Lettre deBfme de Sévigné, du 21 septembre
pas, en effet» prétendre à rivaliser avec la sienne ; mais» en reyanche, elle connaissait sa politesse, son humeor douée et sa bonté. Toutefois c'était, de la part de Segrais, payer bien tard son tribut à l'hymen que se marier à cinquante-trois ans. Aussi l'hymen, longtemps dédaigné, ât-il à son tour des difficultés pour l'accueillir: il lui fallut presque se marier par contumace. Le père et la mère de Claude Acher, après avoir déjà marié une fille, venaient de perdre deux de ses frères, et voulaient garder auprès d'eux leur dernière enfant, sou« tien de leur vieillesse. Mais, < après les actes de civilité aux seigneurs et dame de Ménilvité, ses père et mère, pour les supplier de vouloir consentir h son mariage, et le refus par eux fait, » cette demoiselle, sans plus d'affaires, épousa son cousin. Ni elle ni ses vieux parents ne s'en repentirent. Us ne formèrent tous qu'une même famille, et la douceur de cette vie d'intérieur devint bientôt si fort du goût de Segrais, qu'il se promit de ne jamais y renoncer.
Aussi quand Mme de Maintenon voulut le rappeler à; la cour et à un poste digne d'envie, il refusa (1677-1678). Elle avait gardé le souvenir de son amitié pour Scarron, et des visites qu'il avait faites par seule affection à sa veuve quelque temps solitaire. Elle le lui témoigna en lui offrant de faire l'éducation du jeune duc du Maine, l'objet des tendresses particulières du roi. Mais Segrais, entouré du père et de la mère de sa femme qui le priaient de les laisser terminer leurs jours auprès de lui, ne put se résoudre h quitta sa vie nouvelle pour courir, à cinquante-quatre ans, une carrière longue et laborieuse. D'ailleurs il était déjà incommodé d'un peu de surdité, et c'est là une disgrâce f&cheuse à la cour. « Qu'à cela ne tienne, lui disait Mme de Pontevrault, il ne s'agira pas d'écouter le prince, mais de lui parler. » Mais Segrais savait qu'au pays de la cour il faut avoir de bons yeux et de bonnes oreilles, et parler plus souvent à l'oreille qu'à haute Yoix. Ce fut sa réponse à Mme de Maintenon. Elle aussi connaissait trop bien le monde pour trouver à y répliquer.
Segrais demeura donc en Normandie, et <;ontinua d'y jouir de sa retraite.
Les biens que sa femme lui apportait contribuaient à la lui faire aimer, en lui permettant d'y vivre honnêtement et dans l'indépendance, avantage précieux dont Segrais, depuis 1647, n'avait jamais joui. Le jeune poëte était allé à Paris y cliercher la gloire : il l'y avait trouvée. Grâce à ses protecteurs, il avait même pris rang dans la société la plus illustre. Mais« avec tout cet honneur, il était demeuré auprès de la comtesse de Piesque, de Mademoiselle et de Mme de la Fayette, sans avoir jamais presque rien à lui. Au milieu des riches seigneurs qui l'entouraient, Segrais put quelquefois y songer, et peut-être en souffrir. Dans le roman de Bérénice^ un personnage dont plusieurs traits sont empruntés au caractère de Segrais, Démocarès, exprime discrètement la crainte qu'on ne le dédaigne un peu à cause de « la misère de sa fortune (1649). » De même un jour, la duchesse de Ghàtillon l'ayant légèrement piqué, le poëte lui adressa ces vers mis dans la bouche de la comtesse de Fiesque :
.... Pour être trop belles, Qu'a-t-il besoin de vos querelles?
Songez mieux quelle est votre faute :
Les beaux esprits ont Tâme haute.
Ses envieux parlent mal de son bien, Et ses meilleurs amis n*en veulent dire rien; Mais il est doux, courtois, sans fraude et sans finesses, Fidèle pour le moins à six ou sept maîtresses.
Segrais était venu à la cour.
Jeune encore, laissant le séjour de ses pères, Pasteurs depuis longtemps connus à ces fougères Pour avoir possédé tant de nombreux troupeaux Et cultivé des champs si féconds et si beaux.
Ce patrimoine avait été dissipé, et le gentilhomme sans terre
cherchait à s'en consoler par de poétiques loisirs :
Si je vois moissonner par des mains étrangères'
1. Huitième églogue, inédite. Hss de Gonrart. In-fol. XI, 1457.
Les fertiles sillons que labouraient mes pères,
Libre des tristes soins de Tavare désir,
Je jouis en repos d'un honnête loisir.
L'ombre m*est aussi douce au pied de ces grands Hêtres
Que s'ils étaient plantés des mains de mes ancêtres.
Grâce à son mariage, « le domestique » de Mademoiselle recouvra le titre de seigneur châtelain, dont le désordre paternel l'avait empêché d'hériter de ses ancêtres, et lui aussi put planter à son tour * •
Segrais, revenu à Caen, comme Martial à Bilbilis, pour s'y enrichir, voulut que les belles-lettres, ses fidèles amies, jouissent avec lui de la fortune qu'elles n'avaient pu lui (donner. Il retrouvait à Caen* une université florissante et ces Palinods célèbres qui avaient valu à sa ville natale le titre d'Athènes normande. Depuis des siècles, il y avait à Caen une Sodalité ou association sous les auspices de la Vierge. Cette société, d'abord toute religieuse, devint littéraire en 1614, et prit alors le nom de Palinôd où de « Puy de l'immaculée conception. » Ces Palinods, interrompus peu après leur institution, furent repris en 1624 pour ne plus s'interrompre qu'en 1792, et finir avec tout le passé. Le Palinôd (on l'a déjà remarqué) fut comme l'école des poêles latins et français de la Normandie. Tous les ans, le 8 décembre, l'université de Caen célébrait la fête de la Yierge. Les pièces couronnées étaient lues à la tribune (d'où le nom de cette petite académie, Podium, Puy), et les prix distribués au milieu du concours des grands personnages et des hommes de lettres de toute la province. Assez souvent, les
1. On Yoit encore devant le château de Boislonde deux magnifiques marronniers que Segrais y avait placés. S'il avait toujours mieux aimé la cour à Fontainebleau qu'à Paris, à plus forte raison devait-il préférer son parc de Fontenay à Fontainebleau môme :
L'arbre qu'on a planté rit plus à notre vue
Que le parc de Versailles et sa noble étendue. (Voltaire.)
2. «Segrais y poète français illustre , élevé chez Mademoiselle et retiré à Caen dans le sein des belles lettres. » (Saint-Simon.)
plus nobles seignetirs des provinces voisines ott de la cour ne dédaignaient pas d'accepter la dignité de prince du Palinod (ainsi le c(iic de LonguevlUe le fut en 1652); et quelquefois, les lauréats eux-mêmes étaient des personnages très*quali« fiés. En 1667, le duc de Saint-Aignan remporta le prix de l'ode française au Palinod. Sègraîs, le second poète de Gaen, et le troisième de la Normandie après Malherbe et Corneille, était condamné par sa gloire à n'y pas concourir. Mais s'il ne pouvait gagner les palmes, très-souvent du moins il les décernait. Elles étaient alors plus que jamais précieuses, et le lauréat, à la fin de sa lecturej ne manquait pas de faire sonner bien haut un si grand honneur. Ainsi Couture, en 1689, rendait hommage à
L'agréable et docte Segrais Qu'entre ceDt beaux esprits le Pariiassô révère.... Quand à tel juge on a su plaire, On doit plaire à tout l'univers*
On lit ailleurs t
^ Le ciel seconde mes travaux,
Je triomphe aujourd'hui de mes doctes rivaux ; Cette glorieuse victoire A pour moi des attraits; Mais c'est le comble de la gloire De se voir couronné de la main de Segrais.
Ainsi parlait en 1696 l'auteur d'une ode sur Joas, échappé au poignard d'Athalie^ Ce siyet était digne du juge, et les vers n'étaient pas non plus d'une faiblesse à outrager Racine ^ Les matières, il est vrai, n'étaient pas toujours aussi bien choisies, et quelquefois les vers des lauréats ne s'élevaient pas au-dessus du médiocre. Mais quelle société littéraire , ou quel concours n*a jamais eu de défaillance ? A tout prendre, le Palinod n'en restait pas moins une institution utile et d'un grand éclat» Segrais y jouait le rôle le plus convenable à sa renommée* Il appréciait les divers mérites