‹ SedanChapitre 4 sur 26 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Je demande à être employé en Europe. — Mes démarches infructueuses. — Premières fautes en France. — Le maréchal Lebœuf et le canon prussien. —Le plan de l'Empereur.

— Fautes secondaires. — Les deux rives du Rhin. — Parallèle, — Positions de nos corps d'armée. — Leurs chefs. — Le quartier général impérial. — Armement de nos places fortes. — Impatiences à Paris. — Sarrebruck (2 août). — Le prince Impérial. — Fausses nouvelles émanant de l'ennemi.

— Combat de Wissembourg (4 août). — Fautes commises.

— Le deuxième corps (Frossard) à Forbach. — Douloureuse impression produite à Paris par ces échecs. — Freschwiller (6 août). — Examen critique de la marche du premier corps.

Les véritables causes de la guerre étant définies par ce qui précède, je crois pouvoir revenir à la position personnelle que j'occupais lorsqu'elle éclata.

Au milieu de mes occupations intéressantes pour assurer la parfaite tranquillité de la province d'Oran, j'oubliai bien vite quelques ennuis qu'avait pu me causer le mauvais vouloir qu'on m'avait manifesté en haut lieu à la suite de ma longue et importante expédition. Mais bientôt me vint un autre déboire. Je

ne tardai pas à voir que Ton semblait décidé à m'oublier en Algérie, tandis qu'on enlevait toutes les troupes sous mes ordres pour les porter en France.

Je crus, dans les circonstances aussi graves que celles qui se présentaient en Europe^ devoir écrire au général de division Frossard qui ne me répondit point, au ministre de la guerre, puis à l'Empereur. Ce dernier me fit l'honneur de m'envoyer, le 31 juillet 1870, une lettre, parfait modèle de ce qu'on appelle vulgairement de l'eau bénite de cour.

Cette lettre ne pouvait me satisfaire, on le comprendra, et plus que jamais je dus ronger [mon frein.

On allait entrer en campagne, faire une guerre sérieuse, dont les préparatifs et les premiers mouvements de concentration commençaient déjà, et je restais attaché au rivage africain.

Je ne connaissais rien encore du plan adopté par le généralissime militaire et politique de la France, plan communiqué seulement aux deux maréchaux Lebœuf et de Mac-Mahon, et dont j'aurai à parler plus tard; mais déjà, mon habitude de la guerre me faisait frémir à la pensée de cette dissémination de nos forces en présence d'une puissance militaire de premier ordre, ayant prouvé, en 1866, son habileté, sa science pour concentrer les siennes.

Plus j'étais inquiet^ plus j'avais l'ardent désir de franchir la mer pour servir activement mon pays.

J'exprimai ces idées à l'ami dont j'ai déjà eu l'oc- ^^sion de parler, et qui, de Paris, où il se trouvait

encore, me tenait de son mieux au courant de la situation.

Pendant le mois d'août, je lui écrivis plusieurs lettres dont quelques extraits sontrobjet.de la note E.

La nouvelle de nos premiers désastres, arrivée à Cran avant le 10 août, me jeta d'abord dans une stupeur indicible. J'avais eu beau entrevoir, de mon exil, les fautes commises, dès le principe, par la dissémination de notre malheureuse armée^ j'étais loin d'avoir l'idée que nos corps avaient été envoyés dans l'est sans -être complètement prêts et organisés en personnel et en matériel. Je ne pouvais avoir la pensée que nous serions assez oublieux des plus vulgaires notions de la guerre pour croire, d'une part, que ces corps ne se soutiendraient pas ; assez oublieux des moindres notions du sens commun pour imaginer, d'autre part, que le grand quartier impérial n'aurait pas, au moyen d'espions, des données exactes sur les rassemblements de l'ennemi à quelques pas de notre extrême frontière.

Cette surprise et cet écrasement de la malheureuse division Abel Douay, cette bataille de Freschv^iller livrée par un homme ayant le renom de bon tacticien qui n'hésite pas à jeter trente-trois mille braves soldats contre une armée de cent quarante mille hommes, sans même s'assurer qu'il sera soutenu par les corps à sa proximité, tout cela me causa un trouble profond.

Mes premières illusions de succès étaient passées, et j'étais loin de prévoir alors à quelles extrémités affreuses nous entraînerait une série de fautes sans pareilles, dues à l'orgueil des uns, à la nullité des autres.

Je ne veux pas trop m'étendre sur les événements qui eurent lieu avant mon arrivée en France, et auxquels je ne pris point une part directe. Je me bornerai seulement à les présenter dans leur ordre chronologique, en les appréciant rapidement au point de vue militaire.

La première et la plus grave faute commise, avant même l'entrée en campagne, retombe lourdement sur le ministre de la guerre, le maréchal Lebœuf, devenu major général de l'armée du Rhin. Il n'est plus contestable aujourd'hui que le ministre a fait une déclaration mensongère aux Chambres, soit par ignorance, soit pour complaire à l'Empereur, en affirmant quenous étions prêts à entrer en campagne.

Il est bien certain qu'un grand nombre d'officiers^ français envoyés en Prusse de 1866 à 1870, indépendamment des attachés militaires, n'ont pas laissé ignorer la vérité, au sujet de la situation militaire de l'Allemagne.

Comprend-on que le maréchal Lebœuf se soit si peu préoccupé de la supériorité du canon prussien sur le nôtre, pour dire à un général belge qui me Fa répété à mon passage dans son pays, que ce canon avait une durée moins longue que le nôtre, qu'il ne présentait point d'assez sérieux avantages pour faire modifier notre artillerie et que nos voisins feraient sagement de suivre notre exemple.

Le gouvernement belge en jugea autrement, et fît bien.

Le raaréchal ministre de la guerre de Napoléon lit avait cependant reçu en 1868 (28 janvier) du chef du cabinet de l'Empereur deux brochures, envoyées au souverain par le chef de la fonderie Krupp, avec ce billet :

« J'ai l'honneur de vous transmettre les rapports ci-joints d'expériences faites sur les canons en acier fondus dans l'usine de M. Fried Krupp, à Essen (Prusse). Il vous appartient de juger, s'il y a lieu, de les soumettre à l'Empereur. »

Le 27 février suivant, M. Lebœuf répondit par un jugement défavorable au canon prussien, et à la suite de ce jugement sous forme de rapport, le cabinet de l'Empereur mit au dos des brochures de M. Krupp : rien à faire — classer. G'est-à-dire à placer aux dossiers inutiles.

Un autre plus grand coupable, c'est l'Empereur, qui livra les destinées de la France au hasard des combats par orgueil personnel, peut-être par intérêt dynastique ne devant pas ignorer que nous n'étions pas prêts, que l'ennemi l'était, et n'ayant à lui opposer que son fameux plan de campagne, péchant tout d'abord par la base.

En parlant ainsi, je raisonne sur les données mêmes fournies par l'Empereur dans le factum publié il y a peu de temps, factum qui lui est attribué et dont il a accepté aujourd'hui la paternité, en ne faisant pas démentir qu'il en fût l'auteur et l'éditeur responsable.

La guerre étant résolue sur l'assurance formelle du

TA

maréchal Lebœuf que tout était prêt, je dirai, pour être juste^ que l'Empereur hésita cependant encore. On m'assure que, le matin même du jour où elle fut déclarée, il ne céda qu'à la pression du maréchal Lebœuf, encouragé par l'ardeur du général Lebrun. L'Empereur avait arrêté, avec les maréchaux de Mac-Mahon et Lebœuf, que nos forces, divisées en deux armées, seraient commandées par deux maréchaux; on doit leur reprocher alors de n'avoir point énergiquement protesté contre une intrigue qui rendait chaque corps d'armée indépendant, et n'ayant d'ordres à recevoir que du quarlier impérial, parfois mal placé ou trop éloigné pour leur donner une opportune impulsion- Ce manque de cohésion devait précipiter nos revers.

Je passe à quelques fautes secondaires :

1° Certains commandements importants donnés à des hommes n'ayant jamais guidé des corps nombreux ;

2® L'indiscipline qu'on laisse s'introduire dans les régiments au moment de la mise en route, en tolérant les cris, les chants, les libations au cabaret, le désordre dans la rue et dans les gares de chemin de fer ;

3^ L'éparpillement, non-seulement des corps, mais des divisions, même des brigades;

4P Le manque d'approvisionnements.

Toutes ces fautes paraissent d'autant plus extraordinaires aujourd'hui, qu'elles sont en opposition complète avec ce que firent les Allemands.

Sur la rive gauche du Rhin, ce ne sont que cris,

chants^ tumulte; la Marseillaise retentit jusque dans le palais impérial.

L'imprévoyance règne partout; partout aussi la négation des principes les plus élémentaires, des précautions les j)lus simples, en de si graves circonstances. Des états-majors nombreux dont presque aucun des officiers ne connaît la langue de l'ennemi ; pas de documents, pas de cartes, quoique le dépôt de la guerre en regorge.

Sur la rive droite du Rhin, au contraire, le calme, la discipline rigide^ rigoureuse, inflexible ; des généraux sérieux; des officiers instruits, parlant la langue française; des cartes excellentes du pays à envahir; des notions certaines sur les forces de l'adversaire ; de jeunes princes, généraux éprouvés, ayant déjà guidé avec intelligence des armées ; un souverain qui ne commande que nominativement, et laisse à son chef d'état-major, homme du plus haut mérite, le soin de diriger les opérations, ne cherchant pas à faire croire que lui-même est un foudre de guerre; enfin, l'espionnage élevé à la hauteur d'une science politique.

Quel contraste pénible, mais vrai !

Nous passons sous silence le mauvais emploi de notre cavalerie, le bon et judicieux emploi de l'innombrable cavalerie allemande ; le manque absolu de rapports sur l'ennemi, les rapports incessants obtenus par l'adversaire sur nous par tous les moyens avoua- Hes ou non avouables; la marche lente, indécise, flot-

— Tétante de nos colonnes, dont les principaux chefs se donnaient trop peu la peine et de s'éclairer et de se garder; l'admirable entente delà petite guerre chez les corps ennemis, toujours enveloppés d'un impénétrable rideau de cavalerie.

Pour tout dire en un mot : d'un côté, beaucoup laissé au hasard; d'un autre, tout soumis au calcul, à la science.

Ah ! si la grande armée du premier Empire a donné des leçons aux vieilles bandes du grand Frédéric, il est juste de reconnaître que les généraux de Frédéric- Guillaume viennent, à leur tour, de faire subir une terrible école à nos armées du second Empire.

Espérons que, si les leçons de 1806 ont profité à la Prusse, celles de 1870 profiteront à la France!

Les fautes que je viens de signaler, et bien d'autres encore, portèrent leurs fruits dès les premiers engagements avec l'adversaire.

Les deux principales armées allemandes se massèrent, à notre insu, sur notre frontière, vers Trêves et Wissembourg. Le prince Frédéric-Charles descendit sur Forbach.

Les corps qui formaient la grande armée du Rhin, étaient échelonnés de la manière suivante : le 1^^ corps (de Mac-Mahon), quatre divisions d'infanterie et une de cavalerie, autour de Strasbourg. Ces divisions étaient composées en majeure partie de nos meilleures troupes^ de nos vieux régiments d'Afrique qui n'avaient pas tous rejoint l'armée au commencement d'août.

Ce l^*" corps manquait d'ambulances. Il n'avait ni ses services administratifs, ni ses batteries divisionnaires et de réserve au complet. Les autres corps étaient dans le même état, sauf la garde qui était à peu près complètement organisée, ainsi que le 2® corps (Frossard). Celui-ci, arrivant du camp de Ckâlons, avait avec lui presque son matériel réglementaire. 11 occupait le point extrême de la frontière, entre Sarrebruck et Forbacb. Formé de trois divisions d'infanterie et d'une de cavalerie, il avait pour commandant en cbef un aide de camp de l'Empereur, gouverneur du prince Impérial, ancien commandant du génie en 1859. Cet officier général aspirait, comme d'autres, à la dignité du maréchalat. M. Frossard, n'ayant jamais commandé de troupes, eût été beaucoup mieux placé à la tête de son arme, comme en Italie.

Le 3^ corps (Bazaine), composé de quatre divisions d'infanterie et une de cavalerie, était à Metz. On avait le droit de compter sur ce commandant en cbef, le plus jeune de nos marécbaux. L'avancement rapide de cet officier donnait à croire à une certaine supériorité. La campagne du Mexique lui avait valu le bâton de maréchal. A son retour en France, l'Empereur le tint en disgrâce, en raison de bruits fâcheux propagés sur son compte^ puis lui donna un commandement et le plaça ensuite à la tête de la gardé. Choisi comme chef deTarmée du Rhin, il s'y est vu contester, parle plus grand nombre des généraux sous ses ordres, les qualités nécessaires à sa haute mission.

Je n'examinerai ni sa conduite militaire, ni sa con-

duite politique. M. Bazaine est en dehors de mon cadre.

Au moment d'entrer en campagne, il avait cédé son beau commandement de la garde au général de divi^ sion Bourbaki.

Le 4® corps (de Ladmirault), fort de trois divisions d'infanterie et une de cavalerie, était également à proximité de Metz. Son chef jouissait de la réputation d'un excellent officier général et d'un homme irréprochable. Il sortait de l'infanterie. Il s'était montré d'une façon brillante en Italie, à la tête de sa division, à Solférino. Depuis, il avait exercé un commandement territorial supérieur dans le Nord.

Le 5® Corps (de Failly), formé de l'armée de Lyon, fort de trois divisions d'infanterie et d'une division de cavalerie, occupait Sarreguemines et Bitche, entre le 1'^^ et le 2® corps. Il était aux mains d'un homme brave, mais qui n'inspirait pas une grande confiance. Aidede camp de l'Empereur, il était dévoré d'ambition, disait-on dans l'armée.

Les 6® et 7^ corps (Ganrobert et Félix Douay) étaient en formation. Le 6^ se réunissait au camp de Gbâlons, mais était loin d'être prêt. Le 7^ s'organisait en avant de Belfort, en arrière du 1^^ corps. Il était également incomplet. Enfin, à Metz, se trouvait la garde, aux mains du brave et loyal Bourbaki, une des réputations militaires sans tache de notre époque.

Sous le camp retranché de Metz et dans la ville étaient encore installés : TEmpereur, le jeune prince Impérial^ le prince Napoléon, leurs maisons militaires

aussi nombreuses qu'inutiles, le grand quartier impérial, le major général, ses deux aides-majors généraux et un nombre incommensurable d'officiers d'ordonnance, d'aides de camp, d'officiers attachés à Tétatmajor général et aux généraux employés près de l'Empereur et des princes, en un mot tout un monde d'épaulettes grosses et petites.

N'oublions pas d'observer que nos places fortes, même celles de première ligne et de premier ordre,, n'avaient ni leur garnison ni leurs approvisionnements, non pas de guerre, mais même les simples approvisionnements réglementaires de paix, on pourrait ajouter : de prudence.

Je ne dirai qu'un mot des armées allemandes, par la bonne raison qu'au moment où j'écris il me serait difficile encore de donner un exposé exact des forces dont elles disposaient, tant l'ennemi a su habilement cacher son organisation. Au grand quartier général de l'Empereur, on ne connaissait ni les effectifs, ni les points de rassemblement, ni la direction militaire et intelligente des masses que nous allions avoir à combattre. On savait seulement (si j'en crois la publication impériale dont j'ai parlé plus haut) que nos adversaires nous étaient de beaucoup supérieurs en effectifs réels.

Le 2 août, cependant, on paraissait déjà impatient, à Paris et en France, d'apprendre que nous avions battu l'ennemi. On ne comprenait pas que nous ne fussions point entrés sur le territoire allemand, et l'on

était tout disposé à accuser de mollesse l'Empereur, les généraux et l'armée. Il semblait que la marche sur Berlin ne dût être qu'un jeu, une promenade. On se figurait n'avoir qu'à s'avancer pour renouveler les prouesses de Magenta et de Solférino. Si le fameux plan de Napoléon III eût reçu, à cette époque, un commencement d'exécution, si l'on eût franchi le Rhin, aussi faiblement constitués que nous Tétions alors, je ne sais si les désastres éprouvés eussent été plus grands que ceux qui sont résultés de Freschwiller, de Sedan et de Metz ; mais, à coup sûr, nos armées n'auraient eu que des défaites à enregistrer, et peu de nos soldats eussent repassé le fleuve, tant nos ennemis étaient bien préparés.

Enfin ce jour-là, 2 août, le 2^ corps, établi en pointe avancée vers le nord, attaqua Sarrebruck, ville ouverte, et eut un facile succès. L'ennemi joua l'étonnement et abandonna cette petite place. Un bulletin magnifique fut jeté en pâture à l'admiration de la .France. Le jeune prince Impérial en fît les principaux frais. II avait reçu le baptême du feu et ramassé avec sang-froid une balle morte sur le champ de bataille. Pour mieux nous leurrer, un agent prussien répandit à Paris et Ton afficha à la Bourse que nous avions fait l'un des princes allemands prisonnier avec vingt- cinq mille hommes.

L'ennemi a usé et abusé de ces fausses nouvelles, toujours favorables à nos armes ; sans cesse nous y avons été pris. Il connaissait bien notre caractère national, .ardent, vaniteux, enclin à la crédulité et auquel les

nouvelles démenties le lendemain portent toujours un contre-coup fâcheux.

Cette prétendue victoire de Sarrebruck n'avait et ne pouvait avoir aucune influence sur les opérations ultérieures.

L'Empereur, tenant son fils par la main, était venu par un train du chemin de fer, le matin, après le déjeuner, de Metz à Sarrebruck, invité sans doute par le gouverneur du prince, à assister à la victoire, absolument comme pour les batailles inoffensives du camp de Ghâlons. Sa Majesté et le prince Impérial avaient eu le temps de voir, de remonter en wagon et de revenir dîner au quartier général.

Deux jours plus tard, le 4 août, une autre scène plus sérieuse se jouait à quelques lieues de là sur le point extrême de notre frontière du nord-est, à Wissembourg. Là se trouvait la 2^ division (Abel Douay) du 1^^ corps, jetée à 5 lieues en avant des autres divisions du duc de Magenta et à peu près complètement isolée. Le maréchal de Mac-Mahon, oubliant la leçon donnée au l®'' corps de l'armée d'Italie, lors de l'affaire de Montebello, avait à Wissembourg renouvelé la faute de Voghéra. Seulement, à Wissembourg^ le malheureux général Douay, se gardant mal, fut surpris par une armée tout entière qui connaissait le nombre des troupes dont il disposait, tandis qu'à Voghéra, le général Forey, éclairé par un régiment de chevaulégers piémontais, avait été prévenu à temps et n'avait eu affaire qu'à vingt -quatre mille hommes de l'armée ennemie, cherchant à franchir le Pô, vers Plaisance.

Au point de vue militaire, trois fautes graves ont déterminé notre échec à Wissembourg :

1^ Le grand quartier impérial, prévenu à temps, par le sous-préfet de cette ville, de l'approche de masses ennemies, ne voulut pas d'abord croire à ce renseignement et ne prévint le maréchal de Mac-Mahon que dans la nuit du 3 au 4 août ;

2^ L'éparpillement du 1^^ corps ayant ses divisions à Wissembourg, à Haguenau, à Reichshoffen, etc., et leur trop lente concentration pour secourir la division Doua j ;

3^ Le manque de surveillance d'un corps sur la frontière et qui aurait dû s'éclairer au loin par des reconnaissances de cavalerie.

Il arriva ce qui devait arriver de toutes ces fautes. La division Douaj, dont le chef se fit bravement tuer, fut écrasée sans avoir le temps de se replier dans la montagne sur Bitche, par le col du Pigeonnier; l'ennemi pénétra facilement en France, malgré l'héroïque résistance de la poignée de soldats qui se firent écharper sans autre conséquence que de sauvegarder l'honneur des armes françaises.

Au même moment, le corps du général Frossard commettait une faute analogue. A Forbach, il se laissait surprendre et une de ses divisions (Vergé) livrait un combat malheureux. Le général en chef refusait, assure-t-on, le concours du 3® corps, dans l'espérance de vaincre seul, et ne paraissait qu'un instant et tard sur le champ de bataille, puis, ayant perdu deux mille hommes, il battait en retraite.

La nouvelle de ces échecs produisit à Paris la plus douloureuse impression, ainsi que dans toute la France. La façon dont les bulletins de ces combats étaient rédigés au grand quartier général impérial , n'était pas de nature à satisfaire l'opinion publique. Jamais encore documents de ce genre n'avaient été si malheureusement et si maladroitement établis (note F).

Dès les commencements de la lutte, nous avions donc obtenu un premier et mince succès et nous avions subi deux échecs, ou, si l'on veut, deux écrasements des plus complets; tout cela par notre faute. AVissembourg et Forbach allaient avoir de funestes conséquences.

Nous voici arrivés à la glorieuse et malheureuse bataille de Freschwiller, cause principale de tous les désastres de cette épouvantable campagne.

Le 4 août^ tandis que la division Abel Douay luttait héroïquement contre Tarmée du prince héréditaire, le duc de Magenta s'apprêtait à quitter Strasbourg avec son état-major général, ses propres officiers et ses batteries de réserve, laissant en ville les ambulances non encore organisées, qui avaient ordre de le joindre à Haguenau le plus tôt possible.

Il avait reçu dans la nuit une dépêche du quartier impérial lui annonçant qu'il allait être attaque.

La veille, trois divisions d'infanterie du l^'" corps^ autres que la 2^ à Wissembourg et la division de cavalerie, avaient pris leurs cantonnements sur la ligne de Haguenau à Reichshoffen, route du Rhin aux mon-

tagnes.

11 restait à Strasbourg, avec le brave général Uhricb^ pour la défense de la place, un régiment d^infanterie, le 87^ et quatre dépôts.

Le 4 août, le duc de Magenta prévint le général Uhrich du télégramme reçu pendant la nuit, et lui dit qu'il ne lui laissait pas d'autres troupes, parce que Strasbourg était couvert parle mouvement du l^"" corps. La place eut donc pour garnison, dans le principe, deux milliers de fantassins et une douzaine de soldats du génie. Heureusement pour son gouverneur, le régiment de pontonniers (16^) reçut trop tard pour l'exécuter, l'ordre de se rendre à Metz.

Il est à regretter que le maréchal n'ait pas considéré comme urgente la nouvelle d'une prochaine attaque de l'ennemi, car il n'aurait pas laissé la division Douaj à cinq lieues des autres et dans des conditions à être battue. Le maréchal avait le temps d'envoyer des orures, de se porter sur Haguenau, de diriger sur Wissembourg ses quatre autres divisions et de prévenir le quartier impérial de son mouvement en avant.

En agissant ainsi, le maréchal de Mac-Mahon eût évité le double désastre de Wirjsembourg et de Freschwiller. En effet, le mouvement que j'indique, pouvant être commencé dans la nuit du 3 au 4 août à deux heures du matin^ le 1^^ corps se fût trouvé en partie à Wissembourg, en partie échelonné au-dessous. La 2® division, prévenue, se fût repliée, en combattant, sur les autres et le terrain eût été défendu pied à pied.

Mais, comme s'il était écrit là-haut que tout diins cette campagne irait à Tinverse du sens commun, le

maréchal ne partit de Strasbourg, le 4 août, qu'après son déjeuner, douze heures après la réception de la dépêche. En outre, l'ordre qu'il envoya au général de Failly, qui passait sous son commandement, de lui amener son 5^ corps, ne fut pas exécuté, ainsi que cela ressort aujourd'hui de la brochure même du général.

J'insiste sur les heures, sur le temps perdu ; il ne faut pas que l'on s'en étonne; à la guerre, les heures ont une importance parfois capitale. C'est ce qui eut lieu cette fois. Les moments sont tout, disait Napoléon P^, les hommes ne sont rien.

Le maréchal et son état-major se mirent donc tranquillement en marche pour Haguenau. Tandis qu'ils chevauchaient, le général Douay payait de sa vie sa négligence à se mal garder et beaucoup des échappés de sa division refluaient dans Hagaenau, y portant la nouvelle de l'entrée d'une armée ennemie nombreuse sur le territoire français. La première chose qu'apprenait Mac-Mahon, en mettant pied à terre, était l'affreux désastre de son avant-garde. Le maréchal dut comprendre qu'il avait perdu un temps précieux à Strasbourg. En tous cas, il aurait dû penser qu'il allait avoir sur les bras l'armée du prince de Prusse. Il fit monter immédiatement à cheval une brigade de cavalerie à Haguenau et se porta avec elle et son étatmajor sur Reichshoffen, où il descendit au château du comte de Leusse.

Arrivé là, il donna quelques heures de repos aux siens et parcourut ensuite le pays de Reichshoffen à Freschwiller dans le but de trouver une bonne posi-

tion défensive sur laquelle ses troupes pourraient arrêter la marche des Allemands.

Le maréchal sut choisir près de Freschwiller une excellente position, malheureusement un peu trop étendue pour les trente et quelques mille hommes qui lui restaient de son 1^^ corps auquel vint se joindre une division du 7®. 11 envoya les ordres nécessaires à sa concentration, revint à Reichshoffen et se prépara à livrer bataille.

Le 5, les Prussiens portèrent des détachements jusqu'à Wœrth, petite ville faisant face à la position de Freschwiller et séparée d'elle par un ruisseau encaissé. Ils reconnurent l'emplacement occupé par le jer corps, se replièrent à deux lieues en arrière et prirent toutes leurs dispositions d'attaque pour le lendemain.

Ici je m'arrête pour dire un mot de certaines suppositions énoncées par toute l'armée.

On dit : L'Empereur prescrivit au maréchal de livrer bataille. Celui-ci demanda à brûler des bois utiles à l'ennemi. Je doute que ces propos soient parfaitement exacts, quoique énoncés par des amis du maréchal. Il j aurait eu folie de la part du quartier impérial de Metz d'imposer, de là, l'obligation de livrer bataille, et s'il y avait eu opportunité à brûler des bois, le maréchal n'avait pas besoin d'y être autorisé. Je suis plus porté à croire que le commandant du 1®^ corps ignorait, au moment où ses troupes entraient en lutte, l'effectif réel de son adversaire et qu'une fois engagé il n'a pas pu ou n'a pas voulu reculer. Les combats en

Afrique, les batailles de Grimée et d'Italie avaient désappris aux soldats, aux officiers et même aux généraux à battre en retraite devant l'ennemi. Le maréchal ne fut secouru ni par le 5® corps alors à Sarreguemines et à Bitche, ni par le 7® dont il utilisa seulement la f® division (Gonseil-Dumesnil.)

Le maréchal s'est cru sans doute assez fort pour vaincre; là a été son erreur, erreur d'autant plus grave qu'elle a eu les conséquences les plus désasreuses sur toutes les opérations postérieures. Je sais de «ource certaine que deux des généraux du 1^^ corps, dont un, homme de guerre consommé, le regrettable Raoult, ont essayé, par tous les moyens, d'empêcher le duc de Magenta de livrer bataille en présence de forces trop considérables, et que le maréchal ne voulut écouter ni eux, ni son hôte, le comte de Leusse, qui lui parla dans le même sens, sous l'instigation du brave Raoult.

Après avoir combattu de huit heures du matin à quatre heures du soir, le 1^^ corps, soutenu par la division Gonseil-Dumesnil, du 7^, fut obligé de céder devant des forces triples et se mit en retraite sur Niederbronn, où il trouva une division du 5^ corps arrivée pour lui porter un secours tardif. Gette division arrêta la poursuite, très-faible d'ailleurs, d'un ennemi rudement éprouvé, et les troupes du maréchal gagnèrent Saverne dans le plus effroyable désordre. Cette bataille avait mis hors de combat et dispersé la presque totalité du l^'' corps, corps d'élite, jeté le découragement dans les autres, livré sans défense

Strasbourg et la vallée du Rhin, d'une part; les Vosges, Saverne, Phalsbourg^ d'une autre; elle a permis aux masses prussiennes de s'avancer sans coup férir jusqu'aux vallées de la Meurthe et de la Moselle. On se demande comment le maréchal, tout en déterminant l'emplacement de son champ de bataille, n'a pas envoyé au loin de fortes reconnaissances offensives de cavalerie ; elles lui auraient sans nul doute fait comprendre la position et confirmé, ce que prouvait assez déjà la destruction de a division Douay, qu'il avait devant lui une armée trop considérable pour être avantageusement combattue à Freschwiller.

Il semble qu'il aurait été préférable alors d'opérer un mouvement de retraite sur Niederbronn, sur les Vosges, afin d'en défendre les défilés. 11 devait lui être très-facile avec les quatre divisions dont il disposait, avec son artillerie et sa cavalerie, de se maintenir sur la ligne des montagnes. En agissant ainsi, il donnait la main aux 5®, 2® et 7® corps et se mettait dans la possibilité d'opposer des forces imposantes à l'ennemi, tandis que les 3^, 4® corps et la garde impériale auraient pu faire face à l'armée de Frédéric- Charles.

La bataille même engagée, une fois la supériorité de l'ennemi bien constatée, n'aurait-il pas été préférable de se retirer en utilisant dans sa marche les positions défensives convenables ?

Lorsqu'on n'est pas le plus fort, surtout lorsqu'on ne peut absolument pas, dans une position, lutter contre un ennemi très-supérieur et lorsqu'un devoir

impérieux n'exige pas qu'on se sacrifie, Ton doit se retirer savamment, prendre des positions meilleures et marcher au-devant des troupes de renfort. Ici c'était le cas plus que partout ailleurs, puisqu'à quelques kilomètres sur la gauche on trouvait, dans des défilés, des postes inexpugnables et le 5® corps d'armée.

Le premier acte du drame se terminait donc, pour nous, par un désastre affreux et imprévu, dont il devenait difficile de se relever.

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