Artamèney X, p. 329. -r- 2. Mémoires ^ U m, p
veraine. La sotte suffisance qu'étalait ce monseigneur de Bus* sillet dans ses lettres à la princesse lui donna Tidée de s'en divertir. Elle lui fit croire qu'on lui proposait d'acheter une île, et qu'elle le destinait à en être le gouverneur. C'était là sans aucun doute un souvenir de Don Quichotte que lui lisait Segrais, si grand admirateur de Cervantes. Notre conseiller, nouveau Sancho Pança^ ne se le fit pas dire à deux fois. Aussitôt il demande à la princesse le nom et la description de l'île. Mademoiselle voulut le servir à souhait. Elle lui répond qu'elle attend cette description au premier ordinaire, se met vivement à l'œuvre et écrit « cette bagatelle, » bagatelle fort agréable, en vérité, et digne des éloges de Mlle de Scudéry. « Il y a de l'esprit partout, » en dit l'auteur du Cyrus^ et la marquise de Sablé écrit à la comtesse de Maure, qui lui a envoyé un exemplaire de ce livre : « J'en voudrais bien avoir un qui fût tout à moi, et qu'il me fût permis d'en récréer la solitude de quelques anachorètes de nos amis*. »
En effet, Mademoiselle, dans ce cadre assez étroit, a su faire entrer bien des inventions divertissantes et de judicieuses critiques. Attaque de pirates, aventures romanesques d'un prétendu fils de roi qui se fait berger pour séduire une belle, souvenirs du Lignon et des chevaliers errants de Don Quichotte ou de.YÀstréey jolis petits moutons enrubannés, rien n'y manque. Mademoiselle a donné à sa nouvelle, pour les railler sans doute, les deux caractères si bizarrement amalgamés dans le roman de d'Urfé, tour à tour chevale-
i. Mss. de Conrart, in-foI./XI, p. 79 (Lettre à la comtesse de Maure, de juillet 1660). La marquise de Sablé était alors retirée dans une maison séparée du monastère de Port-Royal de Paris, mais enfermée dans son enceinte. Elle y vivait entre le monde et le couvent (Cf. Princesse de Paphlagonie). Mademoiselle fut touchée de l'éloge de Vile imaginaire ^ par la marquise de Sablé, juge délicat en celte matière: « Mademoiselle a tellement gousté votre lettre qu'elle veut la garder, elle qui ne fait d'ordinaire que fort peu de cas de ce que les autres escrivent....- Secretz, qui est à Mademoiselle et que vous pouvez sçavoir estre un homme d*esprit, admira votre lettre....» (Lettre de la comtesse de Maure à la marquise de Sablé. — PortefeuiUe de Vallant. t. VII).
resque et pastoral. S*agit-il de peupler 111e invisible! les traits de bon comique ou de fine satire s'échappent à tout moment de sa plume. On y amènera, pour la rendre florissante, gens de guerre et de justice, conseillers du parlement, police^ religieux et religieuses, jésuites, jansénistes, comédiens de toute nation et de toute nature, bateleurs, marionnettes , musiciens , danseurs , si agréables à voir dans un ballet « après les machines, » bouffons de cour et astrologues; et toute cette république confiera ses destinées à un gouverneur incomparable. Mademoiselle couronne son œuvre en faisant le portrait du personnage ; elle décrit son agréable figure, exalte ses merveilleuses qualités. Ainsi finit la relation, en même temps que se dissipe enfin la sotte illusion du héros mystifié.
En si bon chemin la princesse ne voulut pas s'arrêter, et la même année encore, pendant le voyage des Pyrénées, elle permit à Segrais de publier à Bordeaux, la Princesse de PapMagonie (1659), petit roman allégorique plein d'allusions à l'histoire du temps, et tissu d'intrigues et d'aventures peu suivies , mais intéressantes, et dont les héros sont des personnages de la cour de Mademoiselle. On y remarque divers portraits finement touchés, une raillerie de bon goût, un esprit galant et délicat; et tout cela est mis en œuvre avec mesure et sobriété. On s'aperçoit bien vite en lisant ces jolis ouvrages , que la princesse a gagné au commerce de l'auteur des Nouvelles fmnçaises. Grâce à lui, elle sait composer, elle a de la lecture et écrit d'un style qui ferait honneur à un auteur de profession. Mademoiselle ne l'ignorait pas. Mais plus tard un vif ressentiment, aigri par le malheureux succès de ses amours, le lui fil oublier. En 1677, elle dira de Segrais que c'est c une manière de savant, de bel esprit, »• sans songer que ses portraits et ses deux Nouvelles n'auraient pas plus de style ni de mérite littéraire que les Mémoires où elle le traite si dédaigneusement , si elle n'avait eu qu'un Préfontaioc pour les corriger (a).
C'est le même ressentiment sans doute qui la fait parler rarement de Segrais, dans ses Mémoires. Elle ne lui a point pardimné d'avoir songé à entraver ses amours. Aussi semble* t-elle r^igner à dessein de la scène et Fécarittr de sa personne, comme on fait un serviteur disgracié. Si elle revient à lui, c'est à regret el quand les faits l'y obligent. Mais souvent aussi» Segrais reparaît à nos yeux sans que la princesse l'appelle ; le sujet même l'amène, et, en dépit d'elle, on a le plaisir de l'entrevoir. Ainsi durant le voyage des Pyiïnées, la cour arrivée à Avignon ne manqua point d'aller visiter la fontaine de Vaucluse (1660)*. Mademoiselle parie avec une admiration mêlée de respect, de cette poétique solitude où, vingt ans pendant sa vie et dix ans après sa mort, Pétrarque chanta Laure et l'aima. Si tels étaient les sentiments de la princesse, quels devaient être ceux de Sçgrais ! Pétrarque avait été le poëte de sa jeunesse, comme Virgile fut, presque sans partage, celui de son âge mûr. A Pétrarque il devait quelques-unes de ses poésies galantes les plus délicates, de ses sonnets les mienx inspirés. Il était donc naturel qu'il rendit hommage à ce prince des poètes tendrement spirituels, aux lieux mêmes qui l'avaient entenjlu chanter. C'est ce qu'avait fait jadis Tauteor de VAstrèe. Au nom de Pétrarque il avait promis à la Sorgocs, petite rivière qui sort de la fontaine de Vaucluse, une glorieuse immortalité. Segrais se souvenait de YAstrée (l'épisode de la Guigne est une imitation évidente de celui de la Sorgues), et il pouvait murmurer au bord même de la fameuse fontaine cette prédiction du Destin au dieu de ces rives : « Écoute , quand vingt-neuf siècles seront écoulés, sur tes bords viendra le cygne florentin qui, à l'ombre d'un laurier, chantera avec tant de douceur que, ravissant les hommes et les dieux, il rendra à jamais ton nom célèbre dans tout l'univers *. »
Quelque temps après (1660), la cour se rendit à Perpignan,
1. Mémoires, t. ÏII/p. 436. — 2. Aitréôy m* partie, m^livre, p. 10^.
où, à la demande de Mademoiselle, Segrais allait faire une démarche bien différente de la visite à la fontaine de Yaucluse. Il ne s'agit plus cette fois d'une célèbre solitude à Yisiter, de poétiques souvenirs à éveiller , mais d'un couvent de moines et d'astrologie. Mademoiselle, fort superstitieuse, avait envoyé son gentilhomme consulter un père minime fort habile, assurait-on, dans l'astrologie judiciaire : elle voulait savoir si, après tant de glorieux partis refusés ou mon* qués, elle serait enfin mariée. « Mademoiselle ne sera jamais mariée, répondit le savant homme. Ne voyez-vous pas que voici Jupiter et Mercure en opposition ? Les règles de notre art seraient fausses si cela arrivait. » Telle était la triste pro* pfaétie que le poète était obligé de rapporter à sa maltresse. n la rapporta avec un grand sérieux, mais s'avoua tout bas sans doute que le r61e d'ambassadeur est parfois assez ingrat. Mademoiselle, dans ses Mémoires, ne dit rien de cette consultation du père minime. Quand elle écrit cette partie de sa vie (1677), Lauzun est depuis six années en prison , et la fatalité a trop cruellement justifié le révérend moine pour qu'elle songe à ranimer de si douloureux souvenirs. Il lui faudra attendre jusqu'en 1681 , pour reconnaître qu'en dépit de Jupiter et de Mercure, le bon père s'était trompé.
Mais en 1660 elle avait foi entière à ses paroles, et même» comme si la réponse de l'astrologue eût ravivé son aversion pour le lien conjugal , elle se divertissait à tracer à Mme de Motteville (mai 1660), le plan d'une république où le mariage serait interdit. Elle suppose une colonie des deux sexes, dans un endroit délicieux, sur les bords de la Loire ou (te la Seine. Ses plaisirs sont la conversation, la lecture, 1& musique, la culture des jardins et le soin des troupeaux; mais le mariage et l'amour y sont sévèrem^t proscrits. Le mariage est, dit-on , « un embarquement fftcbeux ^ ; » il condamne les femmes à la fragilité ou à la servitude. L'amour
1. Mss. de Ccniart (I«»rii à Mm9 de M(4$e9iUt^, itt-fol, XI, p. 6a.
ne sert qu'à nous tourmenter. Bussy était tout à fait de cet avis (après son malheureux séjour à ]a Bastille, 1666). « Si la jeunesse connaissait le prix de l'amitié et les amertumes de l'amour, il serait banni de toute société raisonnable, » (Lettres, 1670). Mademoiselle le bannit de la sienne et ne veut pas d'un état si mal ordonné qu'on y puisse rencontrer des misérables comme vous, infortuné Athis , pitoyable Céladon ! Ainsi la princesse enchantée des imaginations bucoliques de d'Urfé et de Segrais, ne s'en inspire qu'à demi. Ses sujets auront le droit de faire tout ce que l'on voit dans YAstréôy « mais sans toutefois faire l'amour. Car cela ne me platt point, en quelque habit que ce soit. » Mme de Motteville qui, avec Segrais , soutenait le parti du bon sens auprès de Mademoiselle S lui répond solidement sur le ton badin, et plaide la cause de l'amour permis. Ne convient-il pas qu'une si belle colonie soit immortelle? et le moyen, sans le mariage ? Malgré ces bonnes raisons , la princesse ne se rend point. Elle écrit une seconde lettre à soi^ amie et conclut ainsi : Point de mariage ! c car tel est mon plaisir, et tant pis pour ceux qui n'y trouveront pas le leur. »
Tandis que le père minime interdisait le mariage à Mademoiselle, et Mademoiselle à ses sujets imaginaires, celui du roi avec l'infante d'Espagne se négociait, et Mazarin signait, àSaint-Jean-de-Luz,le traité des Pyrénées (7 novembre 1659), au milieu d'applaudissements presque unanimes. Quelques anciens frondeurs s'étaient permis pendant le voyage certaines épigrammes contre le parti de la cour, et un capitaine des gardes de H. le Prince, aussi peu content de la paix, que l'était peut-être son maître, allié tout à l'heure des Espagnols, avait fait des couplets pour louer leurs pistoles et railler leur infante. Segrais, gentilhomme de l'héroïne de la Fronde et grand ami des chansonnettes, s'était surpris à les^pprendre.
î. Cf. Saint^MarcGirardin/ Cowrf delitt, dram., X.UI, p. 379.
Mais ce n*étaient là que des malices el des fredons» et la cour n'en jouissait pas moins de son triomphe , deux fois heureuse du favorable succès des négociations.
Tout à coup, au milieu des réjouissances de la paix qu'allaient bientôt suivre celles du mariage (9 juin 1660), on apprend la mort du duc d'Orléans (2 février 1660). La cour alors en Provence od elle passait l'hiver, et tout occupée de bien autres soins, en parut peu émue. A Paris, en l'absence du roi, il n'y avait pas de maitre de cérémonies* : on négligea le défunt, par respect de l'étiquette. Le retour du couple 'royal dans la capitale fut l'occasion de nouvelles fêtes ; nul ne s'avisa de les troubler et de parler de funérailles. Mais il fallait bien à la fin rendre à l'oncle du roi les honneurs dus à son rang. En novembre 1660, on songea à faire prononcer son oraison funèbre. Madame , belle -mère de Mademoiselle, en<lépit de la princesse et du cardinal, voulait qu'on en chargeât un moine récollet qu'elle avait en grande estime ; la cour, au contraire, eût désiré voir choisir nn des évèques auxquels les fêtes du retour à Paris faisaient oublier la résidence. Madame s'obstina; elle disait son moine au-dessus de tout le clergé de France en savoir et en mérite. Il fallut en prendre son parti. Mais au moins Mademoiselle souhaitait vivement connaître d'avance la disposition du discours du récollet, afin de lui donner des instructions « où il y aurait eu des merveilles à dire » sur la vie du prince *. Elle chargea donc Segrais d'aller trouver le moine et de lui insinuer qu'un éloge funèbre n'étant pas un sermon ordinaire, on pouvait avec fruit lui donner quelques
1* Mémoires, t. III, p. 498.