UUre du P. Fr. Martin, du 22 janvier 1704. Biblioth. imp
tendre Segrais, au milieu de ses notables, chanter ou deviser avec cette grâce et cette délicatesse ingénieuse que l'âge ne lui avait pas enlevée. Lui qui savait si bien recueillir les jolies chansons ou les mots les plus fins, devait faire merveille dans ces fêtes intimes, et à défaut même de verve poétique, sa riche mémoire assurait un agréable divertissement à ses convives. Ces réunions étaient de trop bon exemple pour n'être pas dans la suite régulièrement instituées. Après Segrais, l'académie de Caen put décliner, mais la confrérie des notables en belle humeur prospéra et donna naissance à « l'aimable société des Hiélémites » dont les statuts auraient réjoui Rabelais (1707). Ainsi TAthèftes normande fétaît les divinités les plus réjouies de l'Athènes ancienne, et ses académiciens en goguette justifiaient le mot de Huet, que Caen était de son temps la ville de France où l'on aimait le plus à rire.
Toutefois les études n-en souffraient pas, et jamais Tacadémle de la gaie science ne fit tort à son aînée, l'académie sérieuse. Segrais, Paimable amphitryon, l'ami des joyeux re* fralns, savait aussi, dans la grand'salle des séances solennelles, très-bien jouer son rôle de président de la docte compagnie. Lui-même était savant : il ne s'en flatte pas ouvertement, mais il reproche à Voiture de n'avoir ni érudition ni lettres avec tout son bel esprit ; à Boileau et à Racine de ne savoir que rimer ; « hors de là, dît-il, ils sont muets, ils ne savent plus où ils en sont. » Segrais, au contraire, a été longtemps Tami de Huet et toute sa vie celui de Ménage. Pendant quelques années, Tabbé Praguier Tavait mêlé à ses travaux. Entré chez les jésuites en 1683 , le savant abbê était venu enseigner les belles-lettres à Caen; et là, dît Tauteur de son éloge à l'Académie des inscriptions, c son bonheur voulut.... qu'il trouvât.... M. de Segrais et le célèbre M. Huet, avec qui, malgré l'extrême différence de l'âge*, il
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entra d'abord dans on commerce de littératare. » La disser-* tation de Fraguier sur Téglogue est peut-être le fruit de l'un de ces entretiens. Mais, en retour, l'érudition de Segrais devait aussi gagner an commerce d'un homme dont les rapides progrès en toute sorte de sciences étonnaient l'évèque d'Avranches lui-même (a). Enfin, il avait longtemps logé Galland dans son hôtel. Le moyen de ne pas devenir érudit, quand on a frotté sa cervelle à celle de pareils savants ? aussi les lauréats des Palinods ne manquaient-ils jamais , dans leur rem^rclment à raii>itre du concours, de vanter sa science aussitôt après soir talent poétique; et de fait, non-seulement Segrais était, sans beaucoup de peine, le prince des poètes delà société des notables, mais il prenait encore part aux discussions les plus érudites; quelquefcHS même il les dirigeait. Ainsi régnait à tout égard dans son académie c l'agréable et docte Segrais, » docte, en effet , s'il en fut , comme on va le voir.
L'université de Caen était un peu jalouse de l'académie, que ses travaux et la gioire de son patron en^ronnaient d'un assez grand édat : était-il juste que l'académie s'emparât de Segrais tout entier? L'université ne voulut pas laisser cette gloire à sa rivale, et elle aussi résolut de s'attacher Segrais. Du reste, c'était prudence, et comment aurait<^Ue pu ne pas s'associer un homme qui la tenait par ce qu'elle avait de plus précieux? Messieurs de l'université auraient été bien aises que les trésors de leur bibliothèque ne fussent pas si largement ouverts à leurs émules, les académiciens. Mais Segrais qui la renfermait * presque entière dans sa tête, « à la réserve de quelques papiers, » était toujours là pour les faire passer dans leurs mains. En cas de guerre, l'ennemi était donc au cœur de la place; un accommodement valait mieux. Ne pouvant espérer de retirer à Segrais l'érudition qui lui livrait les defs de leur bibliothèque, ils prirent le parti de l'élire leur