Né à Rouen, patrie de Corneille
ses poésies. Mais la Princesse de Clèves^ où il arait mis la main, n'avait pas trouvé grâce, à bien des égards, devant Valincour. Non content de reprocher à l'évêque d'Avranches d'aimer les romans, le critique voulut prouver aux amis du prélat qu'ils étaient loin de savoir en composer de parfaits. Il fit donc le procès au roman de Mme de la Fayette> et s'attaqua surtout à < l'invention > et au < dessin, » c'est-à-dire à la seule partie de l'ouvrage où Segrais avait contribué. Cette attaque indirecte d'un ami de Racine et de Boiieau dut ajouter à sa froideur envers les représentants de la jeune école.
Mais le plus grave de ses griefs contre eux, grief non avoué, était de travailler h établir leurs principes et leur renommée sur les ruines d'un passé auquel il sentait sa gloire en partie attachée. Depuis 1660, ce passé s'écroulait de toutes parts, dans l'État comme dans la république des lettres. D'un côté, Louis XIY s'attachait avec passion à effacer les derniers vestiges , et jusqu'aux souvenirs de la Fronde ; de l'autre , il soutenait contre les cabales les génies naissants qui allaient étaler sous son règne leurs « pompeuses merveilles. » Cette antipathie du prince pour tout ce qui rappelait l'esprit frondeur ou précieux de la vieille cour, devait être bien vive, puisqu'elle lui inspira un mouvement d'humeur contre Mme Scarron elle-même, plus tard sa compagne. < Je n'aime pas votre bel esprit, » disait-if à Mme de Montespan. Que devait-il alors penser de ces auteurs déjà surannés, jadis les délices des ruelles? Tenus à l'écart par le roi, la plupart de ces petits génies déchus s'étaient ralliés autour de l'héroïne de la Fronde, la grande Mademoiselle. Car ils sentaient la nécessité de s'unir pour la défense de leur commun drapeau, et une secrète sympathie les attirait l'un vers l'autre, comme s'ils se fussent avoué que leurs beaux jours étaient passés. Efforts inutiles. Leur réputation d'auteurs était à » jamais perdue, comme leur crédit à la cour. Sarrasin (1655) et Scarron (1660) étaient morts assez à propos, encore en-
tdurés de tout leur prestige ; mais Scudéry, serviteur dévoué de M. le Prince pendant la Fronde, ne trouva pas un autre Richelieu dans Louis XIV. Pélisson, l'anai platonique de Sapho, le défenseur de Fouquel, fut d'abord mal en cour, avant son abjuration. Chapelain, malgré les six éditions de sa PuceUe, ne tarda pas à descendre de son piédestal. Si les satires de ses adversaires ne lui enlevèrent pas ses pensions, du moins elles mirent en pièces les lauriers de sa couronne poétique. Colin, le « grand ami » de Mademoiselle , d'abord échauffé, puis calmé par les satires de Boileau, au lendemain des Femmes savantes, rentra sous terre. Corneille lui-même, dont le génie et les défauts étaient une si parfaite image de la génération précédente, le grand Corneille se vît négligé. Sans une généreuse démarche de Despréaiix, l'auteur du Cid serait mort dans Pindigence. Segrais, après cela, n'avait as* sûrement aucun droit aux libéralités du prince. Aussi, quand Colbert avait présenté au roi une liste des hommes de lettres dignes de sa munificence, le gentilhomme de Mademoiselle avait été négligé. Sa protectrice voulut intercéder pour lui, et envoya ce billet à Colbert^ :
c M. de Segrais, qui est de lacadémie et qui a beaucoup travalié pour la gloire du roy et pour le public, aïant esté oublié l'année passée dans les gratifications que le roy a faict aux baus esprits, m'a prié de vous faire souvenir de luy ; c'est un certin homme de mérite , et qui est à mqy il y a long temps. J'espère que cela ne nuira pas à vous obliger à avoir de la considération pour luy. C'est ce que je vous demande, et demeurerai, monsieur Col* bert, votre affectionnée amie,
a Ch. Marie-Louise-d'Orléans. »
(Saint-Germain, ce 5 août 1665.) 1. DùcuminU inédUi tur l'htitaire de France y Depping, lY, p. 557.
Celte recommandation demeura sans effet, et à l'égard de Segrais, les choses en restèrent toujours là. « Je n'ai jamais reçu d'argent du roi; j'ai toujours vécu de mon patrimoine; car les biens de Mademoiselle, à qui j'appartenais, étaient des biens de patrimoine (a). » Louis XIY se reposa donc sur la princesse du soin d'entretenir ce patrimoine. Segrais aurait préféré de beaucoup les bienfaits du prince. Ils donnaient aux auteurs une sorte de relief et de crédit qu'il se voyait contraint d'envier surtout aux favoris du règne nouveau * .
Au commencement de l'année 1663, Huet et Ménage, mieux partagés que Segrais, avaient reçu l'un quinze cents, l'autre deux mille livres de pension : cela ne les empêchait pas de faire le procès à leur temps. Tous deux déploraient le peu de faveur de la science et de la poésie, parce qu'ils étaient savants et se croyaient poètes. « Les dieux s'en vont! » était leur cri d'alarme*. Et pourquoi le poussaientils ? Les courtisans, sous prétexte d'être honnêtes gens, veulent des auteurs, non pas farcis de grec et de latin, mais galants hommes. Était-ce un si grand mal? Et parce qu'ils rejetaient comme « pédanterie » ce qui faisait une partie essentielle de la politesse au temps de Malherbe', c'est-à-dire les figures de haute mythologie, et les allusions savantes dans le goût de celles dont Ronsard étourdissait les oreilles de sa pauvre Cassandre, avait-on le droit decrierau scandale, comme si l'on avait prêché l'ignorance? Sans doute certains modernes allaient au delà de ces prétentions des gens du monde, et pouvaient à quelques égards, par leurs outrages contre les antiquaires et les pédants, exposer à un danger réel la saine
1. Seul de la nouvelle pléiade, la Fontaine Jadis pensionné par Fouquet, ne reçut jamais rien durci.
2. Comme celui de Mme Deshoulières (femme d'un ancien officier de Condé) dans ces épîtres chagrines où elle chante en soupirant Toraison funèbre de la fine galanterie, et laisse entrevoir son indigence.
3. Huet, Origine des romans. Cf. Huetiana: « Je puis dire que j^ai vu fleurir et mourir les lettres, et que je leur ai survécu. »
et forte cultnre des esprits. Mais les plaintes des érudits coquets et des poêles écondiiits partaient-elles réellement d'un pur amour de l'antiquité et de la doctrine? Non, sans doute ; et au fond , ces gémissements douloureux , ces prédictions funèbres servaient de masque à un dépit intéressé. Poète véritable et médiocre érudit, si on le compare à Tévéque d'Avranches, Segrais devait être moins alarmé que Huet et Ménage du prétendu abandon des bonnes lettres antiques. Cependant il se fit l'écho de leurs récriminations, surtout de celles de Ménage, qui criait d'autant plus fort qu'il se sentait plus menacé ; et ce pernicieux exemple, aidé de toute la force de l'amitié, l'égara jusqu'à lui faire méconnaître les titres les moins incontestables du règne nouveau.
« M. Toinard disait autrefois que quand tous les poètes seraient noyés, et toutes les poésies brûlées, ce ne serait pas grand dommage. M. de Segrais en était dans une grande colère contre lui*» » Je le crois aisément; et ce vandalisme, bien autrement scandaleux que l'arrêt de Montausier contre les poètes satiriques, avait de quoi l'indigner. Même quand M. de Savill, plus Indulgent, se contentait de dire que les poètes étaient les meilleurs de tous les auteurs, après ceux qui ont écrit en prose, cette belle maxime pouvait sans crime mettre l'auteur des Églogues en mauvaise humeur. Mais l'au* torisait-elle à dire que son « siècle était devenu prosaïque*?» Ehl quoi, il était prosaïque, le siècle, je ne dirai pas des Sarrasin, des Benserade, des Segrais, mais des Molière, la Fontaine, Boileau, Racine! Ou'aurait-il dit, à ce compte, du dix- huitième , où les crimes de lèse-poésie étaient , en effet, si fréquents; et où trouver une poésie riche, variée, puissante, sinon au temps où florissaiént tant de génies ori-