‹ SedanChapitre 2 sur 26 · AVANT LA BATAILLE · texte numérisé non relu

AVANT LA BATAILLE

Motifs qui m'engagent à publier ce livre. — Ma position avant la guerre de 1870. — Un mot sur mon expédition dans le sud de l'Algérie. — Situation de nos tribus sahariennes. — Entraves mises à mon expédition. — Lettres officielles et instructions qui me sont données. — Curieux rapport du maréchal de Mac-Mahon, gouverneur général, sur Texpédition de l'Oued-Guir. — Rentrée à Oran le 15 mai 1870. ~ Résultats heureux de la pointe hardie faite dans le sud.

Les événements malheureux qui ont eu lieu au commencement de la guerre de 1870, la capitulation de Sedan, à laquelle mon nom s'est trouvé fatalement attaché, capitulation qui a clos d'une façon si terrible pour nous la première phase de la lutte, m'ont paru

exiger impérieusement des explications nettes, véridiques et précises, aussi bien dans l'intérêt de l'histoire que dans celui de ma personne.

J'ai cru que je ne pouvais, sans inconvénient, me taire sur ce qu'il m'a été donné de voir. J'ai cru que je me devais à moi-même de prendre la parole pour raconter les faits tels qu'ils se sont produits et qu'il m'a été donné de les apprécier.

Je me décide donc aujourd'hui à utiliser les moments inactifs d'une douloureuse captivité, pour coordonner mes souvenirs et pour mettre en lumière certains événements, en les appuyant de documents authentiques.

Je veux qu'en me lisant, chacun puisse se rendre compte des événements, et juger les hommes qui y ont concouru avec pleine et entière connaissance de cause. Nulle considération ne me retiendra pour retracer avec indépendance cette triste page d'histoire qui s'étend de juillet 1870 au lendemain de la fatale bataille de Sedan.

Mais avant d'aborder le drame lugubre sur lequel j'entreprends de jeter un jour complet, on me permettra de dire un mot de la position que j'occupais en Algérie, au moment où ce drame a commencé. On me permettra aussi de revenir, en quelques lignes, sur une expédition assez mal jugée, en France, par certains organes de la presse, expédition que je dirigeai, non sans quelque succès, dans le sud de la province d'Oran, et que je poussai jusqu'à près de 200 lieues dans le sud marocain pour châtier des tribus hostiles à la colonie.

On pourra d'ailleurs se rendre compte, par certains documents officiels, inconnus jusqu'à ce jour, des entraves mises à l'action des généraux par un gouvernement personnel, absorbant tout, et croyant pouvoir diriger des opérations militaires du fond du cabinet des Tuileries.

Lorsque, en 1869, je vins prendre le commandement de la province d'Oran, il me fut facile de reconnaître que nos populations du sud étaient sous une impression de terreur inspirée par des tribus marocaines hostiles, ainsi que par nos dissidents réfugiés au milieu d'elles ou dans leur voisinage. Ces tribus et ces réfugiés venaient, deux fois par an, aux époques des eaux abondantes, dans les contrées sahariennes, surprendre nos populations dispersées pour faire paître leurs troupeaux; ils leur tuaient ou mettaient hors de combat un certain nombre d'hommes, enlevaient des tentes, parfois des fractions de tribus qu'ils faisaient émigrer, et surtout s'emparaient des chameaux et moutons, principales richesses des nomades.

Cette situation nous infligeait vis-à-vis des nôtres une infériorité morale des plus fâcheuses. Elle encou^ rageait nos ennemis, que nous étions dans l'impuissance d'atteindre dans leurs courses rapides, et, en 1868, la fidélité des tribus du sud en avait été tellement ébranlée, jusque dans la province d'Alger, que deux des tribus les plus importantes refusèrent de marcher avec nous contre un ennemi commun. Il fallait modifier cet état déplorable par une répression vigoureuse et directe; mais je connaissais trop bien aussi le

pays sur lequel on aurait à opérer pour ne pas comprendre qu'il fallait agir avec une grande prudence et seulement à certains moments de l'année.

Jusqu'alors on n'avait pas osé pousser très-avant dans le sud avec une colonne nombreuse. J'estimai qu'au moyen des armes nouvelles quelques bataillons d'infanterie auraient de grandes chances de succès, dans une expédition de nature à terrifier les tribus marocaines et nos dissidents. Je résolus de tout mettre en œuvre pour faire adopter mes idées au maréchal gouverneur d'abord, au ministre de la guerre ensuite et enfin à l'Empereur lui-même.

Les difficultés morales étaient grandes, les difficultés physiques l'étaient également, car les fortes chaleurs qui régnent dans le sud, principalement de mai à février, s'opposaient à toute expédition pendant dix mois de l'année.

En Algérie, dans la province d'Oran surtout, on était fort partisan de mon projet. En France, il n'en était pas de même. On se figurait à Paris que toute expédition, dans notre colonie, ne pouvait avoir d'autre but que de favoriser l'avancement de certains officiers.

Je parvins néanmoins, à la un. de 1869, à faire comprendre combien il était urgent, indispensable même, de donner une protection sérieuse à nos tribus sahariennes. Ces tribus d'ailleurs assuraient très-nettement de leur résolution de faire cause commune avec les dissidents, et surtout acvec la fration ouest de la puissante" tribu des Ouled-Sidi-Gheik, ou de

fuir, hommes, femmes, enfants, troupeaux, jusqu'au milieu de nos centres européens, ce qui aurait causé dans le Tell une perturbation générale.

Le maréchal de Mac-Mahon, gouverneur général, se rendit à mes raisons. Il fit décider l'envoi d'une colonne expéditionnaire nombreuse, pouvant frapper un coup assez fort pour assurer, au moins pendant quelque temps, la tranquillité de nos Sahariens. Cette résolution fut prise à la fin de février 1870. Il n'était que temps^ car Si-Kaddour-ben-Hamza, chef des Ouled- Sidi-Gheik de l'ouest, prêchait partout la guerre sainte, cherchant à y pousser les tribus du sud-est du Maroc et nos propres tribus.

Je fus très-heureux de voir qu'on acceptait mes propositions et je disposai, pour agir, une colonne de dix-huit cents à deux mille fantassins d'élite, douze cents cavaliers (chasseurs d'Afrique et de France), six à sept cents hommes des goums et trois sections d'artillerie.

Je devais croire qu'en raison de l'expérience acquise par une longue carrière militaire et par un séjour de plus de vingt années en Afrique, on me laisserait les coudées franches, ne mettant aucune entrave à mon initiative de général en chef. Il n'en fut rien. J'étais à peine parti d'Oran pour concentrer les troupes à Aïn-Khlélil, dans le sud, que je reçus du maréchal gouverneur des instructions me liant bras et jambes. Qu'on en juge par les dépêches cidessous :

Au quartier général d'Alger, le 15 mars 1870.

« Mon cher général, le ministre de la guerre, à la date du 11 mars, me mande qu'après avoir pris les ordres de l'Empereur et des ministres^ il m'autorise à entreprendre l'expédition projetée dans le sud-ouest de votre province. Il observe qu'il est essentiel qu'elle ait surtout un caractère de protection pour nos intérêts menacés dans le sud de la province d'Oran, et que nous devons respecter l'esprit du traité de 1844 dans la poursuite des dissidents sur le territoire marocain ; enfin, il recommande expressément d'éviter toute tentative sur les oasis de Figuig,

» Il reste donc bien entendu que le but de cette expédition est de chercher à amener la population marocaine de la frontière à rester en bons rapports avec nous. Si vous parvenez à atteindre ces populations, faites en sorte que les chefs des tribus viennent à vous et vous donnent, s'il est possible, des gages de bons rapports. On pourrait admettre jusqu'à un certain point que si les circonstances nous favorisaient, vous puissiez exiger d'elles des otages que nous pourrions plus tard envoyer, soit à Fez, soit à Oudjda.

» Je comprends que, dans une expédition de ce genre, il soit impossible de vous fixer sur la marche que devront suivre vos colonnes ; elle sera réglée naturellement d'après les renseignements qui vous parviendront.

» Je dois, toutefois, vous recommander expressément

d'éviter avec soin de vous rapprocher de villages ou de petites villes qui pourraient vous présenter queU que résistance. Le gouvernement ne veut, à aucun prix, être entraîné à des opérations de siège qui pourraient faire perdre un temps précieux et amener des complications qu'il veut éviter.

» Vous me mandez que votre objectif sera, probablement, les environs d'Aïn-Ghaïr; je crois devoir vous rappeler que, d'après les renseignements donnés d'Oran, Kaddour-ben-Hamza avait entrepris, il y a quelque temps, de construire une espèce de citadelle non loin de ce point à El-Madir ^ Ce ne serait donc qu'avec vos goums ou quelques troupes de cavalerie seulement, que vous auriez à vous rapprocher de ce points car il est essentiel que V ennemi ne puisse pas dire que^ rapprochés de lui, nous avons évité de V attaquer.

» Je ne puis davantage vous limiter le temps que vous devrez passer sur le territoire marocain ; toutefois il ne doit pas se prolonger de manière à avoir à craindre que les populations berbères qui se trouvent à l'ouest du Sebdou puissent avoir le temps de vous rejoindre et de vous obliger à des combats sérieux. Ainsi que l'Empereur a ordonné au ministre de la guerre de me le faire connaître, votre expédition doit avoir principalement pour objet une démonstration protectrice et non point un acte d'agression.

1. Le maréchal commettait une erreur géographique au sujet d'El-Madir, séjour de Si-Hamza, point situé dans le sudest du Tafilalet.

» Tenez-moi au courant de toutes les circonstances importantes qui pourraient se présenter.

» Recevez, etc.

» Le gouverneur général de l' Algérie, » Maréchal de Mag-Mahon. »

Quartier général d'Alger, le 17 mars 1870.

« Mon cher général, je crois devoir vous adresser le texte d'une lettre que je viens de recevoir du ministre de la guerre en date du 13 de ce mois ;

« L'Empereur pense que dans l'état actuel des » esprits, une expédition qui ne paraîtrait pas sérieu- » sèment motivée pourrait produire le plus fâcheux » effet sur l'opinion publique ; tenez donc la main à ce » que le général de Wimpifen ne s'engage pas légè- » renient, que son mouvement ait pour but de rassurer » et de protéger nos tribus sahariennes, et qu'il tienne » un compte sérieux des observations contenues dans » ma dépêche du 11 courant; écrivez-moi à chaque « courrier pour me tenir au courant des opérations. »

» Je vous ai envoyé, il y a deux jours, l'esprit des instructions renfermées dans cette lettre du 1 1 .

» En résumé, vos préparatifs pour l'expédition sont en voie d'exécution ; je considérerais comme une chose des plus fâcheuses de revenir sur la décision prise. Toutefois, d'après ces ordres précis, limitez vos opérations autant que possible. Si les tribus de la confédération du Zedgou, apprenant votre mouvement, vous

envoyaient des émissaires, vous auriez alors à les accepter et à entrer en arrangement avec eux; s'ils vous donnaient des otages, vous n'auriez pas même besoin de franchir la frontière. Si, dans votre course, vous atteigniez des populations et des troupeaux, vous pourriez eulever ces derniers, mais n'oubliez pas que les Zedgou sont marocains et que nous n'avons pas de contributions de guerre à leur imposer. Si nos goums sont assez forts pour agir eux-mêmes, employez-les plutôt que des troupes régulières. Restez le moins possible sur le territoire marocain. » Recevez, etc.

» Le gouverneur général de l'Algérie, » Maréchal de Mac-Mahon. »

« P. S. — Si vous lancez vos goums ou des colonnes détachées sur les Ouled-Sidi-Gheik de l'ouest, ayez soin de faire respecter les tentes et les troupeaux du vieux cheik Ben-Taïeb; il serait déplorable que nous razzions nos amis au lieu de nos ennemis ^ »

Alger, le 14 avril 1870, à onze heures quatre minutes.

LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL A MONSIEUR LE GÉNÉRAL COMMANDANT LA SUBDIVISION A TLEMCEM

Envoyez au général de Wimpffen^ par courrier, sur un duplicata, la dépêche suivante :

1. Ce chef arabe, que l'on croyait de nos amis, nous était des plus hostiles, et à la tête d'une fraction des dissidents avec sa famille.

« J'ai reçu votre lettre du 3 avril, sur le combat du 31, et votre ravitaillement à Mengoub.

» J'admets que vous restiez sur le territoire marocain aussi longtemps que vous croirez avoir chance d'j joindre nos dissidents ou bien d'autres, ou bien d'entrer en arrangement avec les tribus marocaines de la frontière.

» Toutefois, il y a un inconvénient grave à y séjourner, cette circonstance pouvant permettre à nos dissidents de rassembler contre nous des forces considérables, en excitant les populations marocaines, même éloignées de la frontière; le gouvernement n'admettrait pas que, par suite d'un séjour prolongé dans un pays dont nous devons respecter le territoire et où nous ne pouvons pénétrer que pour atteindre les Algériens insoumis^ vous l'engagiez dans des opérations de nature à amener des complications avec le gouvernement marocain.

» Ne vous préoccupez point des chérifs du sud ; le général Marmier, avec huit escadrons, est près du Djebel-Amour. Géry ville, Laghouat et Ouargla sont sur leurs gardes. »

Ainsi donc, on autorisait une expédition difficile, hasardeuse, lointaine, et on liait les bras de celui qui devait la diriger!...

Je ne devais rien entreprendre contre les oasis, et ces oasis étaient le quartier général des dissidents! On me prescrivait d'obtenir des otages des populations marocaines de la frontière et on me défendait de les

combattre! Je devais soumettre les dissidents, et j'avais ordre d'éviter avec soin de me rapprocher des centres de population pouvant présenter quelque résistance !... etc.

Je le demande à tout homme ayant fait la guerre^ surtout en Afrique, chacune des prescriptions contenues dans ces dépêches ne présentait-elle pas les contradictions les plus flagrantes avec le but à atteindre?

Cette expédition se termina par deux combats glorieuX;, inspira aux populations hostiles du sud une terreur salutaire, leur donna une haute opinion de nos armes et de notre générosité, et leur produisit une impression sous le coup de laquelle elles sont encore aujourd'hui. Je neveux pas ici faire l'historique de mes opérations, mais je crois pouvoir répondre à ceux qui n'ont pas craint de les dénigrer, sans les connaître, par le rapport que le gouverneur général adressa à l'Empereur, après mon retour.

Ce document d'ailleurs a de l'importance , il appartient à l'histoire.

Le voici :

Alger, le 15 juin 1870.

DÉPÊCHE ADRESSÉE PAR LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL A l'empereur ,

J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que j'ai autorisé le général de Wimpifen à renvoyer dans leur pays les otages de Douï-Menia, qu'il avait

amenés à Oran, à la suite de son expédition dans le sud-est du Maroc.

Ils ont vu nos divers établissements militaires, sont montés sur la flotte cuirassée et ont visité, en se servant de la voie ferrée, les barrages et les centres de culture les plus intéressants. On les a mis en rapport avec nosprincipaux négociants, qui ont cherché à leur faire comprendre l'avantage que pourrait leur procurer un échange réciproque de marchandises. Ces indigènes ont paru frappés de ce qu'ils ont vu ; mais, depuis quelques jours, ils semblent désireux de rentrer dans leur pays.

J'ai pensé qu'au milieu de leurs populations, ils nous seraient plus utiles qu'à Oran, et d'ici peu de jours, ils doivent se mettre en route pour le sud. Ils ont accueilli avec reconnaissance quelques cadeaux que je leur ai fait distribuer ; ils ont promis au général de "WimpfFen de faire leurs efforts pour maintenir leurs populations dans de bons rapports avec nous, et établir des relations de commerce avec Tlemcen, point sur lequel ils dirigeaient autrefois leurs caravanes.

Ces chefs ont-ils l'intention et auront-ils le pouvoir de remplir leurs engagements ? C'est une question délicate ; il convient d'examiner quel effet a dû produire sur les populations marocaines du sud-est Texpédition qui vient de finir.

Je demanderai par suite à Votre Majesté la permission de lui rappeler les circonstances diverses et les principales opérations de cette campagne.

A la fin du mois de février, le général commandant

la province d'Oran me faisait connaUTe que, d'après des renseignements certains, Si-Kaddour-ben-Hamza, le chef des Ouled-Sidi-Gheik , prêchait la guerre sainte parmi les tribus du sud-est du Maroc. Il exagérait les résultats de la razzia faite sur nos Hamyans et prétendait que s'il pouvait réunir cinq ou six mille hommes, il était sûr, en se montrant sur les hauts plateaux, de rallier à lui la plus grande partie de nos populations sahariennes.

Le général de Wimpffen annonçait que Si-Hamza avait le projet de se mettre en route après le Rhamadan, c'est-à-dire vers la fin de mars.

Les généraux commandant les provinces d'Alger et de Gonstantine me donnaient les mêmes renseignements et signalaient d'un autre côté la marche d'un nouveau chérif parti d'Insalah pour attaquer soit les Larbaa de Laghouat, soit l'oasis d'Ouargla. Ces bruits, répandus dans tout le sud de l'Algérie, jetaient une vive inquiétude parmi les populations sahariennes qui faisaient remonter leurs troupeaux vers le nord, pour se mettre sous la protection de nos colonnes.

Dans cet état de choses, je donnai l'ordre aux généraux de division de renforcer les colonnes établies à la lisière du Tell, de manière qu'au premier avis, elles fussent prêtes à marcher dans le sud au secours de nos populations.

Cependant, au bout de quelques jours, les pâturages de la lisière du Tell devenaient insuffisants pour les nombreux troupeaux des nomades ; il fallait les autoriser à se reporter, pour vivre, jusque sur les Ghotts.

De là, l'obligation de faire avancer nos colonnes et de leur faire occuper El-Achira, Ras-el-Mâ et Oglat- Sna.

Cette position, uniquement défensive^ était bonne pour quelques jours, mais on ne pouvait la faire durer indéfiniment. En effet, les hommes et les animaux, en ne buvant que l'eau de mauvaise qualité, étaient exposés à des maladies.

L'approvisionnement de ces camps éloignés devenait très-dispendieux et fatiguait outre mesure les bêtes de somme des tribus appelées à concourir au ravitaillement. Cependant, nos tribus, faute de pâturages, ne pouvaient remonter vers le nord, et si nous les abandonnions, elles devaient nécessairement se demander si leur intérêt n'était pas de rallier les dissidents plutôt que de rester avec nous.

La force des choses nous amenait donc à prendre l'offensive. La question était de frapper un coup assez décisif pour assurer, au moins pendant quelques mois, la sécurité de nos populations sahariennes. Il fallait examiner par quelles dispositions on pouvait arriver à ce résultat.

Avant la famine qui a sévi sur l'Algérie en 1867, nos tribus sahariennes avaient une cavalerie nombreuse. Il était facile alors d'en tirer des goums assez forts pour aller razzer les populations du sud-ouest du Maroc. Aujourd'hui, ces tribus ont perdu un grand nombre de leurs chevaux, leur moral a été ébranlé par l'apparition sur les hauts plateaux d'un contingent de plus de trois mille chevaux que Si-Hamza y avait

amenés. On a donc dû renoncer à les envoyer tenter au loin un coup de main contre nos ennemis.

Pouvions-nous, comme nous l'avons fait jusqu'en 1869, diriger dans le sud-est marocain une colonne composée d'un millier d'hommes d'infanterie, de deux cents chevaux réguliers et d'une section d'artillerie? Les colonnes de ce genre avaient surtout pour but de soutenir les goums et de leur permettre de ramener leurs prises en lieu sûr. Obligés d'éviter Figuig, nous devions, pour atteindre l'ennemi, nous avancer loin de la frontière. Dès lors, il m'a semblé imprudent de porter une aussi faible colonne dans un pays où l'ennemi pouvait, à la rigueur, réunir cinq à six mille combattants.

De là, la nécessité d'un effectif assez fort, composé de troupes de différentes armes.

Nous ne voulions pas attaquer les oasis, ce qui nous aurait conduits à emmener un attirail d^artillerie trop considérable. La colonne étant donc probablement destinée à agir en plaine, j'ai admis qu'elle devait être composée surtout de cavalerie, le rôle de l'infanterie étant principalement d'assurer la marche des convois et de forcer au besoin quelques passages d'une faible résistance. C'est donc dans ce sens que le général de Wimpffen a reçu des instructions.

Il devait réunir un goum aussi nombreux que possible, qui, soutenu par une douzaine d'escadrons réguliers, pouvait se porter à plusieurs journées de marche de son convoi et trouver quelque occasion d'atteindre la population et les troupeaux de l'ennemi.

S'il tombait sur les populations, le général avait chance de s'entendre avec les chefs et de nouer de bons rapports avec eux; s'il n'enlevait que les troupeaux, il pouvait faire éprouver aux dissidents des pertes assez sensibles pour leur inspirer la crainte des coups de main et les ramener chez eux. Dans tous les cas, la présence d'une forte colonne dans ce pays ne pouvait que nous être avantageuse.

Le général de WirapfFen, en arrivant le 23 mars sur les Ghotts, arrêta définitivement la marche de ses opérations. Le colonel de Lajaille, à la tête de six escadrons de cavalerie, d'un bataillon d'infanterie et d'une section d'artillerie, devait traverser le Ghott des Maya, remonter vers le nord-oaest j usqu'à Ras-el-Mâ des Beni- Mathar, et de là, redescendre vers le sud, en remontant les lignes d'eau jusqu'à la hauteur deTigri. Le général espérait qu'on pourrait ainsi razzer, ou du moins pousser dans le sud les contingents des Beni- Guil et des Ouled-Sidi-Gheik qui font ordinairement paître leurs troupeaux de ce côté. Pendant ce temps, lui, de sa personne, avec le corps principal, composé de douze escadrons, mille hommes d'infanterie et trois sections d'artillerie, devait partir d'Aïn-ben-Khlélil et se diriger vers le sud-ouest, espérant atteindre dans la plaine de Tamlelt les douars des Beni-Guil qui y campent habituellement et peut-être les populations fuyant vers le sud devant le colonel de Lajaille.

Ce dernier a exécuté le mouvement prescrit; mais c'est seulement à la hauteur de Tigri qu'il a appris que des populations des Beni-Guil mélangées à des Ouled-

Sidi-Cheik se trouvaient aux environs de Kheneg-et- Defla, dans la plaine de Tamlelt. Il prit aussitôt cette ■direction /Toutefois, comme il y avait un ordre précis du gouverneur, enjoignant de respecter les tentes de Sidi-Cheik-ben-Taïeb, il envoya son chef de bureau arabe, pour rassurer ce personnage et lui dire que nous en voulions seulement aux douars qui nous étaient hostiles. Cet officier arriva en vue des éclaireurs ennemis qui étaient commandés par un des fils de dheik-ben-Taïeb. Il chercha à entrer en rapport avec lui, mais n'en reçut que les injures les plus grossières, et il paraît certain que ce fut le fils de ce €heik qui tira le premier sur l'escorte de Fofficier du bureau arabe. Le goum ennemi accrut immédiatement son feu auquel nous fûmes obligés de répondre. Les tentes de Ben-Taïeb furent enlevées, ainsi qu'une partie de ses troupeaux ; son fils fut blessé, et m.ourut le soir malgré tous les soins qu'on put lui prodiguer.

D'après les renseignements qui ont été pris depuis, le cheik Ben-Taïeb ne s'était jamais rallié à notre cause, et il ne s'était mis en rapport avec nous que dans l'espoir de nous voir obtenir de l'empereur du Maroc la mise en liberté de deux de ses fils encore détenus à Fez. En réalité, l'aîné des fils de ce cheik, El-Hadj-Elx4rbi, que nous avons tiré, il y a dix-huit mois, des prisons d'Oudchda, a accompagné son cousin Si-Hamza, dans sa course sur Aïn-Madi ; c'est le second de ses fils qui a commencé le feu contre nos goums dans le combat du colonel de Lajaille, et c'est un troisième.

blessé, dit-on, qui a conduit les contingents à l'attaque de la garnison de Bou-Kaïs.

Le mouvement du colonel de Laj aille avait eu lieu plus promptement que ne l'avait prévu le général de Wimpffen. Aussi, ce dernier, arrivé seulement à Souf- Ekser, à une journée de marche de notre frontière, dut motifier son premier projet, qui était de se porter dans la plaine de Tamlelt; il pensa que pour rejoindre l'ennemi, il devait se diriger plus au sud. Ayant pris au colonel de Laj aille son infanterie, il se porta sur Bou-Kaïs, puis sur Kenadsa. Là, il eut la certitude que les Douï-Menia,la tribu la plus importante de ces contrées, avaient de grandes cultures sur l'Oued-Guir, et que là seulement, il avait chance de les atteindre, obligés qu ils seraient de défendre leurs propriétés.

Dans la situation où se trouvait le général de Wimpffen, devait-il s'arrêter sur ce point déjà éloigné et regagner la frontière? Il est pour moi certain que les gens qui l'accusent d'avoir été trop entreprenant et d'avoir compromis sa colonne l'accuseraient de n'avoir pas montré assez d'énergie. « Il est difficile, » diraient-ils, d'expliquer pourquoi après avoir réuni » des forces considérables et avoir fait de grandes dé- » penses pour les ravitailler, il s'est arrêté avant d'avoir » cherché à atteindre l'ennemi qu'il savait être sur » l'Oued-Guir. » En réalité, en se portant dans la direction de l'Oued-Guir, le général compromettait-il ses troupes?

Quant à moi, je ne le pense nullement. Ayant avec lui quinze cents hommes d'infanterie, douze escadrons

— iode cavalerie^ six cents chevaux de goum, trois sections d'artillerie, des munitions et des vivres assurés, que pouvait-il risquer? Dans le pays de plaine qu'il avait à parcourir, il était impossible qu'il éprouvât un échec sérieux ; le danger était d'autant moindre que, suivant ses instructions, il a évité tout séjour prolongé sur un point quelconque, afin de ne pas permettre aux Berbères du haut Oued-Guir et peut-être de l'Oaed- Drâ de le rejoindre. Selon moi, ayant la chance d'atteindre l'ennemi sur TOued-Guir, il a opéré convenablement en marchant de ce côté.

Arrivé sur l'Oued-Guir, le général de WimpfFen a trouvé l'ennemi occupant une position plus forte qu'il ne s'attendait à la rencontrer. Le pays boisé, coupé par des canaux d'irrigation larges et profonds, semé de dunes escarpées, présentait des difficultés réelles. Mais avec son infanterie composée de troupes d'élite et une partie de sa cavalerie qui avait mis pied à terre, il a cru pouvoir vaincre toute espèce de résistance : il a attaqué et enlevé la position. Le résultat obtenu est, selon moi, très-important. Ces Beni-Guil (Douï-Menia) étaient tellement persuadés que leur position était inexpugnable . qu'ils avaient laissé en arrière leurs populations et leurs troupeaux. Là, ils ont vu qu'en rase campagne rien ne pouvait nous résister. Ils sont venus d'eux-mêmes se livrer en otages au général de WimpfFen pour l'assurer de la sincérité de leurs promesses, qui étaient de rester avec nous dans de bons rapports et de chasser de leur pays les douars des Ouled-Sidi-Gheik.

Selon moi, cette course sur l'Oued-Guir, quand même nous n'aurions pu rejoindre l'ennemi, aurait donné, par le seul fait de notre présence dans ce pays, un résultat assez important pour l'entreprendre. Nous sommes sûrs désormais que pour nous rendre dans celte vallée, où se trouve la plus grande partie des richesses de ces populations, on n'a qu'à parcourir un pays peu accidenté, où i'eau se trouve à chaque étape. On sait où rencontrer les Ksours que l'on peut attaquer ou éviter selon les circonstances.

Après avoir reçu la soumission des Douï-Menia, le général de Wimplfen est remonté vers le nord pour aller retrouver sa colonne de ravitaillement qui, sous les ordres du colonel de Lajaille, se portait sur Mengoub, à quelques lieues d'Aïn-Ghaïr.

En arrivant à Bou-Kaïs, où il avait laissé, dans sa marche en avant, une partie de ses impedimenta, il apprend que ce poste avait été attaqué par des contingents des Beni'Guil, seule fraction de la confédération desZedgou qui nous restait hostile ; et que ces contingents s'étaient reportés sur Aïn-Ghaïr.

Dans cette situation, le général devait-il rejoindre son convoi à Mengoub ou se porter sur l'oasis d'Aïn- Ghaïr? Il est positif que s'il avait pris ce premier parti, il ne pouvait encourir aucun blâme, car il avait reçu du gouvernement l'ordre précis d'éviter l'attaque des oasis. Mais, en agissant ainsi, le général sentait que son opération eût été incomplète. Les Beni-Guil auraient prétendu, avec raison, que les Français n'avaient pas osé les attaquer et que dans leurs Ksours ils

étaient entièrement à l'abri de nos coups. 11 prévoyait qu'en quittant Mengoub, il serait suivi de plus ou moins loin par des cavaliers ennemis ; ceux-ci ne manqueraient pas de faire courir le bruit qu'ils l'avaient ramené jusqu'à notre frontière, peut-être même jusqu'au Tell. N'était-il pas à craindre que le résultat moral du combat de l'Oued-Guir ne fût complètement détruit ? D'un côté, on peut le supposer, le général de WimpfFen, qui avait vu les habitants des Ksours de Bou-Kaïs et de Kenadja se rendre à son approche, avait quelque espoir de voir venir à lai de la même manière ceux d'Aïn-Ghaïr. Il se porta donc sur Aksar, prescrivant au colonel de Lajaille de venir Vj rejoindre. Arrivé près d'Aïu-Ghaïr, il entra en pourparlers avec les habitants, mais ceux-ci se contentèi^ent de l'injurier, en affirmant qu'ils ne se rendraient sous aucun prétexte. Avant de se décider sur le parti à prendre pour l'attaque ou pour la retraite, il crut devoir faire une reconnaissance de l'oasis et du ksar, et, dans ce but, se rapprocha de la ville autant que possible; les habitants firent feu sur nos troupes. Pour les intimider et faciliter ses opérations, il fit placer son artillerie dans une position convenable et tirer sur les points de la ville où paraissaient les plus nombreux rassemblements. Il remarqua qu'il n'y avait pas de fossés en avant des murs et qu'un certain nombre d'hommes entraient et sortaient pour se rendre dans les oasis. Il en conclut qu'il y avait de ce côté un certain nombre de portes qui pourraient lui faciliter l'entrée de la place.

Dès que les batteries eurent cessé leur feu, il fit à la place une nouvelle sommation, mais inutilement. Ayant été rejoint dans la matinée du lendemain par la colonne de Lajaille qui lui amenait quatre cents zouaves, il pensa qu'il avait chance de s'emparer de la ville et que ses troupes finiraient par entrer par une des portes communiquant avec l'oasis. Toutefois, afin de pouvoir se retirer sans trop de pertes, en cas d'échec, il ne donna le signal de l'attaque que trois heures avant le coucher du soleil. N'ayant pas l'espoir, avec les cent cinquante obus qui lui restaient, de faire brèche dans la muraille, il prescrivit de tirer, comme la veille, cent coups où l'on remarquait des groupes formés. Puis, ses dispositions prises, il lança ses colonnes. Les habitants peu nombreux restés dans l'oasis furent culbutés. Mais on ne put reconnaître l'emplacement des portes qui sont probablement en petit nombre et dérobées aux vues de l'extérieur. Par suite, au moment du coucher du soleil, les troupes se retirèrent sans être inquiétées. Mais l'artillerie et peut-être la mousqueterie dont les projectiles traversaient, dit-on, sur plusieurs points la partie la plus élevée de la muraille, firent éprouver à l'ennemi des pertes sensibles. L'effroi de la ville fut tel que, dans la crainte d'une nouvelle attaque^ les chefs vinrent, le lendemain matin, traiter avec le général de Wimpfïen. Ils lui présentèrent les deux chevaux de soumission et lui apportèrent cent sacs d'orge qu'il demandait. Ils s'engagèrent à rester avec nous dans de bons rapports.

Certainement, on peut admettre qu'en attaquant

l'oasis, le général de WimpfFen avait peu de chances de réussir. Le succès, qui est le but qu'on se propose naturellement, a prouvé que ce dernier avait raison.

En résumé, les opérations du général de Wimpffen ont complètement réussi; mieux, pour mon compte, que je n'osais l'espérer.

Quelques officiers, dans des lettres particulières, ont prétendu que ce général, après la prise d'Aïn-Ghaïr, manquait de munitions. Le fait est inexact. Le colonel de Lajaille lui apportait dix -huit jours de vivres. Il avait encore toutes ses réserves de cartouches. Il n'avait plus, il est vrai, que quarante obus, mais l'exiguïté de ces ressources en artillerie n'avait plus aucun inconvénient dans la position où il se trouvait. Avec ses deux mille hommes d'infanterie d'élite et ses dixhuit escadrons, il était sûr, dans le pays de plaine qu'il avait à parcourir, de vaincre toutes les résistances qui pourraient se présenter.

De ce que cette opération a réussi, peut-on conclure que désormais nous n'aurons rien à redouter de ces populations marocaines ? Ce serait aller beaucoup trop loin, et ne pas connaître la mobilité d'esprit de ces populations que des circonstances imprévues font changer subitement d'un jour à l'autre. Mais il me semble très-probable que, pour quelques mois du moins, les Douï-Menia, qui entraînent avec eux les Ouled-Djerir et les Amour, éviteront de fournir aux Ouled-Sidi-Gheik les contingents sur lesquels ceux-ci pouvaient compter avant l'expédition. S'il en est ainsi, ces derniers seront dans l'impossibilité de présenter des

forces aussi nombreuses que Faiinée dernière, c'est-àdire trois mille à quatre mille combattants. Mais nous pouvons moins compter, ce me semble, sur les Beni-Guil, qui ont été moins frappés par nous. Il serait donc possible que nos tribus des hauts plateaux fussent encore assaillies par quelques bandes de deux à trois mille cavaliers, provenant soit des Beni-Guil, soit des Ouled-Sidi-Gheik qui peuvent gagner les hauts plateaux sans traverser le pays des Douï-Menia. Certainement, ces incursions sont toujours très-fâcheuses, mais il faut reconnaître qu'elles ont beaucoup moins d'importance pour nos populations que si elles étaient composées de gros contingents.

Si les Douï-Menia et lears alliés tiennent leurs promesses, les goams des Hamyans, auxquels peuvent se joindre les cavaliers de quelques autres tribus^ sont certainement hors d'état de tenter des coups de main contreles populations et les troupeaux de ces Beni-Guil.

L'expédition du général de Wimptfen a eu, sous le rapport militaire, un avantage réel, celui de faire connaître exactement les points où l'on peut atteindre les intérêts de ces populations marocaines.

Si, plus tard, on était forcé de faire un effort sur les Beni-Guil, la colonne expéditionnaire devrait être organisée de manière à enlever le ksar d'Aïn- Chair, c'est-à-dire être moins forte en cavalerie que la colonne du général de Wimpffen, mais avoir une force plus considérable en infanterie, et surtout un petit équipage de pièces de 12, de manière à renverser facilement la muraille.

La colonne que nous pourrions être obligés un jour de diriger sur Figuig devrait être composée de la même manière. On sait aujourd'hui que pour se rendre soit à Figuig, soit à Aïn-Ghaïr^ on a à parcourir un pays de plaine qui permet aux pièces de 12 de passer partout sans difficultés sérieuses. Enfîn^ si l'on veut atteindre les Douï-Menia, on connaît le pays où ils ont leurs approvisionnements, et l'on sait qu'avec une colonne de trois mille hommes d'infanterie et quelques escadrons de cavalerie seulement^ on sera à même d'enlever les positions défensives que le pays présente.

Je suis^ etc.

Le gowcerneur général,

Maréchal de Mac-Mahon.

Immédiatement après mon arrivée à Oran , le 13 mai 1870, j'écrivis à un de mes meilleurs amis, occupant une belle position à Paris, quelques lettres que l'on trouvera à la note A.

Je revins à Oran très-heureux des résultats que j'avais obtenus, très-fier des succès de mon petit corps d'armée et croyant qu'il ne viendrait à la pensée depersonne de contester le mérite de ce que j'avais exécuté. Il n'en était rien. Un ou deux journaux de Paris, renseignés faussement par des hommes contre lesquels j'avais été forcé de sévir, blâmèrent mes opérations et obtinrent, même en haut lieu, le crédit que Figaro déclare être un résultat certain de la calomnie

En vain, les officiers de tous les corps sous mes ordres envoyèrent les protestations les plus énergiques. En vain le maréchal de Mac-Mahon adressa le rapport qu'on a lu plus haut, ni mon état-major qui m'avait entouré et secondé, ni moi, n'obtînmes la moindre marque de satisfaction. Je fus froissé de ce déni de justice de la part d'un souverain qui donnait si facilement à son entourage des récompenses hors de toute proportion avec les services rendus, mais je ne formulai aucune plainte.

Les 9 et 13 juillet, j'adressai encore à l'ami intime que j'avais à Paris deux lettres qu'on trouvera à la note B.

Un mot encore sur cette expédition de l'Oued- Guir. Je terminai cette expédition du sud dans la première quinzaine de mai; je rentrai à Oran le 13. Quelques jours plus tard arrivèrent les otages des Douï-Menia, et je commençai à entrer avec eux en de très-bons rapports qui devaient en faire de sérieux alliés. Jusqu'alors ces braves gens ne connaissaient que leurs vastes plaines, leurs fleuves aux eaux fertilisantes comme le Nil, l'immensité du désert avec ses sables mouvants; ils n'avaient d'autre industrie que l'élevage de leurs troupeaux, d'autre commerce que l'échange des céréales. Leurs armes consistaient en fusils des formes les plus anciennes. Je leur fis montrer tout ce que la civilisation avait créé, et leur fis comprendre qu'il était un autre bien-être que celui dont ils jouissaient. Je les fis embarquer dans la rade de Mers-el-Kébir, pour se rendre à bord de notre flotte

cuirassée qui venait d'y arriver. Ils n'avaient jamais navigué, jamais vu la mer. Ils se recommandèrent à Dieu. Le tir de nos grosses pièces, le bruit de la vapeur faisant mouvoir instantanément nos vaisseaux, les remplirent d'un étonnement immense. Ils visitèrent nos bâtiments, virent fonctionner le Djinn puissant à la voix duquel s'ébranlaient ces masses. Ils ne pouvaient comprendre comment on les faisait reculer et avancer aussi facilement. Je leur fis voir nos dépôts d'armes, de munitions. Ils ne se rendaient pas compte de la nécessité d'aussi nombreux approvisionnements. Hélas! le temps n était pas éloigné où un imprévoyant gouvernement allait vider ces arsenaux pour les envoyer aux bords du Rhin. Les otages des Douï-Menia assistèrent aux exercices de l'artillerie et de l'infanterie, et leur esprit ne tarda pas à s'imprégner d'une •haute idée de notre puissance militaire. Ils comprirent qu'ils avaient tout intérêt à rester nos amis. J'ordonnai qu'on leur montrât nos écoles, nos hôpitaux, tous nos établissements. Lorsque je les vis bien pénétrés de notre puissance, je songeai à les renvoyer chez eux sans les avoir fatigués d'une trop longue captivité. Ils me quittèrent dans les premiers jours de juin, étonnes et charmés tout à la fois de notre hospitalité courtoise, ravis des quelques cadeaux que je leur fis remettre. Au moment de leur départ, prêts à recouvrer leur liberté, ils protestèrent qu'ils resteraient les alliés fidèles de la France, et qu'ils sauraient au besoin combattre et chasser de chez eux nos ennemis.

J'avoue que je doutais un peu de leur bonne foi. Et

cependant, je suis porté à croire qu'on leur doit la tranquillité dont a joui jusqu'au jour où j'écris le sud de notre colonie, à la frontière du Maroc. On trouvera à la note G une lettre qui m'est arrivée à Stuttgard au mois de novembre, lettre écrite par eux et qui ne me permet pas de douter de ce que je viens d'avancer.

A cette même époque, je lis placer à la tête de tribus considérables, mais indisciplinées et vagabondes, un cousin de Si-Hamza-ben-Kaddour et son adversaire. C'était l'homme le plus capable de commander ces nomades et surtout de leur donner une certaine cohésion^ et cela, par sa position religieuse, son intelligence et sa bravoure.

Les travaux d'ordre et de sécurité pour le pays, ainsi que ceux relatifs à la colonisation, m'occupèrent pendant le mois de juin^ au point de détourner mon attention des événements qui surgissaient en Europe.

Cependant, je ne tardai pas à être sérieusement inquiet en apprenant que la guerre allait éclater avec la Prusse. J'entrevis une lutte terrible. Je connaissais l'état de notre armée et celui des armées allemandes. Cela me donna des craintes à tel point que je m'en ouvris à plusieurs des officiers de mon état-major. Loin de partager mes préoccupations, ces derniers ne rê-vaient que victoires et conquêtes.

Mais avant de continuer à parler de moi, je vaisjeter un coup d'oeil rapide sur les causes réelles de notre lutte fatale avec la Prusse.

Page 1