APPARTIENT A U PREMIÈRE MOITIÉ DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
ET SE RATTACHE A LA EffiOONDE.
Segrais a parcouru le dix-septième siècle presque entier, et successivement appartenu aux deux périodes que Ttiistoire littéraire doit 7 marquer. L'une s'étend à peu près à 1610 à 1 660S et l'autre de 1660 à 1 700 environ. Ainsi, avant d'atteindre à une maturité parfaite ^le dix-septième siècle avait dû faire une première étape de cinquante années. Quelques auteurs Tirent une seule de ces journées^Voiture, par exemple, mort en 1648, bien avant la nouvelle aurore. Racine, Molière, Boileau, nés avec elle, ont connu seulement le beau jour qui l'a suivie, tandis que Segrais, auteur de deux églogues avant la Fronde, achevait sa traduction de Y Enéide en 1681, et réunissait en lui l'homme de la veille et celui du lendemain.
Il est intéressant d'étudier en lui ces deux hommes, et de le considérer tour à tour au milieu des deux âges littéraires qu'il a traversés. Cet examen nous permettra d'apprécier plusieurs de ses jugements avec une équitable indulgence. Car, s'il est vrai qu'il y aurait de l'injustice à exiger des poésies contemporaines du maréchal d'Ancre toutes les qualités imposées aux œuvres nées après Y Art poétique, il serait de
1. Le premier tome de VAstrée dédié à Henri IV, en 1610; le dernier de U Clélie publié en 1660. Scarron, 1610-1660.
même trop ligoureu de reprocher amèremoit à un auteur qui avait publié la plupart de ses ouiFrages avant la majorité de Loai^ XIY, d'avoir admiré des écrits admirables alors à tous les yeux, et dont quelques-uns étaient beaux en effet pour leur temps. Il y a plus ; une chose a dû frapper dV bord à la lecture du chapitre précédent, c'est Tinégalité du goût de Segrais. A-t^il à juger des contemporains f Peurfois il leur refuse justice. Les écrivains du passé? Aussitôt il re** trouve son bon sens impartial. On le dirait prévenu contre tels des plus illustres représentants de la seconde moitié du siècle, et pourtant sa préface de YÉnéide est, avec les notes, pénétrée de leur esprit. D'où vient cette contradiction? On en trouvera le secret dans le chagrin passionné quHnspirait à Segrais ce rôle ingrat d'auteur placé par son Age entre deux générations de piineipes et d'esprit différents, entre deux littératures, dont l'une allait s'éteindre h demi avec le passé, et l'aufre s'élevait radieuse et sûre de l'avenir.
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La première période littéraire du dix-septième siècle est comme reflétée dans les Nouvelles françaises^ 1656. Interrogeons donc ce témoin fidèle des renommées et du goût de ce temps. Au début même de Touvrage, Segrais fait sa profession de foi sur les romans à la mode ; il admire ouvertement, et sans choisir, YAstrée^ le Polexandre, VAnam^ la Cassandre^ la Cléopatre, Ylllustre Bossa et le Cyrw. Aventures
touchantes, surprenantes, héroïques, beauté du style, eu-rieuses galeries de portraits où chacun peut se contempler, conversations « délectables et tout à fait instructives, » voilà ce que Segrais, avec tous les honnêtes gens de son temps, goûte et recherche dans les œuvres romanesques. Il n*en méconnaît pas les défauts essentiels ^ ; mais le charme est le plus fort, et il continue de les aimer, au risque de s'en vouloir, comme Mme de Sévigné, et de se dire : « Cela est épouvantable ^*»
Ce goût des amours héroïques et de la plus exquise politesse n'empêchait pas la cour de Mademoiselle d'écouter avec plaisir les Contes de Marguerite de Navarre. Silérite les trouve fort divertissants. Quelquefois, il est vrai, Guébron et Symontaut manquent de modestie et méritent réprimande. Mais il y a pire mal que celui-là. Ceci soit dît à l'adresse de la vénérable Oisille, prosélyte de la religion réformée. Tous les matins, la Bible en main, elle régale la troupe d'un discours édiQant, c déjeuner spirituel d'un si très-bon goût, qu'il était suffisant de fortifier le corps et l'esprit'. » Quand elle leur a ainsi « administré la salutaire pâture, » on se met à dtner; puis de midi à qu£ftre heures, on devise dans ce beau pré digne du pinceau (jle Boccace, et où dame Oisille subit chaque jour neuf histoires très-profanes, qu'elle ne réussit pas encore à purifier en y ajoutant la sienne. Ce mélange d'exercices de dévotion et de contes souvent licencieux est une image fidèle de la naïveté grossière de ces temps-là. Segrais en était choqué, et regrettait que nfiadàme Oisille, avec son zèle pour les vêpres et les citations des saintes lettres, l'empêch&t de goûter sans scrupule une narration si plaisante.
La lecture n'était pas le seul divertissement de la cour de