CHAPITRE VI
I. IfADEMOISELLE ET LAUZUN. DISGRÂCE DE SE6RAIS. II. SEGRAIS CHEZ MADAME DE LA FAYETTE, 1671.
Cette disgrâce même trouve sa cause dans la violence de la passion de la princesse. Elle toujours si fière avec les princes et les roîSj ellç oublie ses hauteurs altières pour Lauzun. Elle lui aplanit le chemin, force ses trop timides respects, enfin met tout en œuvre pour s'assurer la possession d'un cadet de Gascogne. Bientôt elle a obtenu le consentement de Louis XIV. Sûre désormais de l'avenir, elle se laisse féliciter de son bonheur; déjà elle va en jouir. Sur un mot du roi, tout s'écroule, et le beau rêve s'évanouit. Lauzun, courtisan consommé, soupire abattu, et se soumet. Mademoiselle éclate en sanglots, et l'impétuosité de sa passion et de sa joie passe tout entière dans son désespoir. Quelle faible consolation pour elle de voir Lauzun plus que jamais dans les bonnes grâces du roi, et de le recevoir au Luxembourg ! Ses visites intime? et fréquentes donnent lieu à des propos méchants. Mais que lui importe? Elle n'a pas grand effort à faire pour 'les braver, et cependant ses plus fidèles serviteurs en étaient alarmés. Afin de décider une rupture entre la princesse et Lauzun, on songeait à lui foire épouser le jeune duc de Longueville. Segrais, dit Mademoiselle, avait toujours affectionné l'affaire de M. de Longueville, et il n'était pas le seul à s'y
intéresser (a) : la marquise de Puisieux, Mmes de Rambures, de la Fayette, de Sévlgné, de Thianges, d'Épemon, et plusieurs autres dames amies de {lademoiselle et des Gondé- Longueville, secondaient le comte de Saint-Paul dans ses démarches, et souhaitaient cette nouvelle élévation de sa famille. Segrais, estimé depuis sa jeunesse de M. le prince, et intimement mêlé à toute celte société, s'associait à leurs vœux, et d'autant plus volontiers qu'il servait par là même les intérêts et la gloire de sa protectrice. Ces sentiments étaient ceux de sa maison tout entière, et si nul de ses serviteurs ne pouvait dire, comme Gondé, qu'au sortir de la messe il aurait, d'un coup de pistolet, cassé la tête du cadet Lauzun, tous au moins s'étonnaient de voir leur maîtresse, condamnée à ne pas être sa femme, continuer de le recevoir familièrement. Sur ces entrefaites, l'archevêque de Paris vient trouver Mademoiselle à Saint-Germain : en ami dévoué de la princesse, il l'informe d'une démarche faite auprès de lui par deux personnages de sa maison. Son intendant Guilloire (dont Mademoiselle loue si vivement la « sincérité, la fidélité à toute épreuve » dans le portrait qu'elle a laissé de lui), et Segrais sont venus le prier d'user de son crédit auprès de leur maîtresse pour l'engager à ne plus voir Lauzun. Le prélat leur a répondu que Mademoiselle, en toute autre chose pouvait compter sur son dévouement et ses bons conseils, mais qu'il n'appartenait qu'au roi de lui donner de semblables avis. G'en était bien assez pour exciter le courroux de la princesse. Guilloire et Segrais furent chassés (6). Le méritaient-ils î Les sentiments qui les avaient fait agir devaient-ils être ainsi récompensés? Le récit même de la princesse établit le contraire. Mademoiselle les disculpe, quand elle pense les charger. Que nous apprend-elle, en effet ? Segrais et son compagnon savent que l'archevêque a toujours été de ses amis et l'ami de Lauzun ; il a toujours pris un vif intérêt à tout ce qui la regarde, et a su, au besoin, lui donner de bons avis. G*est à ces divers titres qu'ils s'adressent à lui et le prient de
tirer la princesse de Tétat pitoyable où elle est Était-ce la desservir? Et quand on veut faire pièce aux gens, est-ce la coutume d'y travailler de concert avec leurs meilleurs amis ? Mais, dira-t-on avec le prélat de cour, c'était au roi et non à Segrais à intervenir dans cette affaire. Oui, sans doute, c'eût été là le devoir de Louis XIY ; mais il ne l'a pas fait. Était-ce Êdblesse, complaisance pour son favori ? Était-ce une secrète satisfaction de voir l'héroïne de la fronde, la princesse qui avait fait tirer sur ses troupes le canon de la Bastille, compromettre sa gloire et s'abaisser à des relations familières avec le colonel de ses dragons ? Il serait malaisé de le dire ; peutêtre ces deux sentiments se mêlaient-ils dans le cœur du roi. Quoi qu'il en soit, il laissa sa cousine en user à sa guise avec Lauzun. Gela pouvait ne pas déplaire au prince, et convenir aux deux personnes intéressées ; mais la gloire de la princesse en souffrait. Pardonnons à Segrais d'avoir été sensible à cette dérogation, et d'avoir essayé, au prix même d'une disgrâce, de l'empêcher.
En effet, quand il vit l'archevêque si peu disposé à le seconder, il alla trouver le P. Ferrier, confesseur du roi, et lui tint le même langage. Il cherchait partout un allié pour sauver Mademoiselle du mauvais pas où elle s'engageait, et il ne trouva partout que des ennemis. Le P. Ferrier va donner avis de cette visite à l'archevêque, puis au roi et à Lauzun. L'archevêque de son côté avertit Lauzun, le roi, puis Mademoiselle. Voilà comme l'habile prélat faisait éclater son beau zèle. Aussi la princesse fut-elle contente du complaisant qui ne cherchait en cette occasion qu'à lui faire sa cour, et elle chassa Segrais, serviteur fidèle et désintéressé.
Laissons de côté Guilloire. U a pris le premier la parole chez l'archevêque, mais Segrais a été « le souffleur ; » Thomme d'affaires n'a parlé < que de mémoire, » et c'est quand il « a oublié son rôle, » que le poète propose comme expédient à M. de Paris de faire donner à Lauzun une ambassade, ou un commandement dans quelque province. Segrais était
donc, aux yeux de Mademoiselle, le plus grand coupable* Aussi reçut-il le premier l'ordre de se retirer*. A cette nouvelle I le prélat écrit à la princesse pour la prier de ne pas dire à Segrais que c'est lui qui l'a perdu^ et quand le poëte même vient le lendemain lui faire part de sa disgrâce, il se défend de la lui avoir attirée : « Vous avez, répond-il, parlé à d'autres gens qu'à moi. » Ainsi savait envers tous se ménager l'habile homme qui, venu tout exprès chez Mademoiselle pour desservir auprès d'elle de fidèles serviteurs, s'avisait, comme par distraction, et « sans songer à rien, » de lui dire : « Guilloire n'est donc plus à vous? » Ces mots, que la princesse n'entendait pas, demandaient un6 explication. Le prélat, qui n'avait marqué d'autre but à âa visite, charitablement la donna.
Segrais a-t-il rien fait de semblable ? a-t-il employé ces détours, ces ruses 1 a-t-il désavoué sa démarche? Nullement* Comme il s'y était résolu de bonne foi et croyant bien faire^ il l'avouait aussi sans rougir. Celte loyauté du poëte, la frail* chise ouverte de ses démarches touchèrent peu la princesse, et elle était trop outrée de douleur pour songer à lui pardonner. Dô quoi se mêlait donc cette manière de bel esprit, et qu'avait-il à voir dans les affaires de Mademoiselle ? « L'on fait chez soi ce que l'on veut, » répondait-elle un jour à Mon-*sieur. D'ailleurs, c'est elle encore qui nous l'apprend, les vo* lontés des grands sont vénérables « comme mystères de la foi, > et il faut respecter « jusqu'au moindre marmiton » de si hautes personnes. Voilà sur quel fondement elle avait exclH de sa maison Guilloire, Segrais, et son confesseur, l'abbé de Saint-Léger (elle avait réfléchi à ce moment qu'il était obligé en conscience de demeurer à son abbaye)* « Voilà bien des gens hors de chez vous ! » disait Monsieur à la princesse sur un ton de blâme railleur^ Oui, sans doute ; mais aussi étaient-ils
1. Mémoires f t. IV, p. 262. Mme de Sévignô (2D mars 1671) parle du renvoi de Guilloire et ajoute : «. Le pauvre Segrais ne tient à guère. * C'est und erreur. Segrais quitta le pi'emier le Luxembourg.
excusables d'avoir oublié que, « à la eour, on n'aime pas les gens qui entrent en matière sans qu'on les en prie^ ?» Ce sentiment était aussi celui de Louis XIV, et Mademoiselle rappelle ayec plaisir, dans ses Mémoires, que le roi l'avait justifiée d'avoir chassé les serviteurs qui lui avaient déplu, et les avait • extrêmement condamnés. » Montausier ne fit pas de même. Il connaissait trop bien Segrais pour ne pas rendre justice à la loyauté désintéressée de ses intentionsi Comme le duc « s'était mis dans la tête de servir Segrais, » il fit une démarche inutile auprès de M. de Paris, afin de rétablir le poète au Luxembourg* Segraid apprit aussi des amis qu'il avait auprès de Gondé, combien ce prince avait < pesté » contre l'injustice de Mademoiselle. Tout cela fut inutile. Mais du moins, ces marques d'estime durent le consoler de sa disgrâce* Au reste, Lauzun devait prendre lui-même le soin de le venger. Sorti de la Bastille en 1681, au prix du comté d'Eu et de la souveraineté de Dombes abandonnés au duc du Maine par Mademoiselle, trop heureuse d'acheter à ces conditions la liberté du cher prisonnier, Lauzun épousa la princesse ( il avait quarante-neuf ans, et elle cinquantequatre), et ne tarda pas à l'en faire repentiri Sa légèreté, sa brutalité même, au témoignage de la comtesse de Fiesque, la désabusèrent bientôt, et ne laissèrent dans son cœur d'autre sentiment que la honte d'avoir tant aimé csi peu de chose ^. » Dans les premiers mois de 1671, Mademoiselle, n'ayant plus Guilloire, chercha un autre intendant. Deux jours après, Lauzun lui en proposa deux ou trois. Le confesseur ne fdt pas non plus difficile à remplacer. Mais Segrais, une fois parti, ne pouvait pas lui être si aisément rendu. A peine sorti du Luxembourg, Mme de la F^^ette l'avait prié d'accepter chez elle un appartement.