CHAPITRE III
TRADUCTION DB L'ÉNÉmS ET DES GÉORGIQUES
DE VIRGniE.
Les poésies de Segrais offrent abondamment la preuve que Virgile fut l'inspirateur de son talent. L'auteur des églogues voulut reconnaître ce bienfait et entreprit de le traduire. Dès ses premières années Segrais avait pratiqué Virgile : à
19 ans (1645) il lui dérobait quelques-uns des meilleurs traits des Bucoliques, et en parait ses églogues. En 1651 paraissait VAthis, en 1658 Y Hymne à Mademoiselle, ouvrages habile* ment enrichis de dépouilles virgiliennes. Ces imitations de détail frayaient la voie à une traduction complète et suivie. Segrais la commença de bonne heure : en 1 662 elle était fort avancée, et déjà faisait pressentir qu'elle achèverait d'établir la réputation de l'auteur*. En 1668 Segrais publia les six premiers livres avec la fameuse préface, et à cinquante-sept ans (1681) il achevait le monument élevé à la gloire de son poêle préféré. On peut donc dire que la traduction de VÉ^ néide est née du commerce assidu de Segrais avec Virgile, et a été le délassement poétique de presque toute sa vie. Une sympathie secrète l'attachait à cet auteur « sage et modéré, ennemi de la basse flatterie et de la servitude.... d'un coeur tendre et bon, et surtout.... vrai philosophe fort éloigné de l'ostentation et de ces affectations vaines qui ne peuvent partir que d'un esprit médiocre'. » Unhommede ce caractère devait plaire au poète doux et candide que d'Alembert félicitait d'àvoire vécu en philosophe, et une si belle amitié méritait d'être resserrée par un nouveau lien d'ordinaire assez fort, la tendresse d'un traducteur pour son auteur.
Que penser maintenant de l'anecdote de Brébeuf et Segrais s'exaltant si bien l'un à l'autre les mérites de leur poète favori, Virgile et Lucain, qu'à la fin ils en font l'échange? Cette historiette peut faire assez bonne figure dans les ana, mais ne tient pas contre le plus léger examen (a). Lucain était à la mode à la fin du seizième siècle et au commencement du
1. Cf. Mélanges tirés des Lettres manuscrites de Chapelain, 1726, p. 247. Un jour de Tannée 1664, il fit à Boursault la lecture du premier livre de V Enéide, au château d'Eu. Boursault dans ce vers :
Sa beauté méprisée, impardonnable injure,
blftma le mot impardonnable, terme nouveau que Tusage n'en a pas moins justifié (segr., p. 140).