‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 106 sur 138 · Préface · texte numérisé non relu

Préface

dix-septième. Malherbe, Corneille et Brébeuf, même avant son prétendu entretien avec Segrais, osaient le préférer à Virçile. Mais Segrais n'a jamais laissé éetiapper une parole ou un vers qui puisse le faire soupçonner d'un pareil blasphème. D'ailleurs lui-même à raconté la naissance de sa traduction de YÉnéide. Il était seul un jour dans une maison de campagne, et ne savait comment occuper ses loisirs; il s'avisa de rendre le début du premier livre. Cet essai lui réussit, ii y prit gQût. Au bout de deux jours, à peine embarqué, le voilà au milieu de la tempête ; son amour de Virgile et « la facilité qu'il trouvait à mal faire » (Segrais est modeste ; il est philosophe), raniment si bien qu'en un mois le premier livre est achevé. Ce commerce lui plaisait; il s'y laisse aller , et ainsi le divertissement d'un moment l'amena peu à peuàun engagement sérieux, qui le charmait encore au seuil de la vieilesse.

L'admiration affectueuse de Segrais pour Virgile faisait un devoir à l'interprète de YÉnéide de ne pas dégrader une épopée qu'il considérait « comme la borne et la plus grande sublimité de l'esprit humain. » Dans cette pensée, Segrais comprit d'abord qu'il était indispensable de le traduire en vers. Reproduire en prose une œuvre inspirée des Muses, c'est changer un brillant cavalier en humble piéton, ou donner en pièces de cuivre la monnaie d'un écu d'or. Segrais se garda d'une si fâcheuse méprise, et laissa à Virgile ses chants et sa lyre.

Cela même lui permettait d'adopter une méthode de son choix, n n'y avait pas encore, dit-il, de règles consacrées pour les traductions en vers. Ce silence du législateur lui laissait une grande liberté : voici comment il en usa. Son principal dessein n'était pas d'offrir aux doctes une copie exacte d'un auteur qui leur était familier, mais de rendre le prince des poètes romains populaire parmi les gens du monde* Il donna donc YÉnéide en français comme Virgile l'eût donnée lui-même. Ses lecteurs, flattés de cette sorte d'hommage, lui applaudirent, et crurent mettre le comble à leurs louanges

en déclarant que Virgile, né 8ujet de Louis XIV, n'aurait pas fait mieux. Il est permis de ne pas s'associer à cet éloge, beaucoup moins magnifique qu'on ne pensait alors, et même de blâmer Segrais de s'y être exposé. Les sages lecteurs, les bons juges savent ne pas être amoureux de leur temps au point de dédaigner tous les autres ; ils se plaisent, sans dommage pour leur siècle, à goûter l'esprit des anciens âges, et se défendent de cette vanité égoïste qui prétend tout ramener à nos habitudes et à nos préjugés. Que demande-4:-on à un traducteur de Virgile? Un Virgile français, travesti, ou le vrai Virgile latin ? Ainsi comprise, Tinterprétation, au lieu d'être instructive et féconde, ne serait plus qu'une assimilation toute propre à détruire; elle ruinerait l'originalité des plus beaux ouvrages, en absorbant tous les génies antiques ou étrangers dans le génie particulier d'une époque ou d'une nation. Or tel n'est pas apparemment l'office de la traduction. Elle doit propager les chefs-d'œuvre des auteurs étrangers, et non pas altérer leur vraie physionomie en les affublant à notre mode.

A cet égard, Segrais a trop cédé à l'impérieuse autorité des préjugés contemporains*. Dans Homère, Junon promet une nymphe au Sommeil, comme on offrirait à AchjUe une belle esclave (irapaxotriç) ; dans Virgile, c'est une épouse féconde qui donnera de beaux enfants à ËoIe.Le dix-septième siècle n'est pas encore satisfait de cet adoucissement. Ëst-il honnête que la grande Junon, la déesse des noces (pronuba) offre une femme à qui ne lui en demandait pas? Déiopée sera donc, avec Segrais, une nymphe aimée d'Éole. Junon peut servir Famour du dieu; l'espoir d'un si beau prix doit lui faire tout oser. — Énée rencontre Vénus sous les traits d'une vierge chasseresse; sa voix, sa beauté n'ont rien de mortel. Énée lui adresse quelques paroles respectueuses: c'est une déesse qu'il croit avoir devant les yeux. Chez Segrais, le pieux Énée se

1. Desmaretz Saint-Sorlin l'en félicite; mais c'est là un des moindres méfaits de Saint-Sorlin.

fait galant, et lui parle comme à une simple jolie mortelle : « Objet.. .. que déjà dans mon âme j*adore.... » Après un si tendre début a-t-il bonne grâce à lui offrir des autels f On élève des autels aux belles^ mais par métaphore, et non de ceux où coule le sang des agneaux. Plus loin, quand Vénus se découvre et disparaît : mère trop charmante, s'écrie le âls d'Anchise. Partout, dans YÉnéide de Segrais, Vénus est la charmante mère d'Amour, bien plutôt que la mère des Romains {JSmaàumgmitrix).

Quelquefois le tour galant est dans les mots et non plus dans les choses; les femmes deThrace s'appellent des dames; un manteau royal offert par Didon à Énée devient une écharpe^ en souvenir de la Fronde, et « pour faire une idée plus convenable à nos mœurs. » Ce motif justifiait Segrais aux yeux des contemporains, et le bal des Dryades ne les étonnait pas plus que les belles infidélités de d'Abkncourt, de Mme Dacier, ou même de Guyot de Port-Royal, le traducteur des lettres de Gicéron à son ami M. de Pomponne (Pomponius Atti4ms).

VÉnéide de Segrais, quelquefois infidèle par galanterie, l'est encore à dessein d'atténuer les imperfections de Toriginal. On reprochait à Énée d'être larmoyant, timide, peu amoureux, peu généreux. Segrais s'empresse de corriger les passages à l'appui de ces griefs ; il sèche les larmes du héros et les remplace par de simples soupirs. En poésie « pleurer, soupirer, se plaindre ou gémir, sont souvent pris pour la même chose. » Au milieu de la tempête, Énée « est surpris*; » diffugimus visu exsangues: « tout fiiit sur le rivage; » nos . procul inde fugam trepidi celerare : « nous partons.. .; » Enée, même résolu à abandonner Didon, l'aime « d'un amour furieux. » Au deuxième livre, il maudit Hélène, mais samaiu se refuse à la punir. Au douzième, il n'a garde de poursuivre l'épée haute Turnus désarmé; car

c Son noMe courage Rejette le secours d'un indigne avantage.

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