VIU
En attendant la nomination espérée; mais non formellement promise et qui pouvait tramer, il fallut se restreindre.
Sur les quarante-deux francs qui composaient leur budget mensuel avant la perte de la leçon de la lingère, vingtquatre francs manquaient ; il ne leur en restait donc que dix-huit que gagnait la grand' mère.
Ainsi se trouvait réalisée la supposition de la tante Tout cha : c'était la grand'mère qui allait travailler pour faire vivre la petite-iîUe.
Elle voulut travailler elle-même et gagner quelque chose si peu que ce fût.
Il n'y avait guère qu'un travail possible pour une femme dans sa situation : celui de l'aiguille.
Mais si elle cousait, si elle brodait-elle ne savait réellement ni coudre, ni broder, c'est-à-dire qu'il lui manquait l'habileté, la régularité, la rapidité que donne seul le métier en toute chose, qu'il s'agisse d'un torchon à ourler ou d'un tableau à peindre.
Ecrire ? il eût fallu s'adressera Griolet, et elle eût mieux
aimé mourir de faim plutôt que de supporter le sourire avec lequel ilaccueillpraitsademanile,qui, von.intd'elleet après ce qui sVlait passé, serait un acquiescement.
Tricoter? Ce fut ce qu'elle fit, ayant l'avantagea do pouvoir prendre ce travail sans être obligée de le di'iii;in<ler, puisqu'elle n'avait tout simplement qu'à aider sa grand'more. Mais, dans ses doigts agiles et lisses, l'ouvrage ne fondit pas comme dans les doigts ankylosés et rugueux de la vieille femme. Au lieu de gagner douze ou treize sous par jour, elle eut bien du mal à en gagner six ou. Bept.
Cependant elle n'abandonna pas ce travail, n'en ayant pas di' meilleur pour le remplacer ; mieux valait encore cela que rien.
Ses sept sous, ajoutés aux treize sous de la grand'mère cela leur donnait toujours vingt sous par jour, et jusqu'à ce moment elles en avaient dépensé trente-deux à trentecinq.
' Ce fut ces douze ou quinze sous qu'il fallut économiser.
Ce qu'elles ne pouvaient prendre sur leur déjeuner et leur diner, elles le prirent sur le chaulTago et l'éclairage, bitn que le temps fût rude et que le soir elles eussent besoin de prolonger la veillée aussi tard que possible, en cette saison où la nuit se faisait avant cinq heures.
Heureusement, de ce côté, le hasard leur vint en aide dans leur détresse.
En choisissant leur logement dans ce faubourg, Hélène
avait obéi à deux considérations : leur loyer coûtait
moins cher que dans la ville, et elles étaient presque h. la
i igne ; sa grand-mère, qui avait toujours vécu aux
ns, trouvait là de l'air, delà lumière ; autour d'elles
niaient les grasses prairies qu'arrose l'Andon ; de
fenêtre, qui donnait sur la grande route, elles
l.oy.iient les arbres qui marquent le circuit de la rivière,
f't dans leurcour, toute la journée on entendait le caquetage
poules, le chant des coqs et le roucoulement des pi-
> ; cela était moins triste pour la vieille paysanne,
(ui ne sortait plus d'un intérieur entre quatre murs.
Cepeuilant, c'était bien le faubourg d'une ville et non la deine campagne: ainsi juste en face de leur fenêtre, et de
l'autre côté de la route, assez étroite en cet endroit, se trouvait la grille d'entrée d'une fabrique, dans laqueHe le travail se continuait jour et nuit, de sorte que, pour éclairer le va-et-vient des ouvriers, un bec de gaz brûlait du scir au matin au-dessus de cette entrée.
Ce fut ce bec de gaz qui leur permit de faire des économies sur leur éclairage ; tous les soirs, après leur dîner, elles enlevaient les rideaux de la ft-nètre de leur chambrer et s'installait auprès des vitres, le plus près possible pou ne rien perdre de la clarté du gaz qui traversait la route et arrivait jusqu'à elles, elles restaient là jusqu'à onze heures du soir, travaillant courageusement à leur tricot.
Elles auraient e i moins froid au milieu de la chambre, quand il gelait fort au dehors ; mais au milieu de la cham bre, elles n'auraient plus eu assez de lumière, Hélène sur tout qui, manquant de l'expérience et de l'habileté de sa grand'mère, avait besoin d'y voir un peu pour se reconnaître dans son travail.
Souvent, pendant des heures, on n'entendait que lefaibl • cliquetis des aiguilles quand elles se choquaient.
Puis tout à coup elles échangeaient quelques paroles, mais qui n'étaient jamais des plaintes ni sur leur situation, ni sur leurs soufîiances, la fatigue, le froid, les privations. Il semblait qu'il y avait entre elles un accord tacite à ce sujet et qu'elles cherchaient à s'encourager, non à se di'sespérer.
Mais malgré elles il leur échappait quelquefois un mot qui en disait long sur ce que l'une ou l'autre éprouvait.
Un soir qu'il gelait terriblement et que, sur laroute, sonore comme un plancher, on entendait claquer les sabots des passants, tandis que les vilres couvertes de givre craquaient sous la bise du nord, elles travaillaient sans parler.
— C'est tout de même, heureux, dit la grand'mère, que notre fenêtre ferme si bien.
Ce n'était pas une plainte, mais quelle parole eût été un aveu plus douloureux du froid qu'éprouvait la vieille femme, à moitié glacée sur sa chaise où elle était assise depuis trois heures, ne faisant pas d'autre mouvement, que de remuer les doigts. j
Hélène ne put résister à ce cri.
— Si bien qu'elle ferme, dit-elle, il fait vraimenttrop froid, aussi nous allumerons du feu demain; je ne peux plus remuer les doigts.
— Moi, c'est mes jambes que je ne sens plus.
— Pourquoi ne le disiez vous pas, grand-maman ?
— Ah ! si on se plaignait !
— Demain j'achèterai du charbon.
— l:;t où prendras-tu l'argent ?
— Sur notre capital ; c'est bon de faire des économies, mais pas jusqu'à nous laisser mourir.
— Après tout, n'ayant pas froid, nous travaillerons plus vite, les doigts seront plus souples.
1! dura longtemps ce rude hiver, et ce ne fut pas seulenvMit pour acheter du charbon qu'il fallut prendre sur le capital ; il le fallut aussi pour payer la nourriture qui augmenta de prix, comme cela arrive toujours quand la saison est rigoureuse.
Chaque semaine, ce pauvre petit capital de deux cent cinquante francs, qui était leur suprême ressource, se trouva diminué ; il ne fut plus que deux cent quarantecinq, de deux cent trente, de deux cents.
En le voyant fondre ainsi, Hélène, pour ne pas désespérer, se disait que sans doute sa nomination allait enfin arriver, qu'elle ne pouvait pas se faire longtemps attendre maintenant ; mais c'était des lèvres quelle se disait, sans conviction et sans foi : « Pourquoi pas ? »
Et si elle n'arrivait pas ?
Sa grand-mère pourrait-elle supporter longtemps cette vie de privations et de misères ?
Quand son père avait voulu prendre sa mère chez lui il espérait lui assurer une vie heureuse, l'affection, la tranquillité et le bien-être; ell -même, quand elle avait repoussé les propositions de la tante Tout cha, elle avait cru que si elle ne pouvait pas réaliser les projets de son père, elle pourrait au moins donner a sa grand-mère une certaine tranquillité et le repos ;mais voilà qu'au lieu de celte tranquillité et de ce repos, la pauvre vieille femme ne trouvait qu'un travail acharné et la misère. Dans ces conditions devaient-elles persister et le mieux n'était-il
pas de revenir à la tante Tout cha. Quelle terrible responsabilité pour Hélène si sa grand-mère devenait malade ! Si elle mourait, ne l'aurait-elle pis tuée?
Après avoir longtemps bésité, Hélène se décida à faire cette proposition, de rentrer chez la tante Tout cha à sa grand'mère.
— Viendrais-tu avec moi, ma chère fille?
— Non, c'est impossible; vous savez bien que ma tante nous a dit qu'elle ne pouvait pas me recevoir.
— Eh bien ! je n'irai pas seule ; si je ne gagnais rien, si je t'étais à charge, j'irais quand même peut-être ; mais puisque le bon Dieu permet que je gagne quelque chose...
— Plus que moi.
— Justement; il n'y a pas de raisons pour que je te quitte, puisque mon départ ne rendrait pas ta situation meilleure. Est-ce que tu n'es pas d'avis qu'on est moins malheureux a souffrir quand on est deux que quand on est seul? Et tu serais seule, ma pauvre fille. Et puis ton père a voulu que nous vivions ensemble, et il me semble que ce serait un péché d'avoir fait ce qu'il voulait quand je devais m'en trouver bien, et de ne plus vouloir le faire quand je m'en trouve mal. Nous serions restées ensemble heureuses ; nous resterons ensemble malheureuses; ça ne durera pas toujours.
Au moins cela dura-t-il longtemps et le capital continua à diminuer.
La belle saison cependant, en arrivant, améliora leur position désespérée : elles n'eurent plus besoin de feu; le prix des légumes s'abaissa ; en se levant avec le jour elles purent travailler davantage et avec moins de fatigue ; enfin l'infiuence réconfurtanle du soleil les releva, l'avenir leur parut moins noir.
Dans leur détresse le vieux professeur, le père Bonjean, qui avait soutenu Hélène, ne les avait point abandonnées,* il venait quelquefois les voir, pas souvent, il est vrai^
mais enfin de temps en temps, et il continuait à s'occujier d'elles, en cherchant des leçons à Hélène.
Elles le virent, un jeudi d'avril, entrer chez elles tout joyeux.
— A la fin, dit-iL, j'ai quelque chose pour vous, ma chère enfant, quelque chose de superbe, bien que ce ne soit pas du tout ce que vous avez rêvé : il s'ai^it d'entrer comme institutrice chez M. le marquis de Courtomer pour élever sa nièce, mademoisel Calipet, et de gagner cent cinquante francs par mois.
Et, se frottant les mains avec une satisfaction orgueilleuse :
— Voilà ma nouvelle ; c'est quelque chose, hein ?
— Ce serait superbe, comme vous le dites, si je n'avais pas grand'mère.
En entendant ces mots grand'mère releva la tête :
— Moi, dit-elle, je ne compte pas. Est-ce que je dois t'empècher de gagner ta vie, quand près de moi tu ne peux pas travailler. Nous voulions rester ensemble, mais si cela n'est pas possible, il faut bien nous séparer. Je n'ai
I pas peur d'être seule; et puis dans cette maison je ne i serai pas seule ; nous avons des bons voisins.
— Voilà qui est dignement répondu, dit-il, en femme I de bon sens et de bon cœur.
— Je vous en prie, s'écria Hélène, n'allez pas croire que je ne suis pas touchée comme je dois l'être de ce que vous faites pour nous; mais je n'avais pas imaginé que je pouvais être obligée à me séparer de ma pau\Te grand'maman, et c'est là ce qui me jette dans cet émoi.
— Comment pouvez-vous lui être utile? C'est là seulement ce que vous devez examiner.
— C'est juste, dit la grand'mère.
— En restant près d'elle à ne rien gagner ou en la quittant pour gagner cent cinquante francs par mois, que vous pourrez partager avec elle. Et notez que Courtomer n'est qu'a deux lieues de Condé, de sorte que cette séparation n'en est réellement pas une ; vous la verrez quand vous voudrez; si elle était malade, vous seriez près d'elle en quelques instants. Où sont ceux qui ne font que ce qui leur est agréable ou que ce qu'Us ont à
l'avance décidé de faire ? La vie n'est qu'un continuel démenti à nos espérances ou à nos désirs. D'ailleurs, je dois dire qu'en soi, et la séparation mise de côté, ce sacrifice ne sera pas bien pénible. Ce sont de braves gens que les Courtomer. J'ai donné des leçons au fils.
— Quelle est cette nièce?
— Une enfant de treize ans qui. se trouvant orpbeline, a été recueillie par sa tante, la marquise de Courtomer. Quand je dis recueillie, ce n'est pas tout à fait le mot propre, car cette petite se trouve l'héritière d'une grosse fortune du chef de son père, M. Isidore Calipet, le grand fabricant de tréfilerie d'Hannebault. M. Calipet était le frère de la marquise de Courtomer. Quand la marquise de Courtomer s'est mariée, elle a apporté une belle fortune au marquis, qui était à peu près ruiné et qui ne possédait plus que sa terre patrimoniale de Courtomer, grevée de lourdes hypothèques. L'expérience de la jeunesse n'avait point assagi le marquis, qui aime les chevaux, la chasse, qui fait courir et qui mène grande existence ; il a traité la fortune de sa femme comme il avait traité la sienne, cest-à-dire qu'il l'a à peu près entièrement dissipée. Les choses en étaient là, lorsque M. Calipet qui, lui, aimait le commerce comme son beaufrère aimait l'existence oisive et Irillante, et qui avait doublé outiiplé sa fortune tandis que celui-ci gaspillait la s enne, est mort, laissant pour unique héritière une fille, Adélaïde Calipet, dont le marquis a été nommé tuteur et que la marquise a prise chez elle. Cela n'indique pas une méchante femme, n'est-ce pas ?
— Assurément.
— Cependant, pour être complet, je dois dire, — au moins c'est le bruit public, — qu'en agissant ainsi, la marquise n'est pas uniquement guidée par une pensée de tendre sollicitude pour sa nièce. On prétend qu'à cette pensée de sollicitude s'enjoint une d'intérêt personnel. En effet, le marquis et la marquise ont, ainsi que je vous l'ai dit, un lils, Guiscard de Courtomer. En passant, notez bien ce nom de Guiscard, qui tout de suite vous dit quelles sont les prétentions nobiliaires des Courtomer, qui croient descendre de Robert GuiscarJ, le con-
SIDL'CTION 67
qiiérant de la Pouille et le Jestrucleur «le Rome, ijui rendit le nom îles .Normands redoutable en llalie et <'a Orient comme Rollon en France et Guillaume en Angleterre. Qu'il descende ou ne descende pas do Robert Guiscard, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne mérite pas, conirae le héros de sa famille, le surnom de l'Avisé. Bon garçon, il l'est ; mais aussi le plus paresseux, le plus cancre que j'aie jamais vu. Je vous ai dit que j'avais été son professeur. Voici comment : on lui avait donné pour précepteur un abbé qui devait le préparer à Saint-Cyr. Sous la direction de cet abbé, il n'avait rien fait, rien appris, rien absolument ; on voulut essayer d'un nouveau maître, et on me le confia. J'allai tous les jours à Courlomer lui donner Irois heures de leçon ; niais je ne réussis pas mieux que l'abbé ; je n'ai même pas pu lui appren re le nom des auteurs qu'il expliquait : Plutaïque était pour lui le vulurae vert, Xénophon le volumejaune. Vous pensez bien que ces connaissances n'étaient pas sulfisantes pour se présenter à Saint-Cyr ; aussi a-t-on abandonné cette idée et la vie de Guiscard est celle des jeunes oisifs qui ne savent rien : les chevaux, la chasse. Cependant sanièie a conservé de hautes ambitions pour ce fils qu'elle adore, et puisqu'il ne peut rien par lui-même, elle compte sur la femme quelle lui fera épouser pour les réaliser. C'est ici que je reviens à volr^^ élève, à la jeune Adélaïde qui doit être cette fem i e et qui, si cela se réalise, apportera à son cousin une grosse fortune avec laquelle celui-ci fera figure dans le monde. Pour que cela s'accomplisse plus sùremen: madame de Courtomer veut faire élever sa nièce chiv. elle, où celle-ci verra constamment son cousin, qu'elb; s'habituera peu à peu à aimer. Voilà son plan. C'est un • éducation de cinq an;iéis au moins à faire, et dans une maison très honorable. Pendant ces cinq années, vous gagnerez sept mille sept cents francs, sans les cadeaux, qui vous permettront certainement de vous entretenir. En supposant que vous abandonniez à votre grandmère la moitié de cette somme, :1 vous en restera près de qu .tre raille. C'est-a-dire qu'en sortant de cette maison, vous aurez une certaine indépendance qui vous permettra d'attendre et de choisir. J'ai dit. Réfléchissez.
Ce fut la f^randmère qui répondit :
— Ma petite-fille a rétléchi : elle accepte et nous vous remercions ; nous pouvons bien vous dire, mon cher monsieur, que c'est la vie que vous nous sauvez
— Alors c'est entendu, et tout de suite j'écris à la marquise que je lui présenterai son institutrice dimanche.
Situé à deux lieues de Condé, dans de vastes prairies, au milieu d'un étang qui baigne ses murailles et ses quatre tours, environné d'un beau parc que continuent de grands bois, le château de Gourtomer serait une agréable résidence si les voies d^- communication pour y arriver étaient plus commodes. Mais comme Gourtomer n'est qu"un petit hameau sans commerce et sans industrie ; comme le propriétaire du château n'a jamais été ni conseiller général, ni conseiller darrondissement, ni même maire, on a toujours retardé la construction d'une grande route qui, en réalité, n'aurait mené qu'au château et l'on s'est contenté d'entretenir tant bien que mal un chemin vicinal qui, sur un parcours de trois kilomètres, depuis l'endroit où il s'emhranch ■ sur la grande route jusqu'à l'entrée du château, traverse quatre ruisseaux à gué, et dans les prairies au sol spongieux qui tremble sous le roulement des voitures lourdement chargées, expose un certain nombre de fondrières qui n'ont jamais été bien comblées.
Gétait ce chemin que suivait Hélène accompagnée du père Bonjean, le dimanche où elle devait être présentée à la marquise de Gourtomer ; ils avaient quitté la voiture du chemin de fer au carrefour de la grand'route, et à pied ils se dirigeaient vers le château.
Au reste, ces trois kilomètres étaient plutôt un plaisir qu'une fatigue, au moins pour Hélène, qui depuis longtemps n'avait pas eu le loisir de se promener a la caii.pagae.
11 laisait une belle journée de printemps, et c'était avec ua sentiment de profond bien-être qu'elle marchait libre-
ment dans ce chemin bordé de chaque côté par des baies plantées sur des talus dont les pentes exposées au soleil étaient fleuries comme les plates-bandes d'un jardin : primevères, jonquilles, scilles, pâquerettes, et violettes épanouies au milieu d'un tapis de lierre, de mousse, et de scolopendres, tandis qu'au-dessus, dans la haio même, les épines noires et les merisiers commençaient à laisser tomber leurs blancs pétales que la brise semait sur les talus. Assez mauvais pour ceux qui le parcouraient en voiture, ce chmiin, qui tournait à cliaque instant a droite ou a iiauche pour respecter les clôtures des herbages qu'il rencontrait, était charmant pour ceux qui le suivaient à pied et qui avaient des yeux pour regarder autour d'eux. A chaque pas le paysage changeait : aux herbages, où l'on venait de lâcher les bœufs à l'entrais, qui paissaient gloutonnement l'herbe nouvelle sans lever la tète, succédaient les cours-masures plantées de pommiers aux bourgeons rougissants sous lesquels se promenaient des troupes de poules et de dindes. Puis un petit ruisseau aux eaux limpides qui chantaient sur un lit de cailloux jaunes coupait le chemin, et, pour le traverser, les piétons n'avaient qu'un étroit ponceau formé de deux troncs d'arbres couchés au-dessus des roseaux qui déjàl'aftleuraient de leurs lances aiguës.
— C'était cette route que vous suiviez quand vous veniez donner vos leçons au jeune Guiscard ? demanda Hélène.
— Oui, mais en voiture.
— C'était dommage.
Us étaient arrivés à un endroit où les haies qui iDordaient le chemin s'interrompaient et où la vue courait librement de chaque côté sur une vaste prairie coupée çà eL la par des bouquets d'arbres : dans cette prairie se promenaient ou paissaient des poulinières avec leurs poulains, qui galopaient autour de leurs mères.
— C'est le parc du château, dit le vieux professeur, et ces juments sont des bêtes de pur sang dont les produits vont courir à Paris et gagnent des fortunes à leur propriétaire.
— Le marquis ?
— Non, M. de Courtomer ne peut plus entretenir une écurie de course ; il vend ses poulains aune si^ciété de gentlemen parisiens, et il n'a plus à lui que quel ues chevaux pour les petites courses de province ; mais si la combinaison de la marquise réussit, c'est-à-dire si Guiscard épouse votre élève, nous reverrons le père et le fils se jeter à nouveau dans les jeux du sport qui, pour eux, sont une passion.
— Alors la pauvre petite sera ruinée comme l'a été sa tante.
Déjà on apercevait la façade rouge el grise du château que dominaient les toits en poivrières de ses tours, dont les ardoises couvertes de mousses et de lichens présentaient de loin une teinte jaune.
Mais ce qui, plus que le château lui-même, attirait l'attention d'Hélène, c'étaient les arbres du parc, qui tous, chênes, hêtres, platanes, tilleuls, sycomores, avaient une forme exactement pareille, colle du cône, et qui ressemblaient ainsi à ces arbres en bois de sapin teints en vert et frisés, qu'on met dans les boîtes de jouets d'enfant.
— Je vois ce qui vous étonne, dit le vieux professeur, c'est la forme de ces arbres.
— Justement.
— C'est qu'ils ont été taillés par le marquis. M. de Courtomer, qui est un original, s'est imnginé que la forme de tous les arbres était le cône ou au moins qu'elle devait l'être ; il a formulé celle idée en loi esthétique dans une brochure qu'il vous fera lire et que je vous engafi;e à tâcher de comprendre : cela s'appelle le Canon sylvestre.
— Est-ce qu'il faut admirer ces malheureux arbres ainsi martyrisés ?
— Absolument.
Bien qu'Hélène n'eût pas l'esprit tourné à la drôlerie et
qu'elle ne fût pas en disposition de rire, elle ne put pas s'empêcher de se demander, lorsqu'elle fut reçue par madame de Courtomer, si la marquise n'avait point adopté la forme conique exprès pour plaire à son mari. C'étail une femme de quarante ans environ, blonde et rosée, extrêmement grasse, mais dont la graisse s'était répandue de telle sorte qu'en la regardant et en pensant au Canon
SKDUCTION iJ I
sijlrestre, on avait envie de lui appliquer la iléfinition du iiMio : une base circulaire terminée en pointe, car tandis (ju-' les hanches et le ventre avaient pris dos proportions ci'usidérahles, les épaules étaient tellement restées étroil es, ol la tète était toute petite. Malgré cette tournure étrange, .lli- avait cependant un air de fierté dans toute sa personne, s:;nin naturel, au moins acquis par un constant désir de : lUiver supérieure h tout le monde, tut du haut de sa gramleur qu'elle reçut Hélène et qii file l'interrogea, mais toutefois sans dureté et plutôt avLC de douces paroles qui semblaient indiquer que chez elle la fierté n'excluait nullement la bonté : fière parce qu'elle était marquise de Gourtomer, mais néanmoins boi:ne femme ; ce fut ce qu'Hélène comprit tout de suite et ce qui la rassura.
La marquise envoya chercher sa nièce, et en voyant entrer celle-ci, Hélène sentit la confiance remplacer l'inquiétude qui jusque-là l'avait angoissée.
C'était une enfant à l'air timiile et doux, avec quelque chose de mélancolique dans ses yeux bleus qui ins. pirait tout de suite la sympathie ; blonde comme sa tante, pâle, mais toute mignonne et même un peu chétive. Dans sa robe de laine noire et sa ruche de crêpe qui lui tenait le cou raide, elle avait une attitude dolente et un regard tout plein de tendresse contenue qui ne demandait évidemment qu'à s'épancher. Gomment Hélène n'eùt-elle pas été attirée vers cette enfant qui, elle aussi, pleurait son père : instinctivement elle sentit qu'elle s'attacherait à elle et qu'elle l'aimerait comme une petite sœur, comme une fille.
— Cet excellent M. Bonjean m'a parlé de vous de telle sorte que je n'ai point d'examen à vous faire subir, dit la marquise ; il vous a expliqué quelles étaient nos condilions.
Elle s'inclina.
— Eh bien, il ne me reste plus qu'à vous dire tout franchement que vous me plaisez beaucoup... ce qui s'appelle beaucoup, et que si ma nièce et moi ne vous effrayons pas...
— Oh ! madame la marquise...
— Il faut que nous nous convenions réciproquement n'esL-ce-pas ? Eh bien 1 puisque nous ne vous ellrayons pas, c'est alïaire entendue JNoua cummenceious demain.
Cela diL, la marquise voulut montrer elle-même à Hélène l'appartement qui lui était destiné ; il était au premier étage, et il se composait : pour elle, d'une belle chambre confortablement meublée, et, pour la salle de travail avec son élève, d'une pièce ronde située dans une des tours et dont les trois fenêtres avaient une vue étendue sur l'étang et sur le parc.
— Je crois que vous serez bien, dit la marquise d'un air qui signiliait ! « Vous savez qu'on ne peut pas étr mieux. »
Ce fut précisément ce qu'Hélène répondit, ce qui parut faire grand plaisir à madame de Courtomer.
Tout en parcourant le château, Hélène se demandait si on ne la présenteraitpas au marquis qui, lui aussi, devait avoir voix dans le choix de l'instilutrice de sa nièce; mais il n'en fut rien.
Ce fut seulement au moment de monter dans le breack que la marquise avait fait atteler pour les reconduire à Condé qu'elle parla de son mari et de son fils ; ils étaient tous les deux à Paris pour le concours hippique et l'ouverture des courses de printemps ; ils ne rentreraient pas à Courtomer avant une quinzaine de jours.
Le lendemain de l'inslallation d'Hélène au château l'enfant eut un mot qui avait dit ce qu'elle était et ce qu'elle serait. Hélène venait d'entrer pour la réveiller, la faire lever et surveiller sa toilette, déjà tout habillée elle-même, bien entendu, et prête pour le travail de la journée.
— Il est temps de vous lever, dit Hélène.
— Oui, mademoiselle.
Mais, au lieu de descendre de son lit, Adélaïde, se mit à regarder Hélène ; puis, dans cette contemplation silencieuse, son visage prit une expression attristée avec
quelque chose de doux et de tendre, ses yeux se noyèrent dans une larme qui, sans tomber, roula enlro les cils.
— Qu'avez- vous? demanda doucement Hélène, surprise de cet attendrissement dont elle ne devinait nas la cause, je ne vous gronde pas.
— Ce n'est pas parce que vous me grondez que j'ai envie de pleurer, mademoiselle... au contraire.
— Pourquoi alors ? Voulez- vous me le dire?
— C'est île vous voir en deuil qui me fait plaisir ; ce n'est peut-être pas plaisir qu'il faut dire, non, bien sûr, mais qui me touche, parce qu'il me semble qu'ainsi ça nous rapproche, et que si je ne vous écoute pas toujours, vous Sentirez bien pourquoi... n'est-ce pas, mademoiselle ?
Hélène la prit dans ses bras et, touchée elle-même, elle l'embrassa, tandis que la petite tondait en larmes.
Comment ne pas se prenure de sympathie et d'aCfection pour celte petite fille au cœur sensible et délicat ; chez Adélaïde, ce fut plus que la sympathie : une vraie tendresse, une passion d'enfant qui a besoin d'aimer et d'être aimée.
Avec madame de Gourtomer, les choses, pour suivre une autre route, arrivèrent au même résultat, et Hélène ne larda pas a laire la conquête de la tante comme elle avait lait celle de la nièce.
C était réellement une excellente femme que la marquise il qui rachetait son apparence hétéroclite par de sérieuses qualités de cœur et de caractère : bonne, charitable, géné- •eusi.', patiente, soucieuse d'obliger, et qui, sans ses travers loLiliaires poussés chez elle jusqu'à la manie, n'eût eu issurément que des amis.
Ijiun qu'elle fût la fille d'un simple industriel qui ivail commencé ouvrier, ou plutôt parce qu'elle était a fille d'un ancien ouvrier, eUe élait plus Courtoiuer jue son mari le marquis, qui cependant portait terriblement haut l'orgueil de sa race. Tandis que le mari îtait lier de sa naissance, naturellement, elle l'était avamment. Elle avait uppris par cœur la généalogie des ^'jurtomer et tout ce qui se rapportait à leur histoire, Icpuis Tancrède ilc Haute ville, leur auteur, jusqu'à
nos jours ; et, avec preuves à l'appui, elle prétenrlait que les Courtomer étaient les seuls descendants du célèbre avnturier normand, ne reconnaissant pas ceux gui portent encore le nom de Hauteville, lesquels d'ailleurs ne reconnaissaient pas d'avantage les Courtomer. Elle était ferrée sur les douze fils de Tancrède, aussi bien ceux qui descendaient de sa première femme, dont elle prononçait le nom avec une indifîérenle impertinence : Morielle, que sur ceux qui étaient les enfants de la seconde : Frédésine, qu'elle appelait quelquefois, entre intimes, Frasinde, la mère du fondateur de sa maison précisément : le fameux Robert Guiscard, le conquérant des Deux-Siciles, qu'on n'avait point surnommé l'Avisé, disait-elle modestement, mais bien le Sage du vieux mot allemand wise.
Utilisant les loisirs du premier précepteur de son fils, un abbé bon latiniste, elle lui avait fait traduire les trois derniers livres du poème de Guillaume de Fouille: Derebus Normanorum in Sicilia, Appidia et Calabria gestis, d'après la première édition in-4'', publiée à Rouen, chez J. Tiremois, dont elle avait pu se procurer à prix d'argent un exemplaire, lesquels racontent les conquêtes de Robert Guiscard. De même elle était parvenue aussi à trouver le : De gestis Roberti Guiscardi de Gaufridus à Mala-Terra, ainsi que l'Ystoire de li formant avec la Chronique de Robert Viscart.
Éditions originales et traductions, elle avait enfermé le tout dans un petit chartrier admirablement sculpté et orné démaux qui occupait la place d'honneur dans son salon et se présentait de telle sorte que les nouveaux venus ne pouvaient pas ne pas le voir et ne pas s'en approcher s'ils avaient du goût.
Quand cela arrivait-ils étaient pris.
— Notre reliquaire, disait la marquise, l'histoire de notre maison.
Et alors il fallait écouter, accepter cette histoire. Comment douter d'une origine qui s'appuyait sur les vers de Guillaume de Fouille, sur Orderic Vital, Martinle Mégissier, et bien d'autres autorités non moins fameuses. Comment ne pas croire qu'elle était l'héritière de Robert Guiscard, j
t<iut en étant cependant la fille de Jean-Baptiste Calipet.
— Nous aussi, disait-elle, en prenant une forme de plus en plus conique, circulaire par le bas, pointue par le haut, nous aussi nous aurions des droits à faire valoir sur le royaume des Deux Siciles et supérieurs h ceux des Bourbons de Naples, et cependant nous n'en parlons pas.
Ah ! mon Dieu, non, elle n'en parlait pas.
Hélène avait cru à ces droits et même elle avait trouvé que ceux des Bourbons n'avaient pas grande valeur. A quoi bon contrarier cette excellente femme ? La manie nobiliaire est une maladie comme une autre, qu'on doit ti liter par la douceur.
Alors, dès le troisième jour de son arrivée, on avait ouvert pour elle le fameux chartrier, et on en avait tiré la traduction de Guillaume de Fouille, «. puisque malheureusement elle ne savait pas le latin », et Hélène avait pris plaisir h lire ce récit presque aussi amusant qu'un roman de chevalerie, et vrai si invraisemblable qu'il puisse paraître.
Quelle matière à conversation ! Au déjeuner, au dîner, il n'était question que des gestes de Robert Guiscard et de ses onze frères, autrement héroïques que les quatre fils Aymon : Guillaume Bras-de-Fer, Drogon, Humphred, Roger et les autres
Mais bientôt les heures des repas ne suffirent plus à madame de Courtomer, et comme elle ne pouvait pas prendre sur celles du travail, elle continua ces interminables causeries pendant les heures de promenade.
11 avait été décidé, lorsqu'on avait réglé l'emploi du temps d'Adélaïde, que tous les jours elle ferait avec son institutrice, aussitôt après son déjeuner, une promenade à pied de deux heures. Rien n'eut été plus simple pour la marquise que de les accompagner, si elle avait pu mar- Jiher; mais justement la forme conique lui interdisait la marche ; elle pouvait rouler ; se boulotter (si un pareil mot peut s'appliquer à une aussi noble personne) dans ses appartements et ses jardins, mais c'était tout. Quand elle avait simplement à se promener dans son parc, elle le faisait en voituie, un panier qu'elle emplissait entièrement. Il n'était pas facile de suivre Hélène et Ade-
laïde en panier, cela couperait la conversation. Alors elle avait accompli une action héroïque, digne des faits et gestes de Drogon ou de Humphred : tous les jours après déjeun -r elle s'était guindée sur une robuste ànesse aux reins vigoureux et aux jambes solides, et ainsi, carrément assise, dans une selle à fauteuil, elle avait pu accompagner Hélène et continuer S'r'S conversations, tandis qu'Adélaïde, qui semblait ne pas prendre grand intérêt aux faits du conquérant de l'Italie, courait après les papillons.
Mais ce n'était pas seulement l'orgueif du passé qui lui faisait ainsi rechercher une oreille complaisante, c'était aussi celui de l'avenir, car jamais elle ne rappelait une action glorieuse de ses ancêtres sans y mêler son fils en manière de conclusion.
— Du chef de noire famille, Guiscard n^a pas seulement le nom, il a aussi le courage, la décision, l'intrépidité, l'héroïsme.
Et une Ibis qu'elle était ainsi partie, rien ne l'arrêtait plus : il avait tout pour lui, ce jeune Guiscard, qui serait certainement devenu un héros comme ses ancêtres, si le malheur du temps présent ne défendait pas qu'il y eût encore des héros.
Et cela Hélène l'entendait et Técoutait plus complaisamment encore que les récits tirés de Guillaume de Fouille, de Gaufridus ou d'Orderic Vital ; n'était-elle pas touchante dans sa tendresse naïve, cette mère qui voyait héros un garçon qui n'était réellement qu'un être nul.
Ah ! comme elle était pleine de reconnaissance pour le vieux Bonjean de l'avoir fait entrer dans cette maison ! Quelle dill'érence entre sa vie présente et celle de ces six derniers mois ; quelle différence entre l'avenir qui s'ouvrait devant elle et celui quelle avait craint. Elle lui avait écrit pour le remercier. Et chaque soir elle ne se couchait jamais sans adresser un acte de gratitude à celui qui, après les épreuves dont elle avait été accablée, lui accordait enûn ce calme et ce bonheur. La mort de son père et les souffrances qu'elle et sa grand'mère avaient endurées pendant ce terrible hiver avaient durci son cœur et plus d'une fois lui avaient fait douter de la bonté de Dieu, car entin qu'avait-elle fait pour être si cruellement frappée ?
Mais cotte heureuse existence qui conimonrait et s'annonçait comme devant ?e prnlon^'erla rami liait aux sentimonts religieux qui avaient toujours été dans son cœur et ilans son esprit : Oui, Dieu était bon, et elle avait été coupable dans son désespoir de douter de cttte bonté.
Si proli.\o(iuo lût la marquise dans ces récits qui roulaient continuellement sur les deux mêmes sujets : sa maison et son fils, elle ne parlait pas toujours cependant, et il y avait des moments où elle interrogeait. C'est ainsi qu'ella avait fait parler Hélène de sa vie passée et de sa famille, car elle comprenait que ces gens-là eussent aussi une famille. Puis, quand elle avait su ce qu'elle voulait savoir, il n'avait plus été question des Mar-ueritte, qui, bien entendu, ne présentaient point le même intérêt que les Courtomer.
Cependant, une dizaine de jours après l'arrivée d'Hélène au château et al rs que le goiit que la marquise avait pris pour elle commençait à s'aflirraer, elle était venue à parler de la pauvre vieille mère Margueritte.
— Si je pouvais rapprocher votre grand-mère de vous, seriez-vous heureuse, ma petite ?demauda-t-elle à Hélène tout à coup,
— Ah ! madame...
— Eh bien !j'ai une idée qui rendra peut-être cela possible, seulement il faut que je la soumette à monsieur \q marquis (elle disait toujours monsieur le raa:quis en parlant de son mari, comme elle disait monsieur le comte en parlant de son (ils) et que je la fasse approuver par lui à son retour. Nous avons au bout du parc un petit pavillon qui sera libre a la Saint-Jean ; je veux l'offrir à votre grand'mère ; elle y sera tranquille, en bon air, à côté d'excellents voisins et où vous pourrez la voir tous les jours en faisant votre promenade.
— Ah ! madame la marquise, comment vous remercier ?
— En ne me remerciant pas.
Cette proposition de la marquise fit que ce ne fut plus
seulement par simple curiosité qu'Hélène attendit le retour du marquis et du jeune comte de Gourtomer.
Que le marquis approuvât cet arrangement, ce qui paraissait probable, et Hélène n'aurait plus rien à désirer ; sa vie et celle de sa grand'mère seraient assurées ; elle n'aurait plus qu'à prouver chaque jour sa reconnaissance à la marquise, et elle ne failli, ait pas à ce devoir, doux pour elle.
Des indices certains annoncèrent bientôt que le marquis et le comte allaient arriver : on nettoyait les écuries, on ratissait les cours, on astiquait les harnais, on donnait une nouvelle couche de peinture aux chenils, qu'on lavait chaque jour; enfui tout ce qui touchait aux chevaux, aux chiens, aux voitures prenait un air de fête comme à la Teille d'une revue.
Mais Hélène remarqua une grande différence dans les préparatifs qui se faisaient pour la réception du père et du (ils : ce qui appartenait au père était abandonné aux domestiqu s qui arrangeaient les choses comme ils voulaient ; au contraire, ce qui appartenait au fils était surveillé par la mère avec un soin jaloux.
Mais où cela fut surtout sensible et sauta aux yeux, ce fut la veille de leur arrivée, quand, le soir, madame de Couitomer donna ses ordres à la cuisinière pour lajournée du lendemain.
— M. le marquis et M. le comte arrivent demain, vous aurez soin de nous faire un dîner en conséquence, vous savez que j'y tiens.
— Que commande madame la marquise ?
— D'abord le pot-au-feu ; après un mois de cuisine parisienne ils auront plaisir à manger une bonne soupe grasse.
— Avec des légumes nouveaux ?
— Assurément ; surtout des carrottes nouvelles que M. le comte aime beaucoup. Vuus aurez soin de ne pas mettre du caramel.
— Mais M. le marquis se plaint toujours que le potage manque de couleur.
— M. le comte n'aime pas la couleur. Puis les truites à • la sauce blanche.
— M. le marquis les commande' toujours à la m'^unière.
— M. le comte ne les aime pas à la meunière. Après les truites, un ris-de-veau aux petits pois ; les pois cuits h l'oau et servis verts avec le beurre non fondu.
— Mais M. le marquis ne veut les pois que cuils avec du lard.
— M. le comte n'aime pas le lard, vous le savez bien. Ensuite un gigot d'agneau.
— Mais M. le marquis m'a dit qu'il ne voulait plus d'agneau.
— Il ne s'en souviendra pas. M. li^ comte fait ses délices de l'agneau. Surtout servez-le très chaud ; dans les bons restaurants parisiens on le sert brûlant ; il ne faut pas que mon lils fasse en quoi que ce soit des comparaisons qui tournent à l'avantage de Paris. Pour légumes, des asperges à la crème.
— Puis-je en s rvir une assiette de froides pour M. le marquis '?
— Sans doute... mais, bien entendu, si vous en avez trop pour la sauce blanche. Appliquez-vous, faites-nous nn dlof^r soigné, aussi bon que possible, qui nous mérite les compliments de M. le comte et ne lui donne pas le regrnt du café Anglais ou du café Riche.
Avec Hélène elle procéda tout aussi franchement.
— Demain ce sera congé, dit-elle, après avoir envoyé Adélaïde dans le jardin sous un prétexte quelconque ; je ne veux pas que ma nièce soit attristée par le travail. Vous la distrairez comme vous voudrez, peu m'importe, m lis je tiens à ce que sa petite figure soit souriante à l'arrivée de son cousin : vous lui arrangerez une toilette ga-e.
— Cela est difficile avec son deuil.
— Vous lui ferez mettre des ruches neuves au cou et aus poigU'^ts bien bouillonnées ; vous lui laisserez ses cheveux blonds frisés épars sur les épaules. Comme cela elle est charmante, et je tiens à ce quelle soit charmante pour son cousin. Je ne veux pas avoir de secrets pour vous, et je crois qu'avec une personne raisonnable et prudente telle que v us êtes, le mieux est de vous confier mes intentions, convaincue que, les connaissant.
VOUS les appuierez. Mon projet est que mon fils épouse il un jour ma nièci^, et c'est pour cela que Je veux que dès m intenant il s habitue à la voir charmante, dételle sorte" que, dans cinq ou six ans, le mariage se fasse tout naturellement. Peut-être cela n'ira-t-il pas tout seul, car j'aurai bien du mal à le garder à la maison, malgré tout ce que je suis disposée à faire pour le retenir ; et piiis, d'aul. e part, j'aurai du mal aussi, je le crains, à lui faire oublier la naissance d'Adélaïde ; mais j'espère réussir et je ne vous cache pas que je compte beaucoup sur vous, qui devez me faire de cette enfant une jeune fille accomplie ?
Quel était donc ce Guiscard à qui il fallait une jeune lille accomplie?
Ce fut ce qu'Hélène se dit le lendemain plus d'une fois en amusant son élève et en s'elTorçant d'amener et de fixer sur ce gracieux et mélancolique visage le sourire que madame de Gourtomer avait demandé.
Elle croyait avoir réussi, ayant employé un moyen irrésistible avec Adélaïde, celui des histoires racontées que la pelile adorait, lorsqu'au moment même où l'on entendait rouler la voiture qui ramenait M. de Gourtomer et Guiscard, que la marquise avait été cherchera la gare, elle vit ce sourire qui épanouissait les lèvres de l'enfaut s'effacer brusquement.
— Maintenant, c'est fini de rire, dit Adélaïde.
— Et pourquoi donc?
— Parce que, avec monsit^ur le comte, — elle imita l'emphase de sa tante, prononçant ces trois mots pourelle si importants, — on ne s'amuse pas ; c'est lui qu'il faut amuser, et cela n'est pas facile. Il n'est pas commode, M. le comte.
Il fallait qu'Adélaïde, ordinairement secrète et retenue,; pensât bien fortement ce qu'elle disait pour s'exprimer^ ainsi, el Hélène resta un moment surprise : mais se taire n'eût point été remplir la mission que madame de Gourtomer venait de lui confier.
— Vous devez mal juger votre cousin, mon enfant, dit-elle.
— Vous ne le connaissez pas.
— Sans doute, mais je vois combien il est tendrement aimé par sa mère, et q!:aiid on inspire une pareille tendresse, soyez sûre qu'on la mérite.
AdélaMe p irut riflécliir; m'iis tout à coup e!'e secoua la tête par un geste mutin qui éparpilla ses cheveux sur ses épaules :
— Vous allez voir, dit-elle.
En cITit, elles n'eur nt pas longtemps à attendre: bientôt la cli)c:ie sonna le dîner.
I"n entraiil, Adélaïde courut à son oncle et l'embrassa; puis elle donna la main à, son cousin, qui lui répondit simplement:
— Honjour, p'tite.
Quant a Hélène, elle salua avec révérence pour le père, une inclination de tète pour le fils, et elle attendit qu'on lui adressât la parole.
Mais on ne lui dit rien.
— Je suis mort de faim, s'écria Guiscard en se dirigeant ▼ers sa place.
On se mil à table, et alors seulement, tout en mangeant son polage, Hélène put à la dérobée examiner AI. de Courlomer et Guiscard.
Si le marquis ne descendait pas authentiquement d'une race de héros, au moins avait-il la tournure ou, plus ju-teraent, la stature et l'encolure que la tradition [prête aux anciens chevaliers : près de six pieds de haut, [des épaules et un torse à la Michel-Ange, avec cela une ttôte de taune au large front cornu, au menton en pointe recourbée, au nez fort et busqué, les cheveux roux, la 'barbe rude, le teint coloré, sillonné de petites veines jroiigi ?, les mains poilues.
' T.in dis que le père, qui approchait de la cinquantaine, ' sec et nerveux, le lils, qui avait vingt ans à peine, gras et mou. A son père il avait pris sa grosse charpente osseuse qui le fais lit presque aussi grand que lui : de sa mère il avait re^u l'abondance de chair qui le rendait déjà replet malgré sa jeunesse ; d'elle aussi il avait reçu le blond de sa chevelure soyeuse et la transparence rosée de son teint de bébé rebondi.
Hélène eût voulu continuer son examen, mais elle en
fut empêchée en sentant les yeux du marquis et de Guiscard posés sur elle et lexarainant.
— Voilà un potage qui manque de couleur, dit marquis.
— Il est excellent, répliqua aussitôt Guiscard, et j'en reprendrai volontiers avec des légumes.
A le voir manger on comprenait son engraissement précoce.
Lorsqu'on servit le poisson, le marquis déclara que les truites à la sauce blanche l'écœuraient, tandis que Guiscard déclarait de son côté qu'il n'y avait rien de meilleur au monde et qu'on n'en faisait pas comme ça à Paris.
— Heureusement, dit le marquis.
Pour ne pas laisser naître une discussion, madame de Cuurlomer s'empressa de mettre la conversation sur Paris et le concours hippique.
— Ah! tu sais, maman, très chic.
— Tu me l'as dit dans tes lettres ; mais co : ment chic.
— Voila, moi, je n'en dis pas long, mais c'est senti. Chic, de plus en plus chic, tout ce qu'il y a de rhic a Paris. Il s'y entasse des gens qui ne savent seulement pas ce que c'est qu'un cheval, mais ça ne fait rien ; si, pour eux, il n'y a rien de chic à voir, au moins c'est chic de s'y faire voir. Ce qui est curieux, c'est le jour de Saint-Cyr : il y a un tas de femmes qui viennent là faire leur choix.
— Monsieur le comte"?... interrompit madame de Courtomer en montrant Adélaïde d'un coup d'oeil.
— Tu me demandes, je te dis. Enfin, tu sais, maintenant crottin et encens tout est là pour qui se respecte un peu; c'est les deux odeu s a la mode.
— Encore de l'agneau! sécria M. de Courtomer.
— Quelle chance ! dit Guiscard. Voilà un fameux dîner, et un agneau gras, tendre, chaud, comme on n'tn sert pas au café Anglais.
Décidément il savait manger, M. le comte de Courtomer. Ce fut ce que se dit Hélène tout bas. Madame de Courtomer Ut encore une diversion : ,
— Pourquoi n'es-tu pas resté pour l'ouverture du Salon de peinture? demanda-t-elle.
— Douze ou qumze kiluniètres de peinture a faire à
pied, ah t non, mrrci! Quand les peintres feront leur exposilinii en bas en même temps que les concours hippiques et qu'on pourra passer devant leurs toiles peintes à cheval., au galop, je ne dis pas.
Grâce à une assiette d'asperges froides, que la cuisinière « avait eu en trop », le dîner s'acheva sans discussion.
Cepenlant lorsque, le soir, Hélène se trouva seule dans sa chambre, elle eut le chagrin de se dire que ni le père ni le fi's ne valaient la mère, et que ce lils pour lequel on rêvait de si hautes destinées et à qui il l'allait une tèmme accomplie était bien ce qu'avait dit le père Bonjean.
xni
L'appartement qu'on avait donné à Hélène et à soa élève était celui qu avait occupé Guiscard du temps que celui-ci travaillait, et qu'il avait abandonné quand ses parents avaient, <le guerre lasse, renoncé a. lui faire continuer ses classes.
Bien entendu, depuis qu'il avait été libéré, Guiscard n'était jamais entré dans cette salle d'étude qu'il appelait la chambre des tortures.
I ■ lendemain du jour où il était revenu de Paris, 11 '-ne fut surprise de le voir arriver comme s'U cherchait quelque chose.
— Commen', tu viens ici ? dit Adélaïde d'un air mutia et avec un sourire narquois.
— Bonjour, p'tite.
— Bonjour, grand.
II ava t salué Hélène timidement.
I — Tu as envie de travailler avec nou', continua Adélaïde ; tu arrives bien, tu vas m'aider. Il s'agit du participe passé employé dans les temps composés des verbes actifs. Tu sais : « Si Dieu nous a distingués des autres animaux, c'est surtout par le don de la parole. »
Si Guiscard était un cancre, il n'était pas un imbécile
— Comme c'te p'tite prouve bien la justesse de cet exemple! dit-il.
Adélaïde resta un moment sans comprendre, puis tout à coup elle s'écria :
— Ah ! le méchant cousin.
— Je vous denianile pardon de vous déranger, dit Guiscard s'adressant à Hélène, je venais prendre un livre.
Depuis qu'il était entré, il était resté les yeux fixés sur elle ; il ne les abaissa qu'en lui adressant la parole directement.
— Quel livre veux-tu? demanda Adélaïde, qui s'était levée.
— Un dictionnaire.
— Lequel?
— Celui qui est relié en cuir vert.
Hélè.ie ne put empêcher un sourire de plisser ses lèvres en entendant ce mot qui lui rappelait le Plutarque vert et le Xénophon jaune dont avait parlé le père Bonjean.
— Alors, cherche toi-même, dit Adélaïde malicieusement.
Mais après que Guiscard eut trouvé son dictionnaire vert, il ne parut pas disposé à s'en aller; il tourna dans la salle, regarda les chiffres tracés à la craie sur le tableau noir; puis, venant à Adélaïde, qui avait repris sa place, il examina le devoir qu'elle était en train de faire.
— Sais-tu que tu n'écris pas trop bien? dit-il Elle se retourna et, avec une moue :
— Veux-tu que nous composions? demanda-t-elle.
— Oh! moi, un homme.
— Avec moi, une p'tite.
11 fit encore trois ou quatre tours dans la salle, comme s'il ne ( ouvait pas se décider a partir, regardant Hélène à la dérobée, puis enfin il se dirigea vers la porte.
— Je vous le rapporterai tout à l'heure, dit-il.
~~ Ne te gêne pas, répondit Adélaïde ; ce n'est pas du rert que j'ai besoin, c'est du jaune.
Et, en souriant avec espièglerie, elle se remit au travail.
Puis tout à coup, levant la tête :
— Alors, dit-elle les animaux qui n'ont pas la parole, sont plus animaux que ceux qui l'ont.
Il y avait dix minutes Ji peine que Guiscard était sorti, quand M. dj GourtoiniT entra à son tour dans la salle d'étude.
A la révérence d'Hélène, qui s'était levée, il répondit par un bonjour gracieux ; puis, allant à sa nièce, il l'embrassa.
— Quelques brochures à prendre, dit-il en s'adressant a Hélène cotnme s'il voulait s'excuser.
El ouvratit une armoire fermée h clef, il prit deux brochures à couverture rose, sur une pile d'au moins une cinquantaine.
Hélone qui le suivait des yeux lut le titre de cette brochure : le Canon Sylvestre.
— Eh bien, dit-il à Hélène, cette enfant est-elle avancée ?
— Avancée, non, monsieur le marquis, mais intelligente et pleine de bonne volonté ; avec cela docile.
— Alors cela ira.
— J'en suis convaincue ; elle fora ce qu'elle voudra... si elle peut être attentive et appliquée.
— Comment ne le serail-elle pas ?
Ft M. de Courtonier fixa sur Hélène un sourire qui it clairement qu'avec une femme comme elle, on ne ivait pas ne pas être attentif.
l'uis, souriant toujours en montrant ses dents blanches f^i les narines dilatées, il resta à la regarder si alteutivement qu'elle éprouva un moment de confusion. Mais elle se raidit contre cette émotion ridicule :
— Si vous le permettez, dit-elle, nous allons continuer.
— Comment donc! mais c'est moi qui vous en prie; je serai bien aise, d'ailleurs, de voir comment cette petite travaille.
Si Hélène avait espéré faire fuir le marquis elle s'était trompée ; il s'installa carrément et il la regarda dicter : puis, quand la dictée fut finie, il Técouta procéder aux corrections.
Allait-il donc rester là pendant toute la leçon ; elle ne savait plus trop co qu'elle disait.
Tout à coup il s'approcha de la table de travail d'Adé-
laide et, prenant une plume, il écrivit quelques mots sur le titre d'une de ses brochures.
Puis la tendant à Hélène :
— Vous êtes exposée à entendre parler ici du Canon sylvestre, car on en parle beaucoup, cela vous mettrait peut-être mal à l'aise de ne pas savoir ce que c'est, voilà qui vous évitera cet ennui : cette brochure que j'ai le plaisir de vous offrir.
Et il tendit l'exemplaire grand ouvert à Hélène, pour qu'elle vit bien la dédicace dont il lui faisait honneur. Elle voulut le remercier, mais elle s'en acquitta mal.
— Ce n'est pas une œuvre technique, dit M. de Courlomer, ni une oeuvre d'écrivain de profession; mais simplement les règles du beau appliquées à la nature et exposées à la bonne flanquette ; ne vous attachez qu'aux idées.
Et il sortit.
Ce ne fut pas Adélaïde qui manqua d'attention pendant la lin de la leçon, et si l'élève avait osé, elle aurait pu plus d'une fois reprocher à sa maîtresse d'être distraite.
Au déjeuner, madame de Courtomer annonça qu'elle allait partir pnur Condé, où elle avait affaire, et elle demanda à son fils de l'accompagner; mais celui-ci refusa; il avait à écrire, il resterait au château.
— Vous ferez votre promenade seule aujourd'hui, mademoiselle, dit la marquise à Hélène.
— Et où se fait cette promenade, demanda le marquis.
Ce fut Adélaïde qui répondit :
— Nous changeons tous les jours ; mais aujourd'hui nous devons aller à la Pierre-Levée et revenir par le poteau del'Epard, n'est-ce pas, mademoiselle?
— Et vous, monsieur le marquis, que faites-vous aujourd'hui? demanda madame de Courtomer à son mari.
— J'irai à la vente du Désert, voir où en sont les ouvriers.
Le Désert est un triage de la forêt opposé a celui de l'Epard et à deux grandes lieues de celui-ci.
Aussitôt après le déjeuner et en sortant de table, tout le monde se sépara : la marquise pour monter en voiture;
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le marquis pour s'en aller au Désert, à pied, accompagné de son chien favori, un superbe épagneul noir; Guiscard, pour se retirer chez lui et écrire ; et Hélène avec Adélaïde pour prendre U route de la Pierre-Levée.
Bien que cette promenade qui suivait le déjeuner fût ane récralion. c'était à coup sûr le moment de la journée où Adélaïde, quand madame de Courlomer ne les ac ompa^znait pas, apprenait le plus de choses utiles, car tout ce quelles rencontraient était matière à leçon : une herbe, un nid, aa insecte, un nuage, un caill"U, une branche; ' t cette leçon se faisait simplement, amicalexuent, eo s'aniusant.
Elles étaient parrenaes à peu près à moitié chemin de la Pierre-Levée, ayant pris par la prairie, ce qui allonge la route, orsqu'elles aperçurent de loin, assis sous un arbre, un grand jeune homme qu'elles auraient cru l'une et l'autre être Guiscard. si elles n'avaient pas laissé celuici au château en train d'écrire.
— Comme c'est drôle la ressemblance, s'écria Adélaïde Quelques pas de plus leur montrèrent que ce n'était
point seulement une ress mbiance extraordinaire : c'était bien Guiscard ; il s'était levé, et il venait au-devant d'elles de son grand péis njnchilant; son visage était rouge comme celui de quelqu'un qui a marché vite.
— Comment, tu n'es pas à écrire ? cria Adélaïde.
— Non, j'ai été pris de mal a la -tète, et je sais sorti pour me ;ecouer un peu : c'est un hasard de vous rencontrer.
Et tout de suite il se mit à marcher à côté d'Hélène sans parler, sans même la regarder, comme s'il lui suffisait d'être près d'elle. Hélène ne parut pas faire attention à lui, et elle continua son entrelien avec Adélaïde.
11 y avait à peu près dix minutes qu'il les accumcasnait ainsi silencieusement, fouettant les herbes de son bàtoo, lorsqu'ils arrivèrent à un carrefour en plein bois où ilsde- ▼aièiit pren ire un chemin qui coupait a angle droit celui qu'ils avaient suivi jusque-là.
A ce m ment, un épargneul noir accourut au-devant d'eux joyeusement en aboyant et sauta autour de Guis> card.
— Tiens, Black! s'écria Adélaïde.
Puis comme elle était de quelques pas en avant et qu'elle tournait le carrefour avant Hélène et Guiscard, elle poussa un cri :
— Mon oncle !
En effet, c'était M. de Courtomer qui se trouvait là assis sur un banc en homme qui se repose ou qui attend.
Quand le marquis aperçut son fils et quand Guiscard aperçut son père, il y eut une sorte de coup de théâtre, et le jeune homme, qui manquait de l'assurance que donne l'âge ou le monde, resta stupide.
M. de Courtomer s'était remis plus vite, et prenant les devants il avait expliqué sa présence en ce lieu, qui n'était pas du tout sur le ch-'min du Désert ; il s'était souvenu qu'il avait besoin du côté de l'Epard, et, en roule pour le Désert il avait changé de direction.
Puisqu'ils allaient tous à l'Epard, il était naturel qu'ils continuassent leur promenade ensemble.
Cette double rencontre était trop significative, pour qu'il fût possible à Hélène de garder plus longtemps les illusions auxquelles la veille elle s'était efforcée de se cramponner.
Etait-il situation plus honteuse que la sienne?
Le premier moment oii elle avait vu clair dans cette situation l'avait jetée dans un effarement désespéré.
C'était fini ; elle allait être obligée defuircette maison où elle avait déjà arrangé sa vie et ce le de sa grand'mère.
Mais bientôt elle avait réagi contre cette prostration : c'était lâcheté de désespérer ainsi ; pourquoi ne lutteraitelle pas ?
D'ailleurs, parce que MM. de Courtomer et Guiscard voulaient bien lui faire honn ur de la trouver à leur goût, ce n'était pas à dire que tout était perdu.
Ils ne la connaissaient pas ; ils ne savaient pas qui elle était, comment elle avait été élevée ; ils n'avaient vu
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d'elle que son nez, ou ses cheveux, la belle fille que le notaire Griolet et le comte Prélavoine avaient remarquée. Elle leur ferait comprendre qu'elle était une honnête lille.
La première chose à faire était d'empècherlaréalisation du projet formé par mailame de Gourtomer pour la maison de garde ; il ne fallait pas que le marquis pût faire valoir auprès d'elle un service rendu.
i:ile demanda donc à la marquise la permission de se rendre h Condé pour voir sa grand'mère; puis, au retour et tout (le suite, elle aborda cette question.
— Sagrand'mère avait peur de l'isolement dans les bois; elle tenait à la compagnie de ses voisins, à laquelle elle était habituée ; elle voulait travailler, ce qui lui serait diCcile, éloignée de Gon lé ; enlin, si touchée qu'elle fût de la proposition de ma lame la marquise de Gourtomer, elle ne l'acceptait pas.
En entendant ce langage la marquise fut un momen interdite.
— Je me suis bien mal exprimée, dit Hélène d'une voix émue, si je n'ai pas fait sentir à madame la marquise combien j'étais touchée de sa bonté.
— Mais vous refusez.
— Ma grand'mère...
— Je ne vous en veux pas, mon enfant. Sur le premier moment jai pu être surprise, je l'ai été; mais je comprends que vous ne pouvez que vous soumettre aux idées de votre grand'mère, justes ou non. Qu'il ne soit plus question de cela entre nous. Ge matin je me reprochais de ne pas avoir encore terminé cette affaire avec M. le marquis, attendant toujours qu'il fût dans de meilleures dispositions, car il est revenu de Paris un peu nerveux, un peu agacé, je suis bien aise maintenant de n'avuir pas obtenu son agrément à ce projet, car il faudrait des explications pour lui faire comprendre qu'on ne l'accueille pas.
G'était le lendemain seulement de son arrivée que son agacement s'était alfirmé et si hautement, si rudement qu'il n'y avait pas moyen de ne pas le voir.
Sans connaître les façons d'être que M. de Gourtomer
ordinairement avec sa famille, il était évident pour Hélène que cet agacement ne se produisait pas habi uellement avec celte intensité, car il eût rendu toutes relations impossibles entre le père et le fils, et il eût empêché qu'ils passassent un mois a P ris, vivant de la même vie, habitcmt ensemble, s'amusanl des mêmes plaisirs.
Au retour même de la promenade au poteau de lÉpard cette animosité du père contre le fils s'était manifestée.
— Eh bien! demajida M. de Courtomer à Guiscard en se mettant à table, es-tu parvenu à écrire tes lettres?
— A peu près.
— Je m'en doute. Mais ce n'est pas de cela que je te parle : je te demandais si tu avais fini.
— Pas encore.
— Lh bien! si tu es embarrassé, adresse-toi à mademoiselle Margueritte; elle te donnera volontiers des conseils. N'est-ce pas, mademoiselle?
Hélène inclina la tête sans répondre, surprise par cette sortie qui surgissait d'une façon si bizarre.
— Est-ce que c'était pour la consulter que tu es entré ce matin dans la salle d'étude, dont on ne pouvait te faire franchir la porte autrefois?
— Non pour consulter mademoiselle, dit Guiscard, mais un dictionnaire.
— Pourquoi n'en n'as-tu pas un chez toi? Tu dois en avoir souvent besoin cependant?
Assurément ce n'étaient point là les propos d'un père animé de bons sentiments pour son fils, mais plutôt ceux d'un adversaire, d'un rival qui cherche à s'élever aux dépens de celui qu'il veut abaisser; cela n'était que trop clair pour Hélène.
Le premier jour où elle avait vu M. de Courtomer, elle avait remarqué la façon ironique dont il traitait les hautes prétentions nobiliaires de sa femme; toutes les fois que la marquise parlait de sa naissance, de sa race, de ses ancêtres, de Robert Guiscard, il toussait ou bien il la regardait d'un air goguenard en tournant ses pouces, en homme qui se fait violence pour ne pas dire : « Avez-vous bientôt Uni?» Cela était un peu gros, peut-être, mais enfin cela pouvait s'accepter, et, de fait, la marquise l'ac-
ceplait très bien, sans paraître s'en fâcher et même sans s'interrompre dans ses iliscours, ne prenant pas pour elle le : « Avez- vous bientôt fini? » de son mari, ou bien ne s'en préoccupant pas autrement.
Mais quelques jours après s'était produite une scène qui avait pris un tout autre caractère.
C'était à un dîner qui réunissait quelques J]imis intimes : un vieil Irlandais, le comte O'Donoghue, qui descendait aulhenliqufmont des rois d'Irlande, et un vieil Ecossais, qui desci'iiilait non moins aulhentiquement des rois d'Ecosse, le baron M'Combie ; le président du tribunal Bonhomme de la Fardouyère qui, lui, descendait de la sainte Vierge, ainsi que l'attestait le curieux tableau placé dans son salon, où la Vierge dit à l'un de ses ancêtres, qui se tient devant elle à genoux, son chapeau à la main : « Couvrez vous, mon cousin ; » enfin quelquesconvivesde moindre importance : le curé du village, le médecin Evette.
Si madame de Courtomer était heureuse, c'était le jour où elle réunissait autour d'elle ces nobles personnages, bien qu'elle ne pût s'empêcher de sourire quand elle parlait du tableau de la sainte Vierge. C'était vraiment un dîner royal : les rois d'Irlande et d'Ecosse chez l'héritière de Robert Guiscard.
Le marquis, plein de grâce et d'amabilité pour ses convives, s'était montré particulièrement désagréable pour son fils, et incidemment pour sa fenmie, quand cel e-ci était venue au secours de son bien-aimé, lui lançant des mots ironiques, ou même lui coupant la parole quand elle voulait se lancer dans les discussions généalogiques qu'elle aimait tant.
Cependant, comme il n'agissait point de cette façon cavalière et impertinente avec ses convives, une discussion de ce genre s'était engagée entre le comte O'Donoghue et le baron M'Combie, et tout de suite la marquise s'en était mêlée pour donner son opinion, qui était conlorme à celle du vieil irlandais.
— Voyons, mon cher baron, vous avez tort, dit M. de Courtomer.
— Mais...
— Vous avez tort, puisque madame la marquise de Courtomer, née Galipet, vnus donne tort.
Madame de Courtomer suffoqua.
— Cependant, mon ami, dit le baron M'Gombie, qui était un peu sourd, je sou iens...
— Vous pouvez soutenir contre moi tout ce que vous voudrez, mais non contre madame de Courtomer...
— Mon ami ! s'écria la marquise, comme pour parer le coup qu'elle voyait diriger contre elle.
— ... Mais non contre madame de Courtomer, qui, née Calipel, continua le marquis, a en ces matières des clartés spéciales que nous n'avons pas, nous autres.
Tout le monde baissa le nez dans son assiette, et tout bas l'on se demanda ce qu'avait M. de Courtomer ce soir-la.
L'attitude qu'Hélène avait adoptée avec M. de Courtomer et Guiscard était la réserve, une réserve extrême- Respectueuse avec le père, froide avec le fils, elle ae disait pas un mot de trop.
On l'interrogeait : elle répondait juste ce qu'il fallait, poliment mais brièvement.
On ne lui parlait pas : elle ne disait rien, et jamais elle ne prenait la parole que lorsque cela était indispensable.
Au contraire, avec Adélaïde, elle était affectueuse, affable, disposée à tout ce que l'enfant pouvait désirer et n'opposant jamais un relus à un jeu ou à un amusement.
De même avec madame de Courtomer, elle était pleine de prévenances, et c'était elle maintenant qui proposait à la marquise des promenades, combinées de telle sorte que celle-ci pût toujours les accompagner montée sur son àne, ce qui faisait dire au marquis que cet âne deviendrait sûrement un âne savant et qu'un jour ou l'autre on serait tout surpris de l'entendre braire un cours de généalogie.
C'était en riant que M. de Courtomer plaisantait ainsi,
mais il n'y avait pas besoin d'ùtre un bien un observateur pour voir qu'il n'avait réellement pas envie do rire et que ces sorties de la marquise avec Hélène le contrariaient, au contraire, très vivement.
. En elTet, avec les précautions dont Hélène s'entourait lorsqu' lie était au château, il était impossible de l'^ntretenir, et c'eût été seulement pendant ces promenades qu'on eût pu lui parler en profitant des courts instants où Adel iMe courait en avant ou bien restait en arrièi e.
A chaque instant, il est vrai, le marquis et Guiscard entraient dans la salle d'étude, le père pour prendre un de ses Canons sylvestres, dont il faisait maintenant une consommation extra' ordinaire ; le fils, pour venir chercher un livre bleu, vert, jaune, noir, gris, dont il avait maintenant besoin chaque jour.
Plusieurs fois le marquis avait essayé delà faire causer, mais elle avait toujours répondu si courtement qu'il avait dû abandonner la place.
De son côté aussi, Guiscard avait employé le même moyen, mais sans être plus heureux, et comme il avait voulu insister, elle l'avait prié de ne pas la déranger pendant l'heure des leçons. Gela avait été dit poliment, mais avec assez de fermeté pour qu'il n'osât pas insister.
Repoussé de ce côté, Guiscard ne s'était pas tenu pour baitu, et, mis en quelque sorte à la porte de la salle d'étude, il avait trouvé un autre moyeu pour voir Hélène, mais de loin, hélas! sans pouvoir lui parler; seulement il la voyait, elle le voyait aussi, et ce qui pour lui était décisif, dans toute sa gloire.
Bien que M. de Cnurtomer, par suite du mauvais état de ses alfaires, n'eût plus l'écurie de courses qu'il avait entretenue autrefois, il avait encore deux ou trois chevaux de steeple-chase qu'il faisait entraîner sous sa direction et qui travaillaient sur une piste aménagée dans son parc, autour du château. Si Guiscard n'avait jamais pu rien apprendre avec son abbé ni avec le père Bonjean, par contre il avait admirablement profité des leçons et des exemples que les lads et les jockeys de son père lui avaient donnés, et malgré sa corpulence, il était devenu un excellent jockey, non pas un professionnel, comme on
dit en langage de sport, mais un amateur capable d'en remontrer aux meilleurs jockeys, surtout dans les courses à obstacles, — les seules d ailleurs que son poids lui permît.
Expulsé de la salle d'étude et désireux de voir Hélène non moins que de se faire voir par elle, il avait pour cela tiré parti de tout ce qu'il savait. La piste d'entraîné nement passait dans la prairie, devant les fenêtres de la salle d'étude ; à l'endroit même où devaient se porter les regards des personnes qui se trouvaient dans cette salle, il avait fait aménager un nouvel obstacle, une banquette irlanilaise, qui exige pour être franchie un certain travail, et chaque matin, au moment où Hélène commençait la leçon, il était venu exercer ses jeunes chevaux sur cet obstacle les inonlant lui-même et les faisant travailler les uns après les autres.
Comment de la fenêtre où elle était assise ne l'eût-elle pas regardé lorsqu'il abordait l'obstacle, bien en selle, tenant son cheval droit jusqu'au moment où il l'enlevait, et quand il descendait, se penchant en arrière sans lui relever la tète, ainsi que le ferait un mauvais cavalier? Elle devait être sensible à son mérite, et aussi à la crànerie avec laquelle il montait, et à son élégance et à son savoir.
H se trompait en s'imaginant qu'Hélène ne pouvait pas ne pas le regarder ; mais la vérité était cependant qu'elle ne pouvait pas ne pas le voir lorsqu'il traversait la prairie, passant comme une ombre sur le fond de verdure pâle.
La persistance qu'il mettait à ce travail, de même que la disposition de ce nouvel obstacle ne pouvaient pas laisser de doutes sur ses intentions : mais comme elle savait qu elle ne se laisserait ni éblouir ni fasciner par M. le comte Guiscard de Courtomer, elle n'avait point a s'inquiéter de ses calvacades.
Malheureusement elle ne pouvait pas procéder de même avec M. de Courtomer, n'étant jamais sûre qu'une surprise ne se produirait pas.
— Qu'avez vous donc ? lui demandait souvent madame de Courtomer, en voyant son effarement.
— Rien.
La marquise n'insistait pas, mais elle la re;,'ardait et il semblait a ll'lène qu'elle regardait aussi Guiscard comme pour lire en lui.
— Pourquoi donc ne voulez-vous jamais me laisser aller plus loin que le bout de votre bras? demandait quelquefois Adélaïde; je ne me perdrais pas.
C'était là pour elle des avertissements qui lui conseillaient de ne pas pousser ces précautions trop loin, car alors elles devenaient elles-mêmes un danger, puisque qn'illes pouvaient montrer à M. de Court omer et à Guiscard qu'elle les comprenait et qu'elle les craignait.
Un matin que .M. de Gourtotner et Guis'ard devaient être alijciits pour toute la journée, elle demanda à la marquise la permission d'aller à Condé, et cette permission lui ayant été accordée, elle partit tout heureuse.
Ce lut joyeusement qu'elle se mit en route pour rentrer au château ; elle venait de voir sa grand'mère qu'elle avait trouvée en bonne santé, pleine de courage et d'espérance; le letnps et it radieux, le soir se faisait dans un ciel d'or et celait plaisir de marcher librement au milieu de ce chemin vert qui lui avait paru si joli lorsqu'elle l'avait suivi pour la première fois avec le père Bonjean et qui maintenant que le printemps avait achevé son œuvre sur ce sol gras à l'humus [irofond continuellement mouQlé par des eaux courantes, était plus joli encore ou tout au moins plus riche, plus splendide de végétation avec ses herbes foisonnantes, ses nénupharâ fleuris, ses iris dorés, et sa moisson d'herbes et de plantes qui semblaient vouloir tout envahir, le cours des ruisseaux aussi bien que le gravier de la route.
Tout cela si vert, si frais et si jeune, était doux aux yeux, dilux à l'esprit, doux aux poumons, qui s'emplissaient d'un air vivifiant.
Tout à coup, à une courte distance, une ombre noire lui barra le chemin, allongée sur le gravier par les rayons obliques du soleil couchant.
M. de Courtomer était devant elle.
En reconnaissant le marquis, elle resta pétrifiée.
11 était assis sur une traverse en bois, à l'entrée d'un petit pont jeté au-dessus d'un fossé.
Elle n'avait pas besoin de se demander qui il attendait.
Son premier mouvement fut de rebrousser chemin et de se sauver.
Mais se remettant en marche, elle se rapprocha du marquis, les yeux levés sur lui, ne le voyant pas cependant, tant était vertigineuse l'émotion qui la troublait.
A son approche, il se leva et fit quelques pas au-devant d'elle.
— Bonsoir, mademoiselle.
Elle répondit par une inclination de tête, car elle se sentait incapable d'articuler une parole. Ce n'était pas seulement un sentiment de peur qui la paralysait, tout en elle se révoltait à la pensée de ce qui allai: se passer : son honneur, sa délicatesse, sa pudeur déjeune fille
Le marquis marchait devant, et arrivant au pont, qui était étroit, il s'était retourné pour lui tendre la main ; mais elle ne l'avait pas prise.
— Eh bien ! mademoiselle, êtes-vous satisfaite de votre visite à Condé?
Il fallait répondre, et avec d'autant plus d'empressement qu'ainsi engagé l'entretien pourrait peut-être se continuer sur ce ton jusqu'au château.
— Je vous remercie.
Et de tout de suite elle qui, ordinairement, était si réservt'een paroles, presque muette, d'une discrétion rigoureuse en tout ce qui la touchait, elle et les siens, eUe se lança dans de longs détails.
out en parlant elle tenait ses yeux fixés sur un immense platane, à la cime arrondie, qui, planté sur un monticule indiquait de loin l'emplacement du château et pour celte raison n'avait point été réduit à la forme conique prescrite par le Canon sylvestre, — ce qui faisait hausser les épaules au marquis chaque fois qu'il passait devant lui : « Est-il assez laid, ce monstre-là. » — Mais il était encore terriblement éloigné, ce monstre-là, et mal-
SÉDLCTION 117
gré la hAle fiévreuse avec laquelle marchait Hélène, la distance ne semblait pas diminuer.
Quelqu'un ne lui viendrait-il pas en aide ? Ne seraientils pas rejoints par quelque pa)'san qui s'attacherait au marquis et ne le lâcherait plus ?
Quand cette idée se présenta à son esprit, instinctivement elle se retourna ; mais pas plus devant que derrière, personne ne se montrait : les seuls êtres vivants dans cette solitude étaient les bœufs et les juments qui, attirés par le bruit, venaient aux barrières des enclos et, la tête posée sur la barre supérieure, regardaient placidement qui passait ainsi ; partout le silence, qui n'était troublé que par le mugissement d'une vache ou le saut d'une grenouille se réfugi int au plus vite dans les fossés du chemin en faisant jaillir des petites gerbes d'eau.
Cependant elle parlait toujours, entassant les mots sur les mots, et elle aurait peut-être continué ainsi jusqu'au château si le marquis ne l'avait pas interrompue, en profitant d'un court instant où elle avait été obligée de s'arrêter pour respirer.
— Je ne doute pas, dit-il, que madame votre grand'mère ne se trouve très bien à Condé ; mais on m'avait parlé d'un projet qui, se redisant, lui eût permis, je crois, d'être beaucoup mieux.
— Nous n'en avons pas jugé ainsi.
— Eh bien, vous avez eu tort, permettez-moi de vous le dire.
— A son âge, ma grand'mère craint le changement. Elle allait s'engager dans une nouvelle digression sur
sa grand'mère, mais le marquis l'arrêta :
— Vous l'auriez vue tous les jours.
Puis, brusquement, se r;:pprochant d'elle au point de la frôler si elle ne s'était pas jetée de côté :
— Vous n'avez donc pas compris, dit-il en tenant ses yeux attachés sur elle, quel intérêt vous m'avez inspiré.
Elle balbutia quelques mots, mais si faiblement, malgré sa volonté de se défendre franchement, qu'il ne les enlendit pas.
— Comment n'aurais-je pas été frappé d'admiration en voyant une jeune fille aussi belle que vous, dit-il.
Elle jeta ses deux mains en avant.
— Je comprends, contirma-t-il, que votre premier mouvement soit de vous défendre contre ces paroles ; mais à qui la laute si je les prononce? A votre beauté qui me les arrache malgré les efforts que j'ai faits, que je fais en ce moment pour les retenir.
Elle avait eu le temps de se raidir contre son émotion et de réagir contre la défaillance qui l'avait surprise; elle releva la tête, et, regardant M. de Courtonier avec des yeux troublés, mais où se lisait un<^ indignation résolue cependant :
— Alors, pourquoi les prononcez-vous ? dit-elle.
— Parce qu'elles jaillissent de mes lèvres... de mon cœur irrésistiblement
— Alors, monsieur le marquis, s'écria-t-elle désespérément, vous ne savez pas qui je suis.
— Une honnête fille
— Unt^iemme d'honneur, oui, monsieur le marquis.
— Et voilà justement pourquoi je parle.
Elle fut interdite, se demandant si elle comprenait; mais M. de Courtomer ne lui laissa pas le temps de pousser loin cet examen:
— Croyez-vous donc que le cœur d'un homme de mon âge, de mon expérience et dans ma position se serait laissé prendre par une femme qui n eût point été une femme d'honneur? Mais si je vous aime, chère enfant, ce n'est pas seulement pour votre beauté...
Elle joignit les mains par un geste suppliant pour qu'il ne continuât point, mais il poursuivit :
— ... C'est aussi pour votre pureté, pour votre honnêteté. Croyez-vous donc que je n'ai p s compris tous les moyens que vous avez employés pour me fuir, et ne devinez-vous pas que cette rencontre dans ce chemin n'est pas fortuite ? Vous ne vouliez pas m'entendre. De mon côté j'ai voulu ne pas parler. Mais la passion qui s'est glissée dans mon cœur a été plus forte que ma volonté, et c'est elle qui m'amène à vous.
Sans répondre, sans le regarder, elle mai-chait vite, aussi vite que le lui permettait sa respiration oppressée par l'angoisse, et au lieu de vouloir l'arrêter, lâchement
elle espérait qu'il allait parler encore, qu'il parlerait longlen-.ps et qu'ainsi ils arriveraient au château dont d;''jaon apercevait les hautes cheminées dorées par les dernières lueurs du soleil couchant.
Pour lui, prenant ce silence pour un acquiescemf>nt, il se rapprochait d'elle et, penché sur son épaule, il parlait en lui brûlant la joue et le cou de son souflle.
— Comprinez, disait-il, qu'il faut toute la violence de cotte passion pour m'obligera rompp' le silence, et que ce n'est point à un caprice que je cède. L'amour dont je vous entretiens est celui d'un homme qui connaît la vie, ce n'est point la fantaisie d'un jeune homme qui changera demain. C'est le sentiment sérieux et durable d'un homme qui ne changera jamais.
Klle allait toujours de plus en plus vite, et lui, parlait toujours entraîné par ses propres paroles :
— N'y a-t-il donc rien dans votre cœur qui vous dise que c'est une noble et généreuse mission pour une femme d'embellir les dernières années d'un homme qui n'aimera qu'elle et qui mourra en l'adorant, et la bénissant.
Ils étaient arrivés à un endroit où ce n'était plus un petit ruisseau qui coupait le chemin, mais bien la rivière elle-même, et quoique les voilures dussent la passer à gué, ce qu'on avait rendu possible en élargissant son lit, il y avait en amont et en aval des trous profonds et dangereux dans l'un desquels une femme s'était noyée quelques mois auparavant. Encore une courte distance et ils entraient dans le parc.
A ce moment M. de Courtomer, cédant à son entraînement et profitant de la solitude, passa son bras gauche autour de la taille d'Hélène, et fortement il l'attira à lui sans qu'elle piit résister. Mais presque aussitôt, par un effort violent, elle se dégagea et courut au petit pont qui sert aux piétons : le marquis s'était élancé après elle et il allait la reprendre, lorsqu'elle se pencha au-dessus de la rivière :
— Un pas de plus, s'écria-t-elle, et je vous jure que je me jette à l'eau.
— Qu.-lle folie !
— Celle du désespoir auquel vous me réduisez. Pour-
quoi me tourmentez-vous, pourquoi me poursuivez-vous, puisque vous reconnaissez que je suis une honnête fille?
— Parce que je vous aime.
— Mais je ne vous aime pas, moi; mais je ne peux pas vous aimer, puisque je suis cette honnête fille. Ksl-ce que je peux aimer ? est-ce que je pourrai jamais aimer?
Le marquis s'étant un peu écarté, elle en avait profité pour traverser le pont et se remettre en marche; mais l'excès même de son angoisse lui avait donné de la force et du courage : l'heure des lâchetés était passée ; elle devait parler si elle ne voulait pas que ce qui venait d'arriver recommençât :
— Je ne suis qu'une pauvre fille, dit-elle, vous le savez, monsieur? Kh bien ! ayez pitié de moi, ne me forcez pas à fuir votre maison, ce que je ferais, je vous le' jure, le jour où vous reviendriez sur ce sujet. Vous vous êtes trompé ;je ne suis pas ce que vous avez cru. .Te ne suis, je vous le répète, qu'une pauvre fille qui doit travailler pour vivre et pour faire vivre sa grand'mère. Ayez pitié de moi. C'est à votre cœur que je m'adresse, à votre honneur.
Elle parlait la tête haute, bravement, avec une résolution far uche qui se montrait plus encore dans son accent et dans ses regards que dans ses paroles mêmes.
Elle continua :
— Le moment est décisif et je veux qu'il le soit tout à fait. Parlez encore et immédiatement je retourne sur mes pas pour rentrer à Condé. Ne parlez plus et je vous suis pour rentrer dans votre maison. Vous le voyez, je mets mon sort entre vos mains; c'est à votre générosité, à votre honneur que je le confie.
M. de Gourtomer la regarda longuement; puis, levant la main, il ôla son chapeau et s'inclina devant elle :
— Suivez votre chemin, mademoiselle; je vous ai dit que je vous aimais.
Et, au lieu de marcher près d'elle ou derrière elle, il s'arrêta tandis qu'elle se hâtait vers le château.
Celte lutte donna du courape à Hélène.
ÉvidernmeiiL si, aalieu de fuir le danger comme elle l'avait toujours fait, elle avait bravement marché dessus, elle aurait depuis longtemps conquis sa liberté et assuré sa sécurité.
C'était là un enseignement, qui devait lui profiter pour l'avenir, c'esi-à-dire que si le tils, au lieu de s'en tenir à ses cavalcades, voulait parler un jour, elle devait non tâcher de lui échapper, mais lui répondre comme elle avait répondu au père.
Cette résolution prise, elle changea ses habitudes et redevint ce qu'elle était avant l'arrivée de M. de Courtomer et de Gu scard au château, elle osa se promener seule dans le jardin ; elle osa traverser les vestibules ou monter es escaiiers sans courir et sans regarder craintivement à droite et à gauche comme une voleuse surprise en flagrant délit; eulîn elle osa répondre lorsqu'on l'interrogea et suivre une conversation sans chercher à se dérobey au premier mot.
— Je vous aime mieux comme cela, lui dit Adélaïde.
Si Adélaïde avait remarqué ce changement, Guiscard l'avait vu aussi et, faisant plus que, de le voir, il se l'était expliqué : la banquette irlandaise avait produit son effet; cela était obligé.
Jusque-la la timidité de son caractère et de son âge, aussi bien que la réserve d'iléiène, lui avaient fermé la boi^^; d l'aimait, mais elle ne l'aimait point; alors à. quo^Bn risquer un aveu qui serait mal accueilli? Intrépide TOvant un obstacle à franchir, il se sentait lâche devant quelques mots à pron-incer, car ce n'était point dans sa tèle qu^; se trouvait sa bravoure.
Il avait donc attendu, parlant des yeux, mais se taisant des lèvres et se complaisant même dans celte espérance du lendemain si chère aux timides : demain, dans telle circonsiance, le hasard.
Et voilà qu'enfin cette espérance se réalisait; voilà qu'elle lavait vu, voilà qu'elle avait ouvert ses yeux et son esprit, voilà qu'elle avait été touchée.
11 ne devait pas se faire attendre trop longtemps, ou bien il n'était pas un homme.
Et justement parce que, sous bien des rapports, il n'était encore qu'un grand enfant, il tenait beaucoup à ce qu'on le prît pour un homme qui avait l'expérience du monde et de la vie.
Cependant il hésita encore.
Il eût préféré écrire, car elle avait un regard et un port de tête qui, malgré tout, l'intimidaient.
Malheureusement il ne se sentait pas fort, la plume à la main.
Il parlerait.
Cette résolution arrêtée, il ne la mit pas encore à exécution : c'était un vendredi; c'était un treize ; la nuit il avait entendu des chouettes huer dans les greniers des tours.
Et il changeait ce qu'il voulait dire; il l'arrangeait, mettant a la fin ce qui était au commencement, ne gardant rien de ce qui d'abord lui avait paru devoir produire un effet irrésistible; puis il se le répétait, il se le jouait de façon à n'être pas exposé à rester court.
Depuis qu'Hélène avait renoncé à son système de précaution elle avait l'habitude, pendant l'heure de récréation de l'après-midi, d'aller s'asseoir dans un kiosque rustique construit sur une sorte de petit promontoire, au milieu de l'étang. Comme on n'y arrivait que par une étroite chaussée, elle était certaine de ne pas y être surprise et de pouvoir rester là, libre, à lire, à faire ce qu'elle voulait, ou à ne rien faire, sans subir les conversations généalogiques de madame de Courtomer ou sans avoir à surveiller Adelaide qui profitait de ce moment pour soigner les oise mx de sa volière. C'était le bon temps de sa journée, celui où elle se reprenait, où elle s'appartenait, celui de la rêverie ou celui des souvenirs. Ombragé par un grand saule pleureur qui l'enveloppait dans son feuillage tombant, baigné par les eaux de l'étang toutes couvertes d'herbes aquatiques, l'endroit était vraiment charmant : frais aux yeux, doux à l'esprit et au cœur.
Plusjjeurs fois depuis qu'elle venait là, elle avait vu
Guiscard se diriger vers l'entrée de la chaussée comme s'il avait 1 intention de la franchir; puis, après quelques instants d'hésitation, il avait continué son chemin ou bien il était retourné sur ses pas. Kt alors elle s'était ap[ilaudie de sa résolution : il n'oserait jamais venir jusqu'à elle.
Cependant, une après-midi qu'elle était dans sun Ilot depuis quelques minutes à peine, elle vit venir Guiscard ; il marchait lentement mais d'un pas résolu, la tète basse, en agitant de temps en temps sa main droite en homme qui réiléchit ou qui se parle a lui-même ; elle pouvait d'autant mieux l'observer ^u'à travers la chevelure du saule qui tombait en c iscade tout autour d'elle, elle voyait et n'était pas vue. Arrivé à l'entrée de la chaussée qui de la terre conduit à l'île, il s'arrêta, et elle crut qu'une. fois encore il allait passer son chemin; mais après avoir fait trois pas en arrière, il en fit trois en avant, puis enfin il se décida à s'engager sur la chaussée.
Si bien résolue qu'elle fût, elle n'en éprouva pas moins une poignante émotion.
Elle était courte, cette chaussée; Guiscard ne tarda pas à paraître.
— Ah! vous êtes là, mademoiselle? dit-il en jouant la surprise, mais en la jouasit aussi mal que possible.
EU' eut une faiblesse, c'est-a-dire que, ne pouvant pas s'échapper comme son premier mouvement le lui conseillait, elle voulut essayer d'arrêter Guiscard en l'intimiiant; ce n'é ait pas là ce qu'elle avait résolu cependant :
— >'e le saviez-vous pas? dit-elle.
Il resta interdit, rougissant et embarrassé, mais il ne quitta pas la place ; au contraire, après quelques instants, il s'assit sur un banc en face dHélène.
Elle ne le regardait pas ; pourtant elle voyait qu'il remuait les lèvres, comme s'il prononçait des mots qu'il se répétait; il ne la quittait pas des yeux et, de rouge qu'il était quelques secondes auparavant, il était devenu blême, en proie biin manifestement à une émotion qui le paralysait.
Ce silence la troublait et l'elTrayait; quoi qu'il dût dire, elle eût mieux aimé qu'il s'expliquât.
Mais il se taisait toujours.
Tout à coup elle sentit qu'il se levait et elle crut qu'il' îllait s'en retourner comme il était venu, n'osant pas parler, ce dont' elle ne fut pas très surprise en pensant a sa timidité.
Mais elle se trompait: il se jeta à genoux devant elle, et avant qu'elle pût se déffodre il lui prit les deux mains ju'il embrassa passionnément.
— Ohl Hélène, Hélène!
Elle s'était levée et elle avait voulu se dégager ; mais^ il ne lui avait pas abandonné les mains, et il s'était trainé Si ses genoux :
— Ne partez pas, laissez-moi vous dire que je vous lime, que je vous adore. Vous le voyez bien, vous le savez bien ; mais moi j'ai besoin de vous le dire. H y a si longtemps que je veux vous le dire et que ma passion trop grande me ferme les lèvres !
Cet aveu ne la prenait pas au dépourvu; elle avait irrangé ce qu'elle répondrait:
— Vous m'aimez? dit-elle froidement.
— Oh I ne doutez pas de mon amour, s'écria-t-il en se relevant.
— Ce n'est pas un doute que j'émets ; c'est une question que je pose. Après?
Ce qu'elle avait prévu se réalisa il fut décontenancé, car il ne s'attend dt pas à celte froideur et encore moins à :ette interrogation,
— Après? murmura-t-il, après? Eh bien, après nous ferons ce que vous voudrez; nous resterons ici si vous voulez ; si vous voulez quitter la France nous la quitterons pour aller où vous voudrez. Que n'importe à moi, pourvu que nous soyons ensemble, que je vous voie, que je vous aime!
— Après? répéta-t-elle.
— Après..? Ma vie sera à vous; dans quelques mois je serai majeur, et ce ne sera pas une existence de misère que je vous offrirai, mais de luxe, de bien-être, de plaisir, celle que vous voudrez, car je ne vous refuserai jamaisrien ; mon cœur, ma fortune, tout sera à vous.
— Tout... votre cœur... votre fortune... et votre nom, monsieur le comte, vous ne m'en avez point parlé?
— Je n'aurais pas été un honnête homme si je vous avais fait une promesse que je ne suis pas maître (le réaliser présentement; je ne peux pas me marier sans le consentement de mon p. re, et vous savez bien qu'il ne me le donnerait pas... en ce moment.
— E' moi je ne serais pas une honnête femme si je vous demanilais cette promesse, comme je ne seiai pas une honnête (il e si j'écoutais l'aveu de votre amour sans vous dire que je ne vous aime pas et que je ne vous aimerai jamais. Vous m'avez sans doute reconnu bien des qualités puisque vous m'aimez, pourquoi ne m'avez vous pas reconnu l'honnêteté"? Vous auriez compris que cet amour dont vous me parlez est un outrage.
— Je n'ai compris qu'une chose: que nous avions vingt ans l'un et l'autre, que vous étiez la plus belle, la plus charmante des femmes que j'aie jamais vue, que je vous aime, et que, vous aimant, je ne peux pas ne pas vous le dire. N'e^t-ce pas tout naturel?
— C'est que justement vous ne devez pas me le dire, car moi je ne dois pas l'entendre, et je ne l'entendrai pas.
Elle fit deux pas pour sortir de l'île; mais les timides, une fois qu'ils sont engagés, ont des accès de courage désespéré : vivement il lui barra le passage en se plaçant devant elle.
— Un mot de plus, dit-elle, et je vous jure que je quitte cette maison. Le voulez-vous ?
— Je veux vous voir, je veux vous parler, je veux vous aimer.
— Alors vous voulez que je parte ?
— Yous I e partirez pas, car je vous jure, moi, que où que vous alliez, j'irai : je vous aime!
— Alors c'est vous qui me chassez d'ici.
xvm
En -omme, c'était par deux menaces, ou plutôt une même menace, — quitter Courtomer, — qu'Hélène avait tùché de sortir de la situation diflicile que le père et le fils lui avaient faite.
Pour combien temps leur fermerait-elle la bouche ?
Libre elle n'eût pas hésité une seconde ; elle eût quitté Courtomer.
Mais hélas! elle ne l'avait pas, cette liberté.
11 fallait donc iu'elle restât, coûte que coûte, au moins qu'elle restât jusqu'au jour où son honneur et non simplement son dégoût exigerait qu'elle partit.
Que faire pour les maintenir dans l'attitude qu'elle leur avait imposée ?
Sur M. de Courtomer, elle ne pouvait rien de plus que ce qu'el e avait fait.
Mais auprès de Guiscard, qui d'ailleurs paraissait en ce moment le plus dangereux, elle pouvait appeler à son aide un allié tout-puissant : madame de Courtome
Elle s'adresserait donc à la marquise et lui dirait la vérité,au moins en ce qui touchait Guiscard.
Un jour que madame de Courtomer lui témoignait plus de bienveillance, plus d'amitié encore qu'à l'ordinaire, elle se risqua.
— Je ne sais vraiment, dit-elle, comment vous exprimer ma reconnaissance pour tout ce que vous faites en ma faveur, et j'en suis d'autant plus malheureuse qu'en ce moment même je me demande s'il me sera possible de profiter de vos bonnes dispositions.
— Comment cela? s'écria madame de Courtomer, stupéfaite autant de ce qu'elle entendait que de la façon entortillée dont s'exprimait Hélène.
— Mon Dieu, madame, ce que j'ai à vous dire est bien délicat, bien difficile, et ce qui complique encore cette difficulté, c'est la crainte que vous puissiez m'accuser d'ingratitude.
Elle disait vrai en parlant ainsi. Jamais elle ne s'était sentie si embarrassée, si pleine de crainte, et cela non seulement parce que c'était son sort qu'elle risquait, sa tranquillité, sa vie assurée, mais encore parce que le sujet qu'elle allait aborder la remplissait de confusion et de honte.
— Jamais je ne vous accuserai d'ingratitude, mon enfant, dit madame de Courtomer, je vous connais ; parlez donc, parlez sans crainte, mais parlez vite ; au fait.
— Vous m'avez dit que vous me connaissiez, madame la marquise; alors vous méjugez une honnéie fille, n'estce pas ?
— Certes, et je suis prête à l'affirmer hautement.
— Cest à vous-même, madame, qu'il faut l'affirmer, car c'est vous qui avez besoin de le savoir pour comprendre toutes les difficultés de ma situation dans votre maison.
— Votre situation ?
Et madame de Courtomer la regarda, commençante deviner vaguement où elle voulait en venir,
— Cttle situation est telle... que si elle ne change pas, il me sera impossible de rester près de vous et que... je serai forcée de me retirer.
Elle se tut, hésitante, ne trouvant plus de mots pour exprimer sans trop de honte pour elle ce qui lui restait à dire.
Mais madame de Courtomer lui vint en aide :
— Guiscard, n'est-ce pas? dit-elle.
Hélène baissa la tète.
Le ton dont madame de Courtomer avait prononcé ce nom l'inquiéta; il lui sembla que ce n'était point celui de la colère, mais plutôt celui de l'acquiescement à une chose toute naturelle. Alors n'osant plus continuer, elle attendit.
— Ce que vous m'apprenez, dit madame de Courtomer, ne me surprend pas ; depuis loni;temps, avec mes yeux de mère, j'ai remarqué que Guiscard était touché par votre beauté; et un jeune homme tel que Guiscard ne peut pas être insensible à la beauté ; c'est votre faute,
— Madame...
— Oh ! j'entends votre faute inconsciente et involontaire, car vous n'êtes pas plus responsable de l'effet que produit cette beauté, que Guiscard n'est responsable d'en subir l'influence. Voilà pourquoi il ne faut pas prendre cela trop sérieusement et parler de séparation. Une séparation, pourquoi ? Parce que Guiscard vous trouve jolie.
— Mais, madame..,
— Mon Dieu, mon enfant, je n'aurais pas en voire hon-
ii2S SÉDUCTION
nèteté, la foi que j'affirmais tout à l'heure spontanénieni que je pourrais minquiéter des dispositions de mon fils Maîsj'di confiance en vous, une conliance absolue D'autre part, mon fils s lit qu'il n& peut pas vous épouser Alors pourquoi se tourn\enler ?
En entendant cela, Hélène comprit qu'elle avait éU folle de mettre son espérance dans celte madame d( Courtomer, aussi tière de son fils que de son nom : parci qu'il était Courtomer il n'y avait rien à craindre d'une espèce comme elle. Parce que c'était son fils, elle trouvai que tout lui était permis.
La marquise continua sur le ton d'une bonhomie affec tueuse :
— 11 ne faut rien exagérer et ne pas donner à des chose «n réalité toutes naturelles une portée qu'elles n'ont pas En somme vous avez vin;jt ans l'un et l'autre, c'est-à-dir que vuus êtes des enfants. Qu'importe dans la vie le rêves de l'enfance ! C'est une camaraderie qui s'est créé entre mon (ils et vous, pas autre chose ; et quand mèm elle aurait pris chez Guiscard, qui a une àme de feu, j'ei conviens, un caractère un peu excessif, devriez-vous vou en tourmenter? Pour un instant tâchez de vous éloigne de l'heure présente, allez plus loin, dix ans plus loin quand vous reviendrez alors au moment où nous sommes ce ne sera pas sans une certaine fierté, croyez-moi, qu vous direz : « J'ai été aimée par un Courtomer! » Ces quelque chose que cela dans la vie d'une femme, i grande que soit la beauté de cette femme.
Hélène avait longuement examiné cette situation qui 1 tourmentait si cruellement, mais non sous ce point d vue.
— Guiscard ne peut pas vous épouser, continua mada me de Courtomer; il ne p ni pas même en avoir la pensée Alors quel danger? Cependant, s'il m'était possible d l'éloigner, je vous dis franclieinent que je le ferais. Mai vous s;ivez bien que cela ne se peut pas. 11 faul qu'il rest ici. Il faut qu'il s'y plaise, et avec un peu de bonne viilont vous pouvez ra'aider à le retenir. Vous ne me refusere pas cela. C'est votre rôle de femme que vous apprendreî et cette leçon ne vous sera peut-être pas inutile ; saii
compter qu'elle n'a rien que d'agréable avec un partenaire tel que Guiscard.
A la suite de cet entretien, la première pensée d'Hélène fut de quitter le château, cependant, malgré sa douleur et son indignation, elle ne voulut pas céder à son premier mouvement.
Il lui sembla que ce fut un devoir pour elle de pousser l'épreuve jusqu'au bout et de ne partir que quand la pi ce serait devenue tout a fait intenable : au moins elle aurait fait le possible, et plus tard, quand elles seraient dans la misère, sa grand'mère et elle, elle n'aurait point de reproches à s'adresser ; ce serait sans remords qu'elle s'abandonnerait à la fatalité.
Mais dans ce tranquille château, au milieu de cette famille de braves gens, il semblait qu'elle lut en pays ennemi, et qu'elle eût à se défendre contre des sauvages ingénieux en ruses et capables de tout; cela lui rappelait certains romans de Fenimore Cooper qu'elle avait lus autrefois, et où l'on voit des blancs en lutte avec des Peaux-Rouges ; mais ce n'était point de craintes imaginaires qu'elle était émue et qu'elle tremblait, c'était de craintes réelles et personnelle^.
Où qu'elle allât, elle trouvait toujours Guiscard qui la suivait ou qui la précédait ; où qu'elle portât les yeux, elle trouvait ceux de Guiscard fixés sur les siens et sur elle avec une expression violente et passionnée qui la troublait et la remplissait de honte. Justement parce qu'elle eût voulu ne pas paraître remarquer ses regards, elle pâlissait et rougissait si maladroitement que tout le monde et lui-même, ce qui était plus grave encore, remarquait son malaise.
11 semblait qu'il fût replié sur lui-même, prêt comme une bète à sauter sur sa proie et à l'emporter.
Elle en vint bientôt à un tel état de crainte qu'elle ne se coucha plus sans passer la visite de sa chambre, ouvrant les armoires, regardant sous le lit, soulevant les rideaux, et à plusieurs reprises, allant s'assurer que le
verrou de la porte était bien poussé ; la nuit elle se réveillait en sursaut, entendant toutes sortes de bruits qui n'existaient que dans son imagination, ou s'ils étaient réels qui avaient une cause parfaitement naturelle.
Où elle avait grand'peur aussi, c'était le soir, lorsque ayant à rentrer dans sa chambre après qu'Adélaïde était couchée, soit parce que madame de Courtomer l'avail retenue, soit pour une autre raison indéj endante de sa volonté, elle avait à suivre le grand corridor sombre qui conduisait à sa tour et qui passait devant l'appartement de Guiscard. Alors, elle trouvait toujours la porte de cet appartement entr'ouverte, et il lui semblait que Guiscard était embusqué derrière ; malgré la rapidité avec laquelle elle passait, elle s'imaginait même voir la flamme de ses yeux.
Un soir qu'elle rentrait ainsi et qu'il était assez tard, madame de Courtomer l'ayant gardée dans le salon, où elles étaient seules, elle vit positivement dans l'embrasure de la porte de Guiscard deux prunelles braquées sur elle et qui scintillaient dans l'ombre. Son premier mouvement fut de retourner sur ses pas ; mais réfléchissant que c'était montrer une crainte trop significative, elle continua son chemin en accélérant sa marche et en regardant du côté opposé à cette porte.
Au moment où elle arrivait devant, elle se sentit enlacée par deux bras vigoureux qui l'entraînaient.
Elle voulut se dégager, mais elle n'était pas de force.
— Si vous ne me lâchez pas, dit-elle, j'appelle. Il la serra plus fortement.
— Venez, chère Hélène, il faut que je vous parle.
Et il l'enlraîna, et la porta dans sa chambre, ce qui, avec sa grande taille et sa vigueur, était un jeu pour lui.
Cependant elle se débattait toujours, mais sans réussir à se dégager.
— J'appelle, dit-elle.
Il ne desserra pas les bras, et du pied il allait refermer la porte de sa chambre, lorsque Hélène, se voyant à sa merci, se mit à crier ;
— A moi ! au secours ï
— Ne criez pas, niui'iuura-t-il, je vous en supplie,- ne criez pas. Ecoutez-moi, chère Hélène.
Mais elle cria plus fort.
Alors, la hlchaiit, il se jeta sur la porte et violemment il la ferma au verrou ; puis il revint à Hélène, les bras ouverts.
— Maintenant, tu es à moi, dit-il.
Bien qu'il n'y eût pas de lumière dans la chambre, Hélène voyait assez clair pour suivre les mouvements de Guiscard. tille recula en tournant à demi sur elle-même, pour gagner la porte ; mais lui aussi la voyait, il lui saisit le bras.
A ce moment un bruit de pas résonna violemmentdans le restibule et plusieurs coups furent assénés dans la porte*
— Ouvrez, dit la voix furieuse de M. de Courtomer.
De sa main libre Hélène avait saisi le verrou, elle le poussa; la porte s'ouvrit et M. de Cjurtomer entra, une bougie à la main.
— Que se passe-t-il donc ? demanda-t-il.
Mais il n'eut pas besoin qu'on lui répondit pour comprendre, la scène qu'il avait devant les yeu.\ pariait t Ilemôme : Hélène palpitant' sa toilette en désordre, ses cheveux défaits ; Guiscard confus, la tète basse mais les yeux furieux.
Le marquis marcha sur son fils :
— Votre conduite est celle d'un goujat, dit-il violemment, et non celle d'un gentilhomme. Dans ma maison !.. .
Guiscard releva la tète et, regardant son père avec défi :
— Vous parlez comme un rival, dit-il d'une voix farouche, non comme un père.
— Misérable !
Mais Hélène n'en vit pas et n'en entendit pas davantage ; elle sortit vivement et gagna sa chambre, ne voulant pas assister à. ce qui allait se passer entre le père et le fils.
Le bruit avait réveillé Adélaïde, qui entendant rentrer Hélène l'appela :
làZ SEDUCTION
— Mademoiselle Hélène, qu'avez-vous ? Vous avez appelé ?
— J'ai eu peur.
— De quoi.
— De rien... une peur nerveuse comme j'en ai quelquefois.
— Vous tremblez.
— C'est la suite de ma frayeur, mais ce n'est rien ; dormez, mon enfant, je vais en faire autant.
Cependant si elle se coucha elle ne dormit point, et sa nuit se passa à réfléchir et à arrêter son parti.
Le lendemain matin, de bonne heure, M. de Courtomer la fit appeler ; elle descendit et le trouva dans le salon avec la marquise.
— Mademoiselle, je veux vous adresser mes excuses et vous offrir une juste réparation de la conduite indigne de mon fils : demain il aura quitté le château.
Hélène n'avait point prévu ce résultat ; mais elle n'eut point besoin de réfléchir pour comprendre qu'accepter le renvoi du fils c'était s'engager avec le père.
— Ce n'est pas à M. le comte de sortir d'ici, dit-elle, c'est à moi. Dans une heure je partirai.
— Vous ne ferez pas cela ! sécria M. de Courtomer, incapable de se contenir.
— Je dois le faire.
— Voilà parler en honnête fille, dit la marquise, vous êtes un brave cœur, mon enfant.
Et, prenant Hélène dans ses bras, elle l'embrassa
— C'est moi qui vais vous conduire à Condé,
n.^ DE LA DEUXIEME PARTIS.