. Wolston. Toutefois, sa femme, sa fille et Zermatt se fussent dispensées de prendre I rt à une excursion qui serait assez fatigante,
après réflexion, M. Zermatt n'eût dit :
t « Je n'aimerais pas vous savoir seules en c t endroit, ne fût-ce même que quelques hures, et, tu le sais, Betsie, je ne me suisjauds décidé à quitter Felsenheim sans t'avoir L 'ifiée à l'un de tes fils... Pendant notre ab-
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sence, en cas de danger, que deviendriez vous?... Je ne serais pas tranquille un instant.. Mais tout peut s'arranger, et puisque la rivièrf est navigable, pourquoi ne pas la remonte ensemble?...
— Avec le canot?... dit Ernest, ]
— Non... avec la pinasse, que je préfèï d'ailleurs, ne pas abandonnera ce mouillage.
— C'est convenu, répondit Betsie, et nou sommes prêtes à vous accompagner toutes le trois.
— h' Elisabeth pourra- t-elle refouler le cou rânt?. . . demanda M. Wolston,
— Le courant sera favorable, répliqua M. Zex matt, si nous attendons la montée du flot. L marée va bientôt renverser, et dans six heure nous pourrons en tirer profit...
— - Ne sera-t-il pas trop tard alors?... obscrv M""' Wolston.
— Trop tard en effet, répondit M. Zermatl Aussi me paraît-il plus sage de finir ici cctt journée, de passer la nuit à bord, et d'appareillé demain avec le ilot dès le point du jour.
— Et jusque-là?... demanda Jack.
— Jusque-là, répondit M. Zermatt, nous au rons le temps de visiter la crique et ses environs Cependant, comme la chaleur est excessive, j conseille à nos dames d'attendre au campeméfci notre retour...
— Très volontiers, répondît M' m ' Wolston, la condition que vous ne vous éloigniez pas..
SF.CONDi: l'ATlîlE.
— Il no s'agit, que d une promenade sur la rive Iroite do la rivière, dont nous ne nous écarterons pas, » promit M. Zermatt, qui tenait à touours être dans le voisinage du campement.
Ainsi, grâce à ce projet, une reconnaissance le la basse vallée aurait été faite avant que Ton sût pénétré à l'intérieur.
Il résulta de cet arrangement que MM. Zernatt et Wolston, Ernest et Jack, après avoir jravi la berge, gagnèrent de légères tumescences, qui, du côté de l'ouest, raccordaient le •ours d'eau avec la campagne.
Ainsi que cela avait été reconnu du large, ce :erritoire présentait un aspect très fertile, — les bois dont les masses touffues se succédaient t perte de vue, des plaines tapissées d'une lerbe épaisse où dos milliers de ruminants eus? ;ent trouvé à se nourrir, tout un réseau de rios, lont les eaux: couraient vers la rivière, et, enfin, comme une barrière à l'horizon du sud-ouest, a chaîne de montagnes déjà relevée en cette lirection.
« Et, à ce propos, dit M. Zermatt, je dois eeonnaître que cette chaîne est moins éloignée que nous no l avions cru, lorsque, pour la iremière fois, nous l'avons aperçue des haueurs de la vallée de Grûnthal. Un rideau de irume, sans doute, la rendait bleuâtre, et j'avais % stimé sa distance à une quinzaine de lieues. Il î a eu là une illusion d'optique. Ernest s'en rend ompte, j'imagine...
SECONDE PATIUE,
— En effet, père, et, ce jour-là, nous avons vu l'éloignement double de ce qu'il est. Estime] la distance de ces montagnes à sept ou huil lieues de Grunthal, c'est, je croîs, être très prè> de la réalité...
— Je partage cet avis, déclara M. Wolstcn Mais, est-ce bien la même chaîne?...
— C'est la même, répondit Ernest, et je ne pense pas que la Nouvelle-Suisse soit assez vast pour en renfermer une autre de cette importance.
— Et pourquoi pas?... répliqua Jack. Pourquoi notre ile n'égalerait-elle pas en étendue une Sicile, une Madagascar, une Nouvelle- Zélande, une Nouvelle-Hollande?...
— Et pourquoi pas un continent?... s'écria M. Wolston en riant.
— Vous semblez dire, reprit Jack, que j'ai une propension à tout exagérer...
— Ne t'en défends pas, mon cher enfant, dit M. Zermatt, et, après tout, cela dénote chez toi une imagination très surexcitable... Cependant, réfléchis à ceci, c'est que si notre ile avait les dimensions que tu lui supposes et que probablement tu lui souhaites, elle eût difficilement échappé jusqu'ici aux regards des navigateurs...
— ... De l'Ancien ou du Nouveau Continent!... ajouta Ernest. Sa position en cette partie de l'océan Indien est trop précieuse, et, si elle eût été connue, soyez sûrs que l'Angleterre, par exemple...
— Ne vous gênez pas, mon cher Ernest, dit II* Wolston d'un ton de bonne humeur. Nous lutrcs Anglais, nous sommes des colonisateurs, it nous avons la prétention de coloniser tout ;e qui se rencontre...
— Donc, pour achever, reprit M. Zermatt, lu jour où notre ile aurait été découverte, elle fit figuré sur les cartes de l'Amirauté et se fût ;ans doute appelée Nouvelle-Angleterre au lieu le Nouvelle- Suisse.
— Dans tous les cas, déclara M. Wolston, bile n'aura rien perdu pour attendre, puisque ous, le premier occupant, vous en avez fait 'abandon à la Grande-Bretagne...
— Et que la Licorne, déclara Jack, va lui pporter son acte d'adoption! »
En somme, M. Zermatt avait raison de recîfier la distance primitivement assignée à la haine qui se déroulait vers le sud-ouest. De embouchure de la rivière, cette distance, à eu près égale à celle qui la séparait de la vallée e Griinthal, ne devait pas dépasser sept ou huit eues. Restait à savoir si ladite chaîne s'élevait u centre de l'île ou à la limite de sa côte mériionale.
I Ce point déterminé, Ernest aurait été à lême de compléter la carte de la Nouvelleuisse. Ce désir si naturel justifiait donc la roposition de M. Wolston d'explorer le pays îsqu'au pied des montagnes, même d'en aire l'ascension. Mais ce projet ne pourrait