TROISIÈME PARTIE
En voyant rentrer sa petite-fille, la grand'mère n'avait rien dit; mais Hélène avait bien compris que, si elle ne s'expliquait pas franchement, ce n'était pas qu'elle n'eût point des observations à présenter, ni des objections à faire.
tt aux demi-mots, aux allusions que la vieille femme laissait échapper avec sa prudence et sa finasserie de paysanne, il n'avait pas été difticile à Hélène de deviner quelles étaient ces observations et ces objections.
Elle ne comprenait pas que sa petite-fiUe se fût ainsi effrayée, car, sans lui avouer toute la vérité, Hélène avait bien été obligée de raconter qu'elle quittait Co rtomer pour ne pas être en butte aux poursuites de Guiscard; pour elle, ces poursuites n'étaient pas si graves ; deux ou trois bonnes gifles auraient remis M. le comte de Gourtomer à sa place, et quand il aurait vu comment on l'accueillait, il se le serait tenu pour dit; au moins c'était ainsi que les choses se passaient au temps de sa jeunesse.
Et puis elle ne comprenait pas davantage qu'on eût tant de susceptibilité et de fierté quand on était dans leur
position. Cela était bon pour les riches de lerer la tête; pour les pauvres, il n'y avait qu'à tendre le dos.
C'avait été un vif chaprin pour Hélène de se sentir ainsi blâmée; il lui eût été si doux d'être approuvée et soutenue; cela lui eût été un tel soulagement de n'avoir pas à porter seule la responsabilité de cette situation qui était le fait des circonstances et non de sa volonté.
Néanmoins, elle n'en avait rien dit à sa grand'raère et elle avait accepté ses allusi ms sans répliquer et sans se plaindre. Ce qu'elle aurait dit n'eût peut-être pas été compris : une vieille femme ne sent pas de la même manière qu'une jeune; une paysanne n'a pas la sensibilité que donn^'nt l'éducation et la vie du monde; enfin la pauvre grand'mère était assez malheureuse pour avoir le droit de n'être pas juste et de ne voir que les angoisses de sa misère présente.
D'ailleurs, Hélène avait mieux qu'à se défendre ou à se fâcher : elle devait trouver quelque chose à faire, et il y avait là de quoi l'occuper entièrement, car si cela avait été difficile avant son entrée au château de Courtomer, cela l'était plus encore maintenant.
Pourquoi avait-elle abandonné cette position, pour elle nia/juifique? C'était ce que chacun se demandait. Elle avait donc le caractère peu commode? ou bien elle avait des exigences qu'on ne pouvait contenter! ou bien...? Tout un monde de questions, auxqu lies elle ne pouvait guère répondre.
Avec le père Bonjean elle avait dû confesser la vérité, ou au moins une partie de la vérité, car la honte l'avait empêchée de tout dire ; mais elle avait trouvé chez lui à peu près le même sentiment de blâme que chez sa grand'mère. Fallait-il s'effaroucher ainsi? Une honnête femme sait toujours se faire respecter. Pour être un cancre, Guiscard n'en était pas moins un gentilhomme, un galant homme; et pu. s une pareille posilion ne méritait-elle pas qu'on simfiosàt d^s sacrifices pour la conserver? Où en trouver une pareille? Tout cela était vraiment bien malheureux.
Il s'arrêta, par modération, par politesse, par pitié, car
il avait encore un mot au bout de la langue : « Tout cela était bien ridicule. »
N'ayant rien à attendre de lui, elle se tourna du côté de M. M.ilaliré, l'iiispecleur qui, en la recevant et en l'entendant exposer sa denianile, ne fut pas maître de retenir un niDUvement de sur|>rise :
— Comment, vous avez abandonné votre position chez M. le maïquis de Courtomer ! En voda une surprise.
Mais tiiul de suite il se reprit :
— C'est-à-dire que je suis surpris sans être surpris, ou tout au moins dans une certaine mesure. Je suis surpris que vous ayez abandonné la place. Mais, d'autre part, j aurais été surpris que vous la conservassiez. Parce que...
Il s'arrêta, car il était peut-être imprudent de donner ses raisons, et cela n'était pas utile... au moins dans une certaine mesure.
— Enlin cela devait arriver, quoique d'autre part cela piit ne pas se produire. En tout cas vous voilà dans l'embarras, cela est certain.
El il parut réellement satisfait de trouver une certitude sur laquelle il put s'établir solidement : dans l'embarras, évidemment elle était dans l'emb rras.
— C'est pour sortir de cet embarras, dit Hélène, que je viens vous rappeler ma demande et vous prier de l'appuyer. Nous approchons des vacances; n'aurez-vous pas quelque mouvement?
— 11 y aurait bien votre affaire; seulement, cela ne ferait pas du tout votre alTaire.
— Mais encore... Je ne suis pas exigeante.
— Je sais bien; mais vraiment, et en toute conscience, ce serait une chose détestable pour vous que je n'ose pas vous proposer; et même, si je vous le proposais, ce serait pour vous conseiller de ne pas l'accepter.
Cependant Hélène insista.
— Vous connaissez Yvranches?
— Yvranches-la-Follelière?
— Joli pays d herbages, riche par ses prairies et que l'industrie, dans un temps donné, rendra plus riche encore. Eb bien ! le conseil municipal d'Yvranches vient de voter la laïcité pour son école communale de tilles, tenue
jusqu'à ce jour par des congréganistes. Oh ! très méritantes, les chères sœurs. Il n'y a rien à dire contre elles Seulement le nouveau conseil, que le parti démocratique a fait élire, grâce au développement de l'industrie qui a appelé un grand nombre d'ouvriers dans le pays, jusqu'en ces derniers temps agricole, le nouveau conseil a adopté la laïcité. Mon Dieu, c'est une opinion. Évidemment elle est défendable. D'autre part, elle est attaquable. Heureusement ce n'est pas notre affaire; les choses sont ainsi.
— Alors, pour cette école laïque, il faut une institutrice laïque? s'écria Hélène dans son impatience de s'offrir.
— Juste,
— Me voici.
— Simplicité du jeune âge... si j'ose m'exprimer ainsi. Vous vous imaginez donc que, parce que le conseil municipal d'Yvranches a voulu la laïcité, les choses vont aller sur des roulettes. Eh bien, détrompez-vous. D'abord le conseil, dans son opinion présente, n'est qu'en assez petite majorité, et cette majorité n'a été nommée aussi qu'avec peu de voix. Vous comprenez donc que le pays est partagé en deux. D'un côté ceux qui veulent l'instruction par les sœurs. De l'autre, ceux qui la veulent par une laïque. Les partisans des sœurs ce sont les bourgeois, les gens riches, l'ancien Yvranches, celui qui possède la terre ; les partisans de l'institutrice laïque, ce sont les représentants des ouvriers. Vous devez comprendre que, dans ces conditions, les sœurs ne veulent pas céder la place. Elles ont loué ou plutôt on leur a loué une grande et belle maison au centre du bourg, où elles vont ouvrir leur école à la rentrée, tandis que l'institutrice devra s'installer dans le local assez misérable qui tipparlient à la commune. C'est donc la lutte qui va s'engager entre l'école congréganiste ou plutôt libre, et l'école communale. \ ous voyez, n'est-ce pas, les dangers de cette position ?
— Mon Dieu, non, si chacun reste à sa place.
— Si chacun reste à sa place, précisément voilà le mot. Mais c'est que personne ne reste à sa place, si j'ose m'exprimer ainsi, au moins en temps de lutte. Et c'est en pleine lutte, ea guerre de religion que tombera l'institutrice qui arrivera à Yvranches. Je vous demande un peu
ce que TOUS iriez faire la dedans, ma pauvre demoiselle?
— Gagner ma vie, sans me mêler à aucun parti.
— Est-ce que c'est possibl'. Misère de notre vie ! Quand nous ne sommes pas pour les uns, on nous accuse tout de suite d'être pour les autres. Dans chaque parti il y a du bon, n'est-ce pas?
— Sans doute.
— Le diable, c'est que ce qui est bon pour ceux-ci est mauvais pour ceux-là. Comment naviguer entre les deux? Jai passé ma vie à essayer celte manœuvre, et à vrai dire, tout à fait entre nous, j'y ai perdu la boussole. Que feriez-vous, vous, une femme?
— Mon devoir.
— Mais c'est qu'il n'est pas si facile que cela de faire son devoir au milieu de gens en guerre. D'un côté le parti ciérica', dont le vrai chef devrait être le curé, tandis que c'est le vicaire, attendu que le curé, M. Houel, le meilleur homme que je connaisse, n'a qu'un souci sur la terre : vivre en paix; c • qu'il traduit par un mot toujours le même : « Surtout ne me faites pas d'affaires. » Au contraire le vicaire, M. l'abbé Périchard, très bon homme au>?i, bien entendu, excellent homme, n'a pas cette peur de la lutte et se jette à corps perdu dans la bataille, ce qui lui fait prendre la tète du parti ; c'est lui qui inspire tout, c'est lui qu'on consulte; c'est lui qui commande... si j'ose m'exprimer ainsi.
— Qu'importe, puisque vous dites que c'est un excellent homme!
— Excellent n'est pas assez, je dis le plus digne homme du monde; mais eniin si le cœur est bon, la main est... elle est vieoureuse... très vigoureuse pour ses adversaires. Il soutiendra les siens, soyez-en sûre, et il attaquera ses adversaires. Ceux-ci, je vous l'ai indiqué, ont à leur tête la majorité libérale du conseil municipal, excellentes gens aussi, et quand je dis excellent, ce n'est pas assez : les plus dignes gens du monde. Leur chef est le maire, M. Amette, un excellent homme aussi, le meilleur homme du monde, qui pour, sa tranquillité, aurait bien mieux fait de ne pas s'embarquer dans cette galère. Mais que Youlez-vous? Le besoin de popularité. Besoin très noble,
138 SÉDL'CTION
sans aucun doute, mais qui mèneloin. Aveccela, M. Amette, qui était un petit vétérinaire, a épousé une veuve riche, et pour éblouir sa femme, pour lai montrer qu'il est quelqu'un, il tient à paraître devant elle, le ventre ceint de l'écharpe municipale : il se trouve ainsi plus bel homme ; et puis, pour lui, il aune passion que la mairie lui permet de satisfaire : « il aime à rédiger », c'est son mot; et il rédige, il rédige tant qu'il peut, tout ce qu'il peut, des arrêtés, des circulaires, des lettres au sous-préfet, à ses administrés, à tout le monde. Voilà Yvrauches et ses autorités au moment même où la guerre va y éclater et s'y faire sur le dos de l'institutrice communale. Et vous voudriez être celte institutrice!
— Il le laut bien.
— Mais malheureuse enfant, le poste a été proposé à. quatre ou cinq personnes, aucune n'en a voulu.
— C'est qu'elles en avaient un autre.
— Sans doute.
— Moi, je n'en ai pas et j'accepterai celui-là avec reconnaissance.
— Vous ne savez pas à quoi vous vous exposez.
— Quand on fait son devoir, qu'a-t-on à craindre?
— Tout, — c'est-à-dire rien; — enfin beaucoup ; vous m'intéressez trop pour que je me fasse le complice de votre suicide.
— Alors il ne me reste qu'à voir M. le directeur de l'enseignement.
— Vous ne le ferez pas.
— Demain, sans plus tarder.
Elle dit cela d'un ton résolu qui stupéfia M. Malatiré. Comment pouvait-on parler avec cette assurance ? Et une femme encore.
— Au moins, dit-il, au moment oùHélène se levait pour prendre congé, si vous persistez à voir M. le directeur, ne lui parlez pas de moi ; c'est inutile. En tous cas, je ne vous ai rien dit.
Ce ne fut pas le directeur de l'enseignempnl qu'Hélène alla voir, ce fut le député Mérault, arrivé de Paris le matin même.
Comment allait-il la recevoir? Terrible question qui lui serrait le cœur et qu'elle n'osait pas trop examiner. C'était un honiuHe homme que ce député, et ce qu'elle avait entendu «lire de lui était fait pour inspirer confiance : il avait abandonné sa position de magistrat par indépendance de caractère pour soutenir librement les droits de sa femme dans une belle fortune qui lui avait été volée (1). Comment, pensant à cela, n'eût-elle pas eu bon espoir !
Il est vrai que du comte Prétavoine aussi on luiavait dit, avant sa visite à la Rouvraye, toutes sortes de choses bien faites pour inspirer confiance ; et cependant...
Lorsqu'on la fit entrer dans le salon du député, elle le trouva si bien rempli qu'elle aurait dû rester debout si un jeune homme n'avait pas quitté son siège pour le lui offrir: il y avait là des gens de toutes les conditions venus p )ur rappeler a leur député, « celui a qui ils avaient donné leur voix » qu'il devait leur faire obtenir, coûte que coûte, ce qu'ils désiraient ; ils avaient voté pour lui : il devait solliciter pour eux ; donnant, donnant.
Elle était entrée dans le salon de Méraultàdeux heures; à cinq heures seulement son tour arriva de passer dans le cabinet du député.
Mérault l'accueillit froidement, ou plutôt avec la fatigue et l'ennui d'un homme qui se trouve en face d'une nouvelle corvée, ap es en avoir déjà subi de toutes les sortes.
Klle fut un moment décmcertée. Cependant elle tâcha de ne pas se troubler et d'e.xposer à peu près clairement sa demande. Lorsqu' lie expliqua qu'elle avait dû abandonner sa position aCourtomer, Mérault fronça le sourcil, mais sans manifester autrement la désapprobation que ce mouvement indiquait. Au contraire, il parutsatisf litlorsqu'elle rapporta ce que M. Maiatiré lui avait dit d'Yvran-
(1) Voir l'Héritage d'Arthur.
ches-la FoUetière, en insistant sur son désir d'obtenir ce poste.
Alors elle sentit qu'illaregardait,qu'iirexaminait; mais ces regards ne la troublèrent point. Elle ne devinait pas ce que pensait le député ; mais quoi qu'il pensât, elle était devant lui parfaitement à son aise.
— M. Malatiré vous a expliqué, dit-il, que c'était un pays coupé en deux.
— Partaitement.
— Et cela ne vous effraye point ?
— Il y a des moments dans la vie où l'on ne s'effraye de rien.
— Bien. Cependant vous devinez, n'est-ce pas, les difficultés que rencontrera une institutrice dans ce pays?
— Je le crois ; mais il me semble que, quelles qu'elles soient, on peut en triompher avec une volonté ferme et modérée. J'espère avoir cette volonté.
— Très bien ! Encore une question, je vous prie : comment avez-vous été élevée ? Je veux dire, l'avez-vous été en chrétienne, ou...
— En chrétienne.
— En chrétienne pratiquante?
— Oui, monsieur.
— Cependant, monsieur votre père n'était nullement clérical, n'est-ce pas ?
— Pas du tout; mais il me semble...
— Il vous semble qu'on peut-être chrétien sans être clérical, c'est cela que vous voulez dire, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Et vous avez parfaitement raison Rassurez-vous donc, je ne veux pas dire le contraire. Vivant près de monsieur votre père qui a fait lui-même votre éducation, vous avez sans doute partagé ses idées.
— Oh ! certes, en tout; au moins en tant qu'une fille de mon âge pouvait partager les idées d'un homme tel que mon père, qui avait tout étudié, tout approfondi.
— Enfin vous aviez les mêmes sentiments.
— Comment en eût-il été autrement? J'aimais mon père autant que je le respectais et l'admirais.
Elle s'arrêta tremblante d'émotion, la gorge serrée, les
yeux pleins de larmes qui roulaient entre ses cils sans couler sur ses joues.
A ce moment trois enfants, deux petites filles et un petit garçon, firent invasion dans le cabinet, le garçon, le premier, poussé par ses sœurs.
— Eh bien, Arthur, qu'est-ce que c'est ? demanda Mérault d'un ton qui voulait être sévère.
— C'est Emma et Jeanne, dit le petit garçon.
— Non, c'est toi, s'écrièrent les deux petites filles Pendant ce temps, les enfants s'étaient approchés de
leur père et s'étaient emparés de lui; l'aînée des petites filles, Emma, l'avait pris par le cou et les deux autres s'étaient placés à sa droite et à sa gauche, sans qu'il put se défendre et empêcher Arthur de lui monter à califourchon sur le genou.
— Vous comprenez maintenant, mademoiselle, dit Mérault en s'adressant à Hélène, que je suis tout à vous, n'est-ce pas ? Je n'épargnerai donc rien pour vous faire obtenir ce poste d'Yvranches. Et cela non seulement dans votre intérêt, mais encore dans celui de ce pays même. Au point où en sont arrivés les esprits de ce village, calme et tranquille jusqu'en ces derniers temps ce qu'il faut chercher c'est l'apaisement, non la lutte. Par votre éducation, par vos idées, par vos principes, vous me paraissez précisément la personne qu'il faut pour amener cet apaisement : catholique pratiquante, vous ne blesserez pas le parti clérical; de l'autre côté, votre éducation, votre famille, no^re appui inspireront confiance au parti libéral, de sorte qu'avec cet esprit de fermeté et de modération dont vous parliez vous pourrez amener la paix là ou une autre développerait la lutte. Comptez sur moi.
— Dois-je voir M. le directeur de l'enseignement et lui porter ces paroles.
— C'est inutile, je le verrai moi-même demain.
— Mais M. Malatiré est opposé à ma nomination. Méraull se mit à sourire :
— Ce brave M. Malatiré, dit-il, ou plutôt ce bon M. Malatiré était opposé à cette nomination ce matin; mais ce soir, quand vous lui porterez la lettre que je vais vous ro-
meltre, il est probable qu'il voudra lui-même cette nomination.
Et tout de suite il se mit à éi'rire sans déranf^'er ses enfants et en passant son bras droit autour de la taille de son fils, qui ne voulait pas quitter le genou sur lequel il était perché ; de sorte que, pour voir son papier il devait se pencher à gauche et se rapprocher ainsi de sa ûUe Jeanne, qui profitait de cette position pour appliquer sur les joues de son papa des gros baisers de nourriC'^.
Mérault ne s'était point trompé: en lisant la lettre de son député qui lui demandait le poste d"Yvranche5-la- Folietièr' pour mademoiselle Hélène Margueritte, M. Malatiré déclara que c'était une excellente idée.
— En toute conscience, dit-il, je trouve que c'est pour vous une alTairc excellente.
Puis se rappelant sans doute que quelques heures auparavant il avait déclaré en toute conscience que ce serait une affaire d testable pour elle qu'il n'osait pas lui proposer, il éprouva le besoin de justifier cette contradiction.
— N'allez pas croire que je suis en contradiction avec moi-même! s'écria-t-il. Ce serait une grosse erreur. Je poursuis mon idée avec une logique inflexible. Ce matin, vous étiez seule; ce soir vous avez notre député pour vous. Alors les choses changent complètement de face. Vous êtes soutenue. On saura ijue vous êtes soutenue; grande force pour vous. La lutte que je prévoyais ne s'engagera sans doute pas, avec le caractère que je craignais au moins, car on regarde k deux fois avant d'attaquer quelqu'un qui peut se défendre. Et puis, je vous l'ai dit, tous braves gens à Yvranches, le pays de la tranquillité et de la paix, — bien entendu pour qui sait l'obtenir, — Et vous me permettrez de vous dire que vous êtes cette personne. Aussi mon conseil, si j'ose vous en donner un, estil que vous ne négligiez rien pour réussir.
Hélène écoutait, stupéfaite de cette volte-face. Comment, à quelques heures de distance, pouvait-on s'exprimer si difl'éremment.
Elle ne fut pas moins surprise quand elle l'entendit refaire les portraits des autorités d" Yvranches, le curé, le vicaire,
le maire, qui, sous la hmiière du soir, n'étaient plus du tout ce qu'ils avaient été, éclairés par la luiiiierL' du matin. L'abbé Houel n'était pas un entêté, mais cependant il avait la décision et l'indépendance qui conviennent a un honnête homme; si l'abbé l'éricbard avait la main vigijureuse^ c'était contre les méchants, pour les bons elle était île velours ; quant à M. Amette, le maire, c'était un esprit distingué qui, exilé dans un village, avait accepté la mairie pour donner un emploi à son activité ainsi qu'a ses facultés remarquables.
Et pendant qu'il disait juste le soir le contraire de ce qu'il avait dit le matin, Hélène se demandait si c'était la ce qu'on appelle la science de la vie.
Alors, malheur a elle, car bien certainement elle n'acquerrait jamais celte science.
Personne ne voulant ni d'Yvranches-la-FoUetière, ce fut Hélène qu'on nomma.
— Si vous réussissez, lui dit M. Malatiré, cela vous fera honn'^ur et vous classera d'une façon avantageuse.
Ce fut sur ce mot qu'elle quitta Gondé pour se rendre avec sa grand'mère à Vvranches.
C était une grande alTaire a Vvranches que l'arrivée de l'institutrice de l'école communale. Le député avait écrit au maire pour la lui recommander. Celui-ci, heuieux de rédiger, avait écrit une belle lettre à Hélène, qui, elle-même avait répondu au maire. On avait lu sa lettre en plein conseil municipal, et les conseillers libéraux avaient trouvé qu'elle av.iit une jolie écriture, tandis que les conseillers cléricaux avaient déclaré que celte écriture ne valait pas celle de la sœur Philogone et de la sœur Ambroisine qu'elle venait remplacer; de sorte que ce n'était pas la peine de changer. Là-dessus un conseiller libéral nommé Paildieu, qui était un homme d'initiative, toujours prêt à se metlre en avant, ce que ses moyens lui permettaient, disait-il, etavec raison, car il était un des plus riches herbagers de la contrée, la-dessus Paildieu, piqué
de cette observation, avait émis l'idée qu'on ne pouvait pas recevoir comme ça tout simplement l'institutrice qui venait pour faire la barbe aux sœurs, et cette plaisanterie avait eu d'autant plus de succès que les moustaches de la sœur Philogone étaient célèbres à Yvranches.
— Alors la seule chose que n'y a, dit Paildieu en employant cette locution qu'il s'était faite et qui, chez lui, annonçait toujours une conclusion, c'est que je propose de la déménager et de l'amener ici moi-même avec ses meubles un jour que j'aurai été au marché de Condé et que je reviendrai à vide.
Un samedi, vers deux heures de l'après-midi. Hélène avait donc vu une charrette à ridelles, attelée de deux superbes juments poulinières, s'arrêter devant la porte. Debout, accosté contre une des ridelles, conduisant son attelage, les coudes écartés et les bras arrondis, se tenait un grand gaillard de forte encolure, au teint allumé et couleur cidre doux ; sa barbe blonde encadrée dans un immense col blanc ; coiffé d'un chapeau à haute forme, qu'on appelle dans le pays une pompe, parce qu'il ressemble à une cheminée de pom le à feu; vêtu d'une longue blouse bleue lustrée, endossée par-dessus un habit vert, — Paildieu lui-même, Isidore-Casimir.
— Bonjour, mademoiselle et la compagnie, c'est moi qui viens pour enlever vos meubles: la seule chose que n'y a, c'est de savoir si vous êtes prête.
Hélène était prête; les lits étaient démontés ; ce qui pouvait être mis dans des paniers avait été emballé.
— J'ai apporté quelques bottes de feurre, dit Paildieu, nous allons empailler tout cela; nous pourrons trotter sans abîmer les meubles ; la seule chose que n'y a, c'est de savoir si vous avez quelqu'un pour me donner un coup de main.
Et tandis qu'Hélène allait chercher deux voisins complaisants qui s'étaient mis à sa disposition, Paildieu se débarrassait de sa pompe, de sa belle blouse et de son habit.
En moins d'une heure la voiture fut chargée.
Paildieu, Hélène et les deux voisins s'empressaient àqui
mieux mieux, tandis (lue la grand' mère, assise sur une malle, les regardait faire mélancoliquement.
Des voisines vinrent lui dire adieu, et comme Hélène passait à côté d'elles, à un certain moment, elle entendit sa grand'mère dire ;
— Si ça pouvait être la dernière fois que je change mes ûs de place.
La voiture était chargée et arrimée ; Paildieu les invita à monter.
— J'ai iiardé deux bottes de feurre, dit-il, vous pourrez vous asseoir ; la seule chose que n'y a, c'est que ça manque de ressorts.
Ça en manquait complètement, et quand Paildieu, debout contre sa ridelle, eut rais ses juments au trot, Hélène lut terriblement secouée; mais comme sa grand'mère ne se plaignait pas, elle ne se plaignit pas ellemême.
— Si je vas vite, dit Paildieu en ralentissant son allure dans une montée, c'est que je voudrais arriver en plein jour pour faire la barbe aux sœurs ; nous passerons devant leur porte; elles verront que vous avez du mobilier^ elles rageront.
U était cependant bien modeste, ce mobilier ; mais comme il avait été acheté par M. Marguerilte au temps où celui-ci comptait sur dix bonnes années de travail, il pouvait encore faire belle figure, sinon par la quantité, au moins par la quantité.
La route pour aller à Yvranches les faisait passer par Bezu-Bas, quHélène eût bien voulu traverser simplement sans s'y arrêter, car elle ne tenait pas du tout a voir sa tante Tout cha: mais une conversation qui s'engagea entre Paildieu et sa grand'mère lui montra bientôt que cela ne serait pas possible.
— Si vous voulez que nous fassions une pause chez votre frère, dit Paildieu, il ne faut pas vous gêner ; les juments souffleront et elles rattraperont bien le temps perdu.
— Veux-tu, Hélène? demanda la grand'mère timidement.
— Mais sans doute, grand' maman, si cela vous est agréable.
— Je serais bien aise de voir mon frère et derembrasscr encore une fois avant de mourir.
— Il pourra bien venir vous voir à Yvranches, dit Paildieu ; il n'y a pas si loin.
— C'est qu'il ne sort pas souvent, dit la grand'mère.
— Au fait, ce n'est pas lui qui porte les culottes, dit Paildieu.
On ne tarda pas à arriver devant le porche couvert en chaume qui abritait la barrière donnant entrée dans la cour de la ferme de la tante Tout cha.
Mais il ne se trouva que la femme à la maison, le mari et les garçons étaient aux champs, à plus d'une lieue de la ferme, justement du côté de Condé, non du côté d'Yvranches.
— Savez-vous, ma nièce, que j'ai à vous gronder de ne pas m'avoir prévenue, dit la tante Tout cha en prenant ses grands airs.
— J'étais à la disposition de M. Paildieu, dit Hélène.
— Mais justement, insista la tante, j'ai à vous gronder de ça aussi. Pourquoi vous adresser à des étrangers quand vous avez des parents? C'est mortifiant pour nous, vous savez. J'ai assez de chevaux dans mon écurie et assez de voitures pour faire votre déménagement.
— C'est une politesse que le conseil municipal a voulu faire à mademoiselle, dit Paildieu.
— Pour lors c'est différent, répondit la tante, que cette raison parut toucher dans son amour-propre.
Cependant, malgré cette satisfaction, elle ne se radoucit pas pour sa nièce, et au moment du départ, elle la prit en particulier,
— Pourquoi donc vous a-t-on renvoyée du château de Courtomer? demanda-t-elle.
— On ne m'a pas renvoyée.
— Alors pourquoi n'y êtes-vous pas restée?
— Parce que j'ai eu des raisons pour m'en aller.
— Quelles raisons?
— Des raisons qui ne me permettaient pas de rester.
— Vous devriez bien les dire, ces raisons.
— Cela ne me convient pas.
— Eh bien! vous avez tort; si j'ai un conseil à vousjj
donner, dans votre intérêt et dans celui de votre famille, c'est de parler.
— Ma famille n'a rien à voir dans cette affaire,
— C'est ce qui vous trompe.
— Comment cela ?
— Votre famille a intérêt à ce que les accusations qu'on porte contre vous ne retombent pas sur elle.
— Quelles accusations?
— Vous savez bien.
— Je vous jure que j^* ne sais rien, et je vous demande de vous expliquer. Si vous voulez que je repousse ces accusations, il faut bien que je les connaisse.
— Eh bien? on dit que vous avez été renvoyée de Courtomer, parce que vous vous faisiez faire la cour par le jeune comte...
— Oh!
— ... Dans Tespérance qu'il vous épouserait un jour. Hélène resta écrasée.
Mais, après le premier moment de surprise, elle releva la tète, et passant devant sa tante sans lui adresser un seul mot de défense ou de justilication, elle sortit et rejoignit sa grand'mère.
Quand elles furent l'une et l'autre remontées en voiture, la tante, que n'avait pas intimidé le regard d'Hélène, revint sur sa recommandation :
— Pensez au conseil que je vous ai donné, dit-elle.
— Est-ce qu'elle a jamais donné autre chose que des conseils ? demanda Paildieu en riant
Le reste de la route se lit silencieusement : la grand'mère était peinée de n'avoir pas vu son frère ; Hélène était bouleversée d'avoir vu sa tante.
Enfin ils arrivèrent au haut d'une côte ; devant eux, au milieu de vertes prairies coupées par des haies vives plantées d'arbres à hautes tiges, s'étalait une petite ville dont le centre était groupé autour d'une église au clocher pointu, couvert en ardoises et dont les fau bourgs, composés d'usines aux murailles rouges, percées di nombreuses fenêtres, s'allongeaient au loin en suivant le cours de la rivière : Yvranches-la-Folletière.
— Nous y voilà, dit Paildieu, nous arrivons à la bonne heure pour faire notre effet.
Cependant, malgré ce désir de faire son effet, il descendit la côte prudemment ; mais sur le plat il se rattrapa, et ce fut au j^rand trot qu'il entra dans la rue du village en faisant les quatre fouets, debout à l'avant de sa voiture.
Hélène eut préféré une entrée plus simple et moins tapageuse ; mais elle n'essaya même pas d'en parler au joyeux Paildieu, qui n'eût rien écouté : il fallait bien qu'il se payât de sa peine.
En entendant le roulement de cette charrette et cette batterie de coup de fouet, tout le monde accourait sur les portes, et du manche de son fouet Paildieu saluait ses partisans, tandis que de la pointe il narguait ses adversaires. Tout à coup il recommença les quatre fouets, tandis que, du bras gauche, il donnait des coups de coude à Hélène : ils allaient arriver devant une grande maison, la plus belle et la plus importante de la rue :
— L'école des sœurs, dit-il.
A ce moment une cornette blanche parut à l'une des fenêtres du premier étage
— Ça y est, cria Paildieu.
Et aussitôt il ralentit Tallure de son attelage ; puis, au bout d'une centaine de pas, il l'arrêta devant un vieux bàtinieut délabré au haut duquel se dressait un drapeau en zinc : la mairie.
Elle était flanquée de deux pavillons. Sur celui de^droite on lisait : école de garçons; sur celui de gauche : école de filles.
Paildieu n'avait pas été le seul conseiller municipal qui avait voulu faire une démonstration en faveur de Tinstitutrice nouvelle ; son exemple avait été suivi. C'était bien de lui apporter son mobilier, mais ce n'était pas tout : il fallait l'emménager ; elle arriverait le soir, n'ayant rien de prêt pour faire sa cuisine, il fallait lui offrir à souper.
L'n menuisier et un aubergiste, qui étaient conseillers municipaux et adjoints, voulurent, cliacun dans sa partie, faire pour elle ce qu'avait t'ait Paildifu.
A peine était-elle descendue de charrette qu'un petit homme à lunettes en fer, M. Bonnot, entrepreneur de menuiserie et premier adjoint, lui tirait sa casquette à large visière et lui disait :
— Ne vous inquiétez de rien, mademoiselle ; indiquezmoi seulement où vous voulez placer vos meubles, et je me charge du reste;
. Puis, presque aussitôt, un autre personnage rubicond et pansu s'avançait à son tour en la saluant.
— Pendant que Bonnot va installer votre mobilier, faites-moi le plaisir, mademoiselle, de venirsouper à lamaison, au Turc, chez Fillette (Eloi), votre serviteur.
Hélène voulut remercier, mais Paildieu intervint pour lui expliquer qu'ils'agissait de «faire labarbe auxsœurs», et elle dut accepter aussi bien les services de l'adjoint Bonnot, qui avait amené deux de ses ouvriers avec lui^ que ceux du deuxième adjoint Fillette.
Après avoir choisi les places que ses meubles devaient occuper, elle se rendit avec sa gratid'mère à l'auberge du Troc, dont l'enseigne se balançait sur laplace, en face du porche de l'église.
C'était une belle auberge à l'ancienne mode, avec tout un arsenal de casseroles en cuivre rangées le long des murs, et un immense fourneau en faïence fleurie, ce qu'on appelle un potager, sur lequel la cuisine se faisait au charbon de bois, au milieu de flammes bleues ou de nuées d'étincelles, et non sur une plaque en fonte rougie au charbon lie terre; c'était devant ce potager qu'il fallait, les jours de marché ou de fête, voir madame Fillette, la tête coiffée d'un bonnet de coton, la taille serrée dans un tablier à bavolet faire sauter ses casseroles et préparer à diner pour quarante ou cinquante personnes, tandis que M. Fillette, qui n'avait d'autre souci que de déguster savamment la cuisine de sa femme, se contentait de mêler (les dominos, en vidant des glorias et des moc ues de cijdre.
Hélène avait cru que l'aulorgiste l'invitait à souper
avec lui, et c'était ce qui l'avait décidée à accepter, n'osant pas refuser une des autorités qui allait h\ tenir en ses puissantes mains ; mais elle se trompait. Lox-squ'elle entra dans l'immense cuisine, madame Fillette vint au-devant d'elle, et après l'avoir salué poliment, elle la conduisit dans la salle commune où sur une petite table deux couverts seulement étaient mis.
— On va vous servir tout de suite, mademoiselle, le temps de tremper la soupe.
Hélène, ne trouva rien à répondre.
On ne tarda pas, en effet, à les servir : un dîner d'apparat commandé par monsieur l'adjoint et exécuté par madame son épouse : potage, deux poissons, deux entrées de viande, un rôti.
Ce fut seulement au dessert que l'aubergiste, accompagné de ses deux amis, Paildieu et Bonnot, fit son entrée dans la salle. Tous trois prirent place à la table voi- !^ine de celle d'Hélène, et aussitôt on leur servit toutes sortes de boissons apéritivesdans des bouteilles de formes bizarres, qui étaient des statuettes en verre coulé de patriotes populaires.
— Mademoiselle, dit le menuisier, en prenant une bouteille qui représentait un patriote d'opinions modérées,
'ai le plaisir de vous annoncer que votre logement est en ordre.
— Eh bien, mademoiselle, demanda l'aubergiste, en abaissant le goulot d'un patriote plus avancé, avez-vous bien soupe ?
— Comme ça, mademoiselle, demanda Paildieu, n'étesvous pas fatiguée de votre course? Un peu secouée, n'estce pas ?
Et, continuant, il épargna à Hélène la peine de répondre. Ici sa jument grise avait fait telle chose; là sa jument rouanne en avait fait telle autre. Au moment, où pour la vingtième fois, Paildieu lançait un « la chose que n'y a »,] Bonnot lui coupa la parole :
— Ce n'est pas tout ça, dit-il en retirant ses lunettes,! l'heure a sonné, il me semble, de souhaiter la bienvenue; mademoiselle dans notre pays.
U avait été deux fois à Condé et une fois à Paris, à la
Clianibre pour entendre des grands orateurs, et il avait la prétention d'être le seul à Yvranches qui sût ce que c'était que l'éloquence. Sur ce thème : « La bienvenue », il récita un petit discours qui rappelait, de loin, ceux qu'il avait entendus, ayant eu la chance précisément d'assister à une séance de la chambre dans laquelle on avait vanté les bienfaits de l'instruction.
^ Certainement, interrompit Fillette, qui trouvait que Bonnot parlait trop longuement, il faut de l'instruction pour les enfants ; c'est même pour cela que nous vous avons fait venir. Seulement il n'en faut pus trop : écrire, compter, voilà.
— Vous permettez bien un peu d'histoire de France ? dit Hélène.
— A quoi bon? L'histoire ne nous montre que le crime triomphant.
— Lt un peu de géographie, dit Hélène sans relever celte observation.
— Je n'en vois pas l'utilité, dit Fillette; en quoi voulezvous que ça intéresse des jeunes tîlles qui ne quitteront jamais leur pays?
Hélène se nnt à sourire.
— Elles seront mères, ces jeunes filles, n'est-ce pas?ditelle.
— C'est probable.
— Elles auront des fils qui seront soldats et qui écriront à leur mère ; celte mère aura intérêt à savoir où est son fils, dans le Nord ou dans le Midi ; quand cela ne serait que pour lui envoyer un tricot de laine s'il est dans le Nord, ou un tricot de coton, s'il est dans le Midi.
— Bravo! s'écria Bonnot, voilà les bienfaits de l'inslruo lion.
Paildieu et Filletle parurent réfiéchir un moment ; puis, levant leurs verres en même temps, ils burent à la santé de mademoiselle Margueritte.
— Fameux! s'écria Paildieu. des gilets de laine dans le Midi, des gilets de coton dans le Nord.
— Non, interrompit Bonnot, de la laine dans le Nord, du cotv.n dans le Midi.
— Ça ne fait rien, répliqua Paildieu, je comprends la géographie.
Et, frappant sur la table, il voulut qu'on servît un verre de doux à mademoiselle Margueritte.
Mais Hélène, qui s'était levée, refusa. Elle avait son logement à mettre en ordre; sa grand'mère était fatiguée, elle désirait se retirer.
Alors ils les accompagnèrent et, tout en marchant, Paildieu répétait :
— Fameux! la barbe de la sœur Philogone est faite.
— Vive notre député ! disait Fillette.
— Si vous avez besoin de nous, dit Bonnot, vous n'avez qu'un signe à faire.
A la fin, ils les quittèrent.
— Voilà de braves gens, dit la grand'mère lorsqu'elles furent seules dans leur logement.
— Je crois, répondit Hélène, que nous serons heureuses ici : le paj'^ est superbe !
Si le paj'S était superbe, le logement, par contre,, ne l'était pas. Il occupait le premier étage au-dessus de la classe, et il se composait d'une vaste cuisine et de trois grandes chambres ; mais le tout délabré, usé, sale comme le bâtiment de la mairie lui-même.
Quand elles eurent fait leurs lits et que la grand'mère fut couchée, Hélène descendit dans la classe qu'elle avait à peine vue.
Il n'y restait que les quatre murs, les tables, les bancs et la chaire; les sœurs, en partant, ayant emporté tout le reste du mobilier scolaire qui leur appartenait, les cartes, es tableaux, les armoires.
Machinalement Hélène était montée dans la chaire et -elle s'était assise. Elle resta longtemps ainsi, réfléchissant, rêvant; c'était dans cette chaire que désormais allait s'écouler sa vie, entre ces quatre murailles ; mais il n'y avait pas là de quoi l'effrayer, bien au contraire, et ce qu'elle pouvait souhaiter de mieux c'était qu'on l'y laissât vieillir, qu'on l'y laissât mourir. N'aurait-elle pas accompli sa tàclie en ce monde, si elle remplissait le rôle que M. Mérault lui avait tracé? et ne trouverait-elle pas dans sa conscience des satisfactions qui l'empêcheraient
sî:duction 153
de regarder en arrière, dans la vie qu'elle avait imaginée au temps heureux où, ayant son père près d'elle et se liant en lui, elle croyait pouvoir tout espérer?
Se marier, il ne fallait pas qu'elle y pensât, car avec son éducation et ses goûts le mariage était pour elle impossible : les hommes qu'elle pourrait aimer ne voudraient pas d'une pauvre fille comme elle; et elle, si pauvre qu'elle fût, ne voudrait pas de ceux que leur con- «lilion e! surtout leur éducation rendraient indulgents pour sa pauvreté ou qui, misérables eux-mêmes, lui demanderaient d'associer leurs deux misères ; le beau Radou lui avait donné une leçon assez rude pour qu'elle ne l'oubliât jamais.
Vieille fille elle serait ; mais il y a desjoies aussi pourles vieilles tilles, et si elle n'avait pas d'enfants à elle à aimer, elle aimerait celles qu'elle élèverait. Dans le nombre elle en trouverait certainement qui mériteraient qu'elle s'attachât t elles autrement qu'en maîtresse d'école, et de celles-là elle ferait ses enfants; elle les suivrait dans la vie, et quand, mar.ées elles auraient des enfants h leur tour, elle les élèverait, elle en ferait d'honnêtes femmes comme leurs mères.
N'était-ce donc rien que cela?
Enfin, après tant d'épreuves, la vie paraissait lui sourire.
Le lendemain était un dimanche
Hélène et sa grand'mère employèrent la première partie de leur malinée à mettie de l'ordre dans leur logement; puis, après un rapide déj -uner, elles s'habillèrent, et quand le premier coup de la messe tinta, elles sortirent de la maison d'école.
La distance étant assez courte de la mairie à l'église, elles ne tardèrent pas à arriver sur la grande place. Alors, Hélène crut remarquer qu'elles étaient un objet de curiosité et qu'on se mettait sur les portes ou qu'on se retour-
nait pour les voir passer. Cela était si naturel qu'elle n'y prit pas attention.
Mais, en arrivant devant l'auberge du Turc, ce ne fut plus de la curiosité qu'elle constata chez ceux qui les regardaient, ce fut de la surprise et même quelque chose comme de la colère. Sur le seuil de l'auberge se tenaient Fillette, Bonnot et Paildieu, qui venaient de s'écarter pour livrer passage à M™« Fillette, endimanchée et prête à se rendre à l'église. En apercevant Hélène et sa grand'mère, ils avaient tous les trois levé les bras au ciel, comme s'ils étaient stup faits; puis, tout de suite, ils s'étaient mis à causer tous en même temps en gesticulant violemment, Hélène était trop loin d'eux pour entendre ce qu'ils disaient. Cependant un « la seule chose que n'y a » vint jusqu'à elle.
Qu'avaient-ils donc?
Hélène les salua, mais ils étaient si bien engagés dans leur discussion qu'ils ne lui rendirent point son salut.
Elle continua son chemin et elles entrèrent dans l'église qui déjà commençait à s'emplir ; dans la nef sombre, au milieu des rayons bleus ou jaunes qui tamisaient les vitraux, on apercevait de dessous le porche, par la grande porte ouverte à deux battants, les chapeaux à plumes des bourgeoises élégantes, les rubans éclatants des riches marchandes et les bonnets de coton des paysannes se dressant raides et durs au-dessus des cheveux.
Hélène eût bien voulu trouver là un sacristain pour lui demander où elles pouvaient prendre place, mais n'apercevant personne à qui s'adresser, elle introduisit sa grand'mère dans le rang de chaises devant le banc des pauvres et qui lui parut devoir appartenir au premier occupant.
La foule des fidèles arriva plus pressée, se suivant sans interruption ; de dedans l'église on entendait un bruit de sabots sur la grande place.
Elles étaient rares celles qui, en passant, ne ralentissaient point le pas pour regarder Hélène et sa grand'mère, surtout Hélène; de même rares aussi étaient celles qui, une fois arrivées à leur prie-Dieu ou à leur chaise, ne se retournaient pas pour les examiner à loisir. Alors entre voisines on se penchait les unes vers les autres et on en-
tenil.iit des chuchotements qui emplissaient l'église d'un Ya;,Mio murmure que couvraient de temps en temps le craquement des chaises et le glissement des pieds sur les dalles sonores.
Si tous ces gens s'intéressaient si vivement à elle, Hélène, par contre, ne s'intéressait pas à eux, ne connaissant personne. Cependant son attention fut bientôt attirée par l'ai livée des sœurs. Quelles étaient ces deux femmes qui devaient lui faire la guerre, lui avait-on dit? L'une, âgée de quarante-cinq à cinquante ans, sèche, maigre, anguleuse, avait une physionomie énergique dont la rudesse était encore augmentée par une moustache noire qui lui ombrageait les lèvres, la sœur Philogone sûrement, celle à qui Paildieu voulait faire la barbe; l'autre âgée de vingt-cinq ans environ, petite, mignonne, l'air doux et angélique, avec les plus beaux yeux du monde, voilés par de longs cils blonds, la sœur Ambroisine. En les voyant passer devant elle, marchant à pas glissés, Hélène se dit que si la sœur Philogone pouvait être une femme de lutte, à coup sur la sœur Ambroisine ne pouvait être qu'une femme de paix, de charité, de bonté.
Comme Hélène réfléchissait ainsi, il se fît un mouvement du côté de la sacristie, et, entourés des enfants de chœur et des chantres, deux prêtres parurent : l'un, le curé, vieillard à cheveux blancs avec une tête ronde, au teint rougeaud, à l'air bon enfant et bon vivant; l'autre, le vicaire, jeune encore, grand de taille, carré des épaules, au torse vigoureux, au visage sombre, à l'allure hésitante.
Elle n'avait pu les voir qu'assez mal; mais bientôt le vicaire accompagné d'un enfant de chœur, descendit la nef pour l'aspersion de l'eau, et alors comme il venait vers elle, elle put le mieux examiner sans être dérangée ni troublée, car, tout à son ministère, il ne fîxait pas ses yeux du côté du banc des pauvres. Son bras se promenait sur les fidèles qui courbaient la tète, et lui marchait, noblement.
Ce qui frappait dans sa physionomie, c'était un air de vigueur avec quelque chose de dur qu'accentuait un front bas terminé par d'épais sourcils noirs qui se rejoi-
gnaient et formaient une ligne droite sans aucune courbure.
Il approchait, il n'était plus qu'à quelques pas d'Hélène. Tout à coup il s'arrêta et resta le bras levé ; il venait de l'apercevoir, et, la reconnaissant ou la devinant, il la regardait.
Ce ne fut qu'un éclair qui échappa sans doute aux assistants, mais qui frappa Hélène et la remua.
Après un court moment d'hésitation le vicaire, qui était resté le bras levé, l'abaissa par un geste violent, et Hélène reçut sur le visage et sur toute sa personne une pluie d'eau bénite ; c'était à croire qu'il avait voulu l'exorciser comme s'il avait eu affaire au démon en personne.
Puis il tourna sur lui-même et remonta la nef.
La messe commença, Hélène la suivit, sans trop se laisser distraire par les regards qui de temps en temps se fixaient sur elle et par les murmures qui arrivaient parfois jusqu'à ses oreilles.
Au prône ce fut l'abbé Périchard qui monta en chaire. Sans le regarder, Hrdèiie le vit, et alors elle tint ses yeux obstinément baissés, l'écoutant. Cependant à un certain moment, comme il commençait le sermon, sans avoir bien conscience de ce qu'elle faisait, machinalement, elle redressa la tète et leva ses yeux vers lui, alors leurs deux regards se rencontrèrent, et de ce croisement résulta un choc qui coupa la parole au vicaire. Pendant quelques secondes il resta sans pouvoir trouver ses mots, balbutiant, s'embrouillant, et cela fut d'autant plus sensible qu'en commençant il parlait facilement, sans chercher. Tout le monde s'était tourné vers lui, et naturellement son embarras s'en trouva augmenté. II y eut quelques minutes d'un silence cruel. Puis le vicaire recommença. Puis de nouveau il s'embrouilla et s'arrêta.
— Ce sera pour dimanche prochain, dit-il.
Et il dégringola de la chaire plutôt qu'il n'en descendit au milieu de la stupéfaction générale. Al'étonnement qui se manifesta autour d'elle, Hélène comprit que c'était la première fois que pareille mésaventure arrivait au malheureux vicaire.
La messe s'ach-'va sans autre incident, mais ce fut au milieu d'un brouhaha que s'opéra la sortie.
— Qu'a donc eu M. le vicaire ?
— Comment va-t-il ?
Hélène ne connaissant personne, ne se mêla à aucun yroupe, et, marchant à côté de sa grand'mère sans qu'on fit attention i\ elle, tant la curiosité était excitée par la catastrophe du vicaire, elle gagna la mairie.
Devant la pore de son école se tenait le trio Paildieu, Fillette et B^nnot, qu'elle avait vu devant le Turc eu allant à l'église ; ils paraissaient l'attendre et ils continuaient à gestic 1er comme s'ils n'avaient fait que cela pendant tout le temps de la messe.
Paildieu l'aborda :
— La seule chose que n'y a, c'est que nous voudrions vous dire un mot, si c"est possible.
Pendant que sa grand'mère montait seule au premier étage, elle les fit entrer dans la classe.
— C'est relativement à la messe, dit Paildieu, qui était l'homme d'initiative.
— Parce qu • nous avons été surpris ae vous voir aller à l'église, dit Fillette.
C'était donc là ce qui les avait si fort émus.
— Ce n'est pas faire la barbe aux sœurs, dit Paildieu. Après un preniier moment de surprise, Hélène voulut
se défendre, et elle ne trouva rien de mieux que de le faire franchement,
— Alors, messieurs, dit-elle, avec une douce fermeté, nous nous sommes bien mal compris, si vous avez supposé que mes intentions étaient d'entrer en lutte avec nos adversaires, en commençant par afficher des idées antireligieuses.
Bonnot, qui n'avait jusque-là rien dit, prit vivement la parole :
— Très bien! dit-il, voilà ce que j'appelle une attitude politique.
— Je ne sais pas ce que c'est que vous appelez une attitude politique, s'écria Paldieu, mais la seule chose qui n'y a, c'est que quand je veux faire un procès à quelqu'un, je ne vas pas chez lui.
— Parce que vous n'entendez rien à la politique.
Alors tant mieux pour moi et tant pis pour vous. Je
croyais que mademoiselle venait pour faire la barbe aux sœurs ; je suis fâché de voir que je me suis trompé.
— Et qui vous dit que vous vous êtes trompé ? sécria Bonnot. Mademoiselle réussira mieux par la modération que par la violence.
— Ce n'est pas mon genre, répliqua Paildieu, je vas droit mon chemin.
— Qu'importe d'aller tout droit ou de biais ! dit Bonnot. Ce qu'il faut, c'est arriver.
— Enfin, dit Fillette en manière de conclusion, nous verrons comment mademoiselle marchera.
Et ils se retirèrent.
A la façon dont ils la saluèrent, Hélène vit bien que, si elle avait gardé la confiance de Bonnot, elle n'était plus pour Paildieu et pour Fillette ce qu'elle était la veille, et que l'herbager regrettait son voyagea Condé, comme l'aubergiste regrettait son souper.
Il y avait à peu près une heure que les trois conseillers municipaux étaient partis, lorsqu'on frappa discrètement à la porte du logement d'Hélène.
Elle alla ouvrir, et elle se trouva en présence d'un petit homme d'une cinquantaine d'années, à la raine futée et à l'altitude timide, avec quelque chose de bienveillant et de triste dans la physionomie.
— Permettez-moi de me présenter moi-même, dit-il en ôtant son chapeau, votre collègue Valpinçon, instituteur communal.
Elle le fit entrer, en s'excusant de n'avoir pas encore été lui faire visite.
— Je l'aurais attendue, cette visite, dit Valpinçon, si je n'avais été que votre collègue ; mais je suis plus et mieux que cela : le camarade d'enfance de votre père, son meilleur ami jusqu'à l'âge de douze ans, et c'est en cette qualité que je viens me mettre à votre d sposition, sansi attendre votre visite. I
Hélène le remercia touchée (le celle démarche et plus encore des souvenirs qu'elle évoquait.
— L'amitié que j'avais pour Margueritte, continua l'instituteur, m'a inspiré la pensée de vous écrire, quand j'ai appris que vous étiez nommée ici, de ne pas venir, en vous expliquant au milieu de quelle situation vous alliez tomber. Mais j'ai réfléchi qu'il était impossible que vous ne la connussiez pas, cette situation ; de sorte que si vous l'acceptiez quand même, c'était... parce qu'il ne vous était pas possible de la refuser.
— Justement,- dit Hélène en rougissant.
— Mieux que personne je sais quon ne fait pas ce qu'on veut en ce monde... et dans notre profession. Alors je me suis dit que par amitié pour votre père, par sympathie pour vous, je n'avais qu'une chose à faire, qui était de vous aider à vous tirer le mieux possible de cette situation en me mettant à votre disposition. Voilà pourquoi vous ne m'avez pas vu hier à votre arrivée.
Hélène le regarda, étonnée de l'incohérence de cette conclusion.
— Vous êtes surprise, continua Valpinçon ; cependant ce que je dis n'est pas aussi niais que cela peut le paraître. Si je puis vous être utile ici, c'est à une condition, qui est que personne ne connaisse nos relations et ne soupçonne l'intérêt que vous m'inspirez, car alors on se défierait de moi et je ne pourrais plus rien, je ne saurais plus rien. Aussi celte visite est-elle la première et la dernière que je vous fais ; elle aura été le résultat de la curiosité. Quand nous voudrons nous dire quelque chose, nous nous verrons dans nosjardins, vous dans le vôtre, moi dans ïe mien, et nous nous parlerons à voix basse à travers la haie.
— Mais vous m'effrayez.
— Tant mieux, cela vous mettra sur vos gardes. Au reste, j'ai vu avec plaisir que vous aviez, pour votre début, agi avec adresse. Occupée par votre emménagement, vous auriez très bien pu ne pas aller à la grand'messe, et cela vous eût été imputé à crime.
— MM. Paildieu, Bonnot et Fillette me font un crime d'v avoir été.
ICO SÉDUCTION
— Cétait donc pour cela qu'ils guettaient votre retour. Ne vous en inquiélez pas. L'essentiel était de ne pas commencer par un acte d'hostilité ; vous l'avez compris, je vous en félicite. Gela disposera en votre faveur les gens raisonnables et peut-être même notre curé, M. l'abbé Houel, qui est un excellent homme, heureusement pour vous.
— Et le vicaire ?
— Celui-là, c'est différent : c'est un homme violent, passionné, qui n'a que trop de forces à dépenser, et qui les dépense n'importe comment : moralement, dans toutes sortes de luttes et d'intrigues ; physiquement, dans des fatigues insensées, à faire des cinq ou six lieues d'une traite, à bêcher son jardin, à scier son bois et celui du curé ; enfln comme il peut.
Valpinçon baissa la voix ;
— 11 sera votre adversaire, et d'autant plus dangereux qu'il sera poussé parla sœur Philogone, qui est en femme ce qu'il est en homme, et qui ne reculera devant rien pour vous taire partir d'ici. Ce qu'elle fera pour vous obliger à. abandonner la place, je n'en sais rien; mais soyez- sûre qu'elle fera tout et sans hésitation, sans scrupules, car elle sera soutenue par sa conscience. N'êles-vous pas son ennemie et, ce qui est plus grave à ses yeux, l'ennemie de ses croyances et de sa foi ?
— Mais non, pas du tout.
— J'entends qu'elle vous juge ainsi.
— Je lui prouverai le contraire.
Valpinçon secoua la tète ; puis, baissant encore la voix en se rapprochant d'Hélène :
— J'admire votre confiance , mais malheureusement l'expérience m'empêche de la partager, car j'ai eu à lutter contre des diflîcultés du genre de celle que vous allez rencontrer ici, et je sais ce que j'ai souffert. Moi aussi je me suis trouvé placé entre un maire qui me défendait et un curé qui m'attaquait. Mon prédécesseur s'était fait le domestique du curé ; il bêchait son jardin, il cirait son salon, sa femme lavait le linge de la cure. Quand je suis arrivé, on a cru que je continuerais ces services ; j'étais jeune, j'ai refusé, et c'est quand on a vu
qu'on s'était trompé que la guerre a commencé pour m'obiiger à. partir. Les temps n'étaient pas alors ce qu'ils sont maintenaiit. Après avoir commencé par me protéger, mon maire, voyant que je n'étais soutenu par personne, m'a abandonné, et comme j'avais une femme et trois enfants, comme je n'avais pas d'autre métier que celui dinslituteur, j'ai cédé : j'ai bêché le jardin, j'ai ciré le salon, ma femme a lavé le linge de M. le curé. Mais cela n'a été rien ; j'avais du cœur : j'ai perdu toute fierté, jai courbé le dos, j'ai rampé, j'ai menti. Alors on m'a toléré, on m'a pardonné, on m'a permis de vivre et de faire vivre ma famille.
— Je ne crois pas que le curé et le vicaire me demandent de laver leur lessive.
— Non, certes, et les conditions ne sont pas les mêmes cela est évident ; seulement on vous demandera autre chose, d'autres bassesses, d'autres compromis de caractère ou de conscience, et si vous ne cédez pas, parce que vous êtes jeune et que vous avez du cœur, vous serez brisée.
— Ne serai-je donc pas soutenue ? c'est le maire, c'esi le conseil municipal qui m'ont appelée ici ; c'est le député qui m'a envoyée.
— Est-ce que justement on n'a pas commencé par vous demander un de ces compromis dont je parlais ? Du côté opposé on vous en demandera d'autres, le malheur de votre position est qu'il faudrait que vous fussiez prête à les accorder tous. Bigote avec les cléricaux, car dévote ne serait pas assez, il faudrait que vous fussiez voltairienne avecles libéraux, disant blanc aux uns et, le dos tourné, disant rouge aux autres.
— Je ne ferai jamais cela.
— Et ce n'est pas moi qui vous le conseillerai, bien que j'aie cinquante ans et que l'expérience m'ait appris le prix du mensonge et de l'hypocrisie ; mais au moins je vous conseillerai l'adresse et la finesse alliées à la modération.
Hélène ne put s'empêcher de sourire.
— Vous trouvez, n'est-ce pas, que ce sont là des conseils qu'il est plus facile de donner que d'exécuter? Je ne
dis pas non. Mais c'est précisément parce que votre posLtion est périlleuse et délicate que je viens me mettre à votre disposition, non pas pour vous offrir ma finesse, mon adresse, ni ma modération ; je a'ai par malheur rien de tout cela ; mais pour vous offrir l'expérience qu'un séjour de dix années dans ce pays m'a permis d'acquérir.
— Et c'est un concours dont je sens tout le prix, croyezfe bien.
— Avant tout, que comptez-vous faire ?
— Ma visite à ceux de qui je dépends ou que les convenances m'obligent à voir.
— A tous, n'est-ce pas, j'entends amis comme adversaires ?
— Assurément, mais surtout à mes adversaires.
— Très bien ! Le curé, le vicaire, je n'ai rien à ajouter a ce que je vous ai dit et vous en savez assez sur eux pour une première visite ; le maire, M. Amette, wa. brave homme, en qui vous pouvez avoir toute confiance, et qui vous défendra si sa femme, entraînée par vos- ennemis, ne pèse pas trop sur lui ; les adjo nts vous les connaissez. Fillette et Bonnot ; des conseillers municipaux vous connaissez le principal, M. Paildieu ; les autres ne comiitent pas et se rangent tantôt du côté de Bonnot qui est un politique, un modéré, tantôt du côté de Paildieu, qui est un violent, non pas précisément d'idées ni d'opinion, mais de tempérament. Quoi que vous fassiez, ils seront pour vous, attendu que la laïcité de l'école des llUes est leur fait, et que si vous ne réussissiez pas l'échec retomberait sur eux. Maintenant il y a un personnage que je vous recommande, car s'il ne peut pas vous être bien utile, il pourrait vous être très nuisible à un moment donné : c'est notre délégué cantonal, et qui en cette qualité est chargé de l'inspection de votre école.
— • M. Lebeurier.
— Vous le connaissez ?
— Je sais son nom, voilà tout.
— Eh bien ! il ne faut pas le négliger, «ar il est susceptible.
— Quel homme est-ce ?
— l'n homme de cinquante ans, influent, considéré nolaire a YTranches depuis TÏngt-cinq ans, marié à une femme qui lui a apporté une belle fortune et qui lui en apportera une plus grosse encore avec les héritages qu'elle recueillera : c'est la son principal mérite. Pour le reste, une bonne femme, qui n'a été épousée que pour sa richesse. Malgré la considération dont il louit, M. Lebeurier est le plus grand coureur qu'on connaisse et un mot, que j'ose répéter parce qu'il est typique et par cela utile pour vous, vous le fera connaître : il y a quelque temps il parlait de son intention de vendre son étude, et d'aller habiter Paris, et comme on s'étonnait qu'il voulût quitter le pays, il répondit: — Que voulez-vous, il n'est plus possible pour moi, ce pays, car étant un honnête homme je n ose plus avoir déjeunes maîtresses de peur de prendre une de mes filles.
Hélène resta un moment sans comprendre, mais Va'pinçon ne lui donna pas le temps de chercher, tout de suite il continua :
— C'est parce que M. Lebeurier est un honnête homme qu'au.K écoles il n'interroge les enfants que sur la morale, vous verrez ça, c'est très curieux. Les choses étant ainsi, je ne vous dirai pas que le ménage de M. et M""" Lebeurier est le meilleur dû pays ; madame se console de ses chagrins par l'horticulture : son jardin est le plus beau de la contrée, on vient le voir de loin; malheureusement la brave dame n'en fait pas toujours très bien les honneurs, et quelquefois elle lâche des bourdes qui sont la joie des railleurs. C'est ainsi qu'il y a quelque temps, se plaignant de son jardinier, elle dit : Croiriez-vous qu'il a été assez maladroit pour me planter des glycérines dans un tas de grabats I .< Vous pensez si les glycmes et gravas de M""* Lebeurier sont célèbres; cela a créé une langue nouvelle ; on va chez le pharmacien chercher de la glycine, et on dit au gravatier d'enlever les grabats.
Uélène ne put s'empêcher de rire.
— Voila vos gens a visiter, continua Valpinçon ; vous êtes à peu prés prévenue. Agissez et parlez en consé-
quence ; toutes les fois que ça ira mal ou que vous serez embarrassée, faites-moi signe à travers la haie.
C'était une grande affaires pour Hélène que ces visites, et ce qu'on lui avait dit de ceux qu'elle devait voir n'était pas de nature à la rassurer
Elle avait encore dans les yeux le regard du vicaire.
Et le portrait que Valpinçon lui avait tracé de M. Lebeurier n'était pas engageant.
C'était une question qui avait son importance, de savoir par qui elle commencerait. Après examen et considérant que le curé était son adversaire et le maire son défenseur, elle se décida pour le curé.
Et le lundi sans plus tarder, elle alla sonner à la porte du presbytère un coup si discret qu'au bout de quelques instants elle dut le répéter un peu plus fort. C'était une maison de belle apparence, divisée en deux parties: la plus grande occupée par le curé, la plus petite par le vicaire, chacun ayant sa porte particulière surmontée d'une croix. La façade donnait sur la place. A côté de l'église et derrière s'étendait un vaste jardin potager, avec charmilles et berceaux, divisé en deux aussi, de façon à ce que le curé et le vicaire en eussent l'un et l'autre une part.
Enfin la porte fut ouverte, et sur le seuil parut une servante d'âge canonique, fraîche cependant, rosée, lustrée, propre comme un louis tout neuf, imposante et affable en même temps.
— Qui dois-je annoncer ? demanda-t-elle avec une révérence.
Hélène se dit qu'elle devait être brave et qu'il fallait se présenter fièrement, son drapeau haut.
— L'institutrice communale.
La servante se recula comme si un serpent s'était dressé devant elle, et Hélène put croire qu'elle allait se signer.
— Je vais prévenir monsieur le curé.
Après quelques instants d'attente on introduisit Hélène dans une petite hibliolhèque aux murs garnis de rayons en sapin verni, sur lesquels étaient rangés environ deux mille volumes, tiistiibués d'après un arrangement particulier de leur propriétaire, qui avait des livres non pour les étaler aux yeux des curieux, mais pour les trouver facilement et méthodiquement quan>l il en avait besoin. Devant un petit guéridon sur lequel étaient posés une cafetière, un sucrier et une tasse en argent, se tenait le curé, assis carrément dans un fauteuil, un coussin en tapisserie sous les pieds, un journal entre les mains.
Il répondit poliment au salut d'Hélène, mais sans se lever :
— Pourquoi donc, mademoiselle, dit-il. vous faitesvous annoncer sous votre titre et non pas sous votre nom?
— Pour que vous sachiez à qui vous avez affaire, monsieur le curé.
— Vous êtes franche, il paraît.
— 11 me semble que ce serait vous faire injure que de ne pas l'être.
— Vous me connaissez?
— Je vous vois.
L'abbé Houel posa son journal, et un sourire éclaira son visage rubicond, accentuant encore le caractère bienveillant et bon enfant de sa physionomie ouverte.
— Alors vous n'avez pas voulu me prendre en traître ? dit-il. Eh bien, puisque vous êles franche et que vous m'estimez assez pour me parler librement, voulez-vous, mon enfant, me dire dans quelles dispositions vous arrivez ici ?
— Oh ! bien volontiers, monsieur le curé.
Et en quelques paroles rapides, elle expliqua ses dispositions, elle répéta ce qu'elle avait déjà dit au député Mérault, en le complétant par ce que celui-ci lui avait demandé et qu'elle avait adopté.
A mesure qu'elle parlait le sourire du curé s'accentuait et il était évident qu'il éprouvait une réelle satisfaction.
— Pas d'affaires, dit-il, lorsqu'elle se tut ; pas d'affaires ; vous ne nous ferez pas d'affaires; mais c'est parfait cela.
Je vois avec plaisir que votre physionomie n'est pas trompeuse et que vous êtes une excellente personne, aussi intelligente que bonne. La paix, n'est-ce pas, nous vivrons en paix?
— Soyez sûr, monsieur le curé, que je ferai tout pour cela.
— Je veillerai à ce que personne ne vous tourmente, oui, j'y veillerai; car vous savez, il y a des gens... bien intentionnés d'ailleurs, que leur zèle entraîne quelquefois trop loin ; je veillerai à les retenir, je vous le promets.
Et il parut faire cette promesse comme un don de faveur insigne, ou tout au moins comme «i, prenant cet engagement, il sentait de grandes difficultés à le tenir.
Puis tout de suite, et même un peu bien vite, il ajouta
— Vous avez l'intention de rendre visite à M. l'abbé Péricliard, mon vicaire, n'est-ce pas ?
— Oui, monsieur le curé.
— Eh bien, répétez lui ce que vous venez de me dire, tout de suite, en sortant d'ici ; cela sera utile, très utile, mon enfant.
— Je le lui répéterai, seulement pas tout de suite.
— Et pourquoi cela?
— Parce que mon intention n'est pas de voir M. le vicaire tout de suite.
— Avez-vous une raison. J'entends une raison que vous vouliez dire.
— C'est qu'en sortant d'ici je dois faire ma visite à M. le maire.
— Sans doute, sans doute ; mais puisque vous êtes déjà dans la maison ; et puisque M. l'abbé Périchard est chez lui.
Evidemment le curé désirait que cette visite eût lieu immédiatement. Cependant Hélène ne céda pas, mais elle crut devoir expliquer pourquoi elle ne se rendait pas à ce désir.
— C'est par vous que j'ai commencé mes visites, monsieur le curé, non seulement parce que vous êtes nionsieur le curé, mais encore parce que vous serez, si vous le voulez bien, le directeur de ma conscience...
— Je suis bien âgé, mon -enfant, j'ai l'oreille dure et M. l'abbé PéricharJ...
— Me renverrez-vous donc, monsieur le curé, quand j'irai m'agenouilicr devant vous?
— Non, mon enfant, non certainement ; mais enfin. « Une foi? encore elle osa lui couper la parole :
— Alors, monsieur le curé, il en sera ainsi, si vous le permettez. Je vous disais donc que j'avais voulu que la première visite que je faisais dans ce pays fût pour vous.; mais la seconde doit être pour M. le maire. Il comprendra que j'aie commencé par vous quand je lui expliquerai franchement mes raisons; il pourrait être blessé que je fisse passer M. le vicaire avant lui.
— C'i'St fâcheux, très fâcheux; mais vous arrangerez les choses, n'est-ce pas, mon enfant ? Surtout pas d'affaires, tâchons de passer en paix les derniers jours que le bon Dieu nous donne.
Il n'y avait qu'une courte distance du presbytère à la maison du maire, et Hélène ne tarda pas à arriver à nne grille flanquée de deux pavillons; cette grille ouvrait sur un jardin au milieu duquel s'élevait un vaste bâtiment à deux étaijes qui, à Paris, eût pu s'appeler un hôtel. Cet hôtel, bâti au dix-huitième siècle, M™^ Ameite l'avait recueilli dans la succession de son premier mari et elle l'avait apporté à son second, qui, disait-on, ne l'avait épousée que pour sa fortune.
Comme au presbytère il fallut qu'Hélène sonnât plusieurs fois, car les pavillons n'étaient point habités par un concierge. Enfin une servante accourut, faisant claquer ses sabots, le tablier retroussé dans sa ceinture ayant l'air affaire et pressé.
.M. le maire n'était pas chez lui, mais il allait rentrer d'un moment à l'autre.
Hélène demanda à l'attendre.
— Tout de même, je vas vous dire, madame est en lessive, el vous allez trouver la maison sens dessus dessous.
— Je ne veux pas déranger madame.
— Quand on vient pour monsieur et qu'il n'est pas là, c'est mailame qui reçoit toujours.
Puisque tel était l'ordre Hélène n'eut rien à, répliquer.
Comme l'avait dit la servante, la maison était sens dessus dessous ; il y avait du linge partout, en paquet sur les tables, celui qui venait d'être détendu, plié sur les chaises, et, par les fenêtres, qui donnaient sur une vaste cour plantée de pommiers, on apercevait des draps, des nappes, des serviettes, des mouchoirs que le vent balançait sur des cordes et que de temps en temps il faisait claquer comme s'il allait les déchirer. De tout ce linge, sexhalaitune bonne odeur de lessive qui emplissait la maison.
Bien qu'elle fût terriblement occupée à mettre des épingles en bois à son linge, madame Amette se dérangea quand elle sut que la personne qui demandait M. le maire était la nouvelle institutrice, et Hélène vit entrer dans le salon où on l'avait introduite et où elle n'avait pas trouvé un siège pour s'asseoir, une grosse petite femme roulant comme une boule, rouge, essoufflée, s"épongeant le front avec un mouchoir qu'elle venait de prendre sur une corde et qui était raide comme une feuille de papier.
— Oh ! la lessive, ma chère demoiselle, s'écria madame Ametîe, ne m'en parlez pas ; je ne la fais que deux fois par an : au printemps, à l'automne ; deux calvaires. Vous allez bien ? Je vous remercie. Enchantée de faire votre connaissance. M. Amette va arriver.
Elle disait beaucoup de choses en peu de mots madame la mairesse, et cependant, tout en parlant, elle tenait ses yeux levés vers le ciel, paraissant suivre de gros nuages noirs, qu'un vent d'orage amoncelait.
• — Nous allons avoir de l'orage, c'est sûr ; et ma lessive ; mon Dieu ! ma lessive. Croyez-vous aux cierges brûlés? à saint Accalmi?
— Non, dit Hélène.
— Tant pis et tant mieux. Tant pis, parce que nous en aurions allumé un pour détourner l'orage; tant mieux, parce que ça fera plaisir à M. Amette et au conseil municipal.
— Mais, madame, vous pouvez en allumer un.
— Non, parce qu'il faut que tout le monde dans la maison soit en communion de croyance.
— Je puis m'en aller.
Mais avant que madame Amette acceptât ce sacrifice pour sauver sa lessive, un coup de tonnerre éclata assez ia[iproché, et la maîtresse se leva affolée.
— Vile au linge! cria-t-elle.
— Je vais vous aider, dit Hélène.
A ce moment, la sonnette de la prille d'entrée tinta, et Hélène vil s'avancer à pas comptés, imposant et important, un homme jeune encore, Rrand, solide, bien bâti : M. le maire en personne.
— Arrive donc vite, cria madame Amette, tu vas nous aider à rentrer le linge; dépêche-toi.
Et, docile à cet appel, M. le maire se dépêcha.
— Mademoiselle Âlargueritte,dil|lamairesse, tout en courant et ea montrant Hélène de la main, elle veut bien nous aider.
Déj i Hélène s'était mise à l'ouvrage et elle avait retiré de dessus les cordes un certain nombre de pièces de linge qu'elle allait porter à la maison, lorsque madame Amette lui dit de les déposer sur les bras de M. le maire :
— Ne craignez rien, cria-t-elle superbement, il est fort comme un Turc.
Il fallait se presser, car le bruit du tonnerre se rapprochait et déjà tombaient de larges gouttes de pluie.
Grâce à la force de M. le maire et à l'empressement de madame Amette, d'Hélène et des fernmes de service, la lessive fut rentrée à temps.
Alors seulement M. et madame Amette s'occupèrent d'Hélène, et madame la mairesse voulut payer le service qu'elle venait de recevoir :
— Crois-tu, dit-elle, que mademoiselle Margueritte n'a pas youlu brûler un cierge à saint Accalmi ?
— Mais je l'espère bien, dit le maire, ce n'est pas précisément pour enseigner le culte de saint Accalmi, ou de saint Allouvi ou de saint Accroupi que mademoiselle vient à Y vr anches,
— Quand l'orage menace et que ma lessive va mouiller, moi j'inventerais des nouveaux saints, dit madame Amette.
— Vous voyez, mademoiselle, dit le maire en souriant ; eh bien, ce que nous attendons de vous, c'est que vous donniez à nos jeunes générations d'autres idées.
Vin
L'orage fut violent, mais assez court. Tant qu'il dura, Hélène prolongea sa visite, M, et madame Amelte ne voulant pas la laisser partir et s'entretenant avec elle amicalement. Son empressement à travailler à la lessive lui avait gagné leslîonnes grâces de la femme ; saint Accalmi, celles du mari. Bien certainement elle pouvait compter sur M. le maire et madame la mairesse.
Enlln Hélène put sortir; la pluie avait lavé les rues, le temps s'était rasséréné, et tout en marchant sur le pavé luisant, elle se disait que sa journée avait bien commencé : après le curé, le maire.
Il est vrai que pour avoir fait la moitié de ses visites, elle n'était nullement à moitié de sa peine. Comme les paresseux et les peureux, elle avait commencé parle facile pour se donner du courage ; maintenant restait le diflicile.
Le délégué cantonal, il. Lebeurier.
Le vicaire.
Et elle ne savait trop lequel, celui-ci ou celui-là, lui faisait plus grande peur.
Deux panonceaux accrochés aux piliers d'une grille lui eussent indiqué la maison du notaire, si le jardin qu'elle avait aperçu à travers les barreaux de cette grille ne lui eût déjà dit que c'était là qu'un ouvrier maladroit plantait « des glycérines dans des tas de grabats ».
Hélène poussa une petite porte ouverte dans le mur et se trouva dans un magnifique jardin tout rempli de fleurs étagées sur quatre et cinq rangs autour de massifs d'arbustes qui leur servaient de fond. Devant elle se dressait une maison carrée en briques rouges, flanquée d'un côté d'une annexe sur laquelle on lisait « Etude », et de l'autre d'une serre couvertes de claies vertes.
Elle alluil prendre l'allée qui conduisait à l'étude, lorsqu'elle aperçut auprès d'un massif de reines-marguerites une dame occupée à secouer doucement les fleurs cour-
b<Vs par le poids de la pluie : M™" Lebeurier sans aucun doute.
«Vêtait là un trop he reux hasard pour qu'elle ne le saisit pas avec empresseiaent; elle se dirigea donc vers elle.
— L'étude est de l'autre côté, dit madame Lebeurier ïiuis s'interrompre,
— Ce nosL pas a l'étudo que j'ai afîjire ; c'est M. Leli.'urier lui-mèûie que je désire voir. Je suis l'institutrice cumniuiialt».
Ces derniers mots firent relever vivement la tète à madame Lr-heurier, et alors Hélène vit devant elle une grande femme chétive, à l'air oppiiinié et résigné, laide à faire
ur, mais cependant inspirant la sympathie parla dou-
IV et la bienveillance de sa f^bysionoinie.
— M. l>eheurier est occupé en ce moment, dit-elle^ mais il va bientùt être libre. Si vous le voulez, nous pouvons nous promener dans mon jcirdin, je vous ferai admirer mes fleurs.
Ce n'était pas un vain mot. Elle lui fit vraiment admirer son jardin, plante après plante, fleur après tleur : ses dahlias, ses coléus, ses caladiums, ses ^'éraniums, ses roses, ses chrysanthèmes, ses roses- trémières, ses fuchsias, ses lanlanas, ses bégonias, toutes ces fleurs d'automne dont elle écorchait les noms d'une façon comique, mais qu'elle connaissait et qu'elle appréciait très bien cependant, en femme qui les soigne et les aime.
Après le jardin ce fut le tour de la serre, qui, en cette saison avancée, n'était plus garnie que d'une riche collection de plantes grasses : des péreskias, des rhipsalis, des épiphylles, des échinocactes, des mélocactes, des phyllocactes, des cierges, et des écliantillons de toutes ces familles de plantes bizarres en colonnes charnues ou en sphères armées de faisceaux d'épines raides, creu*;c'es de sillons, les unes samienleuses, les autres dressées, cellesci rampantes, celles-là chevelues.
— Admirez, admirez-moi cela, répétait madame Lebeurier, est-ce curieux, est-ce diôle ?
Cependant Hélène s'était arrêtée devant un phyllocacte qui, dans les crénelures de ses rameaux sarmenleux.
laissait pendre de splendides fleurs rosées en forme d'étoile plus larges que les deux mains réunies.
— Quelle belle plante ! dit Hélène.
Mais madame Lebeurier haussa les épaules dédaigneusement.
— Elle est fleurie. . .
A ce moment la porte de la serre s'ouvrit et M. Lebeurier entra.
— Mademoiselle Margueritte, dit madame Lebeurier.
— Il n'était pas nécessaire de me présenter mademoiselle, dit le notaire, je l'ai reconnue... à sa beauté qu'on m'avait dépeinte.
Et il s'inclina, mais sans quitter Hélène des yeux. Un sourire avait épanoui sa large face rougeaude, et ses narines s'étaient dilatées ; son grand corps penché lourdement en avant, il faisait des grâces, les bras arrondis, le dos voûté, dodelinant de la tète, se croyant à coup sûr fort beau, non d'une beauté correcte, il ne tenait pas a cela, mais d une beauté intelligente et vigoureuse, comme il convenait à un homme tel que lui.
Courbée sur une plante, madame Lebeurier paraissait absorbée dans son examen ; mais furtivement, craintivemint, elle regardait son mari du coin de l'œil.
— Passons dans le salon, dit le notaire en tendant la main à Hélène.
Mais elle ne la prit point, et comme il ouvrait la porte elle attendit madame Lebeurier.
— J'ai à parler à mademoiselle, dit le notaire en s'adressant à sa femme, laisse-nous, je te prie, tes fleurs le réclament.
En femme qui est habituée à la docilité et à tous les sacrifices, mais avec un regard désolé qu'elle attacha sur Hélène madame Lebeurier sortit du salon.
— Vous paraissez troublée, dit le notaire en rapprochant son fauteuil de celui d'Hélène, je comprends cela. Yvranches vous fait peur, n'est-ce pas ? Il ne faut pas vous efîiayer, nous ne vous abandonnerons pas ; nous ne vous laisserons pas partir. Perdre une belle jeune fille comme vous, une merveille, une perle, ah non ! mille fois non ! Je vous déclare donc que vous pouvez compter
surinoi,etqueceque j'ai d'influence, d'autorité, je les mets h votre disposition. Rassurez-vous donc et n'ayez peur ni de l'abbé Périchard, ni des sœurs, ni des cléricaux, ni des dévotes. Je suis là I
Ce n'était ni de l'abbé Périchard, ni des sœurs, ni des dévotes qu'Hélène avait peur en ce moment : c'était du notaire, penché vers elle, se rapprochant à chaque parole.
Que dire? Que répondre? Comment se défendre sans se "faire de ce protecteur ennemi.
Heureusement un secours d'où d'elle ne l'attendait pas lui arriva ; madame Lebeurier ouvrit la porte et elle entra dans le salon suivie d'un grand et beau garçon, à cheveux noirs, portant toute sa barbe en éventail, longue et soyeuse. Il était vêtu de noir, et à la main il t' nait un chapeau de haute forme : un étranger, sans doute, car cette t nue soignée n'était pas celle des habitants d'Yvranches.
— M. Tarot, dit madame Lebeurier, que j'ai arrêté au passage.
— Je ne voulais pas entrer, dit le nouveau venu, en saluant Hélène d'une inclination de tête et en tenant Ja main au notaire, mais madame m'a dit que vous aviez besoin de mes soins.
— Ma femme a exagéré, mon cher' docteur ; je ne suis pas malade.
— Ce matin, tu n'étais pas bien.
— L'orale, répondit le notaire d'un ton bourru, en homme qui est mécontent qu'on l'ait interrompu ou qui ne veut pas qu'on puisse supposer qu'il est malade.
Mais changeant de ton en s'adressant à Hélène :
— Je vous présente mon ami, M. Léon Tarot, notre médecin, et qui sera aussi le vôtre, n'est-ce pas quand vous en aurez besoin.
— Je ne crois pas que mademoiselle ait de si tôt besoin d'un médecin, répliqua Léon Tarot en saluant.
Et il resta les yeux attachés sur elle, avec un sourire de franche admiration.
Mais bien qu'Hélène eiU rencontré ce regard, elle n'éprouva ni trouble, ni confusion : tout au contraire elle se
f74 SÉDUCTION
trouva parfaitement à son aise, et ce fut avec un sourire au3S qu'elle répondit quelqut^s mots de politesse.
Elle resta encore quelques minutes peadan lesquelles on ne parla que de Técole et des dispositions du pays, puis elle -^ leva pour se retirer.
— rirai vous rendre votre visite procliainenient, dit le notai! e, nous avons conseil à tenir pour votre école; je vous répète que je veux qu^ nous vous gardions, et nous vows garderons, n'est-ce pas, Tarot?
— Je le souhaite de tout cœur... pour le pays. Madame Lebeurier reconduisit Hélène.
Ellt's marchèrent côte à côte sans parler ; Hélène trop émue pour trouver quelque chose de banal ou d'insigaifiant à dire : madame Lebeurier embaorrassée, préoccue pée.
Elles arrivèrent ainsi à la petite porte et Hélène allait prendre congé de madame Lebeurier, lorsque celle-ci se décida enfin timidement.
— Voulez vous me permettre uu conseil, dit-elle en hésitant après chaque mot.
— Parlez, madame, je vous en prie.
— Eh bien, mon enfant, laissez-moi vous dire qu'il faut bien de la prudence, beaucoup de prudence, beaucoup de réserve à une jeune fille dans ce pays. N'oubliez pas cette recommandation, n'est-ce pas ? Ise vous laissez pas éblouir, quand on vous parlera de votre beauté. Ne vous laissez pas entraîner. Ceux qui vous loueront n'auront pas toujours de bo mes intentions. Vous êtes orpheline, et par cela vous m'inspirez une vive sympathie. Ecoutez le conseil d une femme qui ne parie pas souvent.
Hélène fut émue par ces paroles entortillées qui disaient tant de choses en si peu de mots, et qui ea laissaient deyiner plus encore.
— Je tâcherai de profiter de votre conseil, madame, dit-elle ; mais je vais être bien perdue, bien seule, dans ce pays nù jene connais personne; permettez-moidoncdem'adresser à vous quand je craindrai un danger; en vous disant tout, vous pourrez méclairer, me guider. Le voulez vous, madame?
-^ De tout cœur, mon enfant.
Maigre la menace que M. Leheurier lui avait fait ■ tleral. 1er voir bientôt, Hélène respira lorsqu'elle se trouva dans la rue.
. Sans doute, cela était terrible pour elle de rester sous cette menace ; mais enfin elle n'en était point surprise, Valpinçon l'avait prévenue: en entrant chez le notaire, elle le craignait presque autant qu'en sortant de chez lui. Madame Leheurier pourrait-elle lui étr.^ utile? Mais quoi qu'il advint, elle ne pouvait pas ne pas être émue de l'initiative de cette pauvre femme opprimée et désespérée, qui certainement avait pané bien plus dans un élan de générosité que dans une pensée de jalousie.
Elle s'arrêta devant la porte du vicaire et tira le cordon de la sonnette.
Bien que ce premier coup ainsi sonné eût été assez fort pour être entendu de toite la maison, la porte ne s'ouvrit pas.
Et cependant Hélène eut la sensation qu'un rideau de fenêtre avait été soulevé et que quelqu'un avait regardé à travers la vitre.
Au bout d'un certain temps, elle sonna de nouveau et cette fois un peu plus fort.
Elle crut entendre un bruit de porte dans la maison ; mais personne ne vint lui ouvrir,
Klle sonna encore plus fort et plus longuem nt.
Puis elle attendit se demandant si réellement on ne voulait pas lui ouvrir ou bien si c'était une épreuve qu'on cherchait a lui imposer.
A lu fin, cette pur te ne s'ouvrant pas, elle se décida à rentrer chez elle ;elle reviendrait le lendemain.
En effet le lendemain elle sonna de nouveau à cette porte si bien fermée, se demandant si elle allait rester close volontaire nient comme la veille.
Mais son incertitude ne f t pas lungue : presque aussitôt la porte fut ouverte par une servante qui ne ressemblait en rien à la gouvernante du curé : aussi raide, aussi anguleuse, aussi jaune, aussi revèche que la gouvernante
de Fabbé Houel était replète, rebondie, fleurie, et ave^ nante dans sa douce majesté.
— Puis-je voir M, le vicaire ?
— Non, mademoiselle.
Hélène comprit que sa question avait été maladroite ; si elle avait demandé : « M. le vicaire est-il cbez lui? » peut-être cette pieuse personne n'aurait-elle pas osé mentir.
— Quand pourrais-je le voir ?
— Je ne sais pas.
— Quand reçoit-il ?
— Quand il est chez lui.
— Quand est-il chez lui?
— Je ne sais pas, il n'a pas d'heure.
— Je reviendrai.
Cette fois ce fut trois jours après seulement [qu'elle revint ; elle avait tout d'abord montré assez d'empressement pour avoir le droit d'attendre,
La première école qu'elle avait faite lui avait servi :
— M. le vicaire est-il chez lui? dit-elle.
— Oui, mademoiselle.
— Peut-il me recevoir ?
— Je vais le demander.
Elle laissa Hélène dans le vestibule, qui était aussi nu
que celui du curé était encombré de choses utiles au
ien-ètre de la vie : chapeaux de paille, lévites, cannes,
parapluies ; chez le vicaire on ne voyait posé dans un
coin qu'un bâton de coudrier coupé aune haie.
Bientôt la servante revint et introduisit Hélène dans une salle à manger presque aussi nue que l'entrée ellemême. Au milieu, une table en bois de sapin, blanchieau sable fin, quatre chaises en merisier foncées en paille, et, sur la cheminée, pour tout ornement, une madone en plâtre doré.
Le vicaire était assis à cette table sans nappe, et il achevait de dîner en mangeant des œufs brouillés dans une assiette en faïence brune. Sa fourchette était en étain ; le verre dans lequel il buvait du cidre pâle, en verre coulé. Grande était la différence entre cet intérieur austère et celui du curé, si confortable et si gai. Pas de tasse en ar-
gent, pas de bibliothèque, pas de journal, pas de coussin sous les pieds.
Repoussant son assiette, le vicaire s'était levé à moitié; puis il s'était rassis en s'écartant un peu de la table, les yeux baissés.
Pen lant ce temps, HMène, qui avait pris une chaise, expliqua qu'elle s'était déj;\ prés.'ntée plusieurs fois.
Et sans la regarder, le vicaire l'écoulait en se rongeant les doigts; sous ses fortes dents pointues et trancha ites, on entendait les ongles claquer.
Tout a coup il releva les yeux, et, regardant Hélène en face avec une sorte de bravade :
— Vous tenez donc bien a me voir? dit-il.
— Je tenais à m'acquilter de mon devoir, répondit-elle simplement.
Il se lit un moment de silence, pendant lequel le vicaire se rongea encore les ongles plus fortement.
— Alors, dit-il, vous n'avez pas peur de la lutte?
— Au contraire, très grande peur.
— Alors, comment venez-vous a Yvranches?
— Parce que j'espère justement qu'il n'y aura pas de lutte.
— Vous comptez abandonner la place.
— Pas du tout.
Elle répéta à l'abbé Périchard ce qu'elle avait déjà expliqué au curé, et ce que celui-ci lui avait recommandé de redire a son vicaire.
Pendant qu'elle parlait, le vicaire l'examinait à la dérobt'e, tantôt levant les yeux sur elle comme malgré lui, tantôt les tenant obstinément baissés par un ellort évident de sa volonté.
Hélène, qui parlait franchement, les yeux levés sur lui, était surprise des chan^emenls qu'elle voyait se succéder sur son visage, tout à coup rouge, tout à coup biètne, qui trahissait ainsi une émotion violente dont elle ne comprenait pas la cause.
Brusquement il lui coupa la parole :
— Ainsi, s'écria-t-il, vous vous imaginez qu'on peut venir dans un pays Jusque-la tranquille et heureux s'établir dans une position consacrée par lajustice et la tra-
178 SÉDUCTJON
dition ; chasser de chez elles de saintes filles ; apporte: dans ce pays le trouble et l'iniquité ; se faire la complici des méchants ou des fous et dire : « Je ne veux pas 1; lutte. »
— Mais ce n'est pas moi qui ai créé cette situation, di Hélène, un moment interdite par cette véhémence.
— Qu'importe, si elle existe I
— Il importe beaucoup au point de vue de la responsa' bilité.
— N'êtes-vous pas l'instrument de ces méchants oi de ces fous, et n'est-ce pas sur vous qu'ils comptent poui la réalisation de leurs desseins pervers ?
— L'instrument n'est pas la main.
Cette contradiction parut exaspérer le vicaire ; les veines de son front se gonflèrent et dans son visage roug( prirent une teinte noirâtre.
— L'instrument brisé, la main n'a plus la même puissance pour faire le mal, dit-il durement.
— Elle la remplace par un autre.
— On brise le second comme on a brisé le premier, le troisième comme le second, le quatrième comme le troisième.
Il avait jeté ces quelques mots sans la regarder, évitant de tourner la tète vers elle.
— Et si cet instrument n'est point une chose inerte, en bois ou en fer, dit-elle doucement, s'il a une àme qui peut souffrir et se désespérer?
Le vicaire ne répondit rien, et il tint ses yeux obstinément fixés sur le carreau de sa salle à manger; mais aux ondes de sang qui alternativement gonflaient et déprimaient les veines de son front, il était facile de suivre les mouvements de son agitation,
— Je suis cet instrument, monsieur le vicaire, continua Hélène, cet instrument sensible, et je ne peux pas croire qu'on cherchera à me faire souffrir volontairement, quand moi, de mon côté, je ne chercherai qu'à vivre en paix avec tout le monde, en respectant les idées, les croyances, les droits de chacun. C'est en agissant ainsi que j'espère pouvoir éviter la lutte.
Elle parlait doucement, non en suppliante, mais avec
uni- fermeté calme, en femme convaincue de la justice de sa cause.
Ce n'était pas seulement par la beauté de ses traits que « cette belle lille » exerçait une influence séductrice sur ceux qui la voyaient, c'était aussi par le charme de sa voix et la musique de son accent.
A mesure qu'elle parlait, l'abbé Périchard avait relevé la tète, et. attachant ses yeux sur elle, il restait ainsi, penché en avant, les lèvres entr'ouvertes, dans l'attitude d'une muette contemplation.
Elle poursuivit :
— Et pourquoi en^'agerait-on une lutte contre moi? Pour me faire partir. J'admets qu'on réussisse, quoique je sois d'avance résignée à supporter bien des choses. On me chasse ou je pars. Cela fera-t-il que le conseil municipale reviendra sur son vote? Moi ou une autre, qu'importe ?
Elle s'arrêta, croyant qu'il allait répondre ; mais, il ne dit rien; seulement, à l'expression de son visage adouci, attendri, elle crut qu'elle l'avait touché; ce n'était plus le même homme, ce n'étaient plus les mêmes regards.
Encouragée par le succès qu'elle obtenait elle continua.
— Qui peut savoir ce que serait celle qui me remplacerait. Arriverait-elle disposée comme moi à éviter tout ce qui pourrait provoquer la lutte? Serait-elle prête à tout pour rétablir la paix. En voyant comme on m'aurait traitée, ne voudrait-elle pas prendre une voie autre que celle que j'aurais suivie? Ne l'y pousserait-on pas? Ce ne sont là que des considérations que votre esprit de justice ne peut pas ne pas peser. Ajouterai-je un mot personnel? Vous dirai-je que ce n'est pas volontairement, de gaieté de cœur, que j'ai accepté Yvranches malgré les dangers qu'il présentait ; que je suis or[)heIiiie ; que je suis le soutien d'une grand'mère qui n'a que moi ?
Le vicaire ne répondit pas. Pendant quelques secondes il resta les yeux plongés dans ceux d'Hélène. Puis tout à coup au moment même où elle s'imaginait avoir vaincu, il les baissa.
11 s'établit un sibnce.
Mais il dura peu; brusquement l'abbé Périchard se leva :
— Non, mademoiselle, non, s'écria-t-il violemment sans la r'igarder, j? ne me laisserai pas tou cher par ces sophismes coupables; non, je ne me laisserai pas séduire. Votre présence à Yvranches est dange reuse. Dangereuse pour tous. Je ferai tout pour vous obliger à quitter notre paroisse. Vous entendez, tout. Je vous en préviens ouvertement en face.
— Mais, monsieur le vicaire...
Marchant sur elle il lui coupa la parole.
Elle s'était levée et elle avait reculé instinctivement. Sans l'approcher, mais marchant toujours sur elle, il la poussa ainsiju^qu'a la porte du vestibule.
— Aiiieu, mademoiselle.
Et il lui referma la porte sur les talons.
Depuis qu'Hélène était à Yvranches, il y avait un nom qu'elle entendait sans cesse et que de tous les côtés on lui cornait aux oreilles : celui de mademoiselle de la Bussonnière.
Cette vieille fille, fort riche, avait eu une jeunesse assez orageuse, racontait la chronique, et elle ne s'était point mariée parce qu'elle n'av lit pas rencontré le prince Charmant et Puissant de ses rêves. Pendant vingt-cinq ans elle l'avait vainement cherché et poursuivi. Puis, quand, malgré des expériences nombreuses, il avait été démontré pour elle qu'elle ne le rencontrerait pas, elle avait demamlé à la dévotion, une dévotion militante, de satisfaire son besoin d'activité, eu l'occupant et en la distrayant. Or, ce n'était point là une petite affaire, car c'était bien la personne la plus vive d'esprit et de corps qu'on pût rencontrer ; toujours en mouvement, avec vingt idées dans la tète, non de ces idées fugitives qui se succèdent d'heure en heure, mais tenaces et obstinées, qu'elle poursuivait jusqu'au bout, sans les lâcher jamais. N'économisant pas plus son argent que son
SÉDUCTION ISl
temps, elle s'était naturellement trouvée la directrice de toutes les œuvres pieuses delà contrée, non seulement à Vvrancbes, mais encore à dix lieues à la ronde, imposant son autorité par tous les moyens et ne ri'culant devant rien pour réussir une cho e qu'elle voulait. Dans les ronférences on s'excitait à secouer son joufî, mais pi-rsonu ■ n'osait être le premier à se révolter. Ce qu'il y avait de certain, c'était que l'abbé Houel, qui lui témoignait beaucoup de déférence apparente lorsqu'il se trouvait avec elle en public, la fuyait comme la peste, et que lorsqu'on l'invitait quelque part, son premier mot avant de répondre était : M Avez-vous mademoiselle de la Bussonnière? >> Oui, il refusait. Non, il acceptiit. Mal avec le curé, elle était, au contraire, au mieux avec le vicaire en qui elle avait trouvé l'honiraj d'action qu'il lui fallait. De même elle était au mieux avec la sœur Philogone.
En arrivant à Yvranches, on avait demandé à Hélène si elle ne ferait pas visite à M"* de la Bussonnière.
A quoi bon ?
Elle n'avait pas envie de s'exposer à une njuvelle algarade ; celle du vicaire lui suflisait.
Mais si elle n'avait pas voulu aller chez M''« de la Bussonnière, celle-ci, que rien ne retenait quand elle poursuivait l'exécution d'une idée^ était venue à la maison d'école ; une après-midi, en remontant de sa classe dans son logement, Hélène avait trouvé la vieille fille en conversation avec sa grand'mère.
Au mouvement de surprise qu'elle ne fut pas maîtresse de retenir, mademoiselle de la Bussonnière répondit par un sourire.
— Avant tout, dit-elle, il faut que vous sachiez que je ressens pour vous une vive sympathie. Vous pensez bien, n'est-ce pas qu'en apprenant que vous veniez a V'vranches dans les circonstacces présentes, j'ai voulu savjir qui vous étiez? J'ai d ne pris des rensei;;nements sur vous Ceux qui m'ont été transmis m'ont touchée. Vos malheurs, votre détresse, votre courai^e ne pouvaient laisser insensible une femme qui connaît les difficultés et les misères, de la vie J'ai donc été attirée vers vous, et j'ai résolu de vous rendre service.
Hélène s'inclina.
— Vous c mprenez bien, n'est-ce pas, continua mademoiselle de la Bussonnière, que vous nepouvezpas rester ci ? Si vous ne vous en allez pas volontairement après avoir fait l'épreuve de quelques-unes des difficultés qui vont vous assaillir, on vous forcera à partir. Vous me répondrez que justement vous ne pouvez pas partir.
— En effet.
— J'ai prévu cette réponse, et c'est pour cela précisément que je suis venue à vous. Je vous ai dit que ce que j'avais appris m'avait inspiré une vive sympathie ; vous allez en avoir tout de suite la preuve. Pour partir, n'estce pas, il faut avoir quelque part où aller? Je viens vous offrir ce quelque part.
Malgré sa surprise, Hélène, qui se tenait sur ses gardes, ne fit aucune question.
— Dites-vous bien, continua mademoiselle de la Bussonsière, que tôt ou tard vous serez obligée d'abandonner Yvranches. Si vous aviez la certitude d'être alors pourvue d'un autre poste, cela ne serait pas bien grave. Mais vous en donnerait-on un ? 11 me semble que la réponse doive être négative. On se compromet dans une lutte, on se fait des ennemis. De sorte que le jour où vous seriez forcée d'abandonner cette place, vous n'en trouveriez pas une autre car l'administration, toujours lâche, vous devez le savoir, hésite à soutenir ceux qui se sont compromis pour elle. Eh bien, cette place que vous ne pourriez pas alors obtenir, moi je vous l'offre tout de suite et je vous la garantis pour le nombre d'années qu'il vous plaira de fixer vous-même. C'est chez les dames de Saint-Joseph à Coudé ; vous n'aurez pas de classe à faire ; vos fonctions seront à peu près celles d'un censeur dans un collège. J'ajoute que vous pourrez avoir votre grand'mère avec vous ; elle sera loyée, nourrie et on l'emploiera à la lingerie.
Elle se tut pour laisser à Hélène le temps de réfléchir et de bien voir tous les avantages de ce qu'elle lui offrait.
— Mais quand j'accepterais, dit Hélène après quelques instants, cela ne ferait point fermer l'école laïque d'Yvranches, ce qui est le vrai but poursuivi, n'est-il pas vrai 7 Une autre institutrice me remplacerait.
— Cela n'est pas certain ; et puis si cette autre institurice venait vous remplacer, ce ne serait pas vous, elle ne
se présenterait pas comme vous vous êtes présentée, elle ne nous inspirerait pas la même sympathie que vous et alors on pourrait lui faire l'ranchenient la guerre.
— C'est votre dernière parole qui dicte ma réponse, mademoiselle. Ceux qui m'ont envoyée ici veulent l'apaisement et non la guerre ; ce serait les trahir que d'abandonner le poste qu'ils m'ont confié.
— Vous refusez?
— Je dois refuser.
— Mais c'est de la folie 1 vous ne savez pas à quoi vous vous exposez, malheureuse enfant.
— Il est vrai que ce n'est pas cela que j'envisage.
— Songez que c'est la lutte, et que, dans la lutte, on ne ménage pas s>-S adversaires. Vous allez être en butte à toutes 1 s attaques, à toutes les accusations ; on va remonter dans votre vie.
— Tant mieux, car on verra que je n'ai rien à cacher.
— Je le crois ; mais enfin il y a dans cette vie un mariage manqué pour des raisons obscures ; il y a aussi, il y a surtout un séjour au château de Courtomer avec un départ subit tout à fait étrange et inexplicable... au moins en apparence, car, pour moi, je suis convaincue que vous pourrez l'expliquer quand vous voudrez; seulement le voudrez-vous? le pourrez-vous ? il y a des moments où l'odieux de l'attaque paralyse.
— On ne se défend que quand on a besoin de se défendre, dit Hélène en se levant, et ce n'est pas mon cas.
— Enfin, mon enfant, vous réfléchirez.
— Alors la raison ne fiourra que confirmer ce que le premier mouvement décide.
— Je vous reverrai.
— J'aurai l'honneur d'aller vous remercier de la visite que vous avez bien voulu me faire.
Lorsque Hélène rentra après avoir reconduit mademoiselle delà Bussonnière, elle trouva sa grand'mère installée à sa place ordinaire et tricotant vivement, la tète basse, le front sombre.
Pendant assez longtemps elles restèrent sans échanger
une seule parole, puis tout à coup la grand'mère releva la tète.
— Qu'as-tu répondu à cette dame ? demanda-t-elle.
— A propos de quoi, grand'mère.
— A propos de sa p oposition d'aller à Condé.
— Je lui ai répondu queje n'acceptais pas.
— Alors tu veux faire la guerre aux curés.
— Mais pas du tout, grand'mèr ■.
Madame MargueritLe secoua la tète :
— C'est grave, cela, réfléchis ; ce sont des gens qui ont la main longue. Et puis qui les attaque s'attaque au bon Dieu.
C'était avec anxiété qu'Hélène attendait la rentrée des classes.
Combien d'élèves aurait-elle?
Pour iju'elle réussît dans son enseignement il lui fallait des élèves.
Pour qu'elle vécût, il lui en fallait aussi.
Eu volant la laïcité de son école des filles, le conseil municipal d'Yvranches n'avait pas voté la gratuité da renseignement, Paildieu et Fillette voulaient cette gratuité et disaient que l'Etat exigeait assez de ses enfants ]iour leur donner l'mstruction qui, d'ailleurs, lui profitait, à lui Etat, au moins autant qu'a eux ; mais Bonnot le politique, avait fait rejeter cette proposition en disant qu'on n'attache de prix qu'à ce qu'on i/aye, et que tant que ri.istruclion ne serait pas obligatoire, il ne fallait pas qu'elle lût gratuite, sous peine d'être n'gligée et même méprisée par un cerlam nombre de gens.
L'habile Bonnot l'avait emporté : la laïcité avait été votée sans la gratuité. De sorte que l'institutrice se trouvait n'avoir pour vivre que : 1° Un traitement llxe de deux cents francs ; 2° le produit de la rétributiin scolaire, c'est-à-ilire les deux francs que chaque élève devait payer par mois ; 3° un traitenit^nt éventuel calcul ' à raison du icombre des élèves gratuits présents à l'école ; 4° enfin, un
supplément accordé dans le cas où le traitement fixe, jiiiiil au produit de l.i rtHribulion scolaire et du traitement éventuel, n'alteindra t [)as les sept cents francs qui étaient le taux du Irailenienlrainiinuni attribué asa classe.
C'était une bien faible somme que 700 francs pour deux fi;mmes, car cela ne faisait pas quarante sous par jour pour vivre.
Quand elle avait dû venir à Yvranches, le maire, dans plusieurs lettres rédigées en belles phrases administratives, lui avait promis que la rétribution scolaire dépasserait de beaucoup ces 70') francs et tout naturellement elle l'avait cru, ne sachant d'Vvranclies que ce qu'en disaient les statistiqu'-s, c'est-à-dire que cétail une commune dont la population dépassait trois nulle habitants et qui, par conséquent devait envoyer aux écoles cent vingt ou cent cinquante enfants); qu'elle eût seulement le quart de ces enfants, c'est-à-dire une quarantaine d'élèves, cela lui faisait 80 francs par mois, lesquels, augmentés de son traitement fixe, lui permettaient largement de vivre, sa grand'mère et elle.
Mais de|>uis qu'elle était à Yvranches, elle avait dû en rabattre de ces beaux calculs théoriques.
Quand Paildieu l'avait amenée de Condé à Yvranches, il lui avait parlé de ses deux petites tilles, âgées l'une de onze ans, l'autre de neuf ans, qu'il devait lui donner et qu'il lui avait recommandées d'après ses idées personnelles sur l'éducation des lill s, lesquelles idées ne manquaient pas vraiment d'originalité.
De même Fillette lui avait promis sa petite fille trop jeune pour avoir été encore à l'école, mais qui irait cette année-là, non pas tant pour apprendre quelque chose, que pour faire acte de présence à l'école communale dirigée par une laï.|ue, ainsi qu'il convenait à la (llle d'ua adjoint q li a\ait eu grande part dans l'émancipation d'Vvranclies.
Hélène comfdait donc sur les deux petites Paildieu ainsi que sur Zoé Fillette, et c'étaient là pour ell • trois élèves qui devaient lui en amener d'autres; Paildieu était un des plus riches propriét lires du pays, et Fillette, en
relations journalières avec tout le monde, jouissait d'une influence réelle.
Mais quelques jours avant la rentrée aj^ant été faire visite à madame Paildieu pour voir ce que savaient ses futures élèves et ce qu'elle pourrait attendre d'elles, elle avait été reçue par le père et la mère d'une façon embarrassée, et quand elle avait demandé à connaître les petites filles, on lui avait répondu qu'elles étaient sorties, bien qu'on entendît leurs cris de jeu dans le jardin.
Que signifiait donc cet accueil ? Pa Idieu lui tenait-il rancune pour la messe?
A la fin, Paildieu s'était décidé à s'expliquer:
— Je vas vous dire, relativement aux filles, que la seule chose que n'y a, c'est que je ne peux pas faire ce que je voulais ; pour lors il est impossible de vous les donner.
— Comment! vous les enverrez chez les sœurs I s'écria Hélène stupéfaite.
Mais Paldieu se fâcha.
— Envoyer mes filles chez les sœurs, à qui je veux faire la barbe, on voit bien que vous ne connaissez pas Paildieu (Isidore-Casimir): aussi, je ne vous en veux pas; c'est qu'elles vont aller à Condé chez les dames de Saint- Joseph.
— Ah!
— Ce n'est pas la même chose, s'écria Paildieu, de plus en plus en colère; et puis la seule chose que n'y a, c'est qu'on ne fait pas ce qu'on veut. Vous savez, la iamille. Des tantes à héritage. Il faut bien subir leurs volontés. Elles s'imaginent que l'école ne va plus être fréquentée que par les filles des ouvriers et des pauvres, et que ce ne serait pas là une camaraderie pour leurs nièces plus tard. Vous comprenez, hein ?
— Je comprendrais cela chez des gens qui n'auraient point vos opinions.
— Mes opinions! Est-ce que ça touche mes opinions? Paildieu ne change jamais. Je voulais faire la barbe aux sœurs, je la leur ferai. Moi, si j'étais libre, j'enverrais justement mes enfants à l'écule parce qu'' lies y auraient pour camarades des filles d'ouvriers. Est-ce que je ne uis pas du peuple? Y a-t-il quelqu'un qui dise que se
méprise le peuple ! Qu'il lève la main, celui qui dit ça, et moi, Paildieu (Isidore-Casimir), je lui règle sou compte. Seulement la seule chose que n'y a c'est que je ne suis pas libre. Faut bien que j'écoute mes tantes qui ont été élevées bigotement et qui ne savent pas raisonner.
— Élevées comme leurs grandtaates, vos lilles ne raisonneront-elles pas comme elles?
— Croyez-vous que je ne me le dis pas ? Mais je ne peux pas pourtant sacrifier leur héritage. Pensez donc le meilleur herbage du pays ; un bœuf {,\i prononça un icu) s'y engraissé en trois mois, et elles me déshériteraient aussi vrai que je m'appelle Paildieu, C'est borné, ça a l'esprit étroit, tout rempli de superstition et de préjugés. Ne craignez rien, les sœurs me payeront ça. Vous verrez.
Evidemment il n'y avait pas autre chose à dire, et dès lors que les sœurs devaient payer ça, et que Paildieu Hait toujours décidé a leur faire la barbe, Hélène eût été vraiment mal venue de se plaindre.
Aussi ne se plaignit-elle point; mais elle s'en revint fort chagrine, à travers l^'S magnifiques herbages de Pailjieu où les bœufs avaient de l'herbe jusqu'au poitrail, se Jemandant ce que serait son école si elle était ainsi ibandonnée par cens, qui précisément devaient être les premiers à la soutenir, puisque cette école était leur ïuvre.
Enfin, si ele perdait les petites Paildieu, au moins lui [•estait-il Zoé Fdlette ; c'était là ce qu'elle devait se dire pour se consoler.
Comme elle arrivait devant l'auberge du Turc, elle aperçut M°* Fillelte sur le pas de sa porte, exposant i l'air frais son visage allumé par les feux du charbon, et elle ne voulut point passer sans s'arrêter.
— Comment va Zoé? demanda-t-elle, après les premières politesses.
— Je vous remercie, elle va bien, c'est-à-dire non, elle ne va pas très bien, et même nous aurions à vous parler a son sujet.
— Soyez sûre que j'aurai pour elle toutes les précautions que V( us désirez.
— J'en suis bien certaine et je vous en remercie; seule-
ment c'est plus que des précautions qu'il faut avee elle.
Et elle 3"aiTèla embarrassée, s'occupant à passer le coin de son talilier blanc dans le cordon qui san^-lait son ventre rebondi ; mais cela ne lui donna pas une contenance plus assurée.
— Entrez donc, dit-elle tout à coup, Fillette va vous parler.
Et, passant la première, elle appela son mari qui était dans le billard, où l'on enlendait le carambola^'e des billes ; puis elle alla à son fourneau, où elle se mit à faire sauter ses casseroles.
Enlin Fillette abandonna le billard et, quand il parut dans la cuisine, M™« Fillette abandonna aussi son fourneau; puis, ouvrant la porte d'une petite salle, elle fit entier la son mari et Hélène.
— C'est pour que tu pailes de Zoé à mademoiselle Margueritte, dit-elle.
Ce fut au tour de Fillette de rester embarrassé; mais après un certain temps il se décida :
— C'est que nous ne pourrons pas vous donner Zoé tout de suite, dit-il ; elle n'est pas très bien et M. Tarot nous conseille de ne pas la faire travailler encore. Vous savez, quand le médecin a parlé...
— Qu'a-t-elle? demanda Hélène.
— Oli rien de grave ; seulement il faut des précautions après l'hiver nous verrons.
— Au beau temps, dit madame Fillette,
Hélène ne pouvait rien répliquer ; elle dit seulement que Paildieu venait justement de lui annoncer que ses filles e traient chez les dames de Saint-Josefdi.
— Paildieu, c'est un capon ! s'écria Fillette; et puisqu'il se conduit ainsi son ad'aire est sûre ; il ne sera pas renommé au conseil. Un homme qui ne sait que crier, ça fait pitié.
Fillette reconduisit Hélène; puis, quand ils furent seuls sur la place.
— C'est pour ma femme, dit-il à mi-voix. Vous savez moi j'ai besoin d'elle; je ne peux pas la fâcher. Que
voulez-vous qu'on fasse avec une femme élevée comme la mitMine.
En aTivanl devant chez elle, Hélène croisa Bonnot, qui s'arrêla pour lui parler.
— Vous paraissez toute bouleversée, mailemoiselle Marguerille ; qu'est-ce qu'il y a donc qui va mal?
Hélène rapporta ce qu'elle venait d'apprendre.
— J'ai toujours soutenu que les gens qui criaient le plus fortétait>nt les plus polirons, dit Bonnot sentencieusement. Mais qu'aitendie de bon de gens qui ne comprennent rien à la pidiiique. Quel malheur que je n'aie pas une fille, vous vprrit'z si j'aurais peur de l'envoyer à votre école. C'est une honte. Heureus^^ment elle a c la de lion, qu'elle montre à ous ce que sont ces braillards. En voilà qui sont sûrs de n'être pas rennnimés.
C'avait ('té avec une vive satisfaction que Fillette avait prédit que Paildieu ne serait pas renommé, ce fut avec une salislaclion non moins vive que Bonnot pronostiqua que ni FilU'tte ni Paildieu ne seraient renommés, et làdessus il quitta Hélène pour s'en aller gaiement dîner.
Bien qu'elle ne fût pas riche, Hélène avait ses pauvres; c'était une famille de cinq enfants vivant avec leur mère veuve, le père ayant été tué « par sa faute » dans une explosion de carrière ; com ne elle ne pouvait pas leur donner des sec urs en argent, puisqu'elle n'avait pas d'argent, elle travaillait pour ces enfants, et elle avait habillé trois des petites filles, qui, avec les robes qu'elle leur avait taillées da .s les siennes, pourraient venir décemment à sa classe.
Quelques jours avant la rentrée, la mère de ces petites filles vint trouver Hélène et, avec toute s sortes de réticences, d'excuses, de protestalions, elle finit par lui avouer que ses trois filles allaient entrer chez les sœurs.
— J'aurais voulu vous les donner; m lis on m'a fait voir que je n'aurais plus de secours ; et puis on ne les habillerait pas pour leur première communion. Vous comprenez.
La V uve ajouta :
— 11 ne faut pas que ça vous empêche de penser à mes
pauvres petites : justement l'aînée a déchiré la robe que vous lui avez donnée; vous n'auriez pas un more au.
— Apportez la robe, je mettrai moi-même le morceau.
— C'est que, je vas vous dire, j'aimerais mieux qu'on ne sache pas que vous travaillez pour moi.
On accédait au logement particulier d'Hélène par un escalier dont la porte au rez-de-chaussée s'ouvrait sur la rue. La veille de la rentrée, un dimanche matin, en des* cendant pour ouvrir cette porte, Hélène remarqua que. dans la nuit, on l'avait couverte d'inscriptions à la craie- Se reculant un peu, elle lut ces inscriptions qui toutes étaient semblables : Courtomer père et fils .
Elle resta un moment sans comprendre, se demandant comment ces noms se trouvaient là.
Tout à coup la lumière se fit, et la honte l'étouffa ; ainsi se réalisaient les menaces de M"" de la Bussonnière.
Si on avait écrit cette inscription sur sa porte, ce n'était pas seulement pour qu'elle la vît, c'était surtout pour que d'autres la vissent et qu'elle fût lue par tous ceux qui viendraient à la mairie, où devait se faire ce jour-là une élection au conseil général. Quelle bonne matière à curiosité et à bavardages. « Courtomer père et fils? » Qu'est-ce que c'est que ça?
Elle devait donc au plus vite effacer cette inscription ; peut-être à cette heure matinale n'avait-elle pas encore été remarquée.
Elle entra dans la classe et prenant l'éponge du tableau noir, elle revint à la porte.
Mais il y avait du monde qui allait et venait sur la pi ice, et devant la boutique du perruquier, se tenaient, assis sur des bancs ou debout adossés à la devanture, une vingtaine d'hommes qui attendaient leur tour de barbe.
Elle hésita un moment ; mais, réflexion faite, elle pensa que le mieux encore était de ne pas la laisser, et, se cachant autant que possible dans son allée en tournant le dos à la place, elle se mit à l'effacer.
Et, tout en frottant l'éponge contre le bois, elle se demandait ce quelle répondrail si quelqu'un, en passant, riiiterrogeait pour savoir ce qu'elle faisait là.
Heureusement, cela ne dura que peu de temps, et personne ne lui adressa la parole.
Comme après avoir uni elle regarda t sur la place, elle vit venir le maire, qui arrivait pour organiser le bureau électoral, et elle sorti', pour le saluer.
— Eh bien! mademoiselle, dit M. Amette, c'est demain notre grand jour ; espérons que votre entrée de classe sera bonne, malgré la défection de Paildieu et de Fillette.
— Vous savez ?
— Bonnot m'a conté cela.
Elle tournait le dos à la maison d'école et le maire lui faisait face.
— Qu'est-ce que c'est quecela? s'écria-t-il tout à coup. Elle se retourna pour voir ce qu'il désignait de la
main.
Et, sur le mur de la maison d'école nouvellement peinte en jaune, elle lut, répétée dix fois, vingt fois en grosses lettres roug's, bleues, noires, l'inscription qu'elle venait d'effacer sur sa porte : « Courtorner père et fils. »
Hélène n'avait pas pu ne pas laisser échapper une exclamation à demi étoulTée.
Et tout de suit3 elle raconta la visite de M"* de la Bussonnière.
En parlant, les larmes de la honte lui montaient aux yeux et la contusion lui serrait la gorge.
Comme elle achevait son récit, Bonnot les aborda.
Aussitôt le maire lui montra les inscriptions et lui rapporta ce qu'Hélène venait de lui raconter.
— Nous allons faire enlever cela, dit l'adoint.
— Pas du tout, répliqua vivement le maire ; il faut que tout le monde voie de quelles armes se servent nos adversaires. C'est une heureuse chance qui nous arrive. Cela bien expliqué va donner cinquante voix à notre candidat qu'il n'aurait pas eues.
— Et moi ? ne put s'empêcher de dire Hélène à demi- Aoix.
— Qu'importe pour vous, ma chère demoiselle ! Tous ceux à l'estime desquels vous pouvez tenir sauront bien que c'est une infamie.
— Et les autres ?
— N en prenez pas souci.
Gela était facile à dire au maire, mais non facile à faire pour Hélène.
Mais, si humiliée qu'elle fût, que pouvait-elle ? Le maire eut un mot qui la paralysa
— Vous êtes chargé de la police, mon cher Bonnot ; en cette qualité je vous rends responsable de la conservation de ces inscriptions. Si quelqu'un voulait les effacer, qu'on lui déclare procès-verbal pour dégradation à un monument public.
Sa honte devenant un élément d'intérêt politique, elle n'avait qu'à se taire.
Ainsi, c'étaient la les armes dont on allait se servir contre elle.
Que répondrait-elle, lorsque, devant elle, sans même lui parler, mais avec un sourire railleur, on prononcerait ce nom de Courtoraer ? Pourrait-elle empêcher la rougeur de lui -nonter au front, si tout à coup dans la rue elle se trouvait en face de cette inscription : « Courtomer père et fils. »
£lle était innocente ; elle n'avait rien à se reprocher, pas même une coquetterie, pas même une imprudence.
A qui ferait-on accroire cela ?
Pendant qu'elle pensait ainsi tristement dans sa chambre, on entendait un brouhaha sur la place : les électeurs venaient voter. Mais elle était trop troublée, trop préoccupée pour se laisser distraire par ces bruits et par les éclats de voix, les rires et les murmures qui, de temps en temps, arrivaient à ses oreilles.
Le temps s'écoula, la m sse sonna ; et alors Hélène, ramenée à la réalité des choses, se demanda si elle allait oser entrer dans l'église. Sa première pensée fut de rester chez elle. Mais c'était là une lâcheté. Et puis, après tout le tapage qui venait de se faire, on devait l'atten-
dre, et sûrem'^nt on interpréterait son absence contre elle.
Ole s'habilla ; quand la messe tinta elle sortit avec sa grand'nière.
Des groupes d'électeurs se tenaient devant la mairie, discutant, riant, faisant un tapage assourdissant. Quand elle parut, les bouches se turent et toutes les tètes se tournèrent de <on l'ôté.
Un grand corps qui se plaça devant elle l'arrêta : c'était Paildieu :
— Vous savez, mademoiselle, dit-il en lui tendant la main, que ça ne vous enlève pas l'estime de personne, au contraire ; la seule chose que n'y a, c'est qu'ils ne le porteront pas en paradis, s'ils y vont.
Sans doute c'était là une bonne parole, mais non suffisante cependant pour faire l'apaisement dans son cœur bouleversé.
Elles entrèrent dans l'église ; heureusement pour Hélène, elle avait un nuage devant les yeux, et elle marchait sans rien voir, en hallucinée.
Une fois installée à sa place, elle se plongea dans son paroissien, et ce fut seulement en reconnaissant la voix du curé qu'elle sut que c'était lui qui officiait. Au prône, ce fut le vicaire qui monta en chaire.
Hélène n'avait pas relevé la tète ; 'mais aux premiers mots elle tressaillit, car elle venait de comprendre qu'elle allait faire le sujet de ce sermon.
Et de fait elle ne se trompait pas :
« C'est de l'instruction à donner aux enfants que je vais vous entretenir aujourd'hui, mes chers frères. »
Sur ce thème il continua, montrant que l'instruction sans religion est plus nuisible qu'utile, car elle ne peut faire que des orgueilleux ; c'était unechose de mode de soutenir que l'instruction conduisait à tout, en réalité elle ne conduisait qu'à l'erreur si elle n'était soutenue par l'enseignement des vérités éternelles ; — qui pouvait donner cet enseignement si ce n'est ceux qui en étaient nourris et qui chaque jour pratiquaient ce qu'ils enseignaient avec une foi ardente ? comment confier ses enfants à celles qui vivent dans l'erreur ? — quelles garan-
Vies offrent-elles ? d'où viennent-elles ? — que sont-elles I Il s'était élevé un bruit de pieds et de chaises : on se tournait pour voir Hélène, et tous les yeux se ramassaient sur elle.
Mais l'abbé Périchard avait trompé la curiosité qu'il avait si vivement surexcitée, au lieu de développer ses personnalités comme on s'y attendait, il avait tourné court, s'étendant seulement dans un parallèle entre les institutrices qui offrent toutes les garanties aussi bien au point de vue de l'instruction (ce qui est la petite affaire) qu'au point de vue de la foi et de la moralité (ce qui est la grande), et celles qui n'en offrent d'aucune sorte.
XUI
A l'église et au retour, la grand'mère n'avait rien dit à Hélène ; mais à son recueillement, il était évident qu'elle était sous l'influence d'une vive préoccupation.
Ce fut seulement plus de dix bonnes minutes après qu'elles furent rentrées qu'elle se décida :
— C'est de toi que le vicaire a voulu parler, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
— Peut-être.
— C'est sûr ; tout le monde l'a bien compris ; aux regards qui se sont tournés sur toi, il n'y avait pas|à s'y tromper. Pourquoi a-t-il dit que tu n'offrais des garanties d'aucune sorte ?
— Je ne sais pas.
— C'est bien malheureux ; cela va te faire du tort ; voilà ce que c'est que d'être en guerre avec les prêtres.
— Mais, grand'mère, ce n'est pas moi qui suis en guerre avec ^les prêtres, c'est un prêtre qui est en guerre avec moi. Où sont mes torts ?
Elle apportait toujours une extrême douceur et une modération voulue dans ses relations aussi bien que dans ses paroles avec sa grand'mère ; cependant elle ne put pas ne pas mettre un peu d'amertume dans ces derniers miots.
— Je ne dis pas, répondit la grand'mère, mais il me
semble à moi, qui ne suis pas une savante, qu'on a tort de se raettie en lutte avec qui est plus fort que soi.
Elle voulut essayer de lire et prit un livre : comme elle en tournait les feuillets machinalement, on frajipa à sa porte. Elle alla ouvrir et se trouva en face du maire, accompagné de M. Lebeurier.
La physionomie du maire était toute joyeuse.
Elle les lit entrer.
— Je viens d'apprendre ce qui s'est passé à la messe, dit le maire ens'asseyant Ça va bien, c'est parfait. Ma parole d'honneur, on les payerait qu'ils n'iraient pas mieux.
Il dit cela avec un air de triomphe.
— Sont-ils assez maladroits !
M. Lebeurier, qui ne disait rien, examinait Hélène attentivement, et ce fut seulement quand le maire eut exhalé sa joie qu'il prit la parole :
— Je comprends que comme homme de parti vous soyez enchanté.
— Je ne suis pas un homme de parti, je suis un homme de justice...
— On est toujours un homme de justice pour soi. Je comprends donc que vous vous réjouissiez des violences inconsidérées de vos adversaires ; mais, en se plaçant au point de vue de mademoiselle Margueritte, il me semble qu'il y a lieu de déplorer ces violences.
Le maire parut étonné qu'il y eût un autre point de vue que le sien.
— En somme, continua M. Lebeurier, c'est sur elle que les coups tombent.
— Us ne l'atteignent pas.
—Vous croyez. Eh bien, mon cher ami, je ne pense pas comme vous et je crois que mademoiselle Margueritte est très malheureuse de ce qui se passe, confuse et humiliée.
— Ce serait n'être guère raisonnable.
— Les hommes sentent d'une façon, les femmes d'une autre. Au reste, rien n'est plus facile que de nous metfe d'accord la-dessus : que mademoiselle Margueritte dise franchement ce qu'elle éprouve
— Mais, messieurs... essaya Hélène, qui aurait voulu qu'on n'abordât pas h ce sujet.
— Je vous en prie, mademoiselle, dit M. Lebeurier. Hélène ne pouvait pas cependant mentir et dire qu'elle
était insensible à ces coups :
— Cnnluse et humiliée, dit-elle, en détournant la tète oui, cela est vrai.
— Vous voyez, mon cher ami, continua le délégué, et malheureuse. Aussi ne pouvons-nous pas permettre cela. Que vous, monchermaire, placé à la tètedu partiopposéa celui de i'abbé Périchard, vous vous réjouissiez des fautes que commet ce parti, je comprends cela ; mais moi je ne suis pas dans les mêmes conditions. Quand mademoiselle a bien voulu me faire visite, je lui ai promis de la défendre ; ce serait manquer à ma promesse que de ne pas intervenir, et j'interviendrai.
— Vous aurez tort, dit le maire, c'est en les laissantfaire des sottises que nous en viendrons à bout.
— Et pendant ce temps que fera madi^moiselle Marguerite, qui sera l'enclume sur laquelle tomberont vos coups. Pour moi, je ne souffrirai pas cela ; tout de suite je vais voir M. l'abbé Périchard, mademoiselle de la Bussonnière, l'abbé Houel, enfin tous ceux qui, à un titre quelconque, sont dans cette affaire.
Hélène eût voulu remercier le délégué, mais elle n'en eût pas la force, car elle se trouvait en réalité plus malheureuse de son intervention que del'indifférence du maire. Si elle devait être défendue, elle eût voulu un autre défenseur que M. Lebeurier.
Cependant le « tout de suite » du délégué ne se traduisit pas immédiatement par son départ ; au contraire ; il tassa son grand corps sur sa chaise en regardant Hélène d'un air protecteur, et la conversation continua, roulant sur la rentrée des élèves qui devait avoir lieu le lendemain.
Sur ce terrain Hélène était à son aise, et d'autant plus que sa grand-mère n'avait point quitté sa place, tricotant toujours, et le maire était là.
Au bout d'un temps assez long, le délégué proposa de] visiter la classe pour voir s'il ne serait pas possible d« changer le chauffage, qui était insuffisant : il ne fallait pas rester trop en arrière de l'instal'ation des sœurs.
Ils descendirent tous les trois; mais une fois arrivés dans la classe, le délépiié, qui avait son nièln- dans sa poche, commença à prendre des mesures, ce qui parut agacer le maire.
— Vous êtes pressé? demanda M. Lebeurier.
— Le bureau électoral m'attend ; vous savez que j'ai promis de n'être que quelques minutes absent.
— Eh bien! allez à votre bureau ; je vous rejoindrai tout à l'heure.
— Mais, monsieur le maire... s'écria Hélène, qui sévit menacée d'un tète-à-tète qu'elle s'était promis d'éviter,
— Je vais revenir tout de suite, dit le maire. Il sortit.
Hélène avait voulu le suivre ; mais M. Lebeurier tenait la porte. Le maire parti, il la referma et s'adussa contre.
Ils étaient seuls dans cette grande classe vide, et c'était par les fenêtres ouvrant en imposte au haut des murs qu'arrivaient les bruits de conversation d s électeurs groupés devant la mairie ; personne ne pouvait les voir, personne ne pouvait les entendre, à moins d'écouler à la porte.
— Alors cela vous a bien émue, ce nom de Courtomer "écrit sur les murailles? dit M. Lebeurier avec un sourire,
et en la regardant des pieds à la tète. Elle ne répondit pas.
— Un gaillard, le marquis, continua M. Lebeurier ; il a passé lies actes devant moi, je le connais. Il vous a fait la cour? Contez-moi ça, hein? Il faut que je connaisse les choses pour vous défendre adroitement.
Hélène s'était reculée
— Vous ne voulezpasfcontinua M. Lebeurier. Pourquoi? Avez-vous peur de me rendre jaloux? il n'y a pas de risques. El puis, croyez-vous que je ne devine pas comment ça c'est passé ? Tous les mêmes, ces gen:^ de l'ancien régime ; ils s'imaginent que lout leur est dû, et que quand ils daignent seulement vous souriie, ils vous font un honneur insigne. Eh bien, non! ce n'est pas comme ça que des hommes de notre âge doivent aimer une belle fiUe comme vous: ne rien exiger, être heureux de ce qu'on nous accorde, voilà.
ly» SÉDUCTION
Il dit cela d'un ton humble et vainqueur tout à la fois, — un vainqueur qui se reconnaît vaincu.
— C'est ainsi que je suis; car, depuis votre visite, je ne pense plus qua vous, vous emplissez ma vie ; j'en perds la tête.
— Monsieur! s'écria Hélène.
— Voulez-vous donc m'em pêcher de vous exprimer les sentiments que vous m'avez inspirés? Je vous ai vue, je vous ai admirée; pouvais-je faire autrement ? Maintenant, suis-je un marquis de Courtomer qui parle en vainqueur ? Nullement. Qu'avez-vous a craindre de moi? Rien. Pas même que je vous compromette. Je ne vous demande qu'une chose : vous laisser aimer; et vous ne pouvez pas vous opposer à cela. Vous ne pourriez qu'une chose, quitter le pays. Laissez-moi vous dire que ce serait une sottise. Oui, mon enfant, une sottise. Sans doute je suis marié, mais vous n'avez pas vu ma femme, elle n'en a pas pour longtemps, la pauvre malheureuse, quelques mois au plus. Demandez à Tarot. Eh bien, quand je serais veuf, n'ouvrirez-vous pas vos oreilles, à un homme qui vous offrira trente mille fi ancs de rente ? C'est quelque chose cela, il me semble. Hein, qu'on dites vous ?
Elle n'avait rien à répondre, car c'était à peine si elle entendait ce qu'il disait; elle n'avait qu'une pensée: M. Ametle n'allait-il pas revenir ; elle n'avait qu'uiie espérance : laisser le délégué parler jusque-là.
La voyant silencieuse, il co tinua :
— Comprenez-vous maintenant que je ne veux pas qu'on vous tourmente, et que je ferai tout pour qu'on ne vous oblige p s à quitter Yvranches ; vous ent^^ndez, tout. Si cela arrivait, je vendrais mon étude et vous suivrais. Mais cela n'arrivera pas, soyez en sûre. Vous veirez que a vie que vous aurez ici, ne sera pas malheureuse, en attendant celle que je veux pour vous. La seule chose que je vous demanderai et que vous ne me refuserez point, n'est-ce pas, ma belle enfant ? ce sera d'adoucir pour moi ce temps de l'attente. Cela vous sera si facile et vous coûtera si peu.
H s'avança les bras ouverts ; mais se jetant de côté, elle se sauva à l'autre bout de la classe.
Le notaire, souriant, les mains tremblantes, s'avançait.
Il n'était plus qu'à deux pas d'elle lorsque la porte s'ouvrit et le maire parut.
— Eh bien ? avez-vous pris vos mesures ? demandat-il.
Le notaire resta un moment surpris ; mais bien vite, il recouvra son sanp-froid :
— Parfaitement, dit-il, tout ira bien : mademoiselle et moi nous nous sommes entendus.