‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 29 sur 138 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. SEGIUIS ET SES AMIS AU LUXEMBOURG. — IL SEGRAIS ACADÉMICIEN, 1662. CHAPELAIN ET LECLERC.

Jusqu'ici nous avons vu Segrais jouer un rôle à Paris ou à Saint-Fargeau dans divers incidents de la vie de Mademoiselle, en qualité de poëte et de gentilhomme de la princesse. Suivons-le maintenant au Luxembourg, au milieu de ses amis et dans la vie privée.

Au palais de Mademoiselle, Segrais était proprement et commodément logé. Son ami Delbeine y habitait aussi, mais dans un taudis, au haut d'un pavillon. Toujours de belle humeur et toujours endetté, l'ancien chambellan de Gaston trouvait dans Segrais un hôte aimable, un cœur généreux. Le poëte l'aidait de sa bourse autant que ses ressources le lui permettaient, afiri de le dégager le plus possible des poursuites de ses créanciers. Nos deux amis donnaient souvent rendez-vous à Ménage au jardin du Luxembourg, où de divertissantes rencontres venaient quelquefois les égayer. C'est un créancier qui aborde Delbeine et donne lieu à une petite scène digne de Don Juan et de M, Dimanche; c'est Santeul qui vient leur raconter, d'un air fort triste, comment des voleurs lui ont pris son haut-de-chausse , où il y avait trente sols et une ode latine, sa meilleure pièce. Une autre fois, Segrais rencontre l'abbé de MaroUes. La couver-

satîon tombe sur les armoiries ; une discussion s'engage. Le poôle prétend qu'elles ne sont pas antérieures au temps des croisades'; Tabbé affirme le contraire, et cite comme preuve les armoiries de son abbaye. Ces prétendues armoiries étaient des figures de saints I

L'abbé s'était attaqué à forte partiô, et oubliait qu'un gentilhomme attaché à une princesse du sang ne pouvait guère ignorer le blason. Louis XIV, dit Segrais, l'ignora longtemps; pourtant il finit par le savoir assez bien. Mais Mademoiselle connaissait à fond les généalogies des principales maisons de France. En 1654, elle avait fait venir d'Hozier à Saint-Pargeau, pour lui aider sans doute à trouver un époux digne d'elle. Plus tard, quand elle eut fixé son choix sur un cadet de Gascogne, elle fouillait les vieilles histoires, dépouillait les antiques parchemins, afin de trouver à Lauaun d'illustres ancêtres, et, dans l'histoire de France, des exemples de petites-filles de roi unies à de simples gentilshommes. Ainsi l'amour lui faisait acquérir sur ces matières une érudition qui, plus d'une fois, étonna la cour. Segrais, de son côté, apprit le premier à la cour que MM. de Matignon, originaires de Normandie, étaient alliés de si près à la famille royale que tel d'entre eux n'aurait pu épouser une fille de France sans dispense. Jusque-là personne, même chez les Matignon, ne s'en était douté. Était-il après cela difficile à Segrais de redresser l'abbé de MaroUes sur une question d'armoiries ?

Le poôte, en rapportant ce trait, laisse voir que ce petit triomphe lui fit plaisir. Mais il en goûtait un plus véritable^ le jour où il allait, de la part de Mademoiselle, féliciter Bussy de sa sortie de prison (1666), ou encore porter à Scarron cinquante pistoles pour la dédicace d'une comédie. Segrais la dit méchante ; ma^s il importait peu sans doute au souf* freteux et besoigneux Scarron. Il dédiait pour avoir de l'argent, et quelquefois aussi composait pour dédier. Néanmoins il y avait des ouvrages qu'il écrivait pour la gloire seule et le

plaisir d'écrire, et ceux^ià il Bongeàit ayant tout à M nètt^ mettre au jugement de ses àmiSi Une fois, Serrais était allé le yoir aYêc Tabbé Franquetot^ cet àbbé si réjouissant que, sitôt aperçu, les laquais couraient l'annoncer à la bompa^ gnîe* A peine arrivée : « Asseyes^TOUS là. Je yeux essayet sur TOUS mon Ronian comique. » Et il se met à lire. Les rireë ne tardent guère. « Bon! dit Scarron, voilà qui va bien* Le livre sera bien reçu, puisqu'il fait rire des personnes si ha^ lôlesi »

Les lectures de Scarron ne plaisaient pas toujotirs autaiit à Segrais. Il s'était même aperçu que cette démangeaison de &ire subir à autrui la lecture de ses ouvrages ne flattait soti^ vent que l'auteur. Aussi s'était-il fait Une loi de ne jamais donner ce chagrin à ses amis, et cependant il en avait siauvent l'occasion. Les amis ne M manquaient pas. De ce nombre étaient (sans parler de la société particulière de Mme de la Fayette) Searron,* Delbeine^ Ménage, Chapelain (jusqu'en 1663), Huet pendant longtemps, Pélisson, Mlle dé Scudéry, la Chapelle^ Puymorin et Desprêaux lui-même. On peut y ajouter Arnaud d'Andilly et M* de Vaui, qui lui écrivait, s'il ne le voyait pas souvent.

La correspondance suppose des amis absents, et Segrais aimait encore mieux inviter les siens à lui rendre visite que leur écrire. On allait donc le voir, et volontiers. Car, indépendamment de l'alOfection qu'il pouvait inspirer, Segrais, gentilhomme estimé de la duchesse de Montpensier^ logé dans son palais et à tout moment mêlé aux grands de la cour, Segrais n'était pas un ami à dédaignet^ Bien des poètes s'élevaient au-dessus de lui dans la république des lettres; mais, en dépit de toute la supériorité de leut^ mérite, le se& crétaire de Mademoiselle, grâce à sa condition, pouvait, sans arrogance, les prier de venir le régaler de la lecture de leurs ouvrages, comme aurait pu faire un grand seigneur ou un financier, le comte de Fiesque ou Habert de Montmor. Ainsi, vers 1669-1670, Boileau, qui n'était élotB rieh moitis qu'un

débutant, ne croyait nullement déroger en allant au Luxembourg lire à Segrais un cbant de son Lutrin.' l\ n'y avait pas entre eux dlntimité affectueuse ; mais ils se voyaient volontiers. Pour fêter le Lutrin et son auteur, Segrais réunit à sa table, ce jour-là, Puymorin, frère de Despréaux, Delbeine et Chapelle, tous assez gais convives. Car Boileau lui-même, comme le vieux Gaton ou le sage d'Horace, savait à l'occasion prendre du bon temps. Le repas fut succulent et semblable aux festins que l'auteur du Lutrin savait si savoureusement décrire. Quand on eut bien mangé, dit Segrais, Boileau se mit à lire. Mais la discorde faillit troubler la gaieté des convives. Chapelle, pris de vi«, interpella brusquement le lecteur. Les voix argentines des cloches qui appellent les chantres à matines lui déplaisaient. « Je ne te passerai pas argentines ; ce mot n'est pas français. » Despréaux continue de lire, sans lui repondre. « Je te dis que je ne te passerai pas argentines; cela ne vaut rien. — Tais-toi, tu es ivre, réplique Despréaux. — Je ne suis pas si ivre de vin que tu es ivre de tes vers. » La gaieté que cette repartie excita parmi les convives prévint toute colère, et la dispute continua sur le ton plaisant. Quand Despréaux se fut retiré, méditant sans doute une épigramme contre son malavisé contradicteur, Segrais se coucha. Chapelle et Delbeine demeurèrent près du feu, et se mirent à plaisanter sur le mot d'argentines d'une façon si divertissante, que leur amphitryon, en les écoutant, avait plaisir à ne pas dormir.

Segrais ne terminait pas toutes ses journées par de si joyeux festins. D'ordinaire il ne faisait qu'un repas à midi, et le soir il prenait un peu de pain et de fruit *. Il assistait au souper de Mademoiselle avec d'autres ofHciers de la maison, mais sans y prendre part. Les dames les en dédommageaient en leur faisant mettre de côté, en cachette, quelque-

1. Quelquefois c*étident des fruits du désert envoyés à Mademoiselle par Arnaud d'Andilly. (Cf. Bihlioth, tmp., supp., fr. 30Î9, 1. Lettre curieuse d*A)maud à Mme de Sablé, 23 septembre.)

chose du dessert. Ces messieurs le maugeaient de compagnie ou chacun en son particulier. Ce régime sobre valut à notre poôle de n'avoir jamais d'incommodité considérable : à soixante-douze ans, il se félicitait encore de sa bonne santé. Scarron n'avait pas dans sa jeunesse imité cette tempérance. Vieilli avant l'âge, accablé d'infirmités, l'auteur de la Mazarinade n'avait plus d'autre plaisir que de s'amuser de son esprit et de voir quelques amis de choix rassemblés à sa table. De ce nombre était Segrais. U aimait à jouir de la verve plaisante et du charme de la conversation d'un homme qui, sans plmsirs, sans fortune, attirait chez lui la meilleure compagnie. Après cet éloge donné à Scarron par sa veuve, devenue femme du roi de France, Segrais peut nous dire que sa maison, pendant et après la Fronde, avait été le rendez-vous de ce qu'il y avait de plus poli à la cour. A titre de bel esprit et de gentilhomme de Mademoiselle, Segrais avait été reçu chez lui dès 1648 au moins, et depuis, ils étaient toujours restés mêlés à la même société et étroitement unis. La correspondance de Scarron l'atteste. En 1652, il écrit à la comtesse de Fiesque une lettre badine où il la félicite, avec Mme de Frontenac, d'avoir, sous la conduite de l'héroïne d'Orléans, surpassé les prouesses des Glorinde et des Camille. Ailleurs il recommande à la galante Frondeuse une dame de ses bonnes amies (Céleste de Palaiseau, sans doute), et il lui promet en retour de l'immortalité selon ses forces, c'est-à-dire « si peu que rien. » Une autre lettre est adressée à Segrais: Scarron le prie de l'excuser auprès de Mademoiselle s'il n'ose se rendre à la prière de la princesse et se mettre à écrire des portraits, ouvrage à tout égard fort délicat. Ailleurs, enfin, il le presse de réclamer à la comtesse de Fiesque la jupe que cette dame lui a promise ; il en a grand besoin poqr affubler d'un habit régulier le prêtre qui lui dit la messe.

Le temps ne fit qu'ajouter à l'affection mutuelle des deux poètes. « Scarron, dit Segrais, n'avait rien de caché pour moi. » Ils se voyaient quelquefois en particulier, et alors nos

deiçi amis riaient et plaisantaient sans contrainte, comme le jonr où Scarron, à propos de progéniture, interpellait Maiigln, son valet de chambre. Jamais cette gaieté ne l'abandonna. Alors même que ses forces déclinaient de phis en plus, il restait toujours le même et narguait la douleur par des bouffonneries stoïques. Un jour cependant que Segrais était allé lui faire ses adieux, avant le voyage de Bordeaux, leur entrevue fut triste. « Je mourrai bientôt, lui disait-il ; je le sens bien.^. En effet. Segrais, de retour à Paris, s'empressa (l'aller visiter son vieil ami. Mais, au moment où il allait entrer dans la maison, il vit qu'on emportait, pour la vendre, la chaise à bras où il avait vu si souvent rire et souffrir l'infortuné Scarron. Il était mort en juin 1660, sans que Segrais en eût rien appris. Le poôte continua de rendre visite à sa veuve, retirée chez les sœurs hospitalières de la place Royale, avec deux mille livres de rente que la reine voulut bien lui accorder. Il allait la voir d'ordinaire toutes les six semaines. Cette fidèle amitié ne Ait pas oubliée. On verra plus loin comment Mme de Maintenon voulut lui en témoigner sa reconnaissance.

Segrais, partagé entre sa charge d'offlcier de la princesse, son goût pour la poésie, et l'amitié, coulait à Paris de douces années, quand un nouvel exil de sa protectrice vint l'en éloigner (1661) (a). Louis XIV la voulait punir d'avoir refusé la main du roi de Portugal, prince aussi indigne d'elle que du trône. Mademoiselle reprit donc le chemin de ses terres, mais cette fois avec peu de chagrin sans doute : une première retraite lui avait appris comment on y pouvait vivre heureux. Segrais, quittant, pour la suivre, les beaux esprits de Paris, laissait parmi eux, en quelque sorte, la meilleure partie de lui-même, c'est-à-dire l'estime de ses qualités aimables et la

gloire de ses écrits* H n'avait donc pas à draindre qu'on Yy oubliât (o).Ën effet, l'année suivante, il reçut « le cordon bleu des beaux esprits, » en entrant à l'Académie (1^2).

A cette occasion, il éprouva qu'auprès de certaines gens les absents ont tort. U avait toujours cultivé avec soin l'amitié de Chapelain et composé en son honneur une ode qui n'était pas, dit-il avec raison, la moindre de ses poésies. Cependant, quand il se mit sur les rangs pour l'Académie, il reconnut qu'il. avait compté sur une « amitié de lâche. » Chapelain, introducteur privilégié des petits génies à l'Académie, favorisa son compétiteur Leclerc. Cet homme de lettres est au« jourd'hui connu surtout par une épigranune de Racine, dont il avait voulu refaire Ylphigénie. Un style raisonnable en prose française, au jugement de Chapelain, quelques vers de son chef, plusieurs chants de la Jérusalem traduits, tels étaient ses titres au fauteuil de l'Acadéniie, où îl fut reçu en effet le même jour que Segrais, à la place de Priésac. Mais, aux yeux de Chapelain, son plus grand mérite, s'il faut en croire Segrais, était de n'en pas trop avoir. Ce roi des auteurs prétendait à primer partout, et prônait de préférence les auteurs qui ne lui faisaient pas ombrage. Leclerc devait donc compter sur son suffrage. D'ailleurs on sait qu'une docile déférence aux avis de Chapelain était le plus sûr chemin* de son cœur, et Leclerc avait su le toucher par là. En 1662, l'auteur du Mémoire à Colbert le mentionnait avec éloge et terminait ainsi : « Ses mœurs sont douces, et il croirait un bon conseil. » Segrais s'était-il montré moins complaisant à céder aux avis du régent du Parnasse ? Aurait-il par la suite démenti « Tillustre impatience » qu'il témoignait en 1646- 1647 au « fameux Virgile de la France, » de s'instruire de ses leçons et de s'inspirer de son Apollon? Segrais l'avait jadis plus d'une fois consulté; il avait corrigé avec lui et Ménage YAthis et ses premières poésies. Mais, depuis 1659, date de la rupture de Chapelain et de Ménage, leurs relations amicales se refroidirent. Chapelain, en 1659, s'in-

diguait de voir Ménage*, qui s'étail laissé « gouverner » pendant plus de vingt ans, secouer le joug d'un mattre dont les bons offices et les doctes avis auraient dû le rendre docile et « sage. » Mais Ménage, plein « d'orgueil » et de « présomption, » lui a échappé. Segrais, en dépit de la modération dont Chapelain le loue, avait dû à son tour se détacher de lui et prendre le parti de son ami le plus fidèle. Mais ce n'était peut-être pas encore là le plus grand tort de Segrais aux yeux de Chapelain. Le gentilhomme de Mademoiselle était pour ainsi dire exilé avec elle, et l'homme qui trouvait à redire à ce que Lefèvre (père de Mme Dacier), par courageuse reconnaissance, dédiât un livre à Pélisson enfermé à la Bastille (a), devait être peu disposé à soutenir chaudement le secrétaire d'une princesse deux fois disgraciée. Segrais ne lui pardonna pas cette faiblesse. On voit, par les Mémoires anecdotes, qu'il ne se faisait pas scrupule de mettre en lumière les plus fâcheuses parties de Tauteur de la Pu^ celle, et en particulier cette avarice sordide qui peut-être lui coûta la vie.

Du reste, au rebours de Boileau, qui bafouait le poêle et respectait l'homme, Segrais médit du caractère de Chapelain, mais loue ses œuvres. Pour un homme de lettres, ce n'est pas là un petit mérite, et l'on félicite Segrais de sa bonne foi, sinon de son bon goût, quand on voit Chapelain lui-même, en haine de Ménage*, le représenter comme un pédant, un plagiaire, chez qui le travail et la mémoire tiennent lieu d'esprit et de bon sens. Segrais fut plus heureux : le redouté critique lui rendit justice. Chapelain n'avait pas contre lui de grief si ^mer, et d'ailleurs la réputation bien établie de l'auteur des Églogues le contraignait à l'éloge. L'Académie elle-même n'avait-elle pas hautement reconnu son mérite en lui ouvrant ses portes, sans que la brigue y

1. Mélanges de littérature (tirés des Leitres Mss de Chapelain) 1726) p. 96.

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