CHAPITRE I
JUGEMENTS SUR LES AUTEURS COMTEBIPQRAUfS.
Après l'examen des ouvrages d'un auteur, il est bon de voir comment à son tour il juge ceux d'autrui : c'est un nou* veau moyen de l'appré(âer lui-même. Est-il avare de ses éloges envers de beaux écrits, cette froideur nous avertit aussitôt des qualités qu'il n'a pas, ou des défauts qu'il a. Donne-t-il de sages leçons qu'il sait n'avoir pas toujours suivies, ce désaccord* du critique et de l'auteur rappelle moins les imperfections de ses ouvrages que la franchise et les progrès de son goût. A ce. double titre, il convient d'étudier les jugements semés par Segrais dans ses écrits. . Boileau est souvent l'objet de ses critiques. Il lui reproche de médire de Boyer. < Le pauvre M. Boyer n'a jamais offensé personne ; il a fait des pièces qui ont été jouées dans leur temps S et il était assez bon académicien. » Et ailleurs : c Pourquoi parler mal de Mlle de Scudéry comme il a fait T ses vers qui sont si naturels, si tendres, et qui plaisent à tout le monde, ne sont pas de son goût; c'est qu'il ne saurait y mordre. » A l'exemple de Ménage , Segrais permet aux
1. Et en particulier à Saint- Cyr, où Boyer avait succédé à Racine. Loret appelle le Tigrane de Boyer un « ouTrage fortissime *, et l'auteur m un autre Apollon. « En 1662 Chapelain le mettait immédiatement audessous de Corneille.
poètes satiriques de nommer les personnes S mais il ne veut pas que la passion particulière de Fauteur s'en mêle; autrement ce n'est; plps une si^^, c'est un libelle ^ Le trait est décoché pèut^ét^e contre Boileau , mais ne l'atteint pas. Cet ennemi né des sots livres ne défendait pas seulement sa cause en bafouant les poésies des Pradon et Gotin, mais encore celle du goût et tte la raison. « Les dernières poésies de Despréaux sentent l'esprit épuisé ; ce n'est plus que de la baissière, et il se copie lui-même (a). » Épuisé, soit, mais à force d'avoir produit. La verve du bienheureux Scudéry n'a jamais connu ces défaillances. Mais où sont aujounThUi les œuvres de Scudéry? En tout cas, il était maladroit à un admirateur enthousiaste de Corneille de parler de l'esprit épuisé de Bôileau : depuis Pertharite (1658)% le grand tra^que n'avait ftdt que tendre avec de v»ns efiforts un génie dont le nerf était brisé. Du reste Dei^réaun eût4l cent fois mérité cette eritlque, il était malséant i Segrâis de ne trouver rien de mieux à dire de Tauteiar de Tilrt poêHqm que de marquer l'épuisement de sa veine. Larœhefoueauid, mesdames de LafoyMte et de Sévigné auraient parlé de lui en d'autres termes, malgré les restes de leurs furéventions contre Fécote nouvelle . L'auteur des Maximes avait pu songa:' k Despréaux quand il avait écrit : « C'est une grande pauvreté devoir une seule sorte d'esprit ; » mais il se • âiisait fête de l'inviter à venir lui lire ses vers. Mme de Lalàyette disait : « Celui qui se met au-dessus des autres, quelque esprit qu'il Bit, se met au-dessous de son esprit. » Mais Segrais seul ajoute : Despréaux est de ces gens-là (b). Il transforme en antipathie ouverte la légère f^oideiu'de ses deuxamis. A Tendroit de Racine, Segrais pouvait trouver en eux une approbation plus déclarée. L'auteur du Cid avait fait les dé*
1. Cervantes {Don QuichoHe^tl^ p. 112) et Perrault interdisaient les persosnalHôs &ux satiriques. Boileau leur répond dans U Discours $ur la satire. % Sejfr. , p. 110.