Rapport à Colbert sur les hommes de lettres
Mt pour rien? En juin 1662, Segrais était venu à Paris prononcer son discours de réception devant l'illustre compagnie. Mais à partir de 1664, grâce au retour de Mademoiselle au Luxembourg, il put assister régulièrement aux séances, et prendre part aux travaux de ses confrères, sans toutefois négliger les siens. Éloigné de Paris pendant trois ans (1661- 1664), il avait employé ce surcroît de loisir à poursuivre activement sa traduction de Y Enéide. En 1668, il la publia, et elle fut trouvée si remarquable, que tous les gens de lettres la louèrent à Tenvî, et en proclamèrent Pauteur un second Virgile.
De son côté. Mademoiselle songeait à ses affaires, et surtout à celle qui lui tenait le plus au cœur, son établissement. Après la mort de Madame, Henriette d'Angleterre, elle avait conçu l'espoir d'épouser Monsieur. Ce prince, selon Segrais, avait le premier parlé de cette union qui lui souriait. Il s'alliait, en épousant Mademoiselle, à la petite-fille de Henri IV, à la plus riche héritière de l'Europe. Il était dans ces dispositions, quand Segrais alla voir le gouverneur de sa maison, le maréchal du Plessis (a), qui admettait le poète dans sa familiarité, et lui témoigna toujours une considération particulière. Apprenant que Segrais allait rejoindre Mademoiselle aux eaux de Forges, le maréchal et sa belle fille (plus tard maréchale de Glérembaut) le mirent dans la confidence des desseins du prince. Arrivé à Forges^ Segrais fut bientôt interrogé par la princesse, toujours très-curieuse des nouvelles de Paris. Segrais lui parla de ce qu'il avait appris touchant Monsieur. Quelle joie ce fut pour la princesse I Mais fidèle à sa fierté, et bien que Monsieur se fût assez déclaré au maréchal de Glérembaut, elle ne voulut point entendre parler de faire la moindre avance. Le frère du roi, piqué de cette prétention, se refroidit, si bien que cette alliance, comme tant d'autres, finit encore par échapper à Mademoiselle. La princesse avait alors quarante-trois ans; ses projets d'établissement avaient toujours été rompus, et la
prédiction du moine de Perpignan se vérifiait. Mais la même année, 1670, Mademoiselle s^éprit d*unê violente passion qui devait un jour la démentir. La fille de Gaston accomplissait ainsi tardivement le vœu de son poêle, qui, chargé d'écrire dans les Nouvelles françaises quelques-uns des principaux événements de sa vie, lui disait :
Oui, ce n'est pas assez de clonner tant d'amour ; Il faut aimer un peu pour embellir l'histoire :
Tant d'éclatantes actions
Surpassent mes inventions ; Le récit en rendra votre gloire immortelle, Et déjà pour l'ouïr tout l'univers accourt; L'histoire en est longue et belle,
Mais le roman en est trop court.
146 roman, cependant, eut son tour à la fin, et rien n'y manqua* Elle-même Ta raconté en détail. Nous n'y insisterons pas ; mais il convient de marquer ici les circonstances relatives au rôle de Segrais dans l'intrigue qui lui valut sa disgrâce.