‹ SedanChapitre 3 sur 26 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Clauses de la guerre de 1870. — Influence fâcheuse de l'expédition du Mexique sur la situaliou de la France, sur ses finances, sur ses armées. — Paroles de l'Empereur au sujet de cette guerre. — Calculs erronés de M. Rouher. — Coup d'œil sur l'armée française en 1866. — Son armement, son recrutement, ses cadres. — Quelques mots sur les principaux personnages destinés à jouer un grand rôle dans la guerre de 1870. — Napoléon III. — Le prince Napoléon. — Le maréchal Randon. — Le maréchal Niel. — Le maréchal Lebœuf. — Les généraux Lebrun et Jarras. — Le roi Guillaume. — Le comte de Bismark. — Le général de Moltke. — Le général de Roon. — Coup d'œil sur l'armée allemande. — Napoléon III et M. de Bismark, de 1859 à 1870.

On a souvent dit avec raison que le premier Empire avait décliné à dater de l'injuste guerre d'Espagne. Plus d'un homme perspicace a prévu que l'expédition du Mexique marquerait de même le déclin du second Empire.

Le Mexique, en effet, a joué dans les destinées du règne de Napoléon III, malgré les succès de l'armée française dans le nouveau monde, un rôle peut-être

encore plus funeste que l'Espagne dans les destinées de Napoléon P^,

Cette guerre, en raison de ce que Ton n'osait demander au Corps législatif de nouveaux crédits, a contraint le gouvernement à prodiguer les réserves de nos arsenaux, de nos magasins et à n y rien reconstituer. En outre, et pour se créer des ressources, les effectifs des corps furent réduits d'une manière si déplorable qu'en 1866, on était dans l'impossibilité de rassembler une armée de cent mille hommes sur notre frontière du nord-est.

Cette entreprise malheureuse a eu pour cause une spéculation honteuse de certains personnages, le désir d'une jeune et religieuse Impératrice de voir dans ces contrées le clergé reprendre sa prépondérance, et enfin, de la part de l'Empereur, assure-t-on, la pensée de constituer au Mexique un peuple, un empire latin pouvant former une digue à opposer au développement d'une trop puissante République anglo-saxonne. On n'avait point osé soutenir ouvertement les Etats-Unis du Sud contre ceux du Nord, mais avant de voir les premiers écrasés et rentrés dans l'Union, on espérait pouvoir fonder une puissance qui empêcherait cette vaste et envahissante Confédération de s'emparer des côtes de l'Amérique septentrionale baignées par le grand Océan, elle qui possédait déjà la plus grande partie des rives do l'océan Atlantique. On paraissait, à cette époque, prévoir que cette République ainsi développée, maîtresse, sur les deux mers^ de vastes côtes par lesquelles se fait le commerce du monde,

serait un jour en état, au moyen d'une alliance avec la Russie, de dominer toutes les autres nations du globe. Du moins, ce sont là les conclusions qui se formulaient, lorsque se discutait le plus ou tooins d'opportunité de cette aventureuse expédition. En 1862, à Vichy, comme je faisais observer à l'Empereur combien en France on se montrait hostile à une guerre dans le nouveau monde, Sa Majesté me répondit : — « L'importance de cette guerre n'est point comprise; mais, un jour on me rendra justice ; elle sera une des plus importantes, des plus utiles et des plus glorieuses de mon règne. »

Cependant, à peine la guerre commencée, l'Espagne, puis l'Angleterre, chacune pour des raisons politiques que nous n'avons pas à apprécier ici, refusèrent de continuer la lutte. Ce refus était de nature à faire présager que nous rencontrerions des causes d'insuccès d'autant plus sérieuses, que ces deux Puissances^ en se retirant, nous laissaient seuls aux prises avec toutes les difficultés. Il était encore temps pour nous de faire alors une paix à peu près satisfaisante, mais le pouvoir, la presse impériale s'étaient trop élevés contre Juarez. D'ailleurs, l'intérêt de certains hommes alors tout-puissants, ainsi que les autres motifs dont il a été question plus haut, nous entraînèrent à la continuation d'une guerre où nos ressources allaient s'épuiser, et où nous devions perdre un peu de notre honneur par l'abandon volontaire d'un prince honnête, savant, chevaleresque, quoique nullement à la hauteur de sa mission. Une conséquence plus grave encore fut de

laisser la France presque désarmée, devant un voisin habile, rusé, se rendant compte de nos fautes, de notre impuissance et se préparant d'abord à nous jouer, puis à nous écraser.

Cette guerre, d'une durée trop longue, eut pour résultat une retraite précipitée, la perte de tous nos chevaux, de toutes nos voitures d'approvisionnements de guerre, d'habillements, de vivres laissés sur la terre du nouveau monde. Elle coûta à la France :

Environ i milliard 300 millions;

Elle nous amena en outre une diminution telle dans nos effectifs, qu'en 1866 nous ne pouvions pas réunir une armée un peu considérable prête à entrer en campagne ;

Enfin elle causa l'épuisement des approvisionnements dans nos magasins et la ruine d'un matériel trop prodigué.

Et qu'on ne vienne pas objecter l'assertion erronée de M. Rouher, disant en plein Corps législatif : que la guerre du Mexique n'avait pas coûté à la France plus de 300 millions; je répondrais par les chiffres mêmes des budgets; je dirai à ceux qui sont tentés d'accepter les données du premier ministre :

Sans doute, M. Rouher, jouant sur les mots avec une apparence de vérité, a pu prétendre que la guerre du Mexique n'a pas coûté plus de 300 millions si l'on a égard seulement aux sommes dépensées en dehors du budget ordinaire ; mais^ pendant plusieurs années, les sommes du budget ordinaire, votées pour le ministère de la guerre (personnel et matériel), ont, en

majeure partie, été absorbées pour satisfaire à toutesles exigences des troupes envoyées dans le nouveau monde.

Il en est résulté qu'aucune amélioration n'était tentée dans Tarmement de nos diverses troupes et que notre infanterie était encore, à l'époque de la guerre de la Prusse contre l'Autriclie, armée du fusil se chargeant par la bouche. Quant à l'artillerie de nos voisins, on la critiquait, on la considérait comme ne présentant pas un sérieux progrès, et Ton était heureux de trouver ainsi un spécieux prétexte pour éviter les dépenses considérables qu'aurait entraînées la transformation de nos bouches à feu. D'ailleurs, on était fort aise de faire croire à Sa Majesté que le système d'artillerie auquel elle avait donné la main ne pouvait être surpassé.

Cette situation déplorable paraît du reste avoir peu frappé l'Empereur, et l'on répandait à cette époque dans l'armée des instructions ayant pour but de prouver aux officiers et aux soldats que, grâce à leur intelligence, à leur initiative, et en recourant à des charges à la baïonnette, nous serions suffisamment en mesure de vaincre. Le souverain était resté si étranger à notre état militaire, qu'il se montra stupéfait lorsque, en 1866, l'un de nos jeunes divisionnaires, ayant sous ses ordres deux régiments d'artillerie, lui écrivit directement que ces corps n'étaient pas capables de fournir quatre batteries à l'armée.

Quant aux arsenaux, ils étaient veufs de presque tous les objets nécessaires aux besoins des troupes, et

on dut, en 1867, dépenser des centaines de millions pour les reconstituer. Encore, n'eut-on que des approvisionnements fort incomplets^ ainsi qu'il fallut bien le constater lorsque nous dûmes opérer en 1870.

Il reste à mentionner, après ce que je viens d'exposer, la constitution faite à l'armée française par la loi de 1855. Cette loi avait façonné tous les soldats et les sous-officiers au remplacement. Elle ne tendait à rien moins qu'à encombrer les rangs de gens sans état, sans instruction et sans la moindre éducation, à en éloigner cette jeunesse qui, auparavant, n'hésitait pas à venir chercher, sous les drapeaux, une honorable carrière. De vieux sous-officiers remplissaient les cadres, et les jeunes gens de bonne famille, assez capables, se voyant fourvoyés dans l'armée, étaient réduits à user de tous les moyens pour en sortir le plus promptement possible, afin de rentrer dans la vie civile.

Les sources où l'on puisait jadis, en dehors des écoles, des officiers distingués qui n'avaient jamais manqué dans nos pays gaulois, se trouvaient en quelque sorte taries. Les officiers et les sous-officiers dans le rang, vieux pour la guerre, bons en garnison, cherchant à faire leur devoir en marche et au combat, étaient trop souvent incapables d'embrasser ces mille détails qui, dans les haltes, les heures de repos, assurent la santé du soldat. Les chefs ne pensaient qu'à s'occuper d'eux-mêmes, à puiser dans un repos réparateur, dans des soins personnels, les forces nécessaires pour les exigences du lendemain. On comprendra ce

qu'il y avait de grave dans cette situation qui n'existait pas avant la loi de 1855, grâce à de plus jeunes éléments, dont la majorité n'en était encore qu'à son premier congé. Mais ce qu'il y avait de plus funeste dans cette organisation, c'est que toute la partie éclairée, libérale, travailleuse du pays se tenait de plus en plus éloignée du service militaire. On était obligé de remédier à l'ignorance des cadres par l'envoi d'un nombre plus considérable de jeunes gens dans les écoles militaires. La nation se trouvait réduite ainsi à confier sa suprématie dans le monde et sa sécurité intérieure à la plus infime partie d'elle-même, généralement à la moins capable. Elle ne tarda pas à voir disparaître, grâce à ce système, ses plus belles aptitudes militaires. Le pouvoir, lui, trouvait à cela certains avantages : celui, par ex^^raple, d'une caisse dite d'exonérations qui lui fournit jusqu'à ISOmillions. Mais quel dur réveil devait être réservé à notre malheureux pays!

Après avoir exposé la situation de notre armée et de nos ressources militaires, un peu améliorées par des centaines de millions, mais encore bien insuffisantes, je crois devoir mettre en n^liefles principaux personnages dont l'action fut plus ou moins décisive sur une guerre qui allait amener la ruine de la France, son morcellement partiel, et assurer à la Prusse la domination sur tous les Etats allemands.

Le premier qui se présente sous la plume, est naturellement l'empereur Napoléon 111 qui a été longtemps

considéré comme un profond politique, apte à bien diriger notre pays dans ses rapports avec les autres puissances.

Était-il, à ses débuts, à la hauteur de ce rôle, ou ses premiers ministres et ses conseillers, les Mocquart, les Billaud, ont-ils contribué à l'élever dans l'opinion publique? Les circonstances et les hommes ont-ils été plus facilement dominés dans la première moitié de son règne? Je laisse à la postérité le soin déjuger ces questions. Je dirai que l'Empereur avait l'abord facile, le regard doux et intelligent. Il écoutait beaucoup et parlait peu. 11 a peut-être trop écrit, contrairement à ce que faisait le roi Louis-Philippe qui parlait beaucoup et écrivait rarement. Comme commandant d'armée, l'Empereur s'est toujours montré médiocre. Plus d'une fois ses instructions ont mis dans le plus grand embarras, en Grimée, nos commandants en chef. La guerre d'Italie a été heureuse malgré des mesures insuffisantes, des combinaisons plus ou moins hasardeuses. Notre succès est resté incomplet, par suite d'une menace de concentration des forces allemandes sur le Rhin et de l'impossibilité de constituer assez rapidement, au maréchal Pélissier, une armée capable d'arrêter l'Europe centrale ou de la combattre. Le temps d'arrêt imposé à l'Italie dans sa prise de possession de la Vénélie, lorsqu'elle nous donnait deux de ses provinces, devait amener entre ce pays et la Prusse une alliance mettant le roi Victor-Emmanuel dans l'impossibilité de nous accorder, pour la guerre actuelle, d'autre preuve de sympahîie que celle de

laisser Garibaldi et ses fils combattre en faveur de la République française. Ajoutons encore que Ton ne sut ni empêcher ni approuver l'annexion successive des divers petits États de l'Italie au Piémont, puisque notre acquiescement ne fut pas donné sans tiraillements diplomatiques et sans de nombreuses marques de mauvaise volonté. La lutte à l'égard . du Pape prouva en outre que nous cédions encore là au désir d'offrir une satisfaction au clergé français, et à la dévotion de l'Impératrice qui croyait assurer ainsi l'avenir de sa race. En présence de la situation de l'Europe, n'aurait-il pas été plus politique d'accorder au gouvernement italien, à des conditions peut-être plus avantageuses pour le Pape, ce que nous avons dû laisser exécuter, malgré nous, dans un moment de détresse?

L'expédition de Chine, entreprise de concert avec l'Angleterre, n'a pas été sans gloire. Nous avons pris possession d'une belle et riche colonie, la Gochinchine. Mais ensuite est venue la guerre du Mexique. Elle s'est faite dans des conditions désastreuses qu'on n'a pas su prévoir. Enfin s'est produite la complication de 1870^ amenant une lutte qu'on aurait encore pu retarder, si souverain, ministres et conseillers n'avaient voulu venger l'orgueil^ plusieurs fois froissé, du souverain^ battu moralement; si enfin, dans la dernière période, les uns et les autres avaient été assez intelligents pour se rendre compte de nos ressources ; assez patriotes et assez honnêtes pour éclairer le souverain au lieu de chercher à lui plaire et à le flatter.

La conclusion de ce que je viens de dire est que

Napoléon HT, dans la deuxième partie de son règne, à des facultés amoindries par bien des causes, joignait la conviction d'une supériorité incontestable à l'égard des hommes d'Etat de la Prusse, et ne doutait pas qu'il trouverait dans son génie rnilitaire les moyens de vaincre une nation depuis longtemps façonnée au métier des armes et préparée à cette guerre. 11 n'eut point l'heureuse fortune d'avoir des ministres sachant le désabuser. Presque tous, vaniteux et incapables, ne surent que précipiter la catastrophe qui devait chasser sa dj^nastie du trône, amoindrir et ruiner pour longtemps notre malheureuse patrie.

Le prince Napoléon-Jérôme rappelle beaucoup par son physique son oncle Napoléon P*", mais sa taille est plus haute et plus forte. 11 a le front large, la iigure caractérisée, le regard perçant et plein de sagacité, la bouche dédaigneuse^ l'abord plutôt froid que sympathique, la parole d'un tribun, un peu sourde, mais accentuée comme un bruit d'orage. On a beaucoup parlé de ce prince et presque toujours avec passion, le plus souvent avec malveillance. On lui reproche son manque de courage ; il s'est montré brave à la bataille de l'Aima et a été au milieu de ses troupes aux moments les plus dangereux. S'il n'est pas resté en Grimée, il est probable que ce n'est point à cause des dangers à courir, mais parce que son esprit critique lui rendait insupportable son séjour à l'armée, en présence de mesures lentes et trop souvent indécises. Ce prince a le don d'assimilation

poussé à une limite extrême. Les questions relatives à la marine, à la guerre, aux finances, à l'administration, à l'économie politique lui sont familières. Il a les idées libérales en théorie. Il étonne ses auditeurs, presque toujours des gens d'élite, par ses brillants et vigoureux aperçus, et cependant, il n'a jamais eu une sérieuse influence dans les conseils de son couvsin. Chaque manifestation de sa part, généralement critiquée ou médiocrement accueillie, était suivie d'un long voyage à l'une des extrémités des mers, comme pour faire oublier cet acte de vitalité. On se demande s'il fuyait en présence des obstacles^ au lieu de chercher à les surmonter. On assure qu'à Metz , il a prédit à l'Empereur sa défaite, puis, qu'en philosophe pratique, en homme de précaution, il est parti ayant hâte de mettre à l'abri sa fortune personnelle. Sa femme est restée à Paris, jusqu'à ce que sa position y fût devenue impossible ; elle s'est retirée lentement et avec la dignité que comportaient son rang et le sang d'une race pleine de courage. Elle est restée insensible aux dépêches de son mari qui l'engageait à quitter la France, l'en suppliait, et même le lui ordonnait.

Le maréchal Randon, qui avait poussé le dévouement à son souverain jusqu'à mettre la France dans l'impossibilité de parer à la moindce éventualité européenne en 1866, en vidant nos arsenaux pour satisfaire aux besoins de la guerre du Mexique, paya sa complaisance d'une sorte de disgrâce. Ce ministre, travailleur infatigable, bon administrateur, nullement

homme de guerre, se retira sans se plaindre. Il avait dû son bâton de maréchal à la bonne et intelligente direction donnée par lui aux affaires de l'Algérie ; mais il n'eut jamais une sérieuse influence dans les conseils de TEmpereur.

Le maréchal Niel, de l'arme du génie, appelé à remplacer le maréchal Randon, était un militaire énergique et capable. A la fin de la guerre de Grimée, il dirigeait les travaux du siège devant Sébastopol. En Italie, il commanda un corps d'armée, et s'y montra peu façonné aux grandes opérations. Au début de cette campagne, il conseillait au roi Victor- Emmanuel de porter son armée, alors à Alexandrie, en arrière de la Doria^ afin de mieux couvrir Turin. Le maréchal Ganrobert prétendit que la position offensive convenait mieux et que le moindre pantalon rouge, vu sur le Tanaro, arrêterait les Autrichiens^ ce qui eut lieu.

Le nouveau ministre envisagea promptement, bien et avec sang-froid la malheureuse situation de notre état militaire. Il se mit courageusement à l'oeuvre pour y remédier, sans cependant laisser voir les fautes commises. Les arsenaux reçurent des approvisionnements de toute nature ; l'institution de la garde mobile fut créée; mais en présence de l'énorme budget de la guerre, il n'osa demander les sommes considérables dont il avait besoin, et l'organisation de la mobile, particulièrement, resta à l'état d'embryon. Il commençait â se faire apprécier par la Chambre, sa parole claire et

persuasive lui permettait de tout obtenir et de faire beaucoup pour l'armée et pour le pays, lorsque la mort vint le frapper.

Sa perte fut un malheur.

Le général Lebœuf, aide de camp de l'Empereur, comme l'avait été le général Niel, lui succéda. Cet officier d'artillerie capable, vigoureux, connaissant bien toutes les parties de son service, obtint, en prenant le ministère^ le bâton de maréchal. Il paraît avoir trop ignoré les détails sans lesquels des armées ne peuvent rapidement se concentrer, marcher et combattre. Il s'en rapporta trop aux situations présentées par les divers services, à l'assurance qui lui fut donnée d'une prompte exécution. II ne trouva personne pour combattre sa trop grande quiétude au sujet des moyens mis à sa disposition. On peut dire que le maréchal Lebœuf a joué, sous le second Empire, un rôle analogue à celui de M. le prince de Polignac à la fin de la Restauration, au moment où ce dernier remplissait l'intérim du ministre de la guerre. Lorsqu'on demanda au prince de quelles forces on pouvait disposer à Paris, il répondit en montrant des situations d'effectif s' élevant à trente ou quarante mille hommes, tandis que le maréchal Marmont n'eut en réalité que dix à douze mille hommes à opposer aux efforts de l'émeute. Le ministre de 1830 avait présenté au Roi des totaux comprenant les hommes en congés aux hôpitaux ou indisponibles, les corps de la garde, alors en Normandie ou à des distances de sept à huit jours de marche.

et qui ne pouvaient se concentrer en temps opportun, les chemins de fer n'existant pas à cette époque.

De même, le maréchal Lebœuf, en mettant sous les yeux de l'Empereur le résumé de toutes les ressources delà France, n'a pas su tenir compte des obstacles qui s'opposaient à leur concentration immédiate; c'est ainsi qu'il n'a pu réunir, en temps utile, qu'une armée de deux cent mille hommes à peine, pour lutter contre des forces ennemies plus que triples des nôtres. Les forteresses n'étaient pas armées, on manquait de vivres et de munitions dès le commencement de la guerre et sans être sorti du territoire français. (Voir la note D.)

A ces portraits, esquissés rapidement, j'ajouterai quelques mots concernant deux hommes placés sur le second plan et qui, cependant, ont joué un rôle actif auprès de l'Empereur, MM. les généraux de division Lebrun et Jarras. Tous deux, dit-on, se montrèrent ardents pour la guerre, et tous deux furent nommés aides-majors généraux des armées. Le premier s'est occupé particulièj:'ement des effectifs de nos troupes et de nos ressources; le second, directeur du dépôt de la guerre, du service topographique et des renseignements militaires. Si Ton en juge par ce qui est advenu, ils ne surent pas éclairer leur souverain, tant sur la situation de la France que sur celle de la Prusse et des Etats allemands.

Ainsi donc, parmi ces sommités, pas la plus petite monnaie d'un Moltke, et dans la partie politique, pas le moindre Bismark. ^

M. le ministre des affaires étrangères, Drouyn de Lhuys, eut des velléités de résistance, l'ambassadeur Benedetti se montra disposé à réclamer des avantages sérieux pour la France; mais ils n'eurent pas assez d'influence pour faire prévaloir leurs idées. Le premier quitta son poste sans bruit, avec dignité ; le second attendit de nouvelles instructions.

Que Ton me permette maintenant quelques appréciations qui me sont personnelles, sur les trois personnages considérables qui, par leur haute intelligence, ont su donner à la Prusse une première place dans le monde.

Nous voyons d'abord le roi Guillaume, encore plus convaincu que ses sujets de la suprématie que la Prusse doit exercer sur l'Allemagne, tendre vers ce but sans se laisser arrêter par une opposition violente et trop souvent inconsciente des mesures qui pouvaient concourir à l'œuvre capitale de son règne. Chacun de ses pas est marqué par un succès et une augmentation d'influence sur les États allemands, habitués à graviter autour de l'Autriche. Il enlève, avec le concours de cette puissance, une partie du territoire appartenant au Danemark et sait l'adjoindre à son royaume. Il enserre, grâce à une habile alliance avec l'Italie, l'Autriche, et sait la vaincre de manière à la chasser d'une confédération dont il devient le seul maître. Il s'adjuge un royaume, des principautés, des villes libres, sans que personne ose s'y opposer. Il étend son action sur toute l'Allemagne, prépare partout les peuples à une guerre avec la France qu'il veut abattre, et lorsqu'il

voit ce noble pays, mal dirigé et mal préparé, lui demandant raison d'un développement qui l'inquiète, il a si bien tout prévu qu'il le surprend, écrase ses armées et ajoute ainsi une nouvelle et plus brillante gloire à sa personne et à sa nation.

11 en arrive à son but, et l'Allemagne, rangée sous les drapeaux de la Prusse, se venge de nos guerres du premier Empire sur le second , et nous enlève cette suprématie militaire jusqu'à ce jour incontestable dont nous étions si fiers. Enfin, on voit le roi Guillaume, par une marche progressive et sûre, porter la main sur cette couronne de Gharlemagne que nos affreux revers viennent de laisser tomber sur sa tête.

Ce souverain capable est d'une énergie telle que, malgré son grand âge, il méprise tous les dangers et surmonte les plus grandes fatigues. 11 possède^ en outre, une qualité qui fait les grands princes, et qu'avait Louis XIV, celle de savoir choisir les hommes aptes à l'aider dans sa mission. Il les grandit, il veille à ce qu'aucun obstacle ne vienne entraver leurs actes. Il les encourage, leur accorde les louanges qu'ils méritent et leur laisse entière la part de gloire qui doit leur revenir, bien supérieur en cela, comme en toute autre chose, au souverain entre les mains duquel étaient nos destinées.

Le comte, aujourd'hui prince de Bismark, commença, ainsi que tout Prussien, par entrer dans l'armée où il servit à titre de volontaire d'infanterie. En 1847, admis à la Diète, il s'y fit remarquer par une grande

hardiesse dans ses discours, attaquant démocrates et constitutionnels. En 1851, il embrassa la carrière diplomatique et fut envoyé à Francfort, puis à Saint- Pétersbourg, puis à Paris où il devint Tami intime et peu sincère du souverain de la France. Il sut capter la confiance de Napoléon III. La fertilité de son esprit, sa mobilité l'amenèrent, sans engager en rien son gouvernement, à faire miroiter aux yeux de noire souverain le prisme flatteur de combinaisons capables de satisfaire l'ambition des deux peuples. Il sut si bien flatter et tromper Napoléon III, et entrer dans ses vues, que ce dernier laissa faire l'alliance de la Prusse avec l'Italie. En 1866, les succès obtenus furent si rapides, l'impuissance de la France était si grande, à cette époque, que notre politique se mit, pour les conséquences qui en résultèrent, à la remorque de celle de M. de Bismark. Faut-il dire qu'à sa qualité de diplomate sans rival, cet bomme célèbre ajoute tous les avantages physiques? Taille élevée et bien proportionnée, front large et haut, regard clair^ bienveillant, quand il le veut, ou froid et dédaigneux, souvent impénétrable. Il a la parole facile, élégante, même dans les langues étrangères. Chaque mot qu'il prononce semble avoir été choisi avec soin comme le meilleur pour atteindre sans effort l'effet qu'il se propose. Le comte, que j'ai vu deux fois, dans deux circonstances critiques, résume pour moi l'homme le plus séduisant t le plus dangereux qui se puisse rencontrer. Aussi inflexible que le général de Moltke, il sait s'engager ou se retirer à volonté, se montrer conciliant ou raide,

faire passer de Tespérance au désespoir, et deviner, dans les alternatives qui en sont les conséquences, tout ce qu'il peut exiger de ses adversaires. Joignez à tout cela l'audace qui ne s'étonne, ne s'effraie de rien et qui le porte souvent à publier, sans ménagements, le but qu'il veut atteindre, tant son esprit perspicace sait calculer les moyens propres à y arriver. C'est avec cette sûreté de coup d'œil qu'il soutint, malgré une opposition émotion nant toute l'Europe^ les modifications propres à augmenter l'action militaire de l'armée prussienne. Il déclarait en plein parlement que l'Europe était un malade qu'il falLiit savoir traiter par le fer et le feu; c'est ce qu'il a fait pour le Danemark, pour l'Autriche, et aujourd'hui pour la France, qui ont été successivement forcés d'abandonner argent^ influence et territoire au profit de la Prusse.

M. DE MoLTKE, âgé de soixante-douze ans, est resté d'une activité extrêine et à la hauteur des travaux qu'exige sa position de chef d'état-major général des armées allemandes. Fils d'un général danois, il fut élevé à l'institut de Copenhague, entra au service de ce pays et quelques années après passa lieutenant dans un régiment prussien. 11 eut à ses débuts une carrière lente, et ne devint premier lieutenant d'état-major qu'après dix années de grade d'officier. Ardent au travail, payant volontiers de sa personne, il obtint d'être envoyé en Turquie en 1835, pour organiser l'armée ottomane, et prit part aux luttes qu'eut à soutenir le Sultan contre le pacha d'Egypte. Nommé chef

de bataillon en 1842, il publia, en 1845, un Jivre sur la campagne russo-turque de 1828 à 1829, ouvrage qui, par ses idées élevées, ses justes appréciations, fixa sur lui l'attention.

A partir de cette époque on le considéra comme un des hommes les plus remarquables de son arme et on le vit marcher plus rapidement aux honneurs.

En 1859 il préparait, dit-on, un plan d'invasion contre la France, et, depuis cette époque, persuadé d'une lutte à venir avec ce pays, il n'a point cessé de réunir tous les matériaux utiles à cette grave entreprise. En 1864, il était chef d'état-major général des armées opérant contre le Danemark. Il fut chargé, en 1866, de déterminer les marches des armées prussiennes contre l'Autriche et contre les Etats confédérés. Les gens du métier qui ont suivi les mouvements des troupes prussiennes, ou qui ont lu le récit des opérations, ne peuvent trop admirer la hardiesse de conception du chef d'état-major, ainsi que l'habile exécution de ses plans par les deux jeunes princes mis à la tête des troupes.

Le pouvoir de cet homme d'élite s'est chaque jour augmenté et on peut dire que, depuis qu'il occupe sa position élevée, nul officier ne peut entrer, sans son sévère contrôle, dans le corps d'état-major. Il n'y veut que des hommes aptes à rem.plir toutes les missions qu'il peut avoir à leur confier. Sous cette haute direction, la réputation de ce corps d'état-major, le premier des armées européennes, n'a fait que grandir. M. de Moltke a étudié avec ses officiers les terrains sur les-

quels nos armées pouvaient se rencontrer ; il a toujours été au courant de la véritable situation militaire de la France. Cependant, au moment de la déclaration de guerre, il craignit un instant que toutes ses prévisions ne se réalisassent point et que la France fût prête avant l'Allemagne entière, dont la lenteur était autrefois proverbiale.

Il calcula donc ce que les armées allemandes auraient à exécuter, si nous entrions sur le territoire de la Confédération. Mais, en présence de nos demi-mesures, de nos mauvaises dispositions, cet homme énergique, et qui déteste la France, lança ses armées avec la certitude de la victoire. Je ne suivrai point cet habile stratégiste et non moins remarquable tacticien dans ses opérations contre notre malheureux pays; je dirai seulement qu'absorbé par ses travaux, par cette réflexion ôanstante qui le conduit à ne rien oublier de ce qui petrt "faire réussir les armes de la Prusse, il cause peu, a la parole brève et cassante. On dit de lui : « Il sait se taire e^n sept langues. »

Je l'ai jugé dans nos rapports à Sedan, comme un homme au corps d'acier et à la volonté de fer. 11 a la figure maigre, pâle, presque ascétique, ne reflétant d'autre passion que celle du rôle qu'il remplit. Son regard ûxe tient de celui de l'oiseau de proie, aigle ou vautour; de ses lèvres minces ne sort aucune expression inutile; c'est l'homme qui commande et qui juge. « Vous n'avez plus de munitions, me dit -il, plus de » vivres, toute résistance est inutile, si vous ne con- » cluez de suite, nous vous écraserons. Demain, dès

» l'aurore, nous ouvrirons notre feu. » 11 paraissait avoir beaucoup parlé ce jour-là. Je déclare n'avoir eu qu'à me louer personnellement de M. de Mollke. Il n'a eu, à mon égard, que des procédés bienveillants ; mais je le crois intraitable pour arriver à ruiner, à écraser les ennemis de la Prusse. Cet homme nous tient dans ses serres, et s'il ne peut enlever à notre pays son action politique, en faire un vassal da nouvel Empire germanique, il espère, comme le comte de Bismark, le laisser si meurtri, si brisé, qu'il ne puisse de longtemps servir d'appoint aux peuples que Tambition de la Prusse porterait à prendre les armes pour se défendre.

Je ne connais point le ministre de la guerre, M. le général de Roon, mais il s'est montré un habile organisateur, car rien n'a manqué aux armées allemandes : les vivres, les munitions, l'habillement, la chaussure. Un immense matériel, venu de très-loin, est toujours arrivé à temps et n'a jamais fait défaut. Aucune opération, par conséquent, n'a été entravée, comme chez nous, par le matériel et les approvisionnements.

Voilà en présence de quels hommes se trouvaient ceux auquels étaient confiées les destinées de la France.

Je mettrai maintenant sous les yeux de mes lecteurs , comme contraste à ce que j'ai écrit sur la constitution de l'armée française, ce que dit sur celle de la Prusse

un officier capable^ le colonel StofFel, de l'arme de l'artillerie, dont les rapports publiés récemment semblent avoir été constamment oubliés par le chef de l'État et par son ministre de la guerre. Voici donc quelques fragments des rapports du colonel Stolfel :

« Service obligatoire, — Il est inutile d'insister de nouveau (je l'ai fait longuement dans mes rapports de 1866) sur la valeur morale que donnent à l'armée prussienne la présence dans ses rangs de toutes les classes de la nation, et cette conviction qu'armée et landwehr représentent le peuple entier sous les armes. Quels que soient les défauts qu'on puisse trouver à l'organisation militaire de la Prusse, comment ne pas admirer ce peuple qui, ayant compris que pour les Etats comme pour les individus la première condition est d'exister, a voulu que l'armée fût la première, la plus honorée de toutes les institutions, que tous les citoyens valides participassent aux charges et à l'honneur de défendre le pays ou d'augmenter sa puissance, et que ceux-là fussent par-dessus tout estimés et considérés? A ne parler que des officiers, quel bel exemple ils donnent à toutes les autres classes! Voit-on en Allemagne, comme ailleurs, les privilégiés par la naissance ou par la fortune vivre dans une oisiveté regrettable? Loin de là. Les personnes des plus riches familles, tous les noms illustres servent comme officiers, endurent les travaux et les exigences de la vie militaire, prêchent d'exemple, et, à la vue d'un tel spectacle, on se sent pris d'estime pour ce peuple sérieux et rude, mais on

en vient presque à redouter la force que donnent à son armée de pareilles institutions.

» En France, où l'on ignore si complètement toutes les choses se rapportant aux pays étrangers, on ne se doute même pas de la somme de travail intellectuel dont l'Allemagne du Nord est le théâtre. Les écoles populaires y abondent, et tandis qu'en France le nombre des centres d'activité et de productions intellectuelles se réduit à celui de quelques grandes villes, TAllemagnc du Nord est couverte de pareils foyers de lumières.

» Sentiment profond et salutaire que le principe du service militaire obligatoire répand dans l'armée, qui renferme toute la partie virile, toutes les intelligences, toutes les forces vives du pays, et qui se regarde comme la nation en armes ; le niveau intellectuel de l'armée plus élevé que dans aucun pays, grâce à une instruction générale plus vaste, répandue dans toutes les classes ; à tous les degrés de la hiérarchie, le sentiment du devoir beaucoup plus développé qu'en France; services spéciaux (compagnies des chemins de fer^ compagnies deporteurs de blessés, télégraphie) organisés à demeure, avec le plus grand soin, et saris diminution du nombre des combattants ; feu d'infanterie plus redoutable, gi^ce au tempéranient particulier des Allemands du Nord et aux soins extrêmes apportés à l'instruction du tir; matériel d'artillerie de campagne bien supérieur au nôtre comme justesse, portée et rapidité de tir...

» Il faut le proclamer bien haut, comme une vérité éclatante, Tétat-major prussien est le premier de l'Eu-

rope ; le uôtre ne saurait lui être comparé. Je n'ai pas cessé d'insister sur ce sujet dans mes premiers rapports de 1866, et d'émettre l'avis qu'il était urgent d'aviser aux moyens d'élever notre corps d'état-major à la hauteur du corps d'état-major prussien... »

Qu'on me permette maintenant d'analyser rapidement les phases diverses par où la question politique et diplomatique passa, de 1866 à 1870^ entre la Prusse et nous^ ou plutôt entre Thabile homme d'Etat allemand et le trop faible souverain de la France.

M. de Bismark, ambassadeur en France, après avoir étudié et parfaitement apprécié l'Empereur, après s'être mis au courant de notre situation^ une fois premier ministre^ pensa à profiter d'une faiblesse dont nous nous rendions peuoompte, pour l'exécution des grands projets de son souverain et de ce qu'il appelait la patrie allemande.

Napoléon 111, après l'occupation, en 1859, de Nice et de la Savoie, nourrissait la pensée d'obtenir par la force ou par la politique un agrandissement sur le Rhin; il avait là une ambition qui ne pouvait se justifier que par une politique habile, appuyée sur des armées considérables. Le grand diplomate delà Prusse, en présence de la guerre avec l'Autriche, se décida à agir suivant les circonstances, soit à nous abandonner quelques bribes du pays limitrophe au nôtre, soit, s'il y était contraint, à nous faire la guerre, s'il sentait son pays assez fort pour nous vaincre, 11 parut donc dans

— sale principe vouloir marcher suivant les vues de TEmpereur, et en 1865 il aurait, dit-on, fait briller à ses yeux la possibilité d'une entente déshonnête, dont le résultat devait être l'agrandissement de la Prusse, et de la part de cette dernière aucune opposition à la France, s'il lui convenait de s'emparer de la Belgique et du Luxembourg.

L'Empereur, dit-on encore, repoussa cette sorte d'alliance, mais il aurait alors commis la faute de consentir à rester simple spectateur dans la lutte qui allait s'engager. Laisser faire la Prusse, ne point offrir un appui à l'Autriche abattue, ne prendre aucune mesure pour avoir part au gâteau, attendre que Tune des puissances fût devenue prépondérante et que l'autre eût les bras cassés, pour formuler des idées d'agrandissement, n'était-ce pas là une aberration ? On prétend que la politique de Napoléon III, dans la lutte des Etats allemands, était de les regarder se combattre et s'affaiblir pour venir ensuite^ à un moment donné, dicter ses volontés souveraines. Il a donc dû croire l'Autriche de beaucoup supérieure à son adversaire pour laisser l'Italie peser d'un si grand poids en faveur de la Prusse.

Lors de la déclaration de guerre en 1866, parut un manifeste impérial disant que nous ne souffririons pas la conquête d'un territoire, amenant la rupture de l'équilibre européen. Quel bon billet a La Châtre dut être cette déclaration pour l'habile comte de Bismark, pour M. de Moltke et pour leur souverain qui savaient

par des officiers, par des attachés militaires à l'ambassade, par des espions couvrant le sol de la France, que notre malheureux pays se trouvait au dépourvu, incapable d'entrer en lutte et, par conséquent, d'inquiéter en rien la Prusse ! A mon avis, l'Empereur, en 1866, ne fut pas d'accord avec la Prusse; il eut un instant la pensée de recourir, non pas à une intervention effective en faveur de l'Autriche, mais à une démonstration armée sur les bords du Rhin, lui assurant certains avantages, et ce n'est qu'après avoir acquis la certitude de notre impuissance qu'il renonça à ses desseins. Le facile, le trop complaisant ministre Randon fut sacrifié ; un homme plus vigoureux et plus capable le remplaça, et il est à présumer que si le maréchal Niel eût vécu quelques années, on ne se serait pas si inconsidérément lancé dans une guerre aussi sérieuse. Le général Leboeuf, son successeur, ne répondit point à la confiance qu'on lui témoignait ; il ne sut que suivre l'impulsion d'un maître froissé dans son orgueil, oublieux de ce qu'il devait savoir de l'étranger et incapable à ce moment de comprendre qu'il poussait sa dynastie et la France dans un abîme.

Mais je ne crois pouvoir mieux faire que de laisser parler l'auteur d'une brochure intitulée : La Guerre actuelle^ ses origines, son caractère, sa fin,

« Les conditions de la paix le froissèrent (l'Empereur) encore davantage. Surpris, dérouté par des événements qui le rejetaient si loin de ses propres calculs.

avait-il déjà perdu la tête ? On serait tenté de le croire. » A partir de ce moment, on ne voit plus dans sa conduite que de tristes défaillances et des contradictions encore plus étranges. M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères — le seul ministre sérieux et vraiment capable qu'ait eu le second Empire — essayait en vain, tantôt de résister aux exigences de la Prusse, tantôt d'obtenir quelques dédommagements pour la France. Ses projets semblaient d'abord être approuvés au moment où il en exposait les avantages ; mais peu après un petit billet lui faisait savoir qu'il eût à y renoncer. Refusait-il quelque chose à la Prusse, ou lui adressait-il une juste réclamation? La Prusse en appelait au maître : refus et demande étaient aussitôt annulés.

» Deux exemples frappants.

» Au lendemain même de la victoire de Sadowa, le baron de Goltz, ambassadeur de Prusse à Paris, s'empressa de se rendre auprès du ministre des affaires étrangères pour lui faire une communication, suivant l'ordre de son gouvernement. La Prusse, disait-il, n'avait fait la guerre que pour détruire la situation excessive de l'Autriche, dont les idées arriérées et la résistance empêchaient tout progrès en Allemagne; elle n'avait, pour elle-même, aucune idée de conquêtes, aucune ambition ; elle se proposait seulement de s'adjoindre quelques lambeaux de territoire, dont les populations réunies formaient à peine un total de trois cent à trois cent cinquante mille âmes, dans le but unique de rectifier, sur quelques points, ses frontières,

conformément à la pensée récemment exprimée par l'Empereur lui-même, dans sa lettre du 16 juin 1866. On n'a pas oublié cette fameuse lettre, lue à la tribune par M. Rouher, en réponse à M. Thiers^ déjà prophète ce jour-là, qui venait de protester d'avance, — chose étrange, aux applaudissements de toute la Chambre, — contre la politique du gouvernement français encourageant la guerre si ardemment désirée et si laborieusement préparée par la Prusse. On se rappelle aussi, pour le dire en passant, que TEmpereur^ tout en déclarant que les frontières de la Prusse étaient mal délimitées et en se montrant ainsi favorable à un remaniement, avait affirmé solennellement, dans cette lettre, que la paix ne serait pas troublée.

» Quoi qu'il en soit, la Prusse désirait un accroissement de territoire, et croyant, même après sa victoire, que le consentement de la France y était nécessaire, elle le faisait demander par son ambassadeur. Le ministre des affaires de France répondit à l'insinuation de M. de Goltz par un refus formel de se prêter aux projets qu'il venait de lui faire connaître. « La Prusse pourrait, disait-il, imposer telles ou telles conditions à l'Autriche directement, remanier la Confédération germanique à son profit, s'y faire personnellement une plus forte et plus grande situation ; mais, quant à des accroissements de territoire, dans l'état de voisinage et d'inévitable rivalité de la Prusse et de la France, celle-ci n'y pourrait pas consentir. » Et le ministre maintint énergiquement son refus malgré les instances de l'ambassadeur de Prusse. Mais, en sortant du cabi-

net du ministre, celui-ci court aux Tuileries. Il est reçu par l'Empereur. Que lui dit-il ? Gomment s'y pritil ? Peu importe. Le lendemain, il revenait chez le ministre et lui annonçait, en se frottant les mains, que l'Empereur, bien plus aimable que lui, approuvait que la Prusse s'adjoignît des territoires représentant près de quatre millions d'âmes. Ce fut ainsi que la Prusse, se mettant aussitôt à l'œuvre, put absorber, de complicité avec l'Empereur Napoléon, le royaume de Hanovre, le duché de Nassau, le duché de Brunswick, la moitié du grand-duché de Hesse-Darmstadt, Lauenbourg, Hambourg et les villes Anséatiques, la ville libre de Francfort, etc. En faisant une si grande concession, l'Empereur se flattait certainement d'en tirer profit plus tard : on va voir quelles déceptions il se préparait.

» Voilà le premier fait. Voici le second.

» Toutes ces absorptions de la Prusse se trouvaient consommées ; elles étaient sanctionnées par le traité de Prague, dont les préliminaires de Nicholsbourg avaient posé les bases . Ce traité, qui agrandissait considérablement la Prusse, modifiait singulièrement sa position en Europe et, par suite, celle de la France; il troublait l'esprit de nos populations, et y provoquait de sérieux mécontentements. Le ministre des affaires étrangères dut appeler sur ce point l'attention de l'Empereur, en lui signalant la nécessité de donner une satisfaction à l'opinion publique. Il lui soumit une Note à adresser au cabinet de Berlin, et qui, en com-

pensation des agrandissements de la Prusse consentis par le gouvernement impérial, demandait pour la France les territoires situés sur la rive gauche du Rhin, en deçà d'une ligne partant de l'angle nordest de la frontière du Luxembourg pour aboutir à Mayence, et qui marquerait la nouvelle frontière de la France. Ces territoires ne représentaient qu'une bien faible partie de ceux que la Prusse s'était adjugés, et ne comprenaient, à l'exception de Mayence, aucune grande ville ou place forte de premier ordre. Ils appartenaient, partie à la Prusse et partie (plus considérable) à la Bavière. L'évidence des raisons sur lesquelles le ministre appuyait cette réclamation de la France était telle que l'Empereur ne put refuser de la reconnaître. Il autorisa l'envoi de la note.

» La note fut expédiée à M. Benedetti, qui eut mission d'en donner lecture à M. de Bismark, et de se maintenir avec fermeté sur le terrain où elle plaçait la France. Lecture faite, M. de Bismark déclara net qu'une cession de territoire était impossible, en ajoutant que si la demande était maintenue, elle provoquerait inévitablement la guerre entre la France et la Prusse. Il engageait l'ambassadeur à la retirer, afin qu'il n'eût pas même à en parler au roi. M. Benedetti répliqua qu'il avait des ordres formels de son gouvernement, et que, s'il ne convenait pas à M. de Bismark de porter à la connaissance du roi la réclamation de la France^ il demanderait une audience à Sa Majesté, lui donnerait lecture de la note, et lui en laisserait une copie, comme j'ai l'ordre, ajouta- t-il en

la déposant sur le bureau du ministre, de vous en laisser une. — Si c'est ainsi, répondit M. de Bismark, je la communiquerai au roi, et je vous ferai connaître demain sa réponse.

» M. Benedetti s'étant présenté le lendemain à l'heure indiquée, M. de Bismark s'empressa de lui dire que, comme il lui avait annoncé d'avance, le roi avait manifesté la plus vive émotion à la lecture de la note , qu'il s'était écrié : « Mais ce sont des coups de canon » dès demain entre la Prusse et la France, si TEmpe- » reur persiste dans sa prétention. Déclarez que je ne » peux pas, dans l'état des esprits en Allemagne, céder » un pouce du territoire allemand. » — M. de Bismark ajouta que le roi lui avait donné l'ordre de reproduire, dans la réponse à faire sans délai, son refus catégorique; et qu'enfin Sa Majesté, voulant que ce refus ne fût pas seulement exprimé dans une note diplomatique, mais que sa volonté personnelle se manifestât, avait décidé que la dépêche en réponse à la note française, au lieu d'être confiée à un attaché des affaires étrangères, serait portée à Paris par un dô ses aides de camp qu'il fit appeler sur-le-champ et auquel il donna l'ordre de se tenir prêt à partir le soir même. Cet aide de camp avait été, pendant plusieurs années, attaché militaire à l'ambassade de Prusse à Paris. Il avait, en France, des amis, des parents même; ses conversations y ont confirmé expressément, avec l'extrême irritation du roi à la lecture de la note, les détails et les paroles même que nous venons de rapporter.

» Cette réponse de la Prusse était déjà près d'arriver

à Paris, lorsque M. de Bismark en faisait connaître le contenu à M. Benedetti. Aussitôt après Favoir reçue, le baron de Goltz se rend aux affaires étrangères pour en donner lecture au ministre. Le refus était, conformément à l'ordre du roi, tellement catégorique, que le ministre, après en avoir entendu la lecture, jugeant toute discussion inutile, constata seulement que la Prusse ne voulait rien céder. — C'est la résolution formelle du roi, répondit l'ambassadeur. — Eh bien l nous n'avons plus rien à nous dire ; je rendrai compte de la situation à l'Empereur, ajouta le ministre en se levant; et M. de Goltz se retira aussitôt.

» L'ambassadeur de Prusse, on l'a déjà vu plus haut, connaissait déjà le chemin du cabinet du ministre à celui de TEmpereur, et savait qu'on pouvait^ là, faire appel des décisions signifiées au quai d'Orsay. — Sa voiture avance : Aux Tuileries! — Deux minutes après, il était reçu par l'Empereur. Lorsqu'il sortit de son cabinet, il était autorisé à télégraphier à Berlin que TEmpereur « trouvait les raisons du roi trèsbonnes, » et ne demandait rien. La note du ministre se trouvait ainsi retirée, de fait.

» Tout n'était pas fini cependant. Annulée pour la France, cette note, et la demande qu'elle contenait, n'en restait pas moins aux mains de M. de Bismark. Le premier ministre de Bavière, M. Von den Pforten, se trouvait en ce moment à Berlin, pour faire pardonner à son pays l'alliance qu'il avait conclue, avant la guerre, avec l'Autriche, ainsi que le Wurtemberg. Triste alliance, car les armées de ces États, formant

un effectif considérable, avaient, sans faire un mouvement, laissé écraser, à quelques lieues d'elles,, les troupes héroïques du Hanovre, engagé dans la même alliance; puis, avaient vu venir, sans plus d'émotions, la bataille de Sadowa. La Prusse ne s'en était pas moins donné, après cette bataille^ la satisfaction d'infliger un châtiment sévère à chacune de ces deux armées. Battus, honteux, effrayés, les gouvernements bavarois et ^vurtembergeois s'étaient, tout d'abord, tournés du côté de l'Empereur Napoléon, qui avait bien le droit, pensaient-ils, de se faire écouter de la Prusse, et avaient sollicité sa bienveillante intervention, sans en avoir rien obtenu. C'était alors que M. Von den Pforten était venu à Berlin implorer son pardon. » M. de Bismark le fait appeler, lui met sous les yeux la demande de la France : Voilà, lui dit-il, quelles étaient les prétentions de celui dont vous réclamiez l'appui près de nous. — Il communique ia réponse qu'il a faite, la facile acceptation de l'Empereur, effraie la Bavière, privée de la protection qu'elle avait espérée^ et lui impose, séance tenante, ainsi qu'au Wurtemberg et à Bade, les traités militaires, qui ont mis les armées de. ces Etats aux mains de la Prusse, en lui apportant — nous en faisons la sanglante expérience — un appoint considérable.

>» Voilà M. de Bismark tout entier. Était- ce assez habilement joué? Mais quelle défaillance déjà et quel abaissement du côté de la France ! Ne comprend-on pas tout ce que de pareils incidents, si déplorablement

terminés, avaient dû amasser, dès lors, de fiel et de haine dans le cœur de l'Empereur Napoléon ?

» M. Drouyn de Lhuys ne pouvant pas accepter, pour sa part, l'étrange situation que l'Empereur s'était faite, avait donné sa démission. Elle n'était pas encore connue, et le ministre avait consenti à rester quelques jours pour l'expédition des affaires, en attendant l'arrivée de son successeur, lorsqu'il reçut, du cabinet de l'Empereur, un projet de circulaire aux agents diplomatiques de la France, pour être communiquée aux gouvernements étrangers. Un billet du chef de l'État, joint à cette pièce, lui disait qu'elle exprimait sa résolution irrévocable, en invitant le ministre à en prendre connaissance et à la signer. L'honorable M. Drouyn de Lhuys, ne voulant pas attacher son nom à un pareil acte, en contradiction flagrante avec ses sentiments et ses convictions, rappela sa démission déjà donnée, et se retira immédiatement.

» Cette circulaire était celle qui fut publiée, quelques jours plus tard, par le journal officiel, sous la date du 16 septembre 1866, signée par M. de Lavalette, ministre intérimaire. Elle cherchait, on se le rappelle, à établir que tout ce que la Prusse avait accompli était pour le plus grand bien de la France et produisait, pour la première fois, l'étrange théorie des « trois tronçons, * si fièrement développée plus tard à la tribune par M. Rouher.

» Cependant, avec quelque assurance et quelques protestations de bonne foi qu'elle fût présentée et sou-

tenue, personne ne crut, et M. de Bismark moins que tout autre, à la résignation désintéressée de l'Empereur. Il restait évident que, de son côté, celui-ci nourrissait de violents ressentiments. M. de Bismark continua de surveiller sa politique avec une extrême vigilance, et de pousser avec une ardente énergie les armements de la Prusse.

» Le nouveau ministre titulaire des affaires étrangères était M. de Moustier, homme léger, inconsistant, peu laborieux, indifférent, petit esprit prêt aux petits moyens, tout à fait au-dessous de la tâche qui lui incombait de relever la situation de la France, sensiblement affectée par les grands succès de la Prusse et par la vigueur avec laquelle M. de Bismark les exploitait en Allemagne.

» Il ne serait pas convenable de raconter ici de quelle façon peu digne la question du Luxembourg fut introduite par une personne de bas étage^ qui avait intérêt à voir une somme importante aux mains du roi des Pays-Bas, et qui fit savoir à un chambellan de la maison impériale que le roi serait disposé à céder cette province moyennant finances. Le chambellan, intéressé peut-être aussi dans l'affaire, s'empressa d'en parler à l'Empereur. Celui-ci, descendant des hauteurs de ses beaux rêves pour le remaniement de l'Europe au profit de la France, fort aise d'avoir à présenter au pays une prise de possession telle quelle, saisit l'occasion, accepta l'offre de ce lopin de terre, sans beaucoup discuter sur le prix, et le ministre négocia l'affaire avec le roi des Pays-Bas.

» Toutefois, la cession ne pouvait pas s'accomplir sans bruit : on dut en faire part à la Prusse ; M. de Bismark donna son adhésion, fort aise sans doute d'arrêter à si bon marché les ressentiments et les projets dont il savait que l'Empereur était tourmenté. Il n'y mit qu'une condition : c'est que l'affaire ne serait pas ébruitée avant la fin de la session du Reichstag, ne voulant pas, disait-il, se faire une affaire avec le grand parti allemand, aux attaques duquel il était toujours en butte. Cette dernière observation était assez raisonnable. Mais on avait compté sans la légèreté irréfléchie de M. Benedetti, qui, tout ravi de son succès, en parlait à tort et à travers, faisant déjà sonner dans sa poche les clefs du Luxembourg. M. de Bismark ayant eu connaissance de ces indiscrétions, et se considérant dès lors comme dégagé par la violation de la condition qu'il avait mise à son consentement^ le retira, laissa s'ébruiter les prétentions du gouvernement français sur le Luxembourg, se fit interpeller par le principal orateur des nationaux libéraux, et se fit applaudir en déclarant que la Prusse ne consentirait jamais à ce que la France prît possession , par quelque moyen que ce fût , du Luxembourg ou de toute autre province allemande.

>♦ Ce changement d'attitude du gouvernement prussien blessa profondément l'Empereur. Il se montra, cette fois, décidé à ne pas tenir compte de la résistance de la Prusse, et à passer outre à l'exécution de son arrangement avec le roi des Pays-Bas. L'effet de sa

résolution fut prompt : rupture, bruits de guerre, armements de la France^ poussés avec une fiévreuse

impatience Mais à quelle distance elle était, hélas!

sous ce rapport, de la Prusse, si redoutablement armée à Sad jwa, et sans cesse occupée, depuis cette éclatante journée, à augmenter et à perfectionner encore ses moyens de guerre !

» L'Empereur fut trop heureux, après s'être engagé si inconsidérément, de se prêter à l'intervention des trois grandes puissances neutres, et de voir l'incident arrangé par les soins de lord Stanley, qui présidait la conférence de Londres. La France eut, pour sa part, à payer tout d'abord une carte de 167 millions de francs, dépensés en préparatifs de guerre, sans compter les suppléments qui lui furent demandés plus tard; mais il lui fut impossible, en échange, de savoir ce que ses moyens de guerre avaient gagné en force réelle. Quant à l'Empereur, l'obligation de renoncer encore à la satisfaction qu'il s'était flatté de donner au pays fut pour lui un nouveau et très-sensible sujet d'irritation et de colère.

» Les relations avec la Prusse étaient devenues de plus en plus aigres, lorsque se produisit, tout inopinément, l'incident Hohenzollern. Les déplorables maladresses de M. Benedetti, et l'état de violent malaise où se trouvait l'esprit de l'Empereur après tant de mécomptes, l'envenimèrent rapidement.

» Cependant le prince de Hohenzollern avait retiré sa candidature au trône d'Espagne. L'Empereur, non content de cette concession, exigea que le roi de Prusse

lui donnât une garantie pour l'avenir, en s'engageant à ne jamais permettre que cette candidature fût réta— blie. M. Benedetti dut s'expliquer catégoriquement sur ce point avec le roi. La dépêche dans laquelle il rendit compte de la conversation qu'il eut avec Sa Majesté à cette occasion, mit le comble à l'exaspération de l'Empereur.

» On se rappelle que, dans la discussion du 15 juillet dernier^ au Corps législatif, M. Thiers, fortement opposé à la guerre dont il pressentait tous les dangers, réclamait, avec les plus vives instances, la communication de cette dépêclie, et que M. Emile Ollivier refusait formellement de la laisser publier, tout en déclarant que le langage du roi, qui y était rapporté, fournissait la principale cause et la pleine justification de la guerre. Le ministre ne put toutefois se dispenser de faire connaître la dépêche de M. Benedetti à la commission qui se réunit le soir même pour examiner le projet de loi relatif aux crédits demandés pour la guerre. 11 était difficile que le secret fût gardé sur le texte d'une communication politique faite à neuf députés. La cause delà résistance du ministre fut bientôt connue :

> M. Benedetti, ayant cru devoir faire une sorte de compte rendu, aussi fidèle q^ue possible, de sa conversation avec le roi, avait reproduit dans cette dépêche des expressions de Sa Majesté où l'Empereur et l'Impératrice étaient personnellement fort peu ménagés. La profonde irritation de l'Empereur, à la lecture de cette dépêche, avait entraîné immédiatement la réso-

— GT —

lution de déclarer la guerre, ayant dès lors pour cause, non une atteinte à la dignité de la France, non une menace contre ses intérêts^ mais une blessure faite à l'amour-propre de l'Empereur personnellement. Conséquence fatale du pouvoir absolu, qui permet d'engager au hasard , pour la vanité ou le caprice de celui qui s'en est saisi, la fortune du pays !

» Cet exposé, parfaitement exact, des causes qui ont déterminé la guerre actuelle, établit, ce nous semble, comme des vérités incontestables :

» Premièrement, que la guerre est le résultat, d'abord des coupables complaisances de l'Empereur personnellement pour la Prusse, puis de ses folles revendications, mal à propos venues, mal motivées, mal soutenues; que lui seul, tourmenté par ses remords, entraîné par la situation fatale qu'il s'était faite en prêtant les mains, avec une si étrange complaisance, aux agrandissements de la Prusse, Ta préparée, l'a voulue, Fa décidée dans l'espoir d'y réparer ses fautes, de se venger des outrages du roi, et, de plus, tout autorise à le penser, avec la résolution d'y trouver le moyen de restaurer son pouvoir absolu ;

» Secondement, que la France ne l'a jamais demandée, ni réellement autorisée ; qu'elle y a été précipitée par un inconcevable aveuglement, malgré l'immense disproportion des forces prêtes à y être engagées ; et qu'elle l'a seulement acceptée avec son courage ordinaire.

» Sous le poids de cette guerre, la France en est réduite à se demander avec l'Europe étonnée :

» Comment l'Empereur a pu ignorer Fénorme développement des forces militaires de la Prusse, en matériel et en personnel ;

)» Ou comment, en ayant connaissance, et sachant combien, malgré tant de millions dépensés, les forces de la France étaient déplorablement inférieures, il a pu livrer le pays à une lutte aussi manifestement inégale.

» Le seul tort de la France, c'est d'avoir abandonné ses destinées, avec une trop aveugle confiance, à celui qui, après lui avoir ravi toutes ses libertés, devait appeler sur elle d'épouvantables désastres par l'orgueil et les fautes de son commandement, et principalement par sa déplorable attitude à la bataille de Sedan.

» Ces constatations irrécusables démontrent avec une suprême évidence que la France, qui porte si lourdement le poids de la guerre, n'en a pas la Responsabilité. »

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