‹ SéductionChapitre 3 sur 7 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Les dernières personnes qui, après l'enterrement, avaient accompagné Hélène au collège, venaient de partir.

Dans le salon où elle se tenait debout près de la cheminée, le visage rougi parles larmes, les lèvres crispées, le cœur serré par le désespoir, elle n'avait plus près d'elle que sa grand'mère, assise dans un coin, tournant un rhapelet entre ses doigts en priant pour son i auvre fils, et la tante Tout cha qui se carrait dans un fauteuil.

C'étnil là maintenant toute sa famille, car ils n'étaient plus ses parents, cet oncle et ses huit cousins qui n'avaient pas pu faire trois lieues pour suivre son père jusqu'au cimetière.

Quant à la tante Tout cha, elle était venue, car elle était toujours prête à aller n'importe où; seulement, elle n'avait pas jugé que, pour un neveu, c'était la peine de faire les frais d'un deuil ; c'est une dépense, et elle s'était contentée de s'arranger une toilette dans laquelle elle avait mis autant de noir qu'elle avait pu ; cela même l'avait retardée, de sorte qa'elle n'était arrivée que bien juste pour l'enterrement.

Lorsqu'elles furent seules, la tante se leva ;

— Maintenant, ma nièce, c'est le moment de parler d'affaires.

Hélène la regarda quelques secondes sans comprendre. Le moment de parler dalîaires? Quelles affaires? Elle n'en avait qu'une : penser à son père,; parler de lui.

— Si j'avais pu , continua la tante, j'aurais poussé Cocotte pour arriver avant l'enterrement ; mais elle a son poulain, c'te bète.je n'allais pas lui faire du mal ; et puis avant ou après, ça n'a pas grande importance.

Elle fit une pause, attendant qu'Hélène lui répondît ; mais celle-ci n'ayant rien dit, elle continua :

— C'est quand on est dans le malheur qu'on trouve sa famille, n'est-il pas vrai, ma nièce?

Ce n'étaient pas là des paroles bien tendres; mais venant de la tante Tout cha, qui n'était pas expaasive, elles remuèrent le cœur d'Hélène.

— Certainement, continua la tante, si cela était possible je voudrais vous offrir de venir à la maison ; mais cela n'est pas possible.

— Je n'ai pas eu cette pensée.

— Il y a les cousins ; les garçons, vous savez, ma nièce, on n'en est pas maître, des gaillards, — elle dit cela superbement, fière, à coup sûr, de ses fils comme elle était Uere de tout ce qui lui appartenait, son mari excepté, — et puis, d'autre part, vous n'entendez' rien aux travaux de la culture; vous êtes une demoiselle, une personne instruite ; le village et les champs, ça ne vous convient pas.

— Mais, ma tante, je n'ai jamais eu la pensée que je pouvais aller chez vous, répondit Hélène, blessée que la tante Tout cha la mit ainsi a la porte avant même qu'elle eût demander à entrer.

— Moi, je J'ai eue, j'aurais voulu que cela fût possible ; tout d'abord j'avas cru que cela était possiblet mon homme vous le dirait s'il éLait là, car en appr -nant ce malheur mon premier cri a été : w Si nous pouvions prendre celte pauvre Hélène ; » et c'a été seulement quand François m'a répondu : « Et les garçons? » que j'ai compris qu'il avait raison, comme toujours.

I Hélène avait hàt-i que cette discussion, qui la blessait

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de tant de manières, se termina ; elle avait besoin d'être seule, d'être libre, toute a son chagrin, toute à son père.

— Je vous remercie de votre bonne intention, ma tante, dit-elle, mais comme mon oncle l'ajustement remarqué, elle n'est pas réalisable.

— Malheureusement, ma pauvre fllle, et j'en suis bien fâchée ; mais ce qui n'est pas possible pour vous, ma nièce, l'est pour ma sœur.

— Grand'maman ?

— Sans doute ; elle était à la maison, il y a six semaines, elle peut y revenir ; elle y a vécu pendant des années elle peut y vivre encore ; les portes lui sont ouvertes ; je suis prête à l'emmener ; et je parle au nom ie François comme au mien.

Depuis le commencement de cet entretien, la vieille mère avait interrompu son chapelet, et, la tête à demi levée, elle écoutait mais craintivement, comme si elle avait peur qu'on lui reprochât de se mêler de ce qui ne la regardait pas; en voyant qu'il était question d'elle, elle leva la tète tout à fait et écouta francheiient.

— Je vous remercie bien, ma sœur, dit-elle.

— Vous savez, c'est de bon cœur, dit la tante joyeusement, votre place à table vous attend, nous reprendrons notre vie d'autrefois.

— Si vous voulez ma sœur.

— Je crois bien que je veux.

Puis pour revenir sur ce cri qui lui avait échappé :

— C'est notre devoir.

Mais au grand étonnement de la tante Tout cha, Hélène Tint se jeter au travers de cet arrangement qui paraissait si simpl •.

— Pardon grand'maman, dit-elle doucement, mais en même temps avec fermeté, voulez-vous donc que nous nous séparions?

— Je ne voudrais pas, ma bonne fille, mais...

— Alors il n'y a pas de mais, grand'maman; vous ne devez pas avoir d'autre souci que votre désir.

— En v'à une bêtise ! s'écria la tante Tout cha.

— En quoi est-ce une bêtise, ma tante ?

— Est-ce que quand on n'a pas assez pour soi, on a

as907. pour deux ; il ne laisse rien, votre pauvre père, moins que rien.

— Eh hien ? interrompit Hélène, la tête haute, de façon à bien faire comprendre qu'elle ne permettrait pas la plus lépère attaqne contre la mémoire de son père.

— Lh bien, si vous n'avez pas de quoi vivre, comment ferez-vous vivre votre grand'mère?

— En travaillant.

— Avant de prendre quelqu'un à votre charge, il faudrait savoir si vous pourrez vivre vous-même ; il ne faut pas compter qu'il vous reviendra quelque chose de tout cela, il y a des dettes à payer; je ne le dis pas pour moi. votre père m'a toujours réglé ce que je lui ai fourni, comme il convient; enfin il v a des créanciers Quand on les aura payés, quVst-ce qu'il vous restera? Voilà ce qu'il aurait fallu savoir avant de parler de prendre votre grand'mère avec vous ; il ne vous reste rien.

— Je vous lai dit, mon intention est de travailler.

— Ça, c'est bien. Nous sommes sur la terre pour gagner notre vie; mais savez-vous si vous pourrez gagner la vôtre et celle de votre grand'mère ? Allez de voir- côté, qu'elle aillo du sien. Faites pour vous, qu'elle fasse pour

[ elle. Voilà le conseil que je vous donne, et, mieux que cela, je vous aide en prenant ma sœur.,

— Je vous ;ii remerciée de votre intention, ma tante ; mais je désire garder grand'maman avec moi et je la prie de ne pas me quitter.

Puis, venant a sa grand'mère et l'embrassant :

— Dis à ma tante, grand'maman, que tu as foi en moi et que tu sais bien que je ne te laisserai manquer de rien.

La vieille femme hésita un moment, regardant sa bellesœur timidement.

— Je peux encore travailler, ma fille.

— Alors nous travaillerons ensemble, grand'maman.

— Si vous comptez sur elle, dit la tante en haussant les épaules.

Hélène se redressa et regarda sa tante fièrement :

— Je compte sur moi, mat.mte. Ce sera moi qui travaillerai pour grand'maman ; ce ne sera pas grand'maman

qui travaillera pour moi. Mon père trouvait que sa mère avait trop travaillé ; c'est mon devoir de respecter ses idées et ses volontés. En vous tenant ce langage, je vous parle en son nom.

La tante avait été un moment interloquée, mais elle reprit vite son assurance.

— Si ce qu'a dit votre père signifie que j'ai trop fait travailler ma sœur, c'est une bêtise.

— Ma tante, je ne peux pas vous permettre de parler ainsi de mon père.

— Enfin, je dis ce que je dis. J'ai gardé ma sœur chez moi pendant trente ans par charité et voUà comment j'en suis remerciée.

— Par charité ! s'écria la grand'mère.

Mais Hélène lui coupa la parole :

— Grand'maman. dit-elle, je vous prie de me laisser traifer cette affaire avec ma tante, à qui je réponds que pour qu'a l'avenir elle ne soit pas mal remerciée de se^ ititentions charitables, nous ne les acceptons pas.

— A votre ais3, ma nièce ; ce que j'en faisais c'était pour vous secourir dans votre malheur, comme ça se doit en famille. C'esL comme ça que vous m'accueillez, ça suffit, je m'en vas.

El elle fit un pas vers la porte ; mais revenant et s'adressant à sa belle sœur.

— Seulement, vous, quand vous mourrez de faim, ne ■venez pas me demander de vous prendre, il serait trop tard. Si cela ne fait pas pitié ! Trop travaillé, trop tra- Taillé ! Hélas! Mon Dieu ! Bonsoir, la compagnie.

Et celte fois elle sortit, sans se retourner, furieuse ; en venant elle avait justement fait le compte des couvées de dindes que sa belle-sœur lui élèverait, car il n'y avait pas à dire, pour élever les dindes, on ne trouverait passa pa-. reille ; et voilà qu'il fallait renoncer à ce gain par la faute de cette grande fille, — une fiéroteet une bêle. En voilà une qui pouvait crever de misère, elle n'aurait que ce qu'elle méritait.

La tante partie, Hélène et sa grand'mère restèrent assez longtemps sans échanger une parole ; après toutes les émotions de la matinée et de ces derniers jours, Hélène

était h bout de forces ; cette dernière scène l'achevait •

— Nous aurions pout-èlre mieux fait d'accepter la proposition de la tante, dit enfin la.grand'tnère, se répondant à elle-même; j'aurais travaillé; ce n'est pas le courage qni me manque.

— Non, prand'mère, nous n'aurions pas bien fait, car nous n'aurions pas respecté la volonté de papa.

— Mais vivre, mon enfant?

— Je travaillerai, soyez sans crainte.

— Et comment ?

— Je ne sais pas; c'est à chercher et je vais chercher; ia pensée que je remplace mon pauvre papa me donnera de la force.

Il eût fallu à Hélène quelques heures de repos et de recueillement, dans lesquelles elle eût pu s'abandonner et pleurer a son aise, car ses larmes, toujours refoulées, l'étouffaient ; elle marchait, elle agissait, elle parlait depuis deux jours comme dans un cauchemar dont elle ne pouvait s'éveiller, oppressée, anxieuse, suffoquée, incapable d'étreindre sa volonté, en proie à une sorte de délire avec des idées et des images qui l'affolaient ou l'anéantissaient.

Mais justement elle ne pouvait pas les trouver, ces heures de recueillement, car il lui fallait répondre àtoutle monde et s'occuper de tout, décider tout, elle qui n'avait été rien jusqu'à ce jour.

El ce n'était pas seulement le présent qu'elle devait i ainsi décider à Timproviste, c'était encore l'avenir; ce n'était pas seulement ce qu'elle connaissait, mais encore ce qu'elle ignorait.

Quelles affaires laissait son père? Quelle situation? Elle ne le savait pas. La ruine? des dettes? La ruine, ce n'était rien. Mais des dettes ! Comment les payerait-elle jamais ? Et cependant elle était bien résolue, pour l'honneur de son père , à les payer coûte que coûte.

Le notaire Grioletlui avait dit qu'il viendrait après l'en-

terrement, et elle l'attendait ; sans doute il ne lui ferait pas trouver ce qui n'existait pas, mais il la dirigerait, il prendrait en main ses afTaires. et ce serait déjà un point important : au moins elle saurait.

Il se présenta au collège en vainqueur, ne s'imaginant pas que celte belle fille, pour laquelle il se dérangeait, pût avoir des yeux pour ne pas le voir, et ne se disant pas que ces yeux ne devaient que pleurer.

Au moins cette suffisance eut cela de bon qu'elle lui inspira une patience pour tout écouter et une complaisance pour tout examiner, qu'il n'eût assurément point eues pour une pauvre orpheline louche ou bossue.

Hélène n'en avait jamais assez dit, et au lieu de s'impatienter des explications confuses qu'elle lui donnait, il le? lui faisait longuement répéter.

— Certainement, mademoiselle.

A la vérité, ilélait surpris que ces beaux yeux dans lesquels il plongeait les siens eussent si peu d'expression et parussent si éteints ; mais au moins la musique de sa voix était un charme ; charmantes aussi étaient ses lèvres et les mèches de sablomle chevelure se détachant sur ses vêtements de deuil ; admirable était le profil droit de son visage; merveilleux de pureté était le contour de sa tête ; et les épaules, et le corsage, et la taille, et les mains et les pieds! 11 serait resté toute la journée à l'écouler, àcondition de pouvoir la regarder.

Hélène, qui tout d'abord avait étendu l'entretien en entrant dans tous les détails qu'elle croyait pouvoir être utiles, l'avait abrégé quand elle avait cru comprendre la nature du sentiment qui animait ces regards, et tout de suite elle était arrivée à la conclusion.

— Alors que me conseillez-vuus? avait-elle demandé.

— De conseils, je ne peux pas vous en donner en ce moment. Il me faut avant voir clair dans la succession, qucllessont sesforces, quelles sont ses charges ; c'est ce que l'inventaire dira : et nous } procéderonsaussitôtqueles délais imposés par la loi seronl écoulés, c'est-à-dire dans trois jours. Soyez sûreque je n'y mettrai aucun retard, j'ai trop à cœur devons témoigner la vive sympathie que vous m'inspirez. Puis, nous nous hâterons aussi d'obtenir du conseil

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de famille votre émancipation; et alors, mais alors seulement, c'est-a-clire après corlains délais qu'il faut subir, vous verrez ce qu'est votre situation et le parti que vous devez prendre.

— Ce parti est arrêté à l'avance, car à l'avance je sais, par ce que m'a dit mon pauvre père, que cette succession ne me donnera rien. Tout ce que je demande, c'est qu'elle me permette de payer ce qui est dû ; si elle était insuftisante,je demanderais aux créanciers de m'accorder un certain temps, alin de pouvoir gagner ce que je leur devrais.

— Mais il y a le bénéfice d'inventaire.

— Et qu'est-ce que c'est que le bénéfice d'inventaire ?

— Une disposition de la loi qui donne à l'héritier l'avantage de n'être tenu du payement des dettes de la succession que jusqu'à concurrence des biens qu'il a recueillis, et même de pouvoir se décharger du payement des delle,s en abandonnant tous les biens de la succession aux créanciers.

— Jamais je ne ferai cela ; les dettes de mon père seront sacrées pour moi comme elles l'auraient été pour lui ; je les payerai comme il les aurait payées lui-même.

— El comment, mademoiselle?

— En travaillant. Mon père, Dieu merci! ne m'avait pas élevée pour ne pouvoir rien faire; j'ai un métier aux mains, je puis être institutrice ou maîtresse d'école : je le serai.

Le notaire secoua la tête :

— Cela n'est guère digne d'une personne aussi distinguée, aussi jolie, aussi belle que vuus.

— En quoi donc, monsieur?

— Je veux iiire qu'institutrice dans une pension ou dans une famille est un dur esclavage, et que maîtresse d'école dans un village perdu est un exil qui ne peut être que pénible, très pénible pour une personne telle que vous habituée a la vie intelligente des villes. Je vjiis parlais tout à l'heure de la vive sympathie que vous m'inspirez; laissez-moi, vous prouver que ce ne soni point paroles vaines dans ma bouche. Je ne sais ce que sera la succession de monsieur votre père et j'espère qu'elle ne

sera pas ce que vous craignez; mais enfin, si elle était telle, je pourrais, au cas où vous voudriez travailler, vous offrir les moyens de ne pas quitter cette ville. Vous devez avoir une belle écriture : en tout cas, vous vous en feriez une facilement, j'en suis convaincu ; alors je pourrais vous donner chez vous des expéditions, autrement dit des copies, qui vous permettraient de gagner cinq ou six francs par jour ; ainsi vous serait épargné l'exil au village par un travail facile et discret, car je pourrais moi- | même v us l'apporter.

Hélène resta un moment embarrassée et confuse, mais enfin elle se leva.

— Je vous remercie comme je le dois, dit-elle, mais l'exil au village n'est point pénible pour moi, je vivrai là avec ma grand'mère qui est de la campagne et qui a besoin de vivre à la campagne.

— J'ai été trop loin et surtout trop vite, se dit le notaire. Et sans insister il se leva à son tour pour se retirer.

L'inventaire dressé par M« Griolet lui-même, qui ne manqua pas une seule vacation et se présenta toujours en parfait notaire, donna les résultats prévus : le passif absorbait l'actif ; s'il restait quelque chose a Hé ène, la vente du mobilier faite, seraient : quelques centaines de francs au plus ; et encore cela n'était- il pas certain. Peuton estimer à l'avance d'une façon précise le produit d'une vente mobilière.

Hélène n'avait pas attendu cette vente pour chercher à réaliser son idée de travail : il fallait que le jour où sa grand'mère et elle sortiraient du collège, elles eussent quelque part où aller et des ressources, si faibles qu'elles fussent, pour ne pas mourir de faim.

Longuement dans ses nuits sans sommeil, alors que dès le soir elle se réveiHait en sursaut, croyant entendre la voix de son père qui l'appelait, elle avait agité la résolution qu'elle devait prendre : devait-elle entrer dans une maison particuUère comme institutrice, ou bien

comrae sous-ma!lresse dans une pension, ou bien se ferait-elle maîtresse décdle.

Seule, elle fût entiée dans une famille ou dans un pensionnat, car elle était écrasée par le coup qui l'avait frappée, et elle eût trouvé ainsi un certain repos, au moins une tranquillité relative en ce qui touche les embarras et les dillicultés de la vie.

Mais elle n'était pas seule : elle avait sa grand'mère. Que ferait la pauvre femme pendant qu'elle-même serait daus une famille ou dans une pension ? D'ailleurs gagnerait-elle assez, institutrice ou sous- maîtresse, pour sa irrand'mère pût vivre avec ce qu'elle lui abandonnerait. Tandis que. maîtresse d'école dans un village, elle prenait sa grand'mère avec elle, et elles vivaient toutes deux ensemble Klle était habituée aux privations, la pauvre grand'mère, si rudement menée par la tante Tout cha, et, quant à ell'% si doucement traitée, si dorlotée jusqu'à ce jour, elle s'y habituerait aussi.

Cependant, si bonnes que lui parussent ces raisons déterminantes pour se faire maîtresse d'école, elle ne voulut pas prendre une résdution aussi grave sans avoir consulté quelques personnes.

Celui qu'elle consulta fut un professeur du collège : non Radou, qui ne l'avait pas abordée depuis l'enterrement, se sauvant, au contraire, au pTus vite, la tète basse et le dos voûté aussitôt qu'il l'apercevait, mais un vieux collègue de Radou, qui, si elle le connaissait beaucoup moins que celui-ci, lui inspirait cependant plus conliance.

La fille d'un principal maîtresse d'école ! le père Bonjean poussa les hauts cris, mais le | remier mouvenieut de la surprise passé, il déclara qu'elle prenait un sage parti, et puisqu'elle était obligée de travailler, il n'y avait rien de mieux pour elle, dans les circonstances où elle se trouvait, que de se faire maîtresse d'école ; c'était courageux, c'était digne, et puis, d'autre part, ce n'était pas une mauvaise affaire, l'avenir était à l'instruction primaire.

Si résolue que fût Hélène, elle avait cependant besoin d'être soutenue et encouragée; ce conseil l'arracha à ses hésitations.

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Mais ce n'était pas tout de savoir ce qu'elle voulait faire, il fallait pouvoir le l'aire : c'est l'administration qui nomme les institutrices primaires.

Pour cela encore elle trouva un appui auprès du professeur qui l'avait approuvée et qui voulut bien voir pour elle l'inspecteur.

— On doit bien quelque chose à la fille d'un homme comme M. Marguerilte, et sûrement l'administration sera heureuse de vous payer cette dette; je vous dirai demain ce que m'a répondu M. Malatiré.

Ce fut une douce parole pour Hélène : son père dans la tombe la protégeait encore.

Mais les choses ne marchèrent point avec la rapidité qu'elle désirait et qui pour elle était une condition même d'existence.

Tout d'abord l'inspecteur demanda à la voir, et quand e^le se rendit chez lui accompagnée du père Bonjean qui la présentait, ce ne fut point une promesse, qu'il lui donna, ce furent des conseils.

C'était un homme timide et craintif que M. Malatiré, qui semblait avo r vécu dans une sujétion où il avait perdu toute indépendance de pensée et toute initiative. Le fond de sa phraséologie vide et vague consistait en deux formules qui revenaient à chaque instant : uSi j'ose m'exprimer ainsi » et « dans une certaine mesure » auxquelles il ajoutait de temps en temps « jusqu'à un certain point »; puis aussitôt qu'il avait dit blanc il disait noir, et s'il fallait absolument qu'il s'arrêtât à quelque chose, ce n'était ni à noir ni à blanc, mais à gris, el encore cela le rendait-il très malheureux, préférant évidemment ne pas s'engager.

Ce fut justement ce qu'il fit avec Hélène.

Certainement je serais très heureux d'obtenir quelque chose pour la flUe d'un homme aussi distingué, aussi méritant que M. Margueritte; mais nous pouvons si peu nous autres, si j'ose m'exprimer ainsi. Sans doute je peux vous présenter et je le ferai, car on a égard à notre présentation, au moins dans une certaine mesure et jusqu'à un certain point. Mais il m'est impossible de vous donner l 'assurance certaine que vous serez nommée comme vous

le désirez et surtout avec la rapidité que vous désirez. Ce n'est pas l'habituile de radministration de procéder vite. 11 y a des délais. Mon Dieu, ils sont nécessaires, je le reconnais moi-même, et vous comprenez bien, n'est-ce pas, que je ne blâme pas l'administration: loin de moi cette pensée.

— Mais alors ? dit le professeur.

— Alors il faudrait que mademoiselle eût quelque protecteur intlu nt qui s'occupât de son affaire.

— Je n'ai pi^rsonne pas plus que je n'ai de droits, dit Hélène tristement ; je n'ai a faire valoir comme je n'ai pour me protéger que le nom de mon père.

— C'est beaucoup, sans doute, c'> st beauc^jup, mais en réalité ce n'est rien, ou plutôt ce n'est pas tout à fait suffisant. Non, ce qu'il faudrait, ce serait quelqu'un en position d'agir et de parler. Mon Dieu, je n'ai pas de conseil a donner à mademoiselle ; je ne me le permettrais pas.

— Je vous en prie, monsieur, dit Hélène.

— Eh bien, si j'étais à la place de mademoiselle, Toici ce que je ferais: bien entendu je ne veux pas peser sur vos résolutions, et d'autre part, je n'ai pas la prétention de dire que l'idée que j'émels, sans l'émettre, soit la meilleure ! cependant je ferais ceci : j'irais trouver M. le comte Prétavoine et je lui demanderais de m'appuyer. Connaissezvous M. le comte Prétavoine ?

— Non.

— Cela ne fait rien, ou plutôt si, cela fait beaucoup ; enfin il serait mieux que vous le connussiez ; mais bien que ne le connaissant pa-, vous pouvez vous adresser à lui ; il est conseiller général de notre ville et à ce titre il met volontiers, c'est-à-dire quand ça ne le gène pas, son influence a notr • disposition. Elle est très puissante, cette influence, car bien qu'il ne soit plus député, ayant été remplacé par M. Mérault, il fait la pluie et le beau temps k la préfecture, chez le préfet aussi bien que dans les bureaux, comme il les fait à l'évèché... et partout. Créé comte du pape, allié à la famille la plus noble du pays par son mariage avec mademoiselle de la Roche- Odon, riche par sa mère, il peut tout. S'il veut votre

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nomination, il l'obtiendra ; s'il ne la veut pas, il l'empêchera.

— J'irai, dit Hélène.

— Maintenant, continua l'inspecteur, si j'étais vous, je verrais aussi M. Louis Mérault, notre député, mais bien entendu sans que M. le comte Prétavoine le sache. Car en pareille circonstance il faut, si j'ose m'exprimer ainsi, manœuvrer : M le comte l'rétavoine, c'est le parti clérical ; M. Louis Mérault, c'est le parti républicain. Qui peut dire lequel des deux sera demain au pouvoir. Le rai' ux est donc d'être bien avec les deux, seulement il faut lâcher de ne se compromettre ni avec l'un ni avec l'autre, de manière à se retourner. Si c'est M. le comte Prétavoine qui a l'influence du moment, il vous fera nommer ; si c'est M. Louis Mérault, ce sera M. Mérault : que vous importe l'un ou l'autre, le clérical ou le républicain i Vous n'avez pas de parti, n'est-ce pas ? Ce que vous voulez, c'est vivre eu trava liant. Ah ! c'est un grand malheur que la politique vienne se mêler de nos affaires ; pourquoi ne nous laisse-t-elle pas tranquilles. Ah ! les opinions !

Et cet homme timide, même dans ses mouvements, leva le bras au ciel par un ^este énergique qui attestait de longues années d'oppression.

— Le malheur est, dit le père Bonjean, qu'on en a toujours une.

— Mais non, ou plutôt si ; enfin le mieux est peut-être d'en avoir plusieurs. Pour revenir à. ce qui touche mademoiselle, je dois la prévenir que M. le comte Prétavoine (St en ce moment au château de Rouvraye. Quant à M. Mérault, il est à la Chambre, à Paris, et je ne sais pas s'il doit venir prochainement à Condé.

Si Hélène ne connaissait pas le comte Prétavoine, au moins avait-elle souvent entendu parler de lui, non seule-

ment, depuis qu'elle était à Condé, mais encore avant d'y venir car son père avait la curiosité des choses du pays natal, et, en plus des deux journaux de l'arrondisement qu'il recevait, l'Étoile de la Vallée et le Réveil de Condé, il avait des correspondants qui le tenaient au courant de ce que les journaux ne racontent pas.

Or, ce que les journaux n'avaient pas dit, — le clérical, par respect, pour un comte du pape, qui était le chef du parti religieux dans le pays ; le libéral, par peur d'un bon procès en diffamation qui l'aurait ruiné, car il n'était pas riche. — c'était l'histoire du mariage de ce bon jeune homme avec la petite-fille du comte de la Roche-Odon, et les malheurs plus ou moins comiques qui avaient résulté pour lui de ce mariage.

Mais justement parce que les journaux avaient été muets à ce sujet, les lettres que recevait M. Margueritte avaient été pleines de détails, de bavardages et de plaisanteries.

Peut-être existe-t-il dans des contrées lointaines des jeunes filles de dix-neuf ans qui croient que les enfants poussent sous une feuille de chou ; Hélène, heureusement pour elle, n'était point de ces hypo rites innocentes ; elle avait été élevée par un père intelligent qui ne croyait pas que pureté et stupidité sont synonymes ; et si elle n'avait pas compris tout ce que disaient ces lettres, surtout si elle n'avait pas deviné tout ce qu'il fallait lire entre les lignes, elle en avait assez compris cependant et assez deviné aussi pour avoir songé plus d'une fois à ce fameux comte Prétavoine et à la comtesse sa femme; plutôt à la comtesse, qui, mariée malgré elle et par dévou-ment filial, n'avait pas voulu, disait-on, accepter pour mari celui qu'on lui avait imposé et n'était sa femme que de nom.

N'y avait-il pas là de quoi faire travailler la curiosité d'une jeune fille ?

Repoussé par sa femme, qui ne manquait jamais une occasion de lui témoigner publiquement sa haine et son mépris, le comte se consolait en administrant avec une habileté qui eiil fait lenvie du juif le plus retors, la grosse fortune du comte de la Roche-Odon. Autrefois

embarrassée, cette fortune était devenue nette et liquide entre les mains du comte Prétavoine, qui lui faisait produire un revenu que le vieux comte de la Roche-Odon n'avait jamais cru possible. Il est vrai que le vieux comte était l'homme le plus juste et le plus doux avec ses fermiers ou ses marchands de bois, tandis que le comte Prétavoine était dur comme fer, inaccessible à la fiitié et qu'il ne se laissait pas plus émouvoir que tromper. Son intérêt, rien que son intérêt, aucun souci des droits des autres. Pour administrer cette fortune territoriale et celle qu'il avait recueillie en valeurs dans la succession de sa mère, il venait tous les mois passer douze ou quinze jours au château de la Rouvraye, où il ne recevait aucun des amis du grand-père de sa femme, mais seulement les siens, c'est-à-dire ceux qui pouvaient le servir, car il n'avait pas d'amis.

C'était là l'homme que M. Malatiré voulait qu'Hélène sollicitât, et cela était assez effrayant pour qu'elle se rappelât tout ce qu'elle avait lu ou entendu sur son compte.

Toute la soirée elle avait balancé si elle demanderait à sa grand'mère de l'accompagner, et longuement elle avait examiné le pour et le contre de cette question ; le pour, c'était d'être plus assurée en ayant sa grand'mère avec elle; le contre, c'était en se présentant ainsi, deux femmes en deuil, de paraître peut-être vouloir forcer la pitié de celui qu'elles allaient solliciter.

Cette considération avait décidé sa résolution ; elle voulait bien se résigner à demander un service, mais elle ne pourrait pas s'abaisser à le mendier.

Elle irait seule : c'était la première fois que cela lui arriverait, elle qui n'était jamais sortie sans son père ; mais elle n'en était plus à se laisser arrêter par cette raison qu'elle faisait une chose pour la première fois. Combien de choses maintenant allait-elle faire qu'elle n'avait jamais faites et qu'elle avait cru ne devoir jamais faire?

Et puis, chez le comte Prétavoine on pouvait se présenter hardiment, « c'était presque un confesseur » ; si elle n'avait point été élevée dévotement, elle l'avait été chré-

tiennement, et elle avait toujours vécu dans le respect des gens pieux.

C'était en raisonnant ainsi qu'elle franchissait à pied la courte distance qui sépare Condé du château de la Rouvraye. Il avait gelé dans la nuit et la route était sèche, ce qui était une boni.e chance pour elle et lui permettait de se présenter décemment. Qu'il eût plu la nuit, que les chemins eussent été défoncés, elle aurait dû retarder sa visite.

Marchant sur la terre durcie par la gelée, elle arriva sans encombre, c est-à-dire sans se mouiller et se crotter, au saut-de-loup qui sépare l'avenue du jardin dessiné à la française, avec charmilles, arbustes verts taillés, escaliers en pierre et a balustres, bassins, statues, et là elle s'arrêta un moment pour regarderie château qut se dressait devant elle dans sa belle ordonnance.

Ainsi un fils de petits bourgeois, de petits marchandsqui avaient commencé misérablement dans un village, en était arrivé à commander en maître dans ce château après avoir épousé Ihérilière de la noble et puissante famille de la Roche-Odon, dont les ancêtres remontaient authentiquement jusqu'à KoUon, le conquérant de la Normandie, et ce résultat extraordinaire était le triomphe de la volonté et de la persévérance : il avait voulu, ce fils d'un méchant escompteur de village, et le succès avait récompensé son effort.

Quel exemple pour elle à l'entrée de la vie.

Elle était entrée bravement, et bravement aussi elle avait demandé au concierge, qui habitait l'un des deux pavillons dont la grande grdle était flanquée, si elle pouvait voir M. le comte Prétavoine ; à quoi le concierge avait rép' indu que M. le comte était au château, et que, quand il était au château il recevait tout le monde; ,puis il avait donné un vigoureux coup de cloche pour annoncer une visite.

Elle éprouva un mouvement d'émotion en entrant dans le vaste vestibule aux voûtes sonores, où un domestique l'attendait.

Sans lui rien demander, ce domestique l'introduisit dans un salon, où plusieurs personnes étaient assises :

deux prêtres qui causaient ensemble, des bourgeois et des paysans endimanchés ; c'était à croire qu'on était chez un fonctionnaire public, chez un grand avocat ou un médecin à la mode.

Tout ce monde la regarda, l'examina des pieds à la tète curieusement, les prêtres en échangeant tout bas leurs observations ; mais personne ne lui adressa la parole. Elle s'assit dans un coin, n'ayant qu'à attendre que son tour vînt.

Gomme cela se fait chez les médecins où il n'est pas d'usage qu'un confrère attende, les ecclésiastiques passèrent les premiers lorsque s'ouvrit la porte qui faisait communiquer le salon d'attente avec lej salon de réception, mais non ensemble, chacun son tour, le plus âgé le premier, puis ceux qui étaient arrivés avant elle.

Et, pendant ce temps, au milieu de l'allée et venue des solliciteurs, de ceux qui partaient et de ceux qui arrivaient elle préparait son discours, rognant chaque fois que la porte s'ouvrait, dans ce qu'elle devait dire, de manière à ne pas ennuyer un homme occupé.

Enfin ce fut à elle.

Dans un immense salon éclairé par six larges fenêtres, se tenait un homme qui lui parut si jeune et si peu imposant qu'elle eut peine à croire tout d'abord que c'était ce fameux comte Prétavoine dont elle avait tant entendu parler et qu'elle s'était figuré tout autre. C'était bien lui cependant: joli garçon, la taille serrée dans une élégante redingote noire boutonnée, la tête encadrée dans un col droit cassé aux coins et que soutenait une cravate en soie bleu de roi, attachée par une épingle à fleur de lis en argent.

En voyant s'avancer Hélène, il s'inclina et de la main il lui indiqua un coin du salon dans lequel un vaste paravent chinois formait une sorte de petit salon particulier, où l'on était mieux entre soi, et surtout où l'on se trouvait à l'abri du froid et des courants d'air devant une immense cheminée à grands landiers chargés de bûches embrasées.

— Madame? demanda-t-il d'un ton interrogateur.

— Hélène Margueritte, fille de M. Marguerilte qui était principal du collège de Condé.

— Je n'avais pas l'honneur de connaître monsieur votre père, mademoiselle, mais par tout le bien qu'on m'a dit de lui je sais que sa mort est une grande perte pour notre ville.

Ils étaient passés derrière le paravent; il lui désigna un canapé placé à côté de la cheminée, tandis que luimême s'asseyait dans un fauteuil près d'une table chargée de papiers.

— Veuillez me laire savoir, mademoiselle, ce qui me vaut l'honneur de votre visite.

On ne pouvait se montrer plus affable ; ce qu'il lui avait dit de son père avait surtout touché Hélène, qui tout de suite exposa sa demande.

Elle le fit plus librement, plus aisément qu'elle n'avait cru, parlant vite, trouvant ses idées et ses mots et ne disant que ce qu'elle devait dire.

Cependant, à mesure qu'elle avançait, elle se sentait moins à l'aise qu'en commençant ; la fixité des regards que le comte Prétavoine attachait sur elle la troublait; elle éprouvait un sentiment analogue à celui qui l'avait gênée lorsque le notaire Griolet l'avait regardée.

Mais, de peur de s'embarrasser et de rester court, ou de ne pas dire ce qu elle devait dire, elle parlait les yeux tournés du côté de li cheminée sans les relever sur le comte ; cependant, quoi qu'elle fit, quoi qu'elle voulût, elle sentait ces regards qui, perçant le voile noir dans lequel elle était enveloppée, l'examinaient,

Elle eût voulu qu'il l'interrompit, qu'il la questionnât; mais, tout au contraire, il la laissait aller sans dire an mot, sans faire un signe, et, penché vers elle, ne bougeant pas, il la regardait toujours; ce regard, elle le sentait glisser sur elle de la tète aux pieds et remonter aussitôt pour se poser sur son visage : il y avait là comme une sorte de toucher matériel, tant l'impression pour elle était vive.

Cependant elle arriva au bout de ce qu'elle avait à dire, et alors, n'ayant plus a parler, il fallut bien qu'elle levât les yeuxtfur celui auquel elle s'adressait.

Il ne répondit pas, et pendant assez longtemps il resta à la regarder, les yeux attachés sur elle.

Il semblait qu'il voulût lui faire passer un examen, comme si c'était d'après cet examen qu'il devait se décider: accorder sa protection ou la refuser.

Et elle attendait.

Enfin, il prit la parole :

— Ainsi, mademoiselle, dit-il, vous avez vos diplômes ?

— Oui, monsieur le comte.

Il se prit à sourire :

— Je suis convaincu qu'ils ont été très légitimement gagnés, bien que des juges ne doivent pas conserver tout leur sang-froid et toute leur impartialité lorsqu'ils se trouvent en présence de certains candidats.

— Je vous assure que mon père n'avait fait aucune démarche en ma faveur ; il en aurait plutôt fait pour réclamer la sévérité de mes juges que pour demander leur indulgence.

— J'en suis convaincu; aussi n'était-ce point cela que je voulais dire, mais simplement que les oreilles ne doivent pas être bien sévères quand les yeux sont charmés.

Ce n'était pas la première fois qu'Hélène recevait un compliment, cependant celui-là la stupéfia. Eh quoi! c'était à cela que pensait cet homme grave en qui elle avait mis toute son espérance !

Elle ne répondit pas, ne sachant que dire, ou plutôt n'osant pas dire ce qui lui venait sur les lèvres.

Il continua:

— Soyez assurée, mademoiselle, que je suis disposé à faire tout ce qui pourra vous être agiéable, et que pour que nous réussissions, car votre affaire devient la mienne, je n'épargnerai ni mon temps, ni ma peine, ni mes démarches, ni le peu d'influence que je puis avoir.

Elle respira, et, relevant les yeux, elle montra son visage éclairé par le sourire de la reconnaissance ; comme elle devrait à l'avenir être attentive à ne pas s'effaroucher pour des niaiseries!

— Mais, pour que ces démarches puissenf produire

tout leur effet, continua le comte Prétavoine, je voudrais les appuyer sur quelque chose de matériel, qui justifiât ma reco/nmand.ifiiin. Evidemment vous avez, tille dun père tel que le vôtie, les meilleurs titres à faire valoir; cependant je voudrais plus encore, précisément cette chose matérielle dont je parlais.

EJle le regarda, ne comprenant pas ce qu'il voulait dire :

— Vous avez eu la pensée de vous adresser directement "a. moi pour votre demande, et je ne puis que remercier le ciel de cetle bienheureuse inspiration qui me procure la joie de faire la connaissance d'une personne aussi charmante que vous.

De nouveau elle baissa les yeux, mais cependant avec moins de confusion que la première fois, car ce marivaudage paraissait être décidément une manie à laquelle il ne fallait pas faire attention.

— Je désirerais, dit-il, avoir une lettre de vous que je pourrais montrer et qui serait une sorte de témoignage; voulez-vous m'écrire cette lettre?

— J'aurai l'honneur de vous l'envoyer.

— Pourquoi attendre, ne pouvez-vous pas me l'écrire tout de suite, ici même?

— Mais je crains d'abuser de votre temps ; il y a des personnes qui vous attendent.

— Ne vous inquiétez pas de ces gens-là; ils attendront; mon temps est a vous, tout à vous. Approchez, je vous prie.

Et de la main il lui indiqua une chaise devant la table.

Héh-ne vint s'y asseoir.

Pei dant ce temps, le comte Prétavoine avait fait le tour de la table, et il s'était assis vis-à-vis la place qu'Hélène allait occuper, de façon à l'avoir devant lui, sous les yeux.

Elle avait pris la plume de ses doigts gantés.

— C'est en quelque sorte un exemple d'écriture, dit-il en souriant, ne vous déganterez-vous pas? Cela vous serait plus commode pour l'écrire.

. Sans répondre, elle retira le gant de sa main droite.

— Quelques lignes seulement, dit-il ; vous me priez d'appuyer votre demande et cela suffît.

Tout en parlant il s'était penché sur la table, et il regardait la main quelle avait posée sur le buvard, une main aux doigts effilés et lisses, à la peau un peu rouge, de cette rougeur qui est le signe d'un sang jeune et riche, mais malgré cela tlégante.

Elle se hâta d'en finir en quelques lignes aussi brèves que possible.

— Est-ce cela? dit-elle en mettant sa lettre sous les yeux du comte.

Il la prit, la lut, l'examina, l'admira, la tête penchée.

— Parfait, dit-il, charmant, je vous avais demandé un modèle d'écriture, non de style.

Là-dessus elle se leva : .

— Eh quoi, dit-il, vous voulez vous retirer?

Mais tout de suite il corrigea ce que ces quelques mots avaient de trop expressif :

— Si vous voulez bien revenir samedi prochain, je vous ferai connaître la réponse que j'aurai reçue sans doute.

Puis, prenant un air recueilli qui contrastait avec l'animation que ses yeux traduisaient quelques instants auparavant :

— Prions Dieu, mademoiselle, pour qu'il daigne favoriser nos desseins !

Et gravement, il la reconduisit.

Si elle avait été émue en allant la première fois à la Rouvraye, elle le fut bien plus encore en y allant la seconde.

Elle avait beau se dire que c'était absurde, cela ne la rassurait nullement ; et au lieu de marcher vite elle s'arrêtait de temps en temps, tout à coup, sans trop savoir pourquoi.

Enfin elle arriva au pavillon du concierge, puis au château, et tout de suite on l'introduisit dans le salon d'attente, où cette fois, elle ne trouva personne, ce qui la

déconcerta. Ih lui semblait qu'elle avait besoin de se remettre et de se préparer.

Elle n'en eut pas le temps; à peine était-elle entrée que le comte Prétavoine ouvrit la porte du grand salon et vint en souriatil au-devant d'elle.

Kile fut stupéfaite de voir qu'il lui tendait la main.

Elle avança la sienne; il la prit, et doucement, longuement, plus longuement à coup sûr qu'on ne le fait aver une étrangère, il la lui serra.

— Entrez donc, dit-il, je vous attendais.

Et, la faisant passer devant lui, il la conduisit derrière le paravent où il la fit asseoir sur le canapé.

— Vous devez être glacée par ce temps âpre, dit-il, ch;ruffez-vous donc les pieds, plus près; nous causerons ensuite, car nous avons à causer...

II s'assit à côté d'elle.

— Mais vous ne vous chauffez pas, dit-il, en insistant et comme s'il tenait beaucoup à ce qu'elle approchât ses pieds, ce qui l'aurait obligée à relever sa robe.

— Je n'ai pas froid, dit-elle.

— Avouez plutôt que vous êtes pressée d'apprendre ce que j'ai à vous dire; je comprends cela et j'y arrive tout de suite. Eh bit-n, nous avons de grandes chances de réussir...

— Ah' monsieur le comte, combien je vous remercie!

— Attendez un peu; nous n'en sommes pas encore aux remerciements, et avant j'ai quelques questions à vous adresser, auxquelles je vous prie de répondre sincèrement. Mêle promettez-vous?

— En toute sincérité, je vous le promets.

— Vous comprenez qu'en appuyant votre demande, je me suis porté votre caution : il est donc juste que je sache à quoi je m'engage et jusqu'où je m'engage. Ainsi celte intention d'entrer dans l'enseignement est-elle chez vous parfaitement arrêtée et inébranlable?

— Parfaitement arrêtée, et d'autant plus inébranlable que je n'ai que cette ressource ; c'est donc non seulement une volonté, mais encore une nécessité.

— C'est que... Vous devez comprendre que j'ai parlé de vous h plusieurs personnes en position de bien me rensei-

gner... et ces personnes ont fait allusion à certain projet de mariage. Ce projet esiste-t-il ?

Elle resta un moment étoufTée par la confusion : la première fois c'avait été un examen physique qu'il lui avait fait subir; maintenant, c'était un examen moral, et non moins troublant, non moins gênant pour elle.

— Notez, dit-il, que je trouverais ce projet tout naturel; ce qui ne serait pas naturel ce serait qu'une personne aussi charmante que vous ne fût pas aimée : on m'a nommé un professeur du collège.

— Si je devais épouser un professeur, je ne voudrai? pas être maîtresse d'école.

— En attendant.

— Je n'ai pas à attendre un mariage qui ne se fera pas.

— Mais n'a-t-il pas dû se faire ?

— Mon père en avait eu l'idéD.

— Et vous?

Disant cela il la regarda en face, alors elle releva les yeux bravement, et le regardant elle aussi en face :

— Moi, non, dit-elle.

— Ne soyez pas surprise, mademoiselle, de cet interrogatoire. Nous autres, nous avons, en fait d'éducation, des exigences qui ne sont pas de celles du vulgaire. Ainsi, pour moi, une femme qui a mari et enfants ne sera jamais une bonne insLitulrice, car elle n'aura pas ce dévouement absolu et exclusif qu'i xige sa mission : ce n'est pas seulement pour le prêtre et la religieuse que le vœu de chasteté est indispensable, c'est encore pour tous ceux qui se vouent à une œuvre d'abnégation à laquelle ils doivent se donner entièrement, et l'on ne se donne pas entièrement quand on a un mari à aimer, des enfants à soigner. Vous comprenez maintenant, n'est-ce pas, ce qui a inspiré mes questions?

Elle inclina la tète, et l'assurance lui revint : comment n'avoir pas coniiance dans l'homme qui tenait un pareil langage ?

— D'autre part, ce qui m'a fait encore vous poser cette question, c'est les visées que j'ai sur vous. Vous désirez, n'est-ce pas, ne pas vous éloigner de Condé ?

— Pour ma grand'mère, j'en serais heureuse.

— Eh bien! j'ai l'espérance, si mes démarches réussissent, que vous serez nommée ici-même, à Bourlandais, où nous n'avons eu jusqu'à présent qu'une école mixte et

ioù nous établirions une école publique de filles. Sans doute, cela serait bien modeste pour une personne comme vous...

— Je serais si heureuse...

— Vraiment vous seriez heureuse?

Il se rapprocha d'elle, tout près d'elle, si près qu'il la frôla; elle voulut reculer, mais déjà et instinctivement elle était arrivée à l'extrémité du canapé.

— Et moi aussi, dit-il en se penchant vers elle, je serais très heureux de cet arrangement; tout d'abord il avait été question de soeurs, mais la position est si modeste que je pourrai, je pense, les écarter et vous faire préférer à elles. Vous verrez par là quelle sympathie vous m'avez inspirée et quel intérêt je vous porte. Il y a peu de temps

jque nous nous connaissons, mais vous avez fait sur moi ';une impression profonde par votre beauté, par votre i charme...

— Monsieur...

— Eli quoi! allez-vous vous troubler ou vous inquiéter parce que je confesse mon admiration pour cette beauté? Est-ce donc la première fois qu'on vous en parle?

— En ces termes. .. dans ces conditions, oui.

— C'est qu'alors elle n'a jusqu'à ce jour produit sur personne le même sent ment que sur moi... et je m'en réjouis. Comprenez-donc que je suis sincère quand je

ivous dis que je serai heureux de vous avoir près de moi, j à Bourlandais, où nous nous verrons souvent, très souvent. Vous savez que je viens tous les mois passer une quinzaine de jours à la Rouvraye. Ce sera un grand attrait pour moi d'y rencontrer une jeune femme aussi sé- ; duisante que vous, à l'esprit délicat et cultivé.

— Mais c'est impossible...

— Et pourquoi impossible, s'écria-t-il vivement en lui coupant la parole, rien n'est impossible avec de la discrétion et de l'adresse. Cette discréiion, cette adresse, nous l'aurons, je vous le promets. Je vis ici fort retiré, et c'est

seulement à certaines heures que je reçois ceux qui ont affaire à moi; le reste du temps je suis libre. Ce temps sera à nous, si vous le voulez. Vous connaissez ma situation, vous savez combien elle est désolée. Ne serait-il pas digne d'une femme de cœur d'en adoucir l'amertume. Quelle gratitude, quelle reconnaissance n'aurais-je pas pour celle qui le voudrait. Ne serez-vous pas cette femme, ce bon ange?

Comme il achevait ces mots, il lui passa le bras droit autour de la taille, et de la main droite il lui prit la main qu'elle avait jetée en avant pour se défendre.

D'un bond elle se trouva debout et, par un effort violent, elle s'arracha à son étreinte.

Lui aussi s'était levé et, étendant les deux bras, il l'avait saisie ; mais une fois encore elle se dégagea.

— Laissez-moi, s'écria-t-elle désespérément en regardant par où elle pourrait se sauver.

Mais il était devant elle lui barrant le passage.

— Pourquoi cet effroi? dit-il. Que voyez-vous donc de si effrajant en moi, au lieu de voir mon dévouement? C'est ce dévouement seulement qui doit vous toucher, rien que cela ; ce que vous devez vous dire, c'est que vous pouvez acquérir un ami qui sera tout à vous, vous entendez? tout à vous.

— A quel prix, mon Dieu ! je suis une pauvre fille, mais une fille d'honneur.

Elle jeta ces mots si éloquemment qu'il comprit qu'il avait été trop vite et trop loin.

— En quoi l'amitié que je vous offre peut-elle porter atteinte à votre honneur? Quelle idée avez-vous donc pu concevoir? Allons, vous réfléchirez et vous me reviendrez plus raisonnable. Je vous attends, et alors je continuerai mes démarches, qui, je vous en donne ma parole, réussiront... si vous le voulez.

Vï

Elle sortit la tète haute ; ce fut en marchant délibérément qu'elle descendit le perron, traversa le jardin et passa devant le pavillon du concierge.

! Mais en arrivant dniis l'avenue et quand elle crut qu'on ne pouvait la voir, elle s'assit sur la souche d'un chêne qui n'avait pas encore été enlevée; le cœur lui manquait, la honte Tétouffait.

Une faiblesse la prit et ses yeux s'emplirent de larmes. Personne ne la voyait au milieu de ces herbages où quelques bœufs se promenaient placidement ; elle pouvait pleurer et s'abandonner.

L'horreur du présent la rejeta dans le passé. Qui lui îùt dit, alors qu'elle avait la faiblesse de s'enorgueillir de ;a beauté ! qu'un jour viendrait où elle en souffrirait si îruellenient ? Laide, elle n'eût pas eu à subir cet outrage; 2t son pauvre père qui, lui aussi, était si fier de cette Deauté. Au moins dans leur tombe les morts ont cela de bon, qu'ils ne voient pas les misères et les hontes qu'ont à îupporler ceux qu'ils ont laissés derrière eux.

Llle S'irait restée là longtemps, tant était profonde sa jrostralion, si le froid ne l'avait rappelée à la réalité. Il 18 fallait pas s'abandonner, il fallait réagir ; non désespérer, mais lutter. Pleurer, gémir, était une douceur qui le lui était pas permise.

Elle revint à Condé et rentra au collège. '' — Eh bien, ma fille ? demanda la grand'mère en acsourant au-devant d'elle.

— Fh bien, grand'maman, il ne faut pas compter sur If. Prétavoine.

— Ah ! mon Dieu ! et pourquoi ?

— Il veut faire nommer une institutrice à Bourlandais, ;t il exige d'elle certaines... conditions que... je ne peux pas remplir.

! — Je croyais que tu étais capable de faire tout ce ju'on pouvait demander à une maîtresse d'école ?

— Non, grand'mère.

— Quel malheur, mon Dieu! qu'allons-nous devenir ?" Pai vu le nouveau principal penilant ton absence et il ;aut que nous lui cédions la place dans quinze jours.

— Eh bien, grand mère, nous partirons dans quinze lours

— Mais pour aller où ?

— Quinze jours, c'est du temps devant nous ; d'ici là

nous trouverons. M. Mérault, sans doute, ne sera pas aussi difficile que l'a été M. le comte Prétavoine.

Quinze jours seulement. Et après, où aller ? que faire ?

L'illusion n'était pas possible ; c'était un adversaire, un ennemi qu'ell ' allait avoir dans le comte Prélavoine et qui employerait à la faire repousser l'influence qu'il aurait employée à la faire léussir si elle avait voulu être, raisonnable, comme il disait.

L'influence du député l'emporterait-elle sur celle du •conseiller général ?

Et d'ailleurs, la lui accorderait-il, cette influence?

Elle ne tarda pas à avoir la preuve que ses craintes quant au comte Prétavoine n'étaient que trop fondées ; car, ayant été voir son inspecteur, celui-ci la reçut assez mal, ou plutôt il ne la reçut pas bien, n'osant pas aller jusqu'au mal, ce qui eût été trop accentué pour lui.

— Vous venez me rendre compte de votre visite à notre conseiller général , dit-il ; eh bien ! je sais ce qui s'est passé.

— Ahl

— Dans une certaine mesure, c'est-à-dire jusqu'à un certain point. J'ai vu M. le comte Prétavoine ; il ne m'a pas caché, avec sa franchise ordinaire, qu'il n'était pas bien disposé en votre faveur, c'est-à-dire qu'il ne lest pas. mal ; mais enfin il ne l'est pas non plus favorablement. Il m'a fait de vous le p us grand éloge ; de votre distinction, de votre instruction. Seulement, il trouve que vous en avez trop pour être institutrice communale. Ça ne paraît peut-être pas raisonnable, mais précisément c'est très raisonnable, au moins dans une certaine mesure et à un certain point de vue, le sien bien entendu ; car, pour moi, vous comprenez, j'en ai plusieurs : Je trouve qu'il a raison, et, d'autre part, je trouve que vous n'avez pas tort.

— Puis-je avoir tort de vouloir gagner ma vie honnêtement.

— Justement c'est votre point de vue, excellent, je le reconnais ; mais ce n'est pas le sien, qui est excellent aussi, je ne vous le cache pas ; il craint qu'à cause précisément de celte distinction et de cette instruction supé»

euro, vous ne vous trouviez déplacée dans une école de liage, déclassée, si j'ose m'exprimer ainsi.

— Je me trouverai bien placée 1;\ où je pourrai vivre.

— C'est votre point de vue, ce n'est pas le sien, de )rte que c'est le mien et ce n'est pas le mien, car si je cuve que vous avez raison, je trouve d'autre part qu'il raison aussi ; tout est relatif en ce monde. C'est bien icbeux, en vérité, bien fâcheux, que vous ne l'ayez pas )nvaincu de la solidité de votre vocation ; car vous devez )mprendre que M. le comte Prétavoine vous étant conaire, je ne peux rien pour vous; je ne pourrais quelque lose que si M. Mérault vous était favorable.

Heureusement elle reçut une lettre du député Mérault, ai lui donna un pou d'espoir.

En style de député qui parle à un électeur, il prometit de prendre bonne note de la demande qui lui était Iressée et de l'appuyer auprès de qui de droit ; il savait le M. Margueritte avait été un honnête homme qui avait it honneur a son pays natal et il serait heureux de re- )rter sur la fille la sympathie et l'intérêt qu'il avait le gret de n'avoir pas pu témoigner au père, lils ne sont pas diftîciles sur les témoigiiajies de sympa- (ie, 1 s malheureux; colle lettre coulée dans le moule de i|lles que les députés répondeut aux innombrables deiandes dontils sont accablés, rendit l'espérance à Hélène surtout à la vieille mère.

En tous cas elle les aida à supporter sans trop de dé- ' spoir le déménagement auquel les condamna le nouveau 4ncipal,

Si elles étaient obligées daller s'installer dans un petit cernent situé à l'extrémité du faubourg de l'Andon et mposé d'une petite cuisine et d'une soûle chambre, elles icceptaient sans se plaindre en se disant que ce serait »ur peu de temps, quelques semaines, quelques mois ut-ètre.

Du moi'ilier de M. Margueritte elles avaient pu conserr deux lits et leur literie, trois chaises, une table, un u de linge, quelques ustensiles de cuisine, et une somme deux cent cinquante francs qui leur revenait, la vente le et les dettes ainsi que tous les frais payés ; elles

avaient donc quelques mois devant elles sans être exposées à mourir de faim.

Deux cent cinquante francs de capital, quand elle craignait d'avoir des dettes à payer, c'était une fortune poui Hélène.

Cependant, ni elle ni sa grand'mère n'établirent leui vie la-dessus.

Deuxjoiirs après leur installation, la grand'mère annonç? d'uii ijir triomphant à sa petite fille qu'elle avait trouvi du travail qui allait améliorer leur position : des bas d( laine à tricoter pour une famille de huit personnes oî l'on n'usait que des bas et des chaussons faits à la main on ne les lui payerait pas cher, mais enfin elle pourrai gagner de onze à douze sous par jour et même peut-êtn treize.

— C'est que, sans me vanter, je peux dire qu'il n'y î pas beaucoup de tricoteuses qui aillent aussi vite que moi j'ai encore des doigts ; chez mon frère c'était moi qu faisait les gilets, les bas et les bonnets de toute la fa^ mille, et jamais ils n'ont attendu après; dix personnes, e des hommes qui usent en travaillant dur, c'était uni affaire.

Pour Hélène, elle eut la chance de trouver à donner uni leçon d'une heure, tous les soirs, le dimanche excepté, i une 1 ingère qui voulait corriger son écriture et son ortho graphe afin de faire concurrence aux sœurs Ledoux, ei possession depuis de longues années de la meilleur clientèle du pays. On ne la lui payait qu'un franc, cetti leçon ; mais dans sa position, vingt sous était une sommi qu'elle ne pouvait ni dédaigner, ni refuser.

La leçon et les bas de laine leur procuraient une recet!» de quarante-deux francs par mois, c'est-à-dire à peu prè: de quoi manger, se chauffer et s'éclairer; mais, biei entendu, en réduisant la nourriture, le chauffage et l'é clairage au strict nécessaire: du pain, du laitage, de: mottes de tan et de marc de pommes, une chandelle dei

lo\ize à la livre. La graiurrnère n'était pas sensible au roi-i, et elle n'avait pas besoin de voir clair pour travailer. Quant à Hélène, elle était assez robuste pour supporer toutes les pr vations sans en soulTrir au moins iniméliatement, et assez résolue pour les accepter sans s'en (laindre ; cela ne durerait pas toujours d'ailleurs ; elle louvait trouver une autre leçon ; elle pouvait être nomoée.

Cependant cette nomination n'arrivait pas, et rien ne aisait prévoir qu'elle arrivât bientôt ; Hélène voulut issayer de la hâter.

Lorsqu'elle avait formé sa demande, elle avait écrit au lirecteur de l'enseignement primaire, qui réside au chef-' (eu du dé; aitementet qui est en même temps inspecteur l'académie, mais elle n'avait point été le voir. Ayant un leu d'argent devant elle, elle se décida à une démarche [ui sans doute était indispensable et qu'elle n'avait pas e droit de ne pas tenter.

I Prolitant d'un moment où son élève n'était pas libre le oir, ce qui arrivait assez souvent et diminuait le mois i'autant, elle s'était donc mise en route pour solliciter elui qui tenait sa vie entre ses mains, terriblement émue nais cependant résolue.

1 Elle avait demandé une lettre de recommandation à ^inspecteur primaire, et celui-ci la lui avait refusée, sans il refuser bien entendu, mais aussi sans la donner: « Ce erait montrer une impatience dans sa position peu conenable, et puis elle avait pour se présenter le nom de on père qui valait toutes les meilleures recommandaions.

i C'était bien sur ce nom de son père qu'elle comptait, et le fut lui qui la soutint lorsque après trois heures d'atente, elle fut enfin admise auprès du directeur de l'enleignement.

Autant l'inspecteur était timide et hésitant, autant le lirecteur était plein d'assurance; ce n'était pas 1 li qui ivait peur d'une affirmation, — quand, bien entendu, ;'était lui qui la donnait du haut de sa grandeur et de son nfaillibilité.

— Quelle singulière idée avez-vous de vouloir entrer

78 SÉDLXTION

dans l'enseignement primaire"? dit-il superbement. 0 cela vous conduira-t-il ?

— A vivre.

— Vous croyez?

C'était un universitaire qui avait la religion de l'Université, mais qui n'avait qu'en très petite estime l'enseignement primaire; qu'on fût professeur, c'était bien, c'était même ce qu'on pouvait être de mieux en ce monde, et il ne connaissait pas de profession plus haute, plus noble ; mais maître d'école ! Qu'on enseignât à des petits bourgeois de huit ans à décliner Rosa, on était quelqu'un : un bon humaniste, pensez donc ! mais qu'on apprit à des petits paysans à conjuguer finir ou a répéter un nombre autant de fois qu'il y a d'unités dans un autre nombre donné, la belle affaire, en vérité.

— Pourquoi n'entreriez-vous pas dans un pensionnat où vos qualités de distinction trouveraient un meilleur emploi, dit-il.

— J'ai ma grand'mère que je voudrais garder avec moi et en agissant ainsi j'exécute les intentions de mon père.

— Sentimental, ce brave Margueritte ! A quoi cela lui a-t-il servi?

— A se faire aimer, et il l'a été tendrement, je vous jure.

— Sans doute, sans doute, mais la rie ne se fait pas avîc le sentiment, ni la nôtre, ni celle de nos enfants.

— Au moins la prépare-t-il quelquefois, et c'est mon cas, car si mon père ne m'a pas laissé de fortune il m'a laissé un nom qui me permet de faire appel à votre esprit de justice.

Cela fut dit la tête haute, sans forfanterie, mais avec fermeté, en fille qui est fière de son père.

— Bien, mon enfant, vous me paraissez une brave fille.

— Je tâcherai d'être digne de mon père ; c'est lui que j'invoque pour vous prier de ne pas oublier ma demande.

Elle revint à Condé avec bon espoir, car si on ne lui avait rien promis de positif ni d'immédiat, on lui avait cependant donné de bonnes paroles.

Ce sentiment d'espoir se produisit juste à propos pour

la) faire supporter sans trop d'accablement la perte de sa leçon qui arriva le lendemain nitiine de sou retour.

Bien que n'étant plus toute jeune, son élève était encore assez jolie et assez bien conservée, surtout elle avait l'air assez peu sévère pour faire sensation dans un monde de jeunes gens, qui s'ennuyant i'ortà Condé, étaient à la reclierche de distractions, quelles qu'elles fussent.

N'ayant presque pas de relations dans la ville et trou- Tant toujours son élève seule, — quand elle la trouvait, — Hélène ne savait rien de sa conduite et presque rien de son caractère.

— Combien j'ai regretté de ne pas vous avoir hier, dit la lingère lorsque Hélène arriva, vous m'auriez rendu ua fier service; mais il est encore temps aujourd'hui.

— Je suis à votre disposition.

— Voici de quoi il s'agit : au lieu de notre dictée ordinaire, je voudrais que vous me fassiez faire le brouillon de deux lettres que je recopierais ensaite; vous me les dicteriez et vous corrigeriez mes fautes.

— Mais pour vous dicter ces lettres, il faut que je sacheau moins ce que vous avez l'intention de dire.

— Alors vous voulez bien? s'écria-t-elle, en passant de l'einî'arras au contentement.

— Mais sans doute, si cela peut vous obliger.

— Je crois bien que ça m'oblige.

— C'est un devoir comme un autre, et même c'est un bon exercice.

' — Voici la chose: la première lettre est une réponse à une déclaration que jai reçue; je ne peux pas vous la montrer, parce qu'elle est d'un monsieur très bien, connu dans la ville et qui a signé son nom ; mais cela ne fait rien à ce que je veux dire; vous n'aurez qu'a me mettre en belles phrases ce que je vous expliquerai. La seconde, au contraire, est plus difficile, parce qu'il faut qu'elle soit entortillée, de façon à ce que celui qui la recevra lise dedans ce qu'il voudra lire, et de façon aussi à ce que je puisse lui faire dire plus tard ce que je voudrai: blanc ou noir, selon les cin-onstances. En un mot, c'est une lettre de rupture aujourd hui, mais laites de telle sorte qu'elle n'empêche pas un raccommodement demain... ou plus

tard, si ia première ne produisait pas ce que j'attends. Vous comprenez, n'est-ce pas ?

— Pas du tout. Aussi ne puis je faire ni la première, ni la seconde.

— La première, je la dicte.

— Alors je n"ai rien à faire.

— Vous m'aviez dit que vous vouliez bien.

— Je n'avais pas compris ce que vous me demandiez : maintenant que j'ai compris je n'ai qu'à me retirer.

— Ah ! par exemple !

— Adieu, mademoiselle.

Et Hélène sortit sans même penser que cette leçon était sa vie, le pain quotidien.

Ce fut seulement dans la rue que cette pensée lui vint ; mais alors, au lieu de s'arrêter ou de revenir en arrière, elle n'en marcha que plus vite et résolument.

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