SECONDE
îwruiE
être exécuté qu'au retour du la saison d'été Il va sans dire que les portions de l'île déj visitées avaient été déterminées par Ernesi d'après des mesures assez exactes. Le littor septentrional se développait sur une douzain de lieues : au levant, il dessinait une lign presque régulière du cap de l'Est à l'ouvert cl la baie du Salut ; puis, ladite baie, se creusant ei forme d'outre, se reliait à la côte rocheuse entr la grève de Falkenhorst et les récifs du cap d l'Espoir-Trompé ; à partir de ce point, en'allan vers l'ouest, s'éviclait la baie des Nautiles, ter minée par le cap Camus, dans laquelle se jetai la rivière Orientale; enfin, largement arrondie se découpait la grande baie des Perles, entr l'arche et le promontoire opposé, en retour dt quel, à quatre lieues au large dans le sud-ouest gisait la Uoche-Fumante. Ainsi la Terre-Prc mise, contenue entre la mer d'un côté, la baii des Nautiles de l'autre, fermée par une longu circonvallation, qui s'étendait du goulet do 1 baie du Salut au fond de la baie des Nautile? était impénétrable, si ce n'est par le défilé d Cluse sur sa limite méridionale. Cette aire cl quatre lieues carrées environ renfermait le mis seau des Chacals, le rio de Falkenhorst, le la des Cygnes, les habitations de Felsenheim < de Falkenhorst, les métairies de Wâlclegg, d Zuckertop et de l'ermitage d'Ebcrfurt.
L'exploration se poursuivit en suivant k berges du cours d'eau, dont M. Zcrmatt ne vôi
ait pas s'éloigner. Cela d'ailleurs satisfaisait firnest, qui lui dit :
« Au retour de notre excursion, je pourrai jacer le cours d une partie de cette rivière et le la vallée qu'elle arrose. Or, étant donnée la ërtilité de ce nouveau, territoire, il n'est pas louteux que notre île sultirait à nourrir plusieurs milliers de colons...
— Tant que cela! ... s'écria Jack en ne dissimulant pas son dépit que « sa seconde patrie » pût être si peuplée dans l'avenir.
— J'ajoute, continua Ernest, que, puisqu'une tille trouve de grands avantages à se fonder près de l'embouchure d'une rivière, c'est probablement au fond de cette crique que les futurs habitants voudront se fixer...
— Et nous ne la leur disputerons pas, ajouta M. Zermatt. Jamais aucun de nous ne pourrait se résoudre à abandonner la Terre-Pnunise...
— D'autant plus que M mo Zermatt n'y consentirait pas... elle l'a formellement déclaré... lit observer M. Wolston.
— Mère a raison!... s'écria Jack. Et demandez à nos braves serviteurs empoilés et emplumés, demandez à Sturm, à Brummer, à Rash, à Hlass, à IJrûll, à Pfeil, à Flink, à Knips II, à Leichtfus, à Brausewind, à Turc, puisa Braun et Falb, ici présents, s'ils consentiraient à déménager!... Qu'on leur donne le droit dévote, qu'on 'Ouvre un scrutin sur la question, et, comme ils sont en majorité, je sais bien quelle décision
sortira de l'urne populaire... oui! populaire!
— Sois tranquille, Jack, répondit M. Zermatt, nous n'aurons pas besoin de consulter nos bêtes...
— Qui ne sont pas si bêtes que leur nom pourrait le donner à croire! » riposta Jack, en excitant de la voix et du geste les gambades des deux jeunes chiens. i
Vers six heures, M. Zermatt et ses compagnons étaient revenus au campement, après avoir suivi la côte que bordaient de longues grèves avec un arrière-plan d'arbres résineux. Le dîner fut pris sur l'herbe, et les convives s'y régalèrent d'une friture de goujons, pêches dans les eaux douces de la rivière avec les lignes qu'Ernest avait préparées pour Annah. Cette rivière paraissait très poissonneuse, et, dans les nombreux rios qui s'y jetaient en amont, fourmillaient des écrevisses, dont on se promit de recueillir quelques douzaines avant de partir.
Après le diner. personne ne se montra pressé de rentrer à bord de la pinasse, et ce fut même faute de tente qu'on résista au désir de coucher sur la grève. Quelle soirée magnifique!
Une légère brise, toute chargée des senteurs de la campagne, comme les souffles échappés d'une cassolette, parfumait et rafraîchissait l'atmosphère. A la suite de cette journée incendiée par le soleil des tropiques, quelle jouissance de respirer à pleins poumons cet air vivifiant et réparateur!
Il y avait assurance do beau temps. Une fine irume estompait l'horizon du large. Les pousières de l'espace, se tenant dans les hautes .ones, adoucissaient l'étincellement des étoiles. )n se promena, on causa des projets du lendemain... Puis, vers dix heures, tous revinrent i bord de Y Elisabeth, et chacun se disposa à
si :< onde pa i un:
regagner son cadre, sauf Ernest, qui deva prendre le premier quart.
Mais, au moment de descendre, une obseï vation fut faite par M" lv Zermatt.
« Il y a une chose que vous avez oubliée, dit-elle. ;
— Oubliée, Betsie?... répondit M. Zermat
— Oui... c'est de donner un nom à cetf rivière...
— liien de plus juste, avoua M. Zermatt, ( cet oubli ne laisserait pas de gêner Ernest pou sa nomenclature géographique...
— Eh bien, répondit Ernest, il y a un noi tout indiqué... Appelons-la rivière Annah...
— Parlait, dit Jack... Voilà qui va vous faii plaisfr. Annah !...
— ■ Sans doute, répondit la jeune fille, ma j'ai un autre nom à vous proposer, et il niérit bien cet honneur...
— Lequel?... demanda M ,uo Zermatt.
■ — Celui delà famille de notre chère Jenny...
Tous furent d'accord, et, à partir de ce joui la rivière Montrose Huura sur la carte de 1 Nouvelle-Suisse.
avigaliun du canot sur la Montrose. — Contive aride. — Les cailloux du ravin. — Le barrage. — Retour au mouillage de V Elisabeth. — Descente de la rivière. — Une vapeur dans le sud-est. — Rentrée à Felsenheim.
Le lendemain, vers six heures, à mer basse, ur les bords de la crique, quelques têtes de oehes découvrirent qui n'émergeaient pas la .cille. On le constata, d'ailleurs, même au plus >as du jusant, les passes restaient praticables mr une largeur de quarante à cinquante toises. Oone la rivière Montrose demeurait; navigable t tout instant des marées. Il en résultait que, >i ce cours d'eau s'enfonçait de quelques lieues % l'intérieur du territoire, son embouchure serait assurément choisie pour un premier établissement dont l'avenir ferait peut-être une importante cité maritime. Et telle était la profondeur de l'eau au mouillage de Y Elisabeth près des roches, qu'elle flottait encore par cinq
ou six pieds au-dessus d'un fond de sabl Vers sept heures, des clapotements, avam coureurs du flux, bruirent le long des roches et la pinasse n'aurait pas tardé à éviter sur so ancre, si elle n'eût "été retenue par l'aman d'arrière. I M. Wolston et Ernest, débarqués depuis 1 lever du jour, revenaient en ce moment, aprè. avoir observé l'état de la crique en aval. Il n'eurent qu'à sauter sur le pont pour rejoindr M. et M ll,c Zermatt, M TI1C Wolston et sa fill^ Manquait Jack, qui, suivi de ses deux chiens s'était mis en chasse. Quelques détonation signalaient à la fois sa présence aux environ et ses succès de chasseur. Il ne tarda pa$ reparaître, la gibecière gonflée de deux cou pies de perdrix et d'une demi-douzaine d cailles.
« Je n'ai perdu ni mon temps ni ma poudr dit-il en jetant sur l avant son gibier au plumag agrémenté de vives couleurs.
— Nos compliments, lui répondit son père et maintenant ne perdons rien non plus de 1; marée montante... Largue l'amarre et em barque. »
Jack, ayant exécuté cet ordre, s'élança sur 1* .pont avec ses chiens. L'ancre étant à pic déjà il n'y eut qu'à la relever au bossoir. La pinasst fut aussitôt saisie par le flot, et, sous la poussét d'une légère brise qui soufflait du large, cH< gagna l'embouchure de la rivière Montrose
las elle commença à remonter, vent arrière, aei tenant le milieu du chenal.
La distance d'un bord à l'autre ne mesurait pg moins de deux cent cinquante à trois cents |i.)ds. Si loin que le regard pût suivre les rives, iae paraissait pas qu'elles tendissent à se rapipeher. A droite se continuait le parement de il falaise, qui s'abaissait, tandis que le sol &ussait graduellement par une pente insensée. A gauche, au-dessus de la berge assez fesse, la vue s'étendait sur des plaines coupées t bois et de bouquets aux cimes un peu jaunies iàsette époque de Tannée.
Après une demi-heure de navigation assez lipide, Y Elisabeth atteignit le premier tournant
la Montrose, qui, se coudant d'une trentaine
degrés, sinuait vers le sud-ouest.
A partir de ce tournant, les berges ne dépassent pas une hauteur de dix à douze pieds, — i l était celle des plus fortes marées. Cela se connaissait aux relais d'herbes laissés entre ^fouillis des roseaux acérés comme des baïonnettes. Or, à cette date du 19 mars, les marées <ïquinoxe atteignaient leur maximum d'élévtion. On en pouvait conclure que le lit de la ivière suflisait à contenir ses eaux, et il ne
ablait pas qu'elle eût jamais à se décharger 1 son trop-plein sur la campagne environrnte.
La pinasse filait avec une vitesse de trois à clatre lieues à l'heure, ce qui lui permettrait
190 SECONDE PATRIi:.
d'en parcourir sept a huit pendant la durée i
îlot. 1 Et Ernest, qui avait relevé cette vitesse, c
faire cette observation :
« Ce serait à peu près la distance à laquel
nous estimons que se dressent les montage
du sud
— La remarque est juste, répondit M. Wo ston, et si la rivière baigne la base de cet chaine, il sera facile d'y arriver. Dans ce ca nous n'aurions pris à remettre de trois ou quat) mois l'excursion projetée...
— Cela nous prendrait toujours plus de temj que nous n'en pouvons disposer actuel le mer répondit M. Zermatt. Mémo en admettant cp la Montrose nous conduisit au pied de la chaîn nous n'aurions pas atteint notre but. 11 faudri encore la gravir jusqu'à son sommet, et il .* probable que nous n'y parviendrions pas saide longs efforts.
— Et puis, ajouta Ernest, après la questif de savoir si la rivière continue à se diriger ve le sud-ouest, il y a la question de savoir si se cours n'est pas interrompu par des rapides ( barré d'obstacles infranchissables.
— Nous le verrons bien, reprit M. Zermai Allons tant que le Ilot nous poussera, et, da quelques heures, nous prendrons une décisif à cet égard. »
Au delà du coude, les deux rives, moiencaissées, laissaient observer sur une ass
seconde pat un:.
«stc étendue la région traversée par la Montrée. Cette région était absolument déserte, h gibier de toute espèce foisonnait entre les Irbes, entre les roseaux des berges, des outrdes, des coqs de bruyère, des perdrix, des ailles. Si Jack eût envoyé ses chiens fourrager
I lonir des rives et dans les terres voisines, î n'eussent pas fait cent pas sans poursuivre ïS lapins, des lièvres, des agoutis, des pécaris, <js cabiais. À ce point de vue, ce territoire tlait les alentours de Falkenhorst et des mciries, et même pour l'engeance simienne tbriolant d'un arbre à l'autre. A quelque istance filaient aussi des bandes d'antilopes, e la même espèce que celles qui étaient parnées à l'ilot du Requin. Des troupeaux de iufiles se montraient également à plus d'une eue dans la direction de la chaîne, et, parfois,
II voyait bondir au loin des troupes d'autruches, loitié courant, moitié volant. Ce jour- là, L Zermatt et ses deux fils ne les prirent pas our des Arabes comme les premières qu'ils vaient aperçues des hauteurs de l'ermitage 'Eberfurt.
I Jack, on l'imagine sans peine, enrageait être cloué sur le pont de YElisabeth, de ne ouvoir sauter à terre, d'assister au passage de îs quadrupèdes et de ces volatiles sans les duer d'un coup de fusil. 11 est vrai, à quoi eût ervi d'abattre ce gibier, puisque la nécessité e le commandait pas?...
ig2
« Aujourd'hui nous ne sommes pas des cha seurs, lui répétait son père, nous sommes di explorateurs, et plus spécialement des gé<graphes, des hydrographes en mission dar cette partie de la Nouvelle-Suisse. » j Le jeune Nemrod ne voulait pas entendre d cette oreille et il se promettait bien, dès qq la pinasse serait au prochain mouillage, d'aile battre les environs avec ses chiens. Il forait d la géographie à sa manière : il lèverait de perdrix et des lièvres au lieu de lever des point d'orientation. Ceci, c'était la besogne du savan Ernest, désireux d'ajouter sur sa carte les nou veaux territoires situés dans le sud de la Terre Promise. v ; ' I Quant aux carnassiers, à ces fauves, qui, oi le sait, fréquentaient les bois et les plaines l'extrémité de la baie des Perles et aux ap proches de la vallée de Griinthal, aucun ne fu signalé sur les rives de la Montrose pendant h cours de cette navigation. Fort heureusement ni lions, ni tigres, ni panthères, ni léopards n< se montrèrent. Par exemple, les hurlements des chacals ne firent pas défaut à la lisière de; bois du voisinage. On en devait conclure qm ces animaux, qui appartiennent au sous-genrt chien, compris entre le loup et le renard, formaient majorité dans la faune de File.
Ce serait un oubli que de ne pas mentionnei également la présence de nombreux oiseaux aquatiques, des pilets, des canards, des sar«
elles, des bécassines, qui volaient d'une berge i l'autre ou se blottissaient parmi les roseaux. )e telles occasions de satisfaire ses goûts vX f exercer son adresse, jamais Jack n'eût con- :enti à les perdre do bon gré. Aussi tira-t-il [uelques coups très heureux, et personne ne es lui reprocha, si ce n'est peut-être Annah,qui lemandait toujours grâce pour les bétes inolbnsives.
« Inoffensives... mais excellentes... lors-
^mi. ' h - 13 ■' 'A
qu'elles sont cuites à point! » répondait Jacfojs Et de l'ait, on ne put que se féliciter d • ce que le menu du déjeuner et du dîner s -i compléterait d'une couple de pilets et d canards sauvages que Falb alla ramasser dan A le courant de la Montrose.
Il était un peu plus de onze heures, lorsquj Y Elisabeth atteignit un second coude de 1 rivière, qui revenait plus à l'ouest, ainsi qu'Ernest le constata. De sa direction générale/r on put déduire avec assez de probabilité qu'cll descendait de la chaîne, encore éloignée de si t à sept lieues, laquelle devait lui fournir u: apport considérable.
« Il est fâcheux, dit Ernest, que la mare jj touche à son terme, et que nous ne puission s: pousser plus loin...
— Fâcheux, en effet, répondit M. Zermatl mais voici qu'elle est étale, et le jusant ne tai dera pas à se faire sentir. Or, comme nou i sommes à l'époque des plus hautes mers, il es certain que le Ilot ne dépassera guère ce tour » nant de la Montrose.
- — ■ Rien de plus évident, ailirma M.Wolston Il reste donc à décider si nous mouillerons e ; cet endroit, ou si nous allons, en profitant d f jusant, revenir à la crique que la pinasse attein »i cirait en moins de deux heures. »
L'endroit était charmant, et chacun, il fan le dire, éprouvait grande envie d'y demeure à toute la journée. La berge de gauche formai tfl
SECONDE PATItlE. 1 9 5
me anse, dans laquelle venait se jeter un petit diluent d'eau vive et fraîche. Au-dessus se penchaient de grands arbres, à feuillage épais, remplis de pépiements et de coups d'ailes.
Tétait un bouquet de ces puissants figuiers l'Inde, presque semblables aux mangliers de felkenhorst. En arrière, des groupes de chênes /erts étalaient leur large parasol que le soleil le pouvait percer. Puis, au fond, sous le do me les goyaviers et des cannelliers, le long du rio ributaire, se glissait une fraîche brise qui balançait les basses branches comme des éventails.
« En vérité, dit M ,ntï Zermatt, voilà un coin lélick-ux, tout indiqué pour y bâtir une villa!... 1 est dommage que ce soit si loin de Felsenleim...
— Oui... trop loin, ma chère amie, répondit ilf. Zermatt. Mais cet emplacement ne sera pas >erdu, crois-le bien, et il ne faut pas tout >rendre pour soi!... Ne veux-tu donc rien laisser à nos futurs concitoyens?...
— Soyez certaine, Bctsie, dit M mo Wolston, {ue cette partie de l'île, arrosée par la rivières dontrose, sera très recherchée des nouveaux tâtons...
— ■ Et, en attendant, dit Jack, je propose d'y ;amper jusqu'à ce soir et même jusqu'au natin...
— C'est la question à résoudre, déclara ■•I. Zermatt. N'oublions pas que le jusant pcuL iOus ramener à la crique eu deux heures, et
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que nous serions rentrés demain soir à Eelsenheim...
— Qu'en pensez-vous, Annah?... demanda Ernest.
— Que votre père décide, répondit la jeune Jille. Cependant, je conviens volontiers que l'endroit est agréable et mérite qu'on y reste un après-midi.
- — D'ailleurs, reprit Ernest, je ne serais pas fâché de prendre encore quelques relèvements... |
— Et nous de prendre quelque nourriture!...
s'écria Jack. Déjeunons, de grâce, déjeunons! » 1
Ce fut chose convenue, on resterait à ce coude de la Montrose l'après-midi et la soirée. Tuis, au prochain jusant, vers une heure du matin, la nuit étant claire, — une nuit de plein© lune, — la pinasse descendrait sans aucun risque le courant de la rivière. A partir de la crique, selon l'état- de la mer et la direction du vent, ou elle irait relâcher à la haie de la Licorne, ou elle doublerait le cap de l'Est alin de gagner Felscnheim.
La pinasse ayant été amarrée par l'avant au pied d'un arbre, son arrière se rabattit presque aussitôt vers l'aval, — preuve que le jusanl commençait à s'établir.
Après le déjeuner, M" ,L ' Zcrmatt, M""' Wolston et Annah acceptèrent de s'installer au campement, tandis que des reconnaissances seraient
SECONDE PATRIE. I Q y
poussées sur la campagne environnante. En effet, il importait d'obtenir un aperçu plus coinjplet de cette région. Voici donc ce cpii fut décide : d'un côté, M. Zermatt et Jack iraient en chasseurs le long du petit affluent sans trop s'éloigner de son embouchure, et, de l'autre, M. Wolston et Ernest, embarqués dans le canot, remonteraient la Montrose aussi loin qu'ils le pourraient, de manière à être de retour à l'heure du diner.
On ne voyait aucun danger à ce que M me Zermatt, M™ e Wolston et Annah restassent au campement. D'ailleurs, elles ne firent point d'observation à ce sujet. Dans tous les cas, si besoin était, il leur serait facile de rappeler les deux chasseurs en tirant une des petites pièces de la ipinasse, chargées à poudre seulement. Et Jack ayant demandé à la jeune fille si elle n'aurait pas peur de faire tonner l'artillerie du bord, celle-ci rep o n di t qu ' el 1 e n'en était pas à s 'e ffraye r d'un coup de canon, et ferait feu dès que Betsie lui en donnerait Tordre.
Au surplus, M. Zermatt et son lils ne devaient; pas s'éloigner de ce tournant. Sous ces taillis giboyeux, l'occasion ne leur manquerait pas d'utiliser leur poudre et leur plomb dans un rayon d'une demi-lieue et les fusils seraient certainement entendus du campement.
Le canot, manœuvré à l'aviron par M. Wolston et Ernest, partit dans une direction opposée en remontant la rivière, tandis que M. Zermatt
ï 9 S SECONDE PATRIE.
et Jack suivaient la berge du rio sinueux qui descendait du nord.
Au delà de ce coude, la Montrose obliquait vers le sud-ouest. Le canot continua de naviguer le long des rives bordées de futaies touffues, presque inabordables, tant les herbes enchevêtrées, les roseaux entre-croisés en garnissaient les talus. Il eût été impossible d'y débarquer, et ce n'était pas nécessaire. L'important était de reconnaître la direction générale de la rivière en gagnant sur l'amont aussi loin que possible. D'autre part, le champ de vue ne tarda pas à s'élargir. À une demi-lieue de là, entre les massifs moins épais, les arbres isolés projetaient une ombre que les rayons verticaux du soleil arrondissaient à leur pied. Puis ce fut une succession de largos plaines, bossuées çà et là de tumescences rocheuses , qui semblaient se développer sans interruption jusqu'à la base des montagnes.
La surface de la Montrose, pour ainsi dire imbibée de lumière, resplendissait comme un miroir. Il y eut lieu de regretter l'abri des arbres qui la bordaient vers l'aval. En outre, au milieu d'une atmosphère embrasée, presque sans brise alors, le maniement des avirons devint pénible. Très heureusement, la force du courant n'était pas accrue de la marée descendante, puisque le flot s'arrêtait au dernier coude. Il n'y avait à refouler que l'écoulement normal des eaux, plutôt basses à cette époque de l'année. Il n'en
irait pas ainsi dans quelques semaines, à la saim des pluies, lorsque la chaîne enverrait son ibut à travers l'exutoire naturel de la Montrose. Cependant, malgré la chaleur, M. Wolston et Irnest nageaient sans se rebuter. Entre les erges assez capricieuses de la rivière au revers es pointes se produisaient des remous qu'ils hoisissaient de préférence, afin d'économiser jurs efforts.
« Il ne serait pas impossihle, dit M. Wolston, •lie nous pussions gagner le pied de la chaîne 'ans laquelle la Montrose doit prendre sa source.
— Vous tenez à votre idée, monsieur Wolton?... répondit Ernest en hochant la tête.
— J'y tiens, et il est à désirer qu'il en soit insi, mon cher enfant. Vous ne connaîtrez vériiblement votre ile qu'après l'avoir, observée ifif toute son étendue du haut de ces monigncs, qui, d'ailleurs, ne paraissent pas très levées.
— J'estime leur hauteur à douze ou quinze «nts pieds, monsieur Wolston, et de leur somîet, je le crois comme vous, le regard embrasera la Nouvelle-Suisse tout entière, à moins u'elle ne soit plus vaste que nous ne le supposas. Au delà de cette chaîne, qu'y a-t-il?... Si ous ne le savons pas encore, c'est que, depuis ouze ans, nous ne nous sommes jamais sentis
l'étroit dans la Terre-Promise. . .
— D'accord, mon cher Ernest, répondit I. Wolston, mais, à présent, il y a un réel inté-
rôt à être fixe sur l'importance d'une ile desti née à recevoir des colons...
— Ce sera fait, monsieur Wolston, ce sen fait au retour de la belle saison, et, n'en doute; pas, avant l'arrivée de la Licorne. Aujourd'hui il me parait sage de nous borner à cette cxploJc] ration de quelques heures, qui aura suffi pou? relever la direction générale de la Montrose..
— Et cependant, avec un peu de persévéré rance, Ernest, il serait peut-être possible dat teindre la chaîne... d'en gravir le revers sep tentrional...
— A la condition que les rampes ne fussen pas trop raides, monsieur Wolston...
— Oh! avec de bonnes jambes !...
— Décidément, vous auriez mieux fait d'em mener Jack à ma place, ajouta Ernest en sou riant. Il ne vous aurait pas contredit, lui... I vous aurait engagé à pousser jusqu'aux mon .
tagnes... quitte à ne revenir que demain 01 è après-demain... et dans quelle inquiétude c< retard eût plongé tout notre monde!
— En somme, vous avez raison, mon che Ernest, déclara M. Wolston. Puisque nopfl avons promis, il faut tenir notre promesse Encore une heure de navigation, et notre cano reviendra en sabandonnant au courant... N'im porte! je n'aurai pas de cesse que nous n'ayon planté le pavillon de la vieille Angleterre sur i plus haute cime de la Nouvelle-Suisse! »
On ne s'étonnera pas du désir exprimé ei
termes par M. Wolston. Il parlait en bon jiglais, et précisément à une époque où la Grande-Bretagne envoyait ses marins par toutes <is mers du globe, afin d'aecroitre son domaine blonial. Mais il sentit que mieux valait remettre plus tard cette prise de possession de l'île, et 'insista pas davantage.
La navigation continua. Toujours cette camagne largement découverte, dépourvue d' arres, et moins fertile, à mesure qu'elle se devenait vers le sud-ouest. Aux prairies succéaient peu à peu des surfaces arides, semées de ierres sècbes. A peine quel (pies oiseaux voleaient-ils au-dessus de ce sol dénudé. Des nimaux entrevus dans la matinée, buffles, ntilopes, autruches, on n'apercevait plus un cul. I ï ion que des bandes de chacals, qui ne se nontraient pas, mais dont les hurlements traersaient l'air sans éveiller aucun écho.
« Jack a été bien inspiré en ne nous accom- •agnant pas de ce côté, fit observer Ernest.
— Assurément, répondit M. Wolston, car il l'aurait pas eu l'occasion de tirer un coup de fuil. Il a du être plus favorisé au milieu de la futaie |u"arrose le petit affluent de la Montrose...
— En tout cas, ce que nous rapporterons de îotre excux^sion, monsieur Wolston, dit Ernest, ''est que cette partie de l'île ressemble à celle [ui s'étend au-dessus de la baie de la Licorne... ïui sait même s'il n'en est pas ainsi au delà de a chaîne?... Très probablement, elle n'est fer-
tile que dans le nord et le centre, depuis la Laie des Perles jusqu'à la vallée de Grttnthal.
— Aussi, lorsque nous entreprendrons notre grande excursion, répondit M. Wolston, le mieux, je pense, sera de marcher directement vers le sud, au lieu de suivre par l'ouest ou pars l'est les contours de la côte...
— Je le pense également, monsieur Wolston, et il sera préférable do gagner la campagne en franchissant le défilé do Cluse. »
Il allait être quatre heures. Le canot se trouvait à peu près à deux lieues et demie du campement, lorsqu'un bruit d'eaux tumultueuses se fit entendre en amont. Etait-ce un torrent qui se précipitait dans le lit do la Montrose ?.*#'. Etait-ce la rivière elle-même changée en ra* pide?... Un barrage de rochers la rendait-il innavigable sur son haut cours?...
À ce moment, M. Wolston et Ernest, immobilisés au milieu d'un remous, à l'abri d'une pointe, se préparaient à virer de bord. Comme le talus de la berge les empêchait de voir ati delà : S
« Encore quelques coups d'aviron, dit M. Wolston, et contournons la pointe...
— - Décidément, répondit Ernest, il est à craindre que la Montrose ne puisse permettre à une embarcation de gagner le pied des montagnes. »
M. W olston et Ernest se remirent à nager et déployèrent tout ce qu'il leur restait de vigueur
Hjfès ces quatre heures de navigation sous un 'l de feu.
La rivière se rabattait alors vers le sudvest, et ce devait être sa direction générale. Ltelques instants après, à plusieurs centaines ! pieds en amont, son cours apparut sur une
is longue étendue. Il était barré par un entassent de roches, semées d'une rive à l'autre,
i ne laissaient entre elles que d'étroites fîssires, et ses eaux se déversaient en cascades bayantes, dont le trouble se sentait à vingt uses en aval.
« Voilà qui nous aurait arrêtés, dit Ernest, si lus avions eu l'intention de continuer...
— Peut-être eût-il été possible, répondit HWôlston, de transporter notre canot au delà i ce barrage...
— Si ce n'est qu'un barrage, monsieur Wol-
— Nous le saurons, mon cher Ernest, car il nporte de le savoir... Débarquons. »
A gauche s'ouvrait un étroit ravin, très sec ; -jette époque de l'année, et qui sinuait à trax ts le plateau. Dans quelques semaines, sans toute, lorsque viendrait la saison des pluies, il .rvirait de lit à un torrent dont les eaux 'uyantes se mêleraient à celles de laMontrose. M. Wolston jeta le grappin à terre. Puis, nest et lui prirent pied sur la berge qu'ils i montèrent de manière à revenir obliquement '■rs le barrage.
Ce cheminement, qui dura un quart d'heur se fit au milieu d'un semis de pierres, à pei: fixées dans le sable par de rudes toufi d'herbes. Ça et là s'éparpillaient aussi tl cailloux de teinte brunâtre, très arrondis àleu angles, presque semblables à des galets gr comme des noix.
Lorsque M. Wolston et Ernest furent arriv à la hauteur du barrage, ils observèrent que Montrosc n'était plus navigable pendant ui bonne demi-lieue. Son lit s'encombrait i roches, entre lesquelles bouillonnaient les eau et le portage d'un canot en amont n'eût pas lais d'être très pénible.
Quant à la campagne, elle paraissait et absolument stérile jusqu'à la base de la chain Pour apercevoir quelque verdure, il fallait r garder vers le nord-ouest et le nord, préciséme dans la direction de la vallée de Griinthal, do on distinguait les lointains massifs sur la lirai de la Terre-Promise.
M. Wolston et Ernest n'avaient donc plus qu revenir sur leurs pas avec le regret que la Mo* rose fût obstruée dans cette partie de son cour
Chemin faisant, en suivant les détours ( ravin, Ernest ramassa quelques-uns de c cailloux brunâtres, plus lourds que ne sembla le comporter leur volume. Aussi mit-il dans i poche deux de ces petites pierres, en se pr< mettant de les examiner à son retour à Fe senheim. m
3e n'était pas sans quelque ennui que
Wolston avait dû tourner le dos à l'horizon f| sud-ouest. Mais le soleil étant sur son déclin, i ne fallait pas s'attarder à celte distance du rmpement. Le canot reprit donc le fil de l'eau, e sous la poussée des avirons, descendit rapi- < ment entre les deux rives.
À six heures, tout le monde était réuni au pd du bouquet de chênes verts. M. Zermatt c Jack, très satisfaits de leur chasse, avaient
)porté une antilope, une couple de lapins, un i'outi, plusieurs volatiles de diverses sortes.
Quant au petit affluent, il arrosait une cam- [gne très fertile, tantôt à travers des plaines di se prêteraient à la culture des céréales, ta tôt à travers des bois très épais, aux essences
riées. C'étaient aussi des territoires giboyeux, iv lesquels, sans doute, la détonation du fusil *\s chasseurs venait de retentir pour la première fois.
t Après le récit de M. Zermatt vint celui de '.Wolston. Ce dernier raconta par le menu ce Savait été cette navigation de deux lieues iviron en amont de la rivière. Il dit combien région était stérile dans la partie qui s'étentit vers le sud. 11 exprima quelle déconvenue rnest et lui avaient éprouvée devant un bar- <gc infranchissable du cours d'eau, ajoutant ie, pour gagner la chaîne du sud-ouest, il (aurait choisir un autre chemin que celui de la tontrosc .
SECONDK PATRIE.
Un bon dincr, préparé par Betsie, Merry Ânnah attendait les excursionnistes. 11 fut ser sous l'ombre des arbres, au bord du rio, dont 1« eaux vives murmuraient sur un lit sablonnei semé de plantes aquatiques. On fit honneur ce repas que la conversation prolongea jusqu neuf heures du soir.
Puis chacun regagna son cadre à bord c r Elixnhi'lli, et là, du côté des hommes, retent bientôt un concert de ronflements sonores rivaliser avec les hurlements des chacals.
Il avait été décidé que la pinasse partirait dle commencement du jusant, c'est-à-dire v une heure du matin, afin de mettre à pro:
toute la durée de la marée descendante. I temps du sommeil serait donc limité. Mais h passagers se rattraperaient la nuit prochain soit pendant une relâche à la baie de la L corne, soit à Felsenhcim, si l'Elisabeth y affi vait dans les vingt-quatre heures.
Malgré les instances de ses fils et de M. Wc ston, M. Zermatt avait voulu rester sur le p0K s'engageant à les réveiller à l'heure dite. Il ] fallait jamais se départir d'une certaine pr dence. La nuit venue, les fauves, qui ne se so pas montrés durant le jour, quittent volontie leurs tanières, attirés vers les cours d'eau p le besoin de se désaltérer.
À une heure, M. Zermatt appela M.Wolstp Jack et Ernest. En ce moment, le premi clapotis du jusant commençait à se faire e-
mdre. Une légère brise soufflait de terre. Les oiles furent hissées, a m urées, bordées, et la inasse s'abandonna à la double action du coutnt et du vent.
La nuit, très claire, fourmillait d'étoiles qui 3mbl aient suspendues comme une neige dans
espace. La lune, presque en pleine syzygie, îtombait lentement vers l'horizon du nord.
Le cours de la Montroso n'offrant aucun jstaclc, il n'y avait qu'à tenir le milieu de son t. Aussi, l'appareillage terminé, la voilure en [ace, suffirait-il d'être à deux pour la niaœuvre. M. Wolston se mit à la barre, tandis me Jack se postait à l'avant. M. Zermatt et rnest purent donc, l'un aller prendre, l'autre jprendre un peu de repos.
'Au total, ce repos ne serait pas de longue alitée. En effet, dès quatre heures du matin, jors que l'est se nuançait des premières lueurs
l'aube, YElisabetJi vint retrouver près de embouchure de la Montrose son mouillage de
1 veille.
Rien n'avait troublé cette navigation nocirne, bien que des grognements d hippopounes fussent entendus à mi-route. On sait, faprès le récit du voyage de Fritz sur la rivière «dentale, que la présence de ces monstrueux nphibies s'était déjà signalée dans les cours eau de l'île.
Comme le temps était superbe, la mer belle, 1 fut décidé que la pinasse profiterait immé-