Épitret de Boileau
plus diyine qu^bumaine. » La face solaire de Saint-Simon ne fait pas plus sourire ; et cependant ces hyperboles étaient alors la naïve expression d'un entbousiasme général. Poètes, orateurs , écrivains de tout genre , semblaient s'attacher à prouver qu'ils prenaient au sérieux certains ^chapitres de la Politique tirée de l'Écriture sainte^ j et apfèsDieu, c'était le roi que le dix-septième siècle faisait profession d*ado* rer. Serais suivait le torrent , et ne recula pas devant cette façon d'apothéose*. Dans son discours de réception (1662), le gentilhomme de Mademoiselle n'avait pas dit un mot du roi. Au moment où sa protectrice venait d'être exilée, pour n'avoir pas voulu se sacrifier à la politique égoïste du maître , ce silence avait été de haute convenance et honnête : se croyait-il obligé- de se faire pardonner cette courageuse délicatesse ?
Il y a mieux que d'hyperboliques éloges dans les discours académiques de Segrais. Élevez vos cœurs, dit-il aux académiciens de Soissons ! Goûtez avant toutes les autres les joies d'une conscience pure et les plaisirs de l'esprit. Aimez la vraie gloire : « Si vous fuyez les vices et les vanités qu'elle méprise, si, libres de la fonction de vos charges ou des devoirs de votre profession, vous ne donnez votre loisir qu'à des choses hon«nêteSy attendez toutes les suites heureuses d'une vie innocente; prenant la vraie sagesse et le solide honneur pour guides, vous arriverez du moins au terme des malheurs de la vie par la route la plus débarrassée et la plus agréable*. » Ces paroles ne sont point d'un harangueur vulgaire , mais d'un esprit élevé et d'un honnête homme. En voici qui ne les déparent pas : « Ce sage ministre (Richelieu), qui avait considéré que la
1. liTre III, art. 2 : « Aussi Dieu a-t-il mis dans les princes quelque chose de divin. J'ai dit : Vous êtes des dieux. »
2. Dieu copie de Louis XIV (Cf. Boiieau^ édit. Gérusez, p. 9). Cf. les CoMoersations de Mlle de Scudery, Comparaison piquante entre un amant et le courtisan passionné pour son prince. I, p. 138.
3. Recueil des harangues prononcées par MM. de FAcadémie française^ I»» vol., p. 360.
perfection du gouTememefit de la France connstait principalement en cette sage dispensation du pouYoir et des gr&ces à toutes sortes de conditions^ qui fait qu'il n'y en a aucune qui puisse opprimer l'autre ou manquer de récompense, considéra aussi que des trois différents états qu'elle contient^ il en résultait comme un quatrième, que le vulgaire peut mépriser^ n'ayant égard qu'au peu de personnes dont il est composé, mais le plus digne sans doute de la considération d'une &me héroïque qui saura marquer l'utilité que les autres en retirent, et la grandeur du mérite qui le soutient. Je veux parler, Messieurs, de ces généreux esprits dont vous êtes la fleur , de ces âmes célestes qui, au milieu des emplois de ce monde, se détachent du commerce des hommes, et qui , bravant le pouvoir de la fortune, ne peuvent faire leur bonheur des grâces qui dépendent de sa témérité (a). »
Voilà des pensées dont le dix-huitième siècle eût été jaloux , et d'autant plus honorables à leur auteur. En 1662 , il y avait de la hardiesse à mettre au-dessus des gens de robe et d'épée, les gens d'esprit, et d'en former tin quatrième ordre supérieur aux trois autres. C'était placer les hommes de lettres à leur véritable rang , et rappeler aux grands seigneurs, leurs protecteurs quelquefois superbes, de- ne pas se faire illusion sur l'apparente infériorité où les condamne la médiocrité de leur fortune (6). Il est plus malaisé de composer de beaux écrits que d'hériter de vieux parchemins, et un bon poète qui fait partie du domestique d'un duc ou marquis, est supérieur à son mécène , si ce dernier n'a d'autre titre que celui de duc ou marquis. Cela est vrai, et vaut un peu mieux que de dire avec Malherbe : « Un bon poète n'est pas plus utile à l'état qu'un bon joueur de quilles*. » Le car-
1. Segr., p. 161. — Un excellent poëte fait autant d'honneur à son pays qu'un grand capitaine. C*est l'avis de Racine dans son Éloge de Corneille, Cette partie de la harangue académique de Segrais est plus originale que le passage correspondant du- discours de Racine.
dinal n'avait pas de si basses pensées, et comme il cherchait à doter les esprits d'élite du royaume d'avantages extraor^^ dinaires, ne trouvant rien d'assez relevé dans son vaste pouvoir, il voulut les réunir, c'est-à-dire « les donner les unl^ aux autres, » comme la seule récompense digne d'eux. Ainsi, Richelieu fonda et plaça au-dessus des trois autres le qua-> trième ordre de l'état , en instituant l'Académie. Cette page^ noble de pensée et de langage, justifie cet éloge de Voltaire : Segrais est un véritable homme de lettres '.
Trente-neuf ans après cette séance solennelle, le 16 juin 1701, l'abbé Régnier répondait à Gampistron , héritier du fauteuil de Segrais, et prononçait l'éloge de l'ami que les académiciens avaient perdu. Il rendit hommage à l'écrivain, à l'homme, puis à racadémicien assidu et dévoué. En effet, Segrais avait donné à la compagnie une preuve d'attachement véritable, le jour où il avait dit du royal protecteur de l'Académie : « Il souhaite de la rendre de jour en jour plus florissante. Il n'y admet que les plus dignes sujets de sa cour et de son royaume. » Cet éloge voilait un conseil asset opportun, s'il faut en juger par l'impatience que les choix de la cour donnaient quelquefois à Segrais. Il y revient à deux reprises dans leSegraisiana^. « Les gens de qualité que l'on introduit dans l'Académie en si grand nombre , lui font grand tort. » Chapelain, Mézerai, étaient de cet avis, et quand un de leurs confrères était mort, ils disaient : « H nous manque un académicien habile en telle sorte de science ou de connaissance ; il faut en chercher un. » Mais la compagnie n'était pas toujours libre, et une force supérieure lui faisait violence, comme cette fois où par « une injustice insupportable, » elle dut sacrifier Ménage, son candidat, à M. Bergeret , premier commis de M. de Croissy, ministre d'État. De là les plaintes de Segrais et les sages avis dont d'Alembertle félicite ^ L'abbé Régnier ne manqua pas non
1. Siècle de Louis XIV. — 2. Pages 10, 92. — 3. D'Alembert, t. VIU, p. 163.
plus de louer ce zèle éclairé , et il ajoutait, afin à*en donner une nouvelle preuve: comme Énée avait b&ti en Crète une seconde Troie , douce image de la patrie absente , Segrais, de retour dans sa ville natale, y établit une Académie, afin f d'avoir toujours devant les yeux une représentation de celle dont il avait été contraint de se séparer. » L'orateur rappela encore au récipiendaire l'agrément du poëte, la douceur de son humeur (Gampistron mourut d'un accès de colère), sa candeur naïve, et cette modestie qui le faisait chérir de ses collègues. Enfin , il fit de Segrais un éloge qui semblait dire à Gampistron : M. de Segrais vous lègue un lourd héritage ; il vous laisse beaucoup à faire, si vous prétendez nous rendre son talent et les qualités de son coeur. Ces louanges étaient sincères; mais dans la bouche d*un tel (^*atenr , elles doublaient de prix. La droiture de Fabbé Régnier était incorruptible ; sa vertu, délicate jusqu'au scrupule. Segrais, qui conseillait de préférer à tous les avantages les joies vertueuses d'un esprit bien réglé, méritait d'être loué par un si honnête homme.