Préface, p
Sinon, dent le discours est « un des plus grands eflbrts de Moquence, » l'affreux supplice de Laocoon, Teffroi religieux des Troyens, et Fayeuglement dont la divinité les a firappés. Est-ce la construction de la machine qui semble impossible ? Nos vaisseaux sont de plus grands ouvrages. Bst--ce la diCBculté de trouver des gens résolus à une entreprise si périlleuse? De notre temps même, dit Segrais» la ville de Bréda a été témoin d'un coup de pareille audace. Les Hollandais la reprirent sur les Espagnols, gr&ce à un bateau chargé de tourbes en apparence , mais en réalité de soldats, et de si braves, qu'il y en eut qui se laissèrent percer de la sonde sans pousser le moindre cri. Ce qu'un marchand et quarante hommes ont fait, les plus déterminés de l'armée grecque ne Tauraient-ils osé faire? Les notes de Y Enéide abondent en passages de ce genre, critiques judicieuses, animées, et riches d'arguments d'une agréable variété.
Quelquefois la critique historique y trouve place. On reprochait à Virgile d'avoir refusé à Homère le sceptre de la poésie, pour le donner à Musée. La réponse de Segrais était facile : Homère n'était pas encore né. Cette réplique plaisait à Bayle, admirateur de la « fort belle » préface et des notes « très-curieuses » de la traduction de YÉnéide. Néanmoins, on regrette que Virgile ait été, cette fois, si bon chronologiste. Donner à Homère la royauté du génie poétique, comme à Gaton celle de la vertu, n'eût pas été « une faute épouvantable. > H y a des fautes heureuses, et Ton a tort quelquefois d'avoir trop raison.
Cette passion de Segrais à défendre son poète l'inspire mieux quand il le venge des arguties des savants. Ënée ne pouvait, disent-ils, monter de trirèmes, ni voir de peintures à Carthage, de cerfs en Afrique, de cèdres en Italie, ni même (qui le croirait?) s'armer d'un fer. Segrais est outré de ces vétilles. Est-ce donc le fait du poëte d'être antiquaire ou parfait naturaliste? Et dans l'incertitude de ce qui constitue la couleur locale, n'est-il pas libre de choisir ce qu'il juge le
plxsB bwat U serait lidiciile de peindra AdiUle Mêc Un modsgueton ou des pistolets de poche , de représenter Ulysse lisant dans des Uti^s imprimés les offices de Gicéron. Mais» pour toutes les choses dont Tusage ^t si ancien que les sauvants mêmes en peuvent à peine démêler l'origine^ le poôte n'est pas coupable de les employer à son gré. Trouves des fictions agréables, et le proverbe vous absoudra : Se non è verOj è ben trovato. Là*- dessus, Segrais ôte Yii^e des mains de ces « faux Argus, » et les raivoie dédaigneuse* ment à leurs livres.
En dehors de la criti(iue de Y Enéide^ on pourrait tirer de la préface et des notes une théorie de Tépopée» et de bons matériaux pour im art poétique. Dégageons de ce riche amas de préceptes ou de remarques ce qui mérite le plus d'être noté. Le merveilleux, aliment nécessaire du po6me épique, est c l'un des plus dangereux écueils qu'on puisse trouver dans une mer si vaste. » En efTet, les uns veulent qu'on l'emprunte à la mythologie païenne, les autres au christianisme, procès longtemps débattu , délicat à juger , et sur lequel Segrais n'osait se prononcer nettement. Yauquelin, plus hardi, avait demandé que la poésie choisit ses sujets parmi les vérités merveilleuses des deux Testaments. U aurait voulu voir :
Au lieu d'une Andromède au rocher attachée, Et d'un Perse qui Ta de ses fers relâchée, Ua «aint George venir bien armé, bien moiité, La lance à son arrêt, l'épée à son côté, Assaillir le dragon qui venait, effroyable, Goulûment dévorer la pucelle agréable, Que pour le bien commun on venait d'amener.
belle catastrophe 1 Oa la voit retouratr
SaavB, a?ec toat le peiiplel Et quand motos oa j pense» Le diable èti^ vaincu de la simple innocence ' !
Ce souhait na!f renferme toute une tbédMe poétique développée par H. de Chateaubriand : s'inspirer de la poésie du christianisme, dépouiller de leurs ornements les c auteurs humains, » selon la belle expression de Vauquelin, et parer de ces dépouillés les sujets tirés des Écritures; en un mol, prendre au christianisme le fond des choses et le merveilleux; au paganisme, les beautés poétiques de détail et les agréments de la diction. Au dix-septième siècle, des esprits délicats s'alarmèrent de cette doctrme, et refusèrent au poëte chrétien d'établir ses lïctions sur la base même de notre foi. Segrais reste indécis entre les deux partis. « Peut-être, dit-il, des poètes chrétiens auraient-ils mieux fait d'examiner si notre religion n'est point trop sainte pour employer ses mystères en des choses qui ne peuvent répondre à leur sublimité •. » Ce devait être plus tard le sentiment formel de Boileau; mais Segrais ajoute qu'il n'a pas la témérité de s'opposer au jugement de tant de grands hommes « qui ont cru sanctifier la poésie en la détachant d'une religion profane pour l'unir à la véritable religion. » Afin de tout concilier, quelques modernes avaient voulu substituer les enchantements de la magie au merveilleux chrétien ou païen, et ceux-là semblaient plus raisonnables à Segrais que les esprits chagrins qui n'admettaient ni dieux, ni anges, ni enchantements. Mais ce jugement particulier ne donnait pas encore le fond de sa pensée. On le trouve dans ces lignes : « n est presque impossible de régler le génie de la poésie. Cet art merveilleux sera toujours au-dessus des règles. » En