CHAPITRE I
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Jean Regnault de Segrais naquit à Caen Je 22 août 1624. Après qu'il eut achevé de brillanteç études au eoUége des jéfiuites de Gaen, sa famille l'eût yolontiers fait entrer dans les ordres, et lui-même avait eu dans sa première jeuneatte (comme Mademoiselle en 1647-1648), un de ces accè^ de ferveur religieuie qu'il appelait la petite vérole de l'esprit; mais il s'en était guéri assez vite, et, à peine sorti des mains des jésuites, la poésie le captiva et se l'attacha tout entier. D'ailleurs il y avait quelque temps déjà qu'elle l'avait séduit ; encore sur les bancs, il aimait à lire à ses condisciples de petites odes et des chansonnettesi fruit de sa verve d'écolier :
Presque enfant, le dieu du Parnasse, I^fiB propiee accueil m'honora.
Le jeune poëte ne voulut pas être ingrat, et, pour servir le dieu avec le zèle auquel roblijB;eaient de si précoces faveurs,
il resta quelques années sans se déterminer à aucun état. Cependant il consacrait doucement ses loisirs au culte des Muses, et tout ensemble trouvait sa ?oie et se faisait le soutien de sa famille. Né d'un père noble, mais dissipateur, Segrais ne pouvait, avec quatre frères et deux sœurs, compter sur un riche héritage. En effet, à la mort de soa père, il ne restait que cinq cents livres de rente pour une si nombreuse famille. Mais le talent du fils devait réparer le mal qu'avait fait la négligence ou la bonté ruineuse du père. Bientôt le succès de ses premiers ouvrages lui permit d'ajouter aux faibles ressources de la maison ; ainsi les lettres, qui plus tard devaient faire sa fortune auprès des grands ou charmer ses vieux jours, furent, dès ses premiers pas dans la carrière, les bienfaitrices de sa famille.
Il avait été porté à les cultiver par une vocation décidée qu'aidaient encore les traditions littéraires et poétiques de sa patrie. On sait de quel éclat brillait depuis longtemps l'université de Gaen, fondée dès 1439 par Henri VI d'Angleterre, et justement fameuse au dix-septième siècle. La science et la poésie y étaient également florissantes, et si elle complaitdans son sein Huet et plusieurs des érudits qui travaillèrent avec lui à l'édition du Dauphin, elle se glorifiait aussi du nombre et du talent de ses poètes français et latins. Au temps de la Fronde, elle avait eu même assez de célébrité pour que la fameuse querelle des. deux sonnets (Voiture, Benserade) lui fût soumise. A dire vrai, la gloire des Palinods de Gaen semblait justifier cette renommée ^ Fondés par l'Université en 1527, puis reconstitués en 1614 et 1624, ces concours annuels de poésie avaient de bonne heure mis en relief les Muses de la Normandie. Berlaut, Malherbe, y avaient débuté, comme firent plus tard Corneille, Sarrasin, Segrais, Pontenelle et Malfilâtre. Aussi voit-on, dès 1635, un poète angevin.
1. Ne pas confondre les Palinods de Gaen avec ceux de Rouen; Phistoire des Palinods de Rouen a été écrite par M. BaUin.
la Pineliëre, qui met le nom de son pays en tète de son ouvrage, s'excuser de publier des vers quand il n'est pas Normand ; car maintenant, dit-il, si l'on veut passer pour excellent poëte, il faut être né dans la Normandie. Sans doute une si glorieuse renommée était due avant tout aux Malherbe et aux Corneille; mais l'institution des Palinods, au jugement même de Segrais, y avait aussi contribué. C'était une école de bel esprit, où se formaient de jeunes lauréats, poètes peut-être de l'avenir, en attendant que leur Muse» nourrie et fortifiée au foyer domestique, pût aller à Paris prendre un plus vigoureux egsor. Ainsi fit Segrais : éveillé, provoqué aux travaux de l'esprit par les joules poétiques des Palinods, il y fit ses débuts et trouva ses premiers succès. Les vers qu'il présenta à ces concours ne nous sont pas parvenus; mais au moins (Huet nous l'apprend) les poésies diverses, prémices de son esprit, furent bien reçues dans sa province. C'étaient sans doute quelques chansons, trois odes S trois pièces galantes et deux églogues (1644-1645); car Segrais avait, tout jeune encore, senti le charme de la poésie champêtre, et, du reste, si, à Caen, selon le proverbe du pays, on faisait des vers jusque dans les boutiques, quels chants bucoliques ne devaient pas inspirer la fraîche Normandie, rOrne et ses charmantes rives I C'était là qu'avait retenti la lyre de Malherbe ; là aussi résonnait la musette du jeune Segrais, jaloux de faire entendre aux mêmes lieux un écho affaibli des premiers airs du grand « poêle pasteur. »
Toutefois Segrais ne s'en tint pas à ces essais de pastorale ou à la poésie légère. De dix-huit à vingt ans, il composa une tragédie sur la Mort d'Hippolyte et deux romans : les IIlitstres Françaises, peut-être imitées par Challes, et Bérénice*. Ces divers ouvrages de Segrais, reçus avec applaudissement comme le gage de sa gloire future, lui avaient, de bonne