Art poétique f liy. HI
2. L'emploi du menreiUeux chrétien inspire à Desmaretz Saint-Sorlin des scrupules d'artiste. Le merveilleux chrétien est très-difficile à traiter; c car IL faut inventer des malices si fines et si fortes que l'on puisse croire qu'elles ont été forgées en enfer; et des secours si surprenants et si puissants que l'on puisse croire qu'ils ont été conçus dans le ciel.»
d'autres termes î le poëte aura raison cf employer le merveilleux chrétien, s'il réussit; il aura tort, s'il échoue. Ainsi, n'a-t-on pas tu quelquefois un ouvrage donner naissance à une théorie, et un autre ouvrage la détruire? Le génie se plaît à dérouter la critique, et, au lieu de se soumettre à ses arrêts en apparence les plus irrévocables, c'est lui qui lui fait la leçon. En littérature, la fin justifie les moyens, et la règle souveraine, c'est la beauté.
« Le poëte doit être peintre, et son principal but est d'imiter, mais il faut que ce soit en embellissant autant que possible. » Le grand Corneille qui avait tant de génie, et quelquefois si peu de goût, comparait, lui aussi, la poésie à la portraiturey mais il lui reconnaissait le droit d'imiter le laid comme le beau '. D'après ce principe , il avait tracé sans scrupule les caractères de Félix, de Maxime, et prétendu faire goûter à une société polie la tragédie de Théodore vierge et martyre. C'était peu connaître le véritable objet de l'art, et la délicatesse d'un siècle qui allait jusqu'à reprocher à Nisus et Euryale de tuer sans générosité des guerriers endormis. Segrais n'avait pas de peine à les disculper. Les anciens, dit-il, aimaient à rapprocher l'homme le plus possible de sa première nature dans ces siècles héroïques où ils prennent les sujets de leurs ouvrages ; et d'ailleurs, quand même les deux jeunes amis seraient coupables de n'avoir pas réveillé les Latins en chevaliers courtois, le poëte n'est pas obligé de faire de ses personnages des modèles accomplis de tout point. L'homme aime à retrouver en autrui ses passions ou ses faiblesses. Un héros sans reproche, et dont l'âme a la placide sérénité du sage, le laisse froid d'ordinaire, ou animé d'un secret dépit. Mieux vaut encore lui offrir la peinture d'une profonde scélératesse ; car alors il trouve du plaisir à
1. « Bans la portraiture il n'est pas question si un visage est beau, mais s'il ressemble; et dans la poésie il ne faut pas considérer si les moeur sont vertueuses, mais si elles sont pareilles h celles de la personne qu'elle introduit. » (£pître <iédicatoire de Médée.)
8*md^ner, et il se sait gré de cette généreuse colère. lago, Narcisse hii semblent des êtres affreux» et cependant d'une certaine façon ils lui plaisent. Il les hait, mais il aime à les haïr. La vigueur même de leur méchanceté, et je ne sais .quelle apparence de fausse grandeur dans le crime, le séduit, et il n'est point fâché d'avoir affaire à ces scélérats, au théâtre. Mais peindre ainsi la laideur morale, c'est encore embellir; car c'est choisir parmi les traits du vice ceux qui sont le plus noblement expressifs, et le plus propres à émouvoir sans dégoûter. En un mot, c'est créer une sorte d'idéaL Trouve -t- on rien de semblable . dans Félix ou Maxime? La lâcheté, la perfidie basse, sont repoussantes. Ainsi, un hypocrite aura toujours moins de chance d'exciter de la sympathie qu'un hardi voleur de grand chemin *. Corneille n'a pas assez fait cette distinction, et même en admettant des héros imparfaits ou vicieux, Segrais avait raison de soutenir contre lui que le devoir du poète est d'miiter, mais à condition d'embellir.
La poésie a d'autres privilèges que celui d'embellir. Ëlle.a des impostures à l'envi des plus grandes vérités, et quelquefois même l'autorité de ses fantaisies contraint la vérité au silence. < Ses charmes sont si puissants qu'ils offusquent les lumières les plus claires, et effacent les connaissances les plus fortes. Ses fables, ses mensonges deviennent l'entretien et l'admiration de tout le monde, et, avec le temps, l'opinion générale des peuples. On en est si prévenu qu'on en vient jusqu'à haïr ceux qui veulent soutenir le contraûre. Gepen^ dant ce n'est que l'imagination d'un homme qui fait tout cela. Mais sans doute ce n'est pas sans raison qu'en en vient aussi jusqu'à le croire possédé de quelque divin esprit..... Quelles sont les belles vérités que l'histoire a jamais rendues si publiques que la poésie a fait ses fictions? Qu'on aille au-
1. Don Joan est intéressant jusqu'au moment où il ose parler dévotement du ciel & dofia Elyire, et prendre la livrée du Tartufe.
jourd*bui en Fore& ^^sabuser le mcmde dea fi^cms agréables de XJUtrie; on y troutera plutôt des personnes gai montreront le saule où Céladon et sa bergère mettaient leurs lettres» qu'on n'y en rencontrera qui prendront plaisir i se laisser dire que ce sont de pures imaginations de M. dUrfé . St plus l'ouvrage vieilliti plus Terreur prend racine. » Ainsi, l'biatoire aura beau réclamer, l'imagination des hommes se représentera toujours C3iarles-Quint en humble moine de SainthTuste, Malâlâtre mis au tombeau par la faim, Bélisalre condamné à tendre sa main Tictorieuse à l'obole du passant; enfin» Homère ateugle, et charmant les cités grecques des accords de sa lyre, harmonieux Tieillard (a).
Segrais enseigne à appréder avec équité les oeuvres des anciens &ge8. « Ceux qtii jugent d'un auteur ancien, des mœurs et des opinions des siècles passés, et qui les veulent soumettre au goût, aux mœurs et aux sentiments de notre siècle, n'en jugent pas mieux que ceux qui reprendraient Marot ou quelque vieil auteur français de ne pas parler comme Ton parle aujourd'hui* H faut se détacher de Iliabitude et de la préoccupation, et, pour ainsi dire^ se défaire de son siich pour ne se conformer qu*à la raison, qui nous doit faire entrer dans les sentiments de fauteur que nous voulons lire. » La querelle des andens et des modernes eût été moins longue, si les détracteurs d'Homère et de Virgile les avaient lus dans cette disposition d'esprit^ que leur souhaitait aussi Tau* teur des MfkwUms sur Longtn.
in plus d'un endroit encore Segrais se rencontre avec Boileau, ou exprime des pensées dignes de lui. < Tout ce qui peut faire un ornement peut foire une difformité. Si le plus beau nez du monde on le plus bel œil qu'on puisse imaginer était hors de sa place, que serait-ce? » — « Le grand jugement qui a fiiit les règles, 8*en est toujours réservé l'empire, et ne s*en fait jamais l'esclave. » — D ne &^t pas courir après la renomméef mais rechercher une gloire solide. Écrivains» imitez Yirgile; soyez des < auteurs
de tous les siècles ! » « Un oavrage jiidicieai> qui semble aa commencement n'obtenir pour toute grékee que de ne pou* voir être blftmô avec raison, s'insinue insenirïblem^t, et se fortifiant par le temps qui affaiblit les autres^ se découvre de telle nature, que plus on le lit, plus on s'y attache, et [dus les beautés qui semblaient presque imperceptibles, s'accroissent et se multiplient aux yeux du lecteur qui les découvre, et même se sait bon gré de les découvrir, parce que ce lui est une marque qu'il s'élève et se fortifie lui-même. Ceuœ qt4 SQua dam tm âgé mûr sentent cett$ viirUé^ sHls mutent rappekr leurs premières idées de ta poésieyet se souvmir de ee qu*its admiraient en leur jeunesse. » — « De prétendre qu'un ouvrage puisse subsister par la quantité d'années, c'est une imagination toute pure. S'il est bon, il se soutiendra de lui« même : toutes les puissances de la terre ne seront pas capables de le détruire « ,« et, s'il est mauvais, on aura beau le défendre, les louanges qu'on lui donnera retourneront à la conftision de ceux qui l'auront loué. »
Quelquefcds, oserai-je le dire? Segrais a raison contre l'auteur de l'Art poétique. U se M une idée plus juste des comparaisons en poésie*: il les destine seulement à relever ou à éclaircir le discours; et il ne condamne pas formellement, comme lui, le merveilleux chrétien. Sègrais est plus poète qu'écrivain, et préfère de beaucoup l'invention à l'exprès* sion. Parmi les poètes de notre temps, dit-il , « il y en a qui ont tout donné à l'invention et rien du tout à l'expression; et d'autres qui, au contraire, ont entièrement né« gligé l'invention pour donner tout à l'art de bien écrire, soit par la feiblesse de leur génie , soit par un scrupuleux raffinement de grammaire.... il n^ a point à choisir entre ces deux extrémités. » Segrais sratait cependant le prix d'une belle diction r « GTest donmiage aussi qu'on grand
}. Que pdut contre le roc une vaguei animée 7.,4 (If^^omoHiib) 2. Sizîôme réflexion sur Longîn. Én^i^, notes I, p» 48.
poëte néglige l'expression. Ceux qui ont le plus de réputation en ce siède^sontàe ce caractère-là plutôt que de l'antre ; et j'aimerais mieux, à leur exemple, avoir eu de belles et de hautes conceptions, qu'ils n'ont ps^s si bien exprimées, que d'avoir employé un grand soin et un long temps pour en exprimer de médiocres. • Segrais, dans ce passage, désigne non-seulement Corneille et Molière, dont Voltaire et Fénelon ont attaqué le style, mais même quelques-uns des poètes delà vieille école, Saint-Amand, par exemple, dont il semble avoir admiré l'imagination poétique et la verve incontestable (a). En 1701, Boileau lui-même, vieux lion devenu plus traitable, se disait prêt à convenir de ce que pouvaient avoir c d'excellent > Saint-Amand, Brébeuf, Scudéry, Gotin, et il reconnaissait du « génie » dans leurs écrits. C'est de ce génie que S^ais, sans méconnaître la vertu du travail et de la lime» était touché avant tout, et par là il répudiait ce qu'il y a d'un peu étroit dans la doctrine de FArt poétique. Boileau y enseigne à faire des vers bien pensés et bien écrits ; son ouvrage est la logique du Parnasse ; mais l'inspiration na!ve, l'imagination créatrice y sont trop effacées. Segrais a raison de revendiquer leurs droits, et de les mettre bien au-dessus du savoir. «On a beau étudier, on ne saurait faire que de mauvais poômes, quand on n'a point le génie de feindre ni d'inventer. Au contraire, pourvu que les inventions plaisent.... l'ouvrage réussira toujours. » Il faudra donc au poëte autre chose que du sens et de la lecture. Chapelain ne manquait ni de l'un ni de l'autre, et cependant sa Pucelle, si doctement concœ» avorta.
La préface et les notes sont l'œuvre d'un savant honnête homme. L'ouvrage n'était pas destiné aux érudits, mais à tous les esprits cultivés, et Segrais prévoyait même qu'il tomberait entre les mains « de quelques dames d'un beau génie. » Il n'y a donc pas fait étalage de doctrine, et s'est contenté d'y mettre du sens et de l'esprit. La préface surtout est d'un bon style , bien composée , et même, en ce tains
endroits, elle rappelle la logique de Port-Royal pour la finesse Ja solidité des pensées et la rigueur de la déduction ^ Grftce à ce double mérite des pensées et du style, la préface et les notes, fruit de la maturité de l'auteur, furent reçues par tout le dix-septième siècle avec l'approbation qu'elles méritaient.