‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 39 sur 138 · Cf. Mercure gaîafUi décembre · texte numérisé non relu

Cf. Mercure gaîafUi décembre

des concurrents; il les encourageait et les éclairait de ses conseils.

Mais au seiu de l'université, il y avait une compagnie où il paraissait en plus grande lumière encore, et qui, tout entière, reposait sur lui. C'était l'académie qui, dès 1676, porta son nom : « Académie de Monsieur de Segrais, » ou « Société des notables. » Fondée en 1652 par Moisant de Brieux, elle avait d'abord simplement offert aux hommes de lettres de Gaen un lieu de réunion commode ^t convenable à la di* gnité des Muses. Mais bientôt le nombre de ses membresi ses travaux et sa renommée s'accrurent. Au temps de M. de Brieux , elle comptait entre autres dans son sein Bochart^ Ménage, Segrais, au jugement de l'évèque d'Avrandbies^ le plus illustre de la compagnie. Après en avoir été le prince, l'auteur des églogues en devint le protecteur. M. de Brieux était mort en 1674 ; M. de Matignon, lieutenant du roi dans la province, recueillit chez lui MM. les académicienSé Mais le nouveau patron lui-même mourut bientôt (1675), et l'académie se trouva dispersée. Heureusement, Tannée sui-vante (1676), Segrais, de retour à Gaen, se mit à sa tète, et lui offrit la plus glorieuse hospitalité qu'elle eût encore reçue. U rassemblait les académiciens dans un hôtel qu^au té^^ moignage d'un contemporain les arts, les Muses et les grftces avaient à l'envi embelli (a), et il consacrait aux séan* ces une salle où il avait réuni les portraits des personnages de la province illustres dans les lettres.

Non content de présider cette assemblée, il voulut, en poète modeste, et fier de la gloire de sa ville natale, placer son académie sous un plus haut patronage. Malherbe avait été le premier grand poète de la Normandie et de la France : il voulut que la statue de Malherbe décorât la maison où se réunissaient les plus illustres esprits de sa patrie. Il la fit donc placer au frontispice de son hôteL Le poète, la lyre en main comme im nouvel Apollon, semblait convier ses concitoyens à venir dans ce docte asile célébrer la gloire des Muses

et celle de leur nouveau protecteur. Au-dessous de la statue, on lisait ces vers gravés en lettres d'or sur une table de marbre noir :

Malherbe, de la France éternel ornement, Segrais, enchanté de ta gloire, Pour éterniser ta mémoire, T'a consacré ce monument.

Mais, en même temps, sans y songer, il rappelait sa propre gloire, et se mettait au rang qui lui est dû : après Malherbe, Segrais n'a-t-il pas été la seconde lumière poétique de sa patrie? Il lui avait encore donné un nouveau lustre en ressuscitant l'académie. A la mort de M. de Matignon, il ne restait que treize des anciens membres de l'académie de Brieux. Mais cette compagnie ne devait pas être en peine de réparer ses pertes dans une ville si amie des lettres et en particulier de la poésie. Huet fait observer qu'il eût été malaisé de trouver dans aucune des académies du royaume autant de personnes illustres par leur savoir qu'il y en eut alors dans celle de Caen. Et, en effet, Segrais put bientôt y compter trenteneuf membres, parmi lesquels on remarquait Huet, Ménage, un neveu de Vauquelin des Iveteaux, Lair, le célèbre professeur de rhétorique du collège du Bois ; Antoine Galland, plus tard admis à l'Académie des inscriptions (1701), et, en 1709, professeur d'arabe au collège de France; Etienne Morin, orientaliste distingué ; Thouroude, fort versé dans la géogi*apbie ancienne ; enfin de la Douespe, auteur dont les poésies ne laissaient pas de faire honneur à l'académie de Segrais K C'est à lui que sont dus ces vers à la louange du protecteur de la compagnie :

Muses, garderez- vous un injuste silence, Quand le docte et tendre Segrais

1. « Académie qui ne peut être qu'une élite de beaux esprits, puisqu'on ne saurait nier que Caen ne soit une des plus illustres villes de France de ce côté là. > (Bayle, Nouvelles de la république des Lettres ^ t. I, p'. 426; Cf. I6id., t. I, p. 94, Éloge de V académie de Caen.) Foucault y prit place le 14 mars 1689. Cf. ses Mémoires.

N'épargne ni Téclat ni la magnificence

Pour rehausser le prix de voa divins attraits 7

Oui, tant que de Segrais durera la mémoire

Et que sur Taile de ses vers Tous -mômes porterez et son nom et sa gloire Aux plus lointains climats de ce vaste univers ; Tant qu'on estimera les églogues charmantes, Les nobles fictions, les chansons ravissantes

Que vous lui dictiez autrefois ; Et tant qu'en notre langue on lira VÉnéidêy Où Pagréable est joint à l'utile, au solide,

Chez lui vous donnerez des lois.

Un jour on découvre une fontaine dans le lieu où Segrais

tenait son académie. Ce fut pour la Douespe Toccasion

d'écrire une idylle ingénieuse. Apollon est outré de dépit de

voir que Segrais lui a ravi les Muses et les a retirées dans sa

maison: il lui déclare la guerre. Du reste, ce n'est pas là le

seul grief du dieu. Segrais depuis longtemps lui a volé sa

lyre :

Mercure, il est vrai, me fit rire

Lorsqu'il me vola mon carquois.

Mais un mortel aurait l'audace

D'attirer chez lui le Parnasse •

Et de contrefaire ma voix.

D'usurper enfin tous mes droits !

Non, je jure par Hippocrène,

Seul bien que Segrais m'a laissé ,

Qu'il portera bientôt la peine

De m'avoir ainsi courroucé.

Heureusement pour le poète sacrilège» Vénus (elle lui doit bien cela) intervient en sa faveur :

Segrais, que j'ai toujours chéri Plus qu'Adonis mon favori.

N'a point mérité ta vengeance.

Considère son innocence :

Tout jeune il observa tes lois.

Te consacra toujours sa voix ; Sur ta lyre en sa langue il joue

Les airs du pasteur de Mantoae,

Yoilà le mal qu'il a commis.

Apollon, pour toute réponse à la déesse, sourit : les douces plaintes de Vénus, aidées de ses charmes^ Font désarmé. H abjure tout ressentiment contre Segrais, et met le comble à ses bienfaits en lui cédant son Hippocrène.

Voilà bien de la gloire pour l'académie ! voir à sa tête un favori d'Apollon, et chez elle la source où les poètes Tont puiser l'inspiration ! périlleuse faveur, en vérité ; de tels privilèges obligent. Messieurs les académiciens, désespérant d'élever la gloire de leurs ouvrages au niveau d'une si haute dignité, ne prirent pas sans doute la chose si au sérieux. Comme par le passé, leurs travaux restèrent assez modestes, mais sans en être pour cela moins intéressants. L'académie de Segrais n'avait pas de statuts : les Notables étaient des volontaires qui ne connaissaient d'autre règle que l'amour des lettres et l'émulation. Les séances seules étaient soumises à un règlement ; voici comment on les employait : d'abord, et comme en attendant les retardataires, on s'entretient des nouvelles ; puis on étudie de bons auteurs ; les difficultBs sont soigneusement discutées, et les lumières de tous mises en commun pour les résoudre. Ensuite , on examine les ouvrages composés par les académiciens ou telle autre personne du dehors. L'académie, en effet, aimait à se tenir au courant des discussions qui partageaient les savants, et des nouvelles littéraires dignes de franchir les limites de Paris. L'abbé Nicaise, cet épistolographe infatigable, le correspondant de toute l'Europe, était en relation aveô Galland et Foucault, et, par leur entremise, il informait les académiciens de Segrais des principaux événements de la république des lettres en France et à l'étranger. Un jour (7 avril 1699), grâce au précieux abbé, Galland donna lecture d'une copie de deux lettres S qui intéressèrent vivement la

1. Biblioth. impér.. Lettre de GoMand à Nioaise, 1958, Supp.i fr. 4.

compagnie. H s'agissait d'un démêlé engagé depuis près d'un an entre le R. P» André « de qui tout le monde loue l'élo^ quenee et la profonde érudition » et le jésuite Dunod. Celui-* ci avait jadis demeuré à Gaen, et y avait attiré l'attention sur lui par une' dissertation où il prétendait^ sans raison, avoir retrouvé, à Valognes, les ruines de l'ancienne ville d'Âlona^ De même, en 1697, l'ingénieux trouveur de villes avait publié un mémoire où il croyait* établir que YAverUicum des anciens géographes était située près du lac d'Antre (en Franche-Comté)^ aux environs de Moîrans, patrie du P. jésuite* Cette imagination n'était pas plus heureuse que la première, et , en dépit de tout son esprit , il avait fort à faire dans ce débat avec le P. André, dont les répliques furent entendues à l'académie de Segrais « avec grande satisfaction et l'ap** plaudissement qu'elles méritaient. » Quelquefois, à défaut de polémique intéressante, la présence d'illustres visiteurs don** nait aux séances de la compagnie un éclat particulier. Ainsi en 1686, après la mort de M. de Morangis, M. de Grourgues^ intendant de la généralité de Caen, vint prendre possession de son intendance. Tous les corps de la ville allèrent le sa** luer, et raeadémie métne se disposait à s'acquitter du même devoir» Mais il la prévint, et se rendit chez Segrais (le 24 juin), où un orateur assez distingué, M. Belin^ curé de Biaiuville, lui fit une harangue : il l'exhortait à venir sou» vent comme M. de Morangis se délasser de ses occupations à Tacadémie et à hériter de son affection pour elle ^ On lit encore dans une lettre du P. Martin à Huet (11 juillet 1698) : «Il y a huit jours qu'il y eut ici une assemblée extraordinaire de gens de lettres chez M. de Segrais. M. l'abbé Dangeau * y lut ses lettres sur l'orthographe française et son projet d'une nouvelle géographie. M. l'abbé de Ghoisy y lut une oraison funèbre de Madame la dauphine que le roi ne permit pas de prononcer, et M. de Segrais y lut

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