Étude sur la marquise de Sablé
MorUpensier^ elle ii*osa s'en avouer l'auteur. Segrais qui Tavait aidée à composer l'ouvrage, le publia sans la nommer. En décembre 1669 parut Zaïde. Cette fols encore, en dépit du succès de son premier roman, Mme de la Fayette refusa de prendre rang ouvertement dans la république des lettres. Segrais donna l'ouvrage sous son nom, et recueillit d'abord toute la gloire d'mn petit chef-d'œuvre fait en commun. Les lecteurs, erreur flatteuse pour le poëte, s'y étaient laissé tromper*. Aussi, quand Huet (1702), fit connaître le principal auteur de l'ouvrage, il lui fallut justifier une assertion que les amis du poëte regardaient comme injurieuse à sa mémoire. Si la Rochefoucauld donna de l'esprit à Mmeile la Fayette, comme elle le disait, il faut avouer qu'une telle élève laissait bien peu de chose à faire à son précepteur, et de son côté, Mme de la Fayette essaya de réformer le cœur de la Rochefoucauld plutôt qu'elle n'y réussit. A cinquante-deux ou cinquante-trois ans, le pli était pris (1665); l'ancien courtisan, auteur des Maximes^ ne changea guère. Mais Segrais , auteur de profession, pouvait leur enseigner quelque chose à tous deux. La Rochefoucauld, avec beaucoup d'usage du monde et d'esprit naturel , avait peu d'éludé. Mme de la Fayette, au moins, se souvenait des leçons de Ménage, de Rapin, desdoctes entreliens de l'évêque d'Avranches, et auprès de ces maîtres, elle s'était fait comme un fonds de littérature. Mais cela même ne suffisait pas. C'est un métier de faire un livre comme de faire une pendule, a dit la Bruyère, et il faut plus que de l'esprit pour être auteur. Voilà ce que Segrais apprit à la Rochefoucauld et à Mme de la Fayette : il les fit auteurs; il tâcha de les instruire à échapper aux critiques des écrivains de profession, et ainsi tous trois, travaillant de concert, donnèrent à Zaide et à la Princesse de Clèves les
1. lime du Bouchet écrivait à Bussy (18 décembre 1669) : « Je vous envoie Zaide de Segrais; c'est le plus joli roman qu'on puisse lire. » Et Bussy lui répondait : « Je ne lis plus de romans depuis le collège ; mais je me prépare à lice avec un grand plaisir celui de Segrais j il ne peut rien écrire qui ne soit joli. » (22 décembre 1669)
divers mérites qui en font des chefs-d'œuvre. Mais dans ces ouvrages faits en commun, où retrouver la part de Segrais, et à quel titre a-t-il mérité un peu de la gloire que ces deux romans ont fait rejaillir sur leurs auteurs? C'est là une question délicate. Nous l'examinerons à loisir après avoir étudié les Nouvelles françaises et la Bérénice. Instruits par la crltiqi;ie de ces ouvrages, de la mesure des forces de Segrais et des règles auxquelles il soumet, avec Huet, les fictions romanesques, nous verrons plus vite et mieux ce qu'il a dû et pu mettre du sien dans la composition de Zaide et de la Princesse de Clèves,
On peut dire ici même combien ce fut pour lui une heureuse fortune, en quittant Mademoiselle, de tomber en de si bonnes mains. Segrais, jadis, avait été admis à l'hôtel de Rambouillet « le plus délicieux des réduits. » Mais Voiture, qui en était l'idole, après la marquise et Julie, n'eût peut-* être été que toléré avec son bel esprit quelquefois risqué dans le cercle intime de Mmes de la Fayette, de Thianges, de Sévigné et de la Rochefoucauld. Mme de la Fayette surtout était très-délicate. Ménage avait été son précepteur ; mais elle avait une fois laissé échapper ce mot : « cet importun Ménage viendra tantôt. > Elle paraissait estimer peu les savants, et tout en profitant de leurs leçons, elle voyait leurs travers et en était choquée. Leur vanité surtout lui déplaisait et le pédantesque étalage de leur sciaice. Aussi se gardaitelle de montrer celle qu'elle pouvait avoir. Elle aussi^ comme Mme de Sévigné, savait trouver de ces mots qui ne sont pas sous toutes les cornettes; mais il lui fallait ménager les ja-* louses, et sans abdiquer son esprit^ cacher son mérite. Elle dissimulera donc, et, si elle éorit, elle désavouera de charmants ouvrages. Ce trait de courageuse modestie prouve^ par-dessus tout, que son âme n'était pas faite sur le modèle de celle des savants, et explique assez bien le peu de sympathie qu'ils semblaient lui insph*er. Elle se sentait plus à l'aise et mieux à sa place dans une autre société, et son ex-
quisé politesse, si délicate, si sensible, aimait à ne rien rencontrer qui pût la blesser ou même Tétonnât. Quand elle offrit ThospitaUté à Segrais, elle fît donc son plus bel éloge. II y a tel écrit qui, à lui seul, assure la gloire d'un auteur, comme aussi, quand il s'agit d'une la Fayette , de simples suflDfages Valent tin bon ouvrage pour la renommée.
Mais la nouvelle bienfaitrice de Segrais lui donnait plus encore. Depuis les premières années de la Fronde et leé plus beaux jours même de l'hôtel de Rambouillet, le goût de la société française s'était bien épuré. D'abord admis par le bel esprit à prendre sa part de crédit et d'autorité, le bon esprit de plus en plus fort avait fini par dominer, sinon détruire, son ancien rival. Les faux dieux s'en étaient presque tous allés. Quelquefois on les voyait reparaître encore, mais à la dérobée. Le bon sens, le jugement, désormais préférés à l'esprit qui n'est qu'esprit, avaient enfin conquis la majorité des suffrages. Toutefois, on ne prétendait pas ravir après coup sa gloire à la déesse de l'hôtel de RambouiUet. Mai^, tout en laissant à sa mémoire le prestige d'une vieille renonunée justement acquise, on ne pouvait s'empêcher de remarquer que Mme de la Fayette avait « l'esprit plus solide. » L'une avait cultivé le sien par la lecture des bons livres italiens et espagnols, l'autre dans le commerce des Horace et des Virgile. Ces mots de Segrais expriment assez bien la différence des deux époques, et ces deilx femmes, illustres à des degrés divers, sont à un certain égard la fidèle image de ces deux moitiés du dix-septième siècle : à l'une les fleurs brillaiites, mais souvent stériles ou passagères ; à l'autre, les chefs-d'œuvre Immortels et tout l'avenir *.
Aussi, comment ne pas féliciter Segrais d'avoir été comme adopté par Mme de la Fayette, et après les bienfaits de Texil à Saint-Fargeau, d*avoir encore plus gagné à une se-
1. Corneille appartient à la première moitié du siècle; mais il y régne seul et sans partage. Pour la comparaison plus attentive des deux moitié» du dix-septième siècle, Cf. , p. 4
conde disgrâce? En effet, auprès de Fauteur de la Princesse de Clèves, son goût déjà meilleur depuis qu'il étudie à fond Virgile, se perfectionne encore. A son école, il apprend à être vrai, à aimer le vrai en toute chose et à n'estimer qu'à ce prix les objets les plus spécieux. Ici point de précieux, de sentiments alambiqués, de fausses passions aussitôt démenties par des jeux d'esprit. Chez Mme de la Fayette, Segrais ne rencontrera ni « le pauvre M. Boyer, » ni Scudéry, ni Gotin, amis de Mademoiselle. Mme de la Fayette savait mieux choisir et ne fréquentait que les vraiment immortels. Un jour, elle trouva bien dans un souvenir des vieux préjugés puisés à l'hôtel de Rambouillet quelque prétendue raison pour lancer en passant un trait contre l'auteur à'Esther « une comédie de couvent. » Mais où donc aurait été cette divine raison que Mme de Sévigné vit toujours en elle, si elle était, de parti pris, restée insensible aux chefs-d'œuvre de Racine î La Rochefoucauld pouvait ne pas trouver dans Boileau toute la politesse ijui fait le parfait honnête homme. Mais tous deux étaient ravis de ses poésies si pleines de vérité et de raison. Mme de la Fayette était aussi l'admiratrice sincère et la bienfaitrice de la Fontaine, un des élus de la Chambre du sublime, et sans aucun doute, elle applaudissait à Molière. Par ces hôtes préférés, jugez si elle sera jamais d'humeur à patronner un poëte qui puisse avoir affaire à la « fourche » de Despréaux* ?
Segrais, auprès de Mme de la Fayette, était donc comme à la meilleure place du théâtre pour entendre les chants de ces grands poètes, aussi plaisants à la raison qu'à l'oreille. Témoin jadis du désordre licencieux et des brillantes folies politiques ou Uttéraires de la Fronde, il assistait à côté de Pamie de la Rochefoucauld au moment le plus glorieux d'une ère nouvelle, et avec elle entrait, si je puis dire, au cœur même du grand siècle. Car si Mme de la Fayette, comme