‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 107 sur 138 · Solvuntur frigore mmbra · texte numérisé non relu

Solvuntur frigore mmbra

Les Troyens s'enferment dans leurs tremblantes murailles (Irepidantia castra); mais c'est pour se défendre de < l'indiscrète ardeur » que le < faux honneur » inspire trop souvent. Ainsi, en traduisant YÉnéide^ Segrais la corrige. Deux vers lui semblent inutiles, il les retranche; une harangue lui parait longue, il la resserre le plus possible, « voyant par expérience combien leur longueur est ennuyeuse. »

Avec tout cela, l'auteur se pique d'être aussi exact qu'un traducteur en vers peut Tôtre; s'attacher à la lettre, quand on interprète un poète, ne lui semble pas meilleur que de s'étendre en paraphrase. Segrais tiendra donc le milieu entre ces deux méthodes, mais en s'approchant plutôt du sens littéral que de l'autre extrémité. Il sera précis, ou s'il néglige ce mérite, il y gagnera de mieux mettre en relief la pensée dominante de son modèle. Ainsi Virgile a dit :

Quinquaginta illi t/to/omt, spes tanta nepotum, . . . Procfimere

et Segrais :

Tout périt, et périt le plus doax de leurs vœux , Le penser de revivre en leurs braves neveux.

Richesse, enfants, grandeur, tout tombe avec Pergame.

lUa subit medù^ue tninans illabitur urhi. . . . Le monstre fatal pénètre au cœur de la ville,

Où d'un air menaçant son front audacieux Semble nous insulter et défier nos dieux.

Je demande encore grâce pour les vers suivants :

Oronte, chef hardi des adroits Lyciens,

Du plus haut de sa poupe encourageait les siens ;

D'un front audacieux il brave la tempête ;

Le flot qui s'en émeut, s'élève sur sa tète.

Grève et tombe sur lui, montre un abtme ouvert.

La nef tourne trois fois, disparaît et se perd. (I, 113.)

Tandis qu'aux monts de Chypre, en un plaisant bocage

De myrtes amoureux et d'odorants jasmins,

Yéans porte l'enfant si chéri des destins,

Sa lêie doucement est sur elle penchée ;

Des pavots du sommeil sa paupière est touchée. (I, 691.)

Il gémit (le fresne), il chancelle, et sa tète penchante

Sent longtemps agiter ses verdoyants cheveux;

Mais en§n il succombe au bras fort et nerveux ;

Il s'éclate, et tombant confond dans sa ruine

Le renaissant espoir de la forêt voisine ,

Cent tendres arbrisseaux, jeunes audacieux,

Qui prétendaient un jour s'élever jusqu'aux cieux. (Il, 026.)

Tithonis croceum linquens Aurora cubile.

Du Ht du vieux Tithon l'Aube sort en riant.

Là, dans l'antre de Mars, sur la terre gisants

Une louve allaitait deux illustres enfants.

De ses petites mains cette race jumelle

Folâtre sans frayeur, pendue à la mamelle;

La louve paraissait les lécher tour à tour,

£t croire en les flattant les avoir mis au jour. (YIII, 631.)

« Quand on m'accuserait d'avoir plutôt imité Virgile que de l'avoir traduit, je ne m'en ofTenserais point. » En effet la version de Segrais n'est bien souvent qu'une irallalion originale; où il ne le suit plus, il s'efforce de l'égaler. Il y a quelquefois réussi : bon nombre des vers greffes sur l'original ne sont pas tout à fait indignes de Virgile, et, comme l'arbre des Géorgiques, VÉnèide a souvent l'occasion d'être surprise et d'admirer : miraturque novas frondes et non sua ppma.

Parmi les qualités de son modèle que Segrais réussit le mieux à reproduire, la vigueur est au premier rang.

Poursuis, disperse, abîme et nochers et galères I

Mais que du roi des dieux le tonnerre vengeur De réternelle nuit perce les antres sombres.

Et me plonge vivante entre les pâles ombres ; Que la terre plutôt s'entr'ouvre sous mes pas. Que ma vertu combatte et ne triomphe pas. (IV, 2k.)

Il fallait ddns ses nefs réduire tout en flamme,

Pour la seconde fois anéantir Pergame,

En exterminer tout, père et fils égorger,

Et mourir en goûtant l^aise de se venger! (IV, 604.)

Segrais aime les traits fortement ou naïvement pittores- * ques; il dira volontiers que Fembrasement s'attache aux cordages pomé^. La troupe fugitive d'Énée

Tratne en mer ces grands corps noirs de gluante poix. Il décrit des coursiers qui piaffent et

Remâchent leqr frein dont l'or bruit sous leurs dents; la tête d'un lion dont

Le mufle entr^ouvert montre encore les dents.

Il aime à peindre au vif, en traits saisissants, de nature à plaire à une certaine école moderne, bien qu'ils n'affectent rien de la crudité du réalisme. Il dira des dragcms de Laocoon : leurs langues sifflantes.

Lèchent les sales bords de leurs gueules béantes ;

et en racontant le festin sanglant du Cyclope dans son charnier humain, il luttera de révoltante énergie avec le poëte, au lieu de songer à ménager par des adoucissements la délicatesse de ses lecteurs. Je n'ose Fen blâmer ; au contraire, j'aime à trouver ces traits de franche énergie au milieu des poésies noblement pompeuses du dix-septième siècle, alors qu'il fallait être l'auteur d'Alhalie pour faire entendre sans révolte dans des vers les mots de boucs, de chevaux et de chiens. Avant Racine, le style de la poésie française fit, avec Segrais, une excursion au pays latin, et ce voyage lui profita. Il dépouilla sa pruderie ordinaire et osa peindre une lutte à coups de poing, un athlète crachant une écume sanglante avec ses dents, une tête fracassée et la cervelle qui en jaillit. Au commencement du siècle, Saint-^Amand> avec plus de verve poétique que de

goùty avait usé et abusé de ces chaudes couleurs, au point d'étaler aux yeux des objets d'une réalité rebutante^ excès fâcheux qui avait contribué à trop assagir la poésie française, et à la priver d'une heureuse liberté, pour avoir indiscrètement débuté par la licence.

Les belles et longues tirades ne sont pas rares dans la traiduction de Segrais ; en voici deux : Laocoon immolait un taureau à Neptune, quand deux dragons affreux s'élèvent du milieu des flots,

Sur la mer aplanie à Tenvi déployant

Les tortueux replis de leur corps ondoyant.

Ils portent au-dessus de la plaine mouvante

Leur col enflé d'orgueil, leur crête rougissante. . . .

Tout fuit sur le rivage, et pâlit de terreur.

Mais Laocon est seul l'objet de leur fureur.

Us attaquent d'abord ses deux enfants aimables,

Couvrent ces petits corps de leurs plis effroyables,

S'entortillent autour, mordent ces tendres chairs

Dont le sang coule épais dans leurs gosiers ouverts.

Le père armé de traits accourt tremblant et blême :

De leurs terribles nœuds ils l'étreignent lui-même.

Déjà de deux grands tours ils le tiennent pressé,

Et d'un double collier d'écaillés hérissé ;

Ils s'élancent encore au-dessus de sa tête,

Et dressent dans les airs leur formidable crête.

Ses mains font mille efforts pour arracher ces nœuds ;

Le sang et le venin coulent sur ses cheveux.

Il perce de ses cris la voûte étincelante,

Et mugit sous l'effort de sa douleur pressante

Gomme le fier taureau qui s'enfuit de l'autel

Où son front mal frappé gauchit au coup mortel. (U, 199.)

Que ferons-nous, mon cœur? Irai-je, abandonnée, Des princes mes voisins mendier l'hyménée?

Après tant de fierté rechercher bassement Ceux que j'ai dédaignés pour mon perfide amant? Le suivrai-je moi-même, et ses nefs vagabondes, Que ma faveur sauva de la fureur des ondes?

Ai-je en vain obligé ses chefs et ^es soldats, Et peut-il avec lui n'avoir que des ingrats?

Mais puis-je me promettre, et moquée et déçue, D'être par ce barbare en ses vaisseaux reçue?

Pauvre princesse, bêlas ! reviens de (on erreur,

Et de Laomédon connais le sang trompeur.

Quoi ! sans ressentiment, Didon humble et rampante

Suivrait d'un fier vainqueur la flotte triomphante !

Poursuivons-le plutôt , et courons sur les eaux

Avecque tout mon peuple embraser ses vaisseaux!

Mais ce peuple est celui qu'avecque tant de peines

J'enlevai de Sidon sur ces humides plaines.

Encore épouvanté je le vois qui blêmit

Au seul mugissement de Tonde qui frémit.

Meurs, misérable, meurs comme tu le mérites;

Ta douleur dans la mort trouvera ses limites.

Tu me perdis, ma sœur; trop sensible à mes pleurs,

Ta cruelle pitié causa tous mes malheurs.

Que n'ai-je mieux aimé dans mon triste veuvage

Laisser couler mes ans solitaire et sauvage!

J'eusse ainsi conservé mes premières amours;

J'arriverais sans tache an dernier de mes jours. (IV, 534.)

On doit avouer sans peine, à la lecture de pareils morceaux, que la traduclion de Segrais est un ouvrage digne de n'être pas oublié. Il faut y remarquer encore le mouvement épique et l'accent guerrier dont sont animés la fin du IX« livre, le X«et le XI? chant ; l'allure en est héroïque, et les vers y respirent la belliqueuse vigueur des strophes guerrières de Malherbe. — Le vaisseau où s'est réfugiée l'ombre d'Énée emporte Turnus loin du champ de bataille. Désespéré, le Rutule s'écrie :

De quel crime si grand, 6 ciel, suis-je complice, Qu'il m'en faille porter un si cruel supplice?. • . . Que pensent tant de chefs, dont la valeur extrême Combat pour mon parti que je trahis moi-même? Je les vois de mes yeux tomber sous le vainqueur; t

Les mourants de leurs cris viennent percer mon cœur. Que faire? Pour cacher la honte qui me couvre, Que la mer m^engloutisse, ou que la terre s'ouvre. Plutôt, ô vents mutins, soyez mes seuls nochers, Poussez, brisez ma nef contre écueils çt rochers : Secourez, tourbillons, Turne qui vous implore; Emportez mon vaisseau sous un ciel qu'on ignore, D'où jamais aux neveux ne puisse revenir De ma désertion TinfAme souvenir. (X, 668.)

Ailleurs, Turnus excite ses compagnons au combat :

La voici, compagnons, Cette heureuse journée. La guerre est dans nos mains et notre destinée. Courage, et que chacun pense aux faits glorieux Qui rendent immortels les noms de ses aïeux.

Qu'il pense que son bras, armé pour sa patrie, Défend et sa maison, et sa femme, et sa vie.

Marchons, et sur la rive attaquons Tennemi Qui vient à nous d'un pas encor mal affermi : Aux courages hardis la Fortune est prospère. (X, 279.)

Segrais doit l'accent épique de sa traduction d'abord à l'alexandrin, le vers héroïque par excellence, et ensuite à la langue qu'il a employée. La lin du seizième siècle avait légué aux poètes du dix-septième, à défaut d'épopée, un beau langage épique, expressif et vigoureux. Chapelain, dans ses vers martelés , semblait avoir pris plaisir à le durcir ; Segrais, poôle véritable, en sul tirer parti. Prenons-y garde: ce n'était pas là une curiosité puérile, une exhumation prétentieuse de termes sumnnés. Segrais a dit : « Le poëte est peintre, les mots sont ses couleurs. » A ce titre, le poids, le son, la conformation même des termes ne sont plus choses indifférentes. Ils aident le poôte à produire divers effets, et secondent ce qu'il y a de fort, d'héroïque dans la fiction et le ton du récit. Voilà pourquoi Segrais ne dédaigna pas ces grands mots sonores, ces expressions fières recommandées jadis par l'auteur de la Pranciade, et que Fénelon et la Bruyère étaient si disposés à accueillir. Elles pouvaient cependant déjà paraître un peu vieilles. Mais, dit Segrais avec Desmaretz et Longîn (deux autorités fort inégales) , « un mot pour être ancien n'est pas exclu de la poésie héroïque » ; son antiquité même lui donne quelque chose d'auguste, et le rend tout à fait propre à la sublimité du style de l'épopée. L'emploi de ces termes héroïques à demi surannés donne à ÏÉnéide de Segrais une physionomie particulière dont les contemporains ne furent

pas blessés. Au dix-huitième siècle, il n'en eût pas été de même ; aussi ne la trouve-t-on pas chez Delille. Son ÉnMde peut se comparer à une brillante cotte de mailles tissée d'or el d'acier : elle dessine exactement les contours du corps, et en suit les mouvements avec souplesse. La traduction de Segrais ressemble à l'armure d'un preux chevalier : elle a quelque roideur, et se refuse à ces mouvements ondoyants et dociles. Mais avec la rouille légère dont les années l'ont à demi couverte , elle fait songer à Bayard , à Duguesclin.

Segrais n'avait pas pratiqué Virgile toute sa vie pour ignorer qu'il est trts-difficile au traducteur le mieux doué de donner une parfaite image d'un tel original. « La naïveté, la pompe, l'énergie, la politesse et la grâce passent malaisément avec le sens d'une langue en une autre » ; de là la difficulté de traduire les ouvrages dont les pensées ne font pas le seul mérite^ et où l'éloquence a beaucoup de part. Segrais en a fait l'épreuve, et juge son ouvrage avec modestie : « Le lecteur ne connaîtra jamais cet inimitable original, s'il n'en juge que par ce que je lui en présente... » Sa traduction * est peut-être la moindre de toutes. » « Je laisse le champ aussi vaste que je l'ai trouvé. » Quintllien permet au poète , permission assez inutile , d'avoir bonne opinion de lui-même : oportet poetam bene de se semper sentire. On ne voit pas que le traducteur de VÉnéide ait tenu à jouir de ce privilège. La Motte croyait embellir VIliade; Segrais a la crainte « de rendre difforme » son auteur , et il imite ces amants bien épris qui font un brillant portrait de leur maîtresse, et disent : Elle est "plus belle encore! Les contemporains de Segrais savaient sa belle passion ; ils n'abusèrent pas contre lui de ces aveux, et reconnurent dans sa version la meilleure copie de Virgile qui eût encore paru.

Avant lui, le cardinal Duperron avait traduit en vers une partie du !•' et du IV« livre de VÉnéide ; mais c'étaient là des

ébauches et non un monument. Quant aux autres versions poétiques antérieures à 1 668, les curieux et les doctes seuls pouvaient les connaître. Ëtait-ce aux dames et aux courtisans que Ton aurait eu bonne grâce à demander des nouvelles de la traduction de V Enéide d*Octavian de Saint-Crelais (1529), de Loys des Mazures(1560), ou de celle des frères Le Chevalier Daigneaux, de Vire en Normandie (1582) î Celte dernière, si peu méprisable qu'elle soit, semble avoir été ignorée du normand Segrais lui-même. Segrais avait donc, aux yeux du beau monde, l'honneur d'avoir entrepris une œuvre nouvelle, et, au jugement de tous, la gloire d'avoir fait un bel ouvrage. Aussi l'admiration fut-elle générale. En 1 664 , Mme de la Fayette ' avait exprimé des doutes à Huet sur la valeur des premiers livres (le 111% en effet, est faible), et elle désirait voir ces premiers essais « extrêmement corrigés (a). » Mais Segrais les corrigea, et quand l'ouvrage parut, quatre ans après, on ne parla plus de l'auteur sans louer l'interprète de VÉnéide à l'égal du poëte des Églogues. Le Théocrite de la France en fut encore appelé le Virgile, et, à voir l'enthousiasme des lecteurs le confondre avec son modèle, il semblait avoir composé une épopée originale. En tout cas, les poètes qui avaient, bien que français, aspiré à cet honneur, n'en avaient guère plus approché. Segrais, dit Saint-Évrempnd, a « mieux trouvé le génie de Virgile que pas un de nos auteurs.... et j'ose dire qu'il surpasse de bien loin tous ces poëmes que nos Français ont mis au jour avec

1. « Si cet ouvrage n'est pas extrêmement corrigé, il n'aura pas une grande approbation. Je viens d'en écrire à M. Ménage, et je lui demande de vous en parler sincèrement, et de voir avec vous si on ne doit pas ea parler franchement à M. de Segrais. C'est dans ces occasions qu'on doit montrer aux gens qu'on est de leurs amis. Cependant, comme je défère à vos sentiments et à ceux de M. Ménage, je ne dirai que ce que vous jugerez à propos. Je n'ai pas même dit à M. de Montausier tout ce que je pense, ni ce que des gens fort instruits en trouvent. Car, pour n'être pas une amie si tendre, ni si flatteuse que de certaines femmes (Cf. Segraùianaf p. 34), je n'en suis pas moins une bonne amie. » Lettre à Huet, juin 1664. BibU imp. S. F. 5272.

plas de conflance que de succès*. » C'était donner un soufflet au ifoï^e, au Cloms^ à YAlaric^on Charlemagne de Louis le Laboureur et même, hélas ! à IdiPuctLle de Chapelain. Quoique la liberté fût grande. Ménage sans doute y applaudissait, lui qui disait des bonnes traductions : « Il en coûte souvent moins d'être auteur de son cru. » Un fait est certain, c'est que YÉnéide de Segrais, comme œuvre poétique, a plus de valeur que les fastueuses épopées de nos Icares français. Aussi a-t-elle valu à son auteur un honneur insigne.

Quand Segrais affranchi des terrestres liens Descendit plein de gloire aux champs Élyséens, Virgile en bon français lui fit une harangue; «Et comme à ce discours Segrais parut surpris : a Si je sais, lui dit-il, le fin de votre langue, C'est vous qui me Tavez appris (a). »

On dira peu de chose de la traduction des Giargiques de Segrais. C'est le fruit de son extrême vieillesse, et il est mort sans y avoir mis la dernière main. L'auteur avait pu se rendre justice en la déclarant plus exacte que celle de VÉnéide \ mais elle n'en est pas meilleure. A la faveur de son droit d'atnesse, VÉnéide semble s*ôtre emparée d*abord de toute la verve poétique de Segrais, et sa sœur disgraciée permet à peine de glaner chez elle un petit nombre d'exprèssions ou de vers. Toutefois l'épisode d'Eurydice ne pouvait manquer d'inspirer le tendre poëte ; nous y renvoyons le lecteur. Voici les derniers vers de l'ouvrage : Ainsi je chantais, dit le poëte âgé de 68 ans,

Pendant que pour le ciel soutenant seul la guerre Louis tournait sur lui tous les yeux de la terre, Dans la fatale année où l'on vit de Namur' Sous la foudre tomber l'inexpugnable mur. • • .

1. Répexions sur nos traducteurs,^^* Segr., p. 146. — 3. 1692.

Gaen, ma iàère pttri» ^t mon dernier «moitr,

De l'hiver de mes ans fiit le calme séjour.

J'osai dans leur avril chanter aux bords de Seine Tircb mourant d'amour pour la belle Climène.

La traduction des Géorgiques ne peut 6tre comparée à celle qui a. établi d'emblée la réputation de Delille. Mats VKnéide 4e Segrais peut soutenir le parallèle avec le même ouvrage de l'illustre abbé. Sang doute Delille est» en général^ plus exact, plus précis ^ ; mais il faut tenir compte, pour juger équitablement les deux rivaux, de la différence des temps. Publiée plus d'un siècle après celle de Segrais (1804), V Enéide de Delille profitait de tous les progrès de l'art de la traduction. Au commencement du dix-neuvième siècle, le temps n'était plus où l'on pouvait prendre parti entre une version fidèle et une libre paraphrase. Au dix-septième, Tune et l'autre étaient également accueillies, et si le talent de l'écrivain était incontestable, on ne chicanait guère sur celui du traducteur. De même la versification de Delille est plus savante ; elle a plus d'aisance, d'harmonie, d'heureux effets, de coupes variées. Son style est plus châtié, plus coulant, et a une plus vive allure. Cependant, malgré ces mérites, en grande partie le bienfait du temps, la traduction de Delille n'est pas, à tout prendre, supérieure à celle de Segrais. L'écrivain de la fin du dix-huitième siècle n'appellera pas les Troyennes saisies d'effroi des dames effarouchées. Mais il aura cette immense infériorité d'être plus habile versificateur que vrai poôte. L'esprit poétique, voilà ce qui anime et sou« tient Segrais dans sa rude joute contre Virgile. Faiblit-il comme traducteur, il se relève comme poôte, et d'ordinaire il rend en beautés poétiques, quelquefois originales, ce qu'il dérobe de Virgile au lecteur par inôd^té. Ainsi lisez dans les deux auteurs français les plaintes de Junon (I), la des-

1. Quelquefois Delille n'est ni l'un ni l'autre, et remplace la simplicité du texte par une sorte de déclamation théâtrale (XII, 777) » défaut inconnu à Segrais.

cription de la tempête ( I ), Tépisode de LaiMuxUi (B)) h^eintiit^ du supplice de Saludonéa et de 'Rtye (YI), la fin do prentftf diseours de Didon à sa soeur (IV, M), oùDdiHe^st plus exact, mais Segrais cornélien ; les plaintes de Oiden à lSn6e (lY » 90$^ et à sa soeur * (lY, 416) ; partout on fera cette remarque : ou la traduction de Segrais balance celle de DdîHei ou bien, avec nuÂns de fidélité, elle atteste un génie plus poétique, ou parfois même le yieil atUète triomphe à tout égard de son jeune rival '• Enfin, et ce témoignage est irrécusable, Ddille a loué Segrais en ne dédaignant pas de fimfter. TantM ce sont des groupes de quatre rimes, tantôt des bémisticfaes on même des yers entiers quil lui dérobe *. Sans doute ees emprunts sont en général peu considérables, et Delille aurait une moins grande renommée comme traducteur, s*il n'avait pour la soutenir que les larcins faits à Segrais. Hais si ces imitations de détail n'dtent rien à la gloire de Pnblius Virgilius Delille, elles ont Tavantage de rappeler que le premier interprète de Virgile en vers véritablement français a pu aider Tun des plus habiles traducteurs qui fut jamais.

Cependant VÉnéide de Segrais est aujourd'hui peu con* nue. Dans les ouvrages de ce genre, le mieux est l'ennemi du bien, et comme, depuis 1668, l'art de la traduction et la langue ont bien marché, l'œuvre jadis si admirée est tombée peu à peu dans l'oubli (a). Déjà au dix-huitième siècle une voix puissante avait prononcé contre elle un jugement trop rigoureux. « Segrais voulut un jour entrer dans le sanctuaire en récitant ce vers de Despréaux :

Que Segrais dans Téglogae en charme les forêts. Mais la Critique ayant lu, par malheur pour lui, quelques pages

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