IL CONCLUSION
Ici s'arrête le premier âge littéraire du dix-septième siècle. Les Non/velles françaises ont fait voir quelles sortes d'ouvrages il avait produits et applaudis, et comment Segrais, alors Agé de trente-trois ans, avait dû se nourrir de la nourriture, et partager les admirations de son temps. Peu après s'ouvrit une ère nouvelle dont Segrais lui-même a eu soin de marquer les progrès.
En 1668, l'auteur des Notes sur ÏÉnéide vengeait la poésie française des calomnies de Malherbe, qui l'accusait de n'être bonne qu'à faire des chansons. « Notre poésie est capable de tout, » répond Segrais. Il est vrai, les Italiens, les Espagnols et les anciens, n'ont rien à comparer aux chansons « si polies, si tendres et si naïves, » que chantent nos dames. Mais cela n'empêche pas Corneille d'avoir fait des tragédies que les anciens mêmes auraient eu du profit à étudier. VÉcole des maris et les autres comédies naïves et spirituelles du même auteur, qui, depuis dix ans (1658-1668), font le
rappeler les auteurs surtout en vogue dans le beau monde de 1610 à 1656; montrer comment cette littérature à laquelle Segrais se rattache en partie, a dû influer sur ses goûts. Si Ton avait voulu sortir de la sphère de la société où vivait Segrais, il aurait fallu faire une belle place à Téloquence et à la philosophie. (Balzac, 1594-1655; Pascal, 1623-1662; les Provinciales publiées de 1656 à 1657; Descartes, 1596-1650.)
divertissement de la cour, n'apprennent-elles pas à la Franee qu'elle aura son Ménandre comme la Grèce?... Et ne fautil pas avouer que le& plus belles satires des anciens n'ont point plus de force ni plus d'agrément que celles de M. Despréaux, et que sa versification est beaucoup au-dessus de la leur? » Jugement excellant qui mchàte un peu les traits de mauvaise humeur de Segrais contre lé satirique. L'auteur ajoute, commes'il^tpressentiles nouveaux cheifs-d'oçuvrfqiiiallaien t combler la gloire des Mas^ françaises : « Que savons-nous donc ce qui arrivera encore des autres parties de la poésie ? Le règne des grands héros a souvent été rendu illustre par la vie des plus grands honunes en toute sorte d'arts. On peut tout espérer du siècle de^notre grand monarque, qui veut honorer les lettres de sa faveur et de sa protection. » Segrais annonçait par ces mots les plus belles tragédies du rival de Corneille, les Épîtres et VArt poétique de Boiieau, les Opétas de Quinault et les Fables de la Fontaine.
Ce tableau du Parnasse français en 1668 est bien diOérent de celui de 1656. Sur la limite des deux périodes littéraires du siècle, douze années avaient suffi pour tout changer. Aussi les auteurs qui s'étaient donnés tout entiers au goût du passée furent peu à peu délaissés comme lui, et atteints^ à leur insu, d'une vieillesse prématurée. Segrais ne succomba pas à cette épreuve. Une bonne partie de ses poésies étaient de nature à plaire à la génération nouvelle ; et d'ailleurs, la préface des Églogues en fait foi, il avait appelé de ses vœux la lumière destinée à dissiper la demi -ombre du passé. Ce crépuscule avait dérobé à bien des yeux la juste mesure et la couleur vraie des objets. Quand la vérité parut au grand jour , la partie saine du public la proclama, Segrais y applaudit, et le sauf-conduit des idées nouvelles lui permit de ne pas demeurer comme dans le vestibule du grand siècle, mais de prendre place sur cette seconde scène, et d'y faire encore assez bonne &gure«
Toutefois, en assistant au déclin de gloires si brillante au
temps 4e sa jeiiiiesse, il ne put 3e défendre d'uu ^Qhagrin secret. Il avait de bonne heure condamné les béantes factices jadis en vogue, et reconnu que le vrai goût et Tart véritable n'étaient pas de ce c6té. Mais ce sentiment imposé à l'homme de goût était pénible à l'auteur. Lui-même avait sacrifié à ces idoles^ sans y croire; et, tout en les méprisant^ il souffrait^ malgré lui, de voir le pid)lic leur retirer des hommages dont sa gloire profitait.
A cette cause de dépit s'en joignait une autre* Auprès éà ses nouveaux alliés, Segrais se trouvait h tout moment froissé dans ses anciennes affections: la plupart des amis de sa jeunesse avaient eu quelque lance h rompre avec la nouvelle école, et en première ligne, Scarron« U haïssait Boileau, et Boileau, de son côté, avait plus d'une fois malmené c le misérable Scarron*. »• Mlle de Scudéry était un des beaux esprits dont le mérite touchait le plus Yauieurd*Athis{a).k ses yeux, comme à ceux des juges les plus autorisés du vieux parti et de quelques-uns du nouveau, elle était une fille incomparable. Boileau, Racine, Molière étaient loin de partager cette admiration enthousiaste, et avaient porté de graves atteintes à sa renommée de dixième Muse. Chapelain , le Virgile français, l'oracle vénéré, avait eu plus encore à souffrît de leurs attaques irrévérencieuses ; et dans ce conflit, Segrais réservait ses sympathies au vaincu, non que sa tendresse pour lui fût vive depuis 16fô; mais il n'est pas rare à la passion de prendre la défense de gens médiocrement aimés contre d'autres aimés moins encore. La disgrâce de Ménage, l'un des héros, â son insu*, d'une scène fameuse de Molière (1672), touchait Segrais plus sensiblement (6) ; et certes, un ami sincère
1. Cf. Mss. de Goni^rt, in-fol., IX, 993. Lettre de Boileaa à M. le chan* oelier (1660), où il s^ pUint de Scarron atec aigreur, U y avait eu entr* eux échange de violentes injures.
2. a L'on veut me faire accroire que je suis le savant qui parle d'un ton doux.... » {Menagianaj IH, 23) quelques pages plus haut, il avait dit ; « On est si aveuglé dans ce qui nous regarde que M. Âubri lut le Lutrin plusieurs fois sans s'y reconnaître. M. son frère s'en est bien aperçu. «
avait lieu de s'affliger» en entendant mêler aux titres du galant érudit ceux de < pédant » et de c plagiaire *. » En 1685, Racine avait fait une nouvelle blessure aux deux amis en soutenant contre Ménage la candidature à l'Académie de M. Bergeret. En même temps, Molière accablait Boursault, le gazelier de Mademoiselle, l'allié des anciens poètes, et Boileau médisait de Brébeuf, traducteur estimable, quoi qu'en dise le critique, et compatriote de notre auteur. Aussi bien la Normandie n'était pas heureuse dans ses démêlés avecles nouveaux poètes. Huet,
Ce docteur qui méprise
Le sublime de Moïse
Pour admirer les romans (Vcdincour),
avait eu k soutenir une lutte opiui&tre contre l'auteur des Remarques sv/r Longin^ pendant que les Pradon et Scudéry (à) se débattaient comme ils pouvaient sous l'étreinte des redou^ tables jouteurs avec qui l'école nouvelle les mettait aux prises. Segrais eut le bon sens de ne pas défendre de si dangereux alliés; et, comme critique, il applaudissait aux châtiments que leur infligeait le bon goût. Mais enfin, la vieille littérature les comptait parmi ses champions; et à ce titre, Segrais, secrètement chagriné de la voir battue en brèche, pouvait tout bas s'intéresser à eux. Faut-il croire aussi que ces croisades contre des poètes normands blessaient son amour-propre national? D'Alembert le suppose à tort. Segrais n'était pas assez entiché de la Normandie pour gémir sur les disgrâces d'un Pradon^; et d'ailleurs, un pays qui avait donné aux lettres frajiçaises Malherbe et Corneille n'avait rien à souffrir de la ruine de quelques poètes avoiions. Segrais avait de plus chers intérêts à défendre. Il serait malaisé de citer une seule critique contemporaine adressée à
1. Boiieau, de son côté, traitait de grimauds les habitués des mercredis de Ménage. (Sat%re$.)