‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 43 sur 138 · UN VERS DE VIRGILE BROUILLE DEUX VIEUX AMIS · texte numérisé non relu

UN VERS DE VIRGILE BROUILLE DEUX VIEUX AMIS

Après avoir terminé avec Bossuet Téducation du dauphin , Huet avait quitté la cour, et aimait à faire de fréquentes visites à sa ville natale. Il n'y pouvait retrouver l'académie des sciences qu'il y avait fondée en 1664 (dissoute en 1676 à la mort de son second directeur Graindorge , elle avait vu ses principaux membres se réunir à la société des notables tout récemment formée). Mais, en revanche, il ne manquait pas d'assister aux séances de l'académie de Segrais. A l'une de i^es réunions, Segrais lut un fragment de sa traduction des Géorgiques (1692). Après la traduction vint le commentaire; le poète s'arrêta sur le deux cent quatre-vingt-septième vers du quatrième livre, et proposa pour ce passage une leçon que Huet rejeta, et avec sa vivacité ordinaire, dès qu'il s'agissait d'un point d'érudition. Segrais voulut donner des raisons à l'appui de la correction proposée; mais, répliqua brusquement l'évoque d'Avranches, il n'y avait rien à corriger ; il n'était pas nécessaire de s'arrêter plus longtemps à de prétendues difficultés. Segrais fut blessé de ces façons tranchantes. Toutefois, afin d'éviter au sein de son académie une discussion qui, avec le fougueux érudit, eût bien vite dégénéré en aigre dispute, il n'insista pas. Mais quand Huet fut de retour à Paris, il lui écrivit, afin de lui rappeler qu'il ne

se tenait pas pour battu. Critique assez bien recommandé par la préface et les notes de sa traduction de YÉnéide, savant respecté dans sa province , Segrais ne pouvait aisément supporter Tafifront d'avoir été si durement contredit devant ses académiciens, et par un adversaire qui dédaignait même d'entendre ses raisons. Ce procédé l'avait piqué au vif. Ce dépit paraît assez dans sa lettre, quand il dit à Huet : < Je ne suis pas si téméraire que de penser que je vous ferai entrer dedans mon sens. Ce serait faire descendre le ciel à la terre. Mais je vous propose mes doutes. Vous aurez bonne opinion de votre jugement et très-médiocre d'un ignorant comme moi. Vous avez grande raison en l'un et l'autre de ces principes, et je suis de votre goût et de votre sentiment sur ce point. Vous n*avez pas trouvé le temps de m'entendre : je ne vous demande celui de me lire qu'à votre extrême loisir.... » Le reste est sur le même ton. Segrais est galant homme; il sait vivre, il contiendra donc son ressentiment , et piquera son adversaire de traits finement aiguisés , mais d'une façon détournée. La réponse de Huet fut ouvertement hostile. Ces ménagements , ces détours n'étaient pas dans son humeur. Du reste, il avait hi la copie d'une lettre-dissertalion adressée par Segrais à un arbitre de leur différend, M. du Quesnay « conseiller du roi en ses conseils. » Or, cette lettre était beaucoup moins réservée que la première. La réplique de l'évêque d'Avranches ne le fut pas davantage : il s'étonne qu'une l^ère contestation soulevée à Caen le suive jusqu'à Paris; c'est prendre la chose bien à cœur. Huet défend son opinion « avec ardeur et peut-être trop *, » mais la discussion finie, il n'y pense plus. A quoi bon alors venir le harceler d'un nouvel écrit? et surtout fadresser à un tiers, personnage considérable? veut-il donc avoir des témoins de sa victoire? Segrais demande d'un air d'autorité que Hnef se soumette

1. L'abbesse de CaeD, ËléoDore de Rohan, qui avait fait le portrait de Huet dans sa jeunesse, n'avait pu se défendre de lui adresser ce reproche.

à son sentiment. Mais ee sentiment, Huet a de bonnes raisons pour le condanmer : « donnez-vous , s'il vous plaît, la peine de lire ce que j'ai écrit dans les pages soixante et cent soixante de mon livre sur le paradis terrestre, » et vous verrez que j'ai depuis longtemps approfondi la matière. -^ Segrais se plaint de n'avoir pas même été entendu. — C'était pour lui épargner le chagrin devoir rejeter son o{^ion, après l'avoir librement défendue : < Si quelqu'un vous disait qu'il veut coudre une pièce de brocart admirable sur votre man«» teau pour cacher une tache qui y est , et qu'après que vous lui auriez répondu qu'il n'y a point de tache sur votre man* teau, il insistât et voulût vous faire voir la beauté de la pièoe, ne seriez-^vous pas bien fondé à lui répliquer que vous n'avez que faire de la voir, quelque belle qu'elle soit, puisqu*elle ne peut servir à l'usage à quoi il la destine î » Eh bien I Huet de même va prouver à Segrais que sa correction est inutile et qu'il a bien fait de n'avoir pas voulu entendre des raisons qu'il lui faut condamner après les avoir entendues.

Entrons donc avec lui dans le détail de cette discussion ; elle en vaut la peine. Voici deux savants aux prises, deux savants de force bien disproportionnée ,

Infelix puer atque impar congressus AchilHy

mais l'espoir de vaincre est égal. D'ailleurs, il s'agit de Virgile auquel on ne touche jamais sans fruit, surtout quand ses critiques sont des gens d'esprit. Avant de suivre les deux adversaires en champ clos, marquons précisément l'objet de la querelle. Voici les vers, sujet du débat.

Il s'agit de l'art de faire naître des abeilles des entrailles d'un jeune taureau :

Nam qua PellâH gem fortunaia Canopi Accdit effusoi s/ogfMititn» fiumine Nihm Et «tfoum pkHs vêhitur 9ua rwra phaseUi; Quaque pharetrat» vieimia Pefrsidi» urget^ Et vifidifn jEf^tum nigfê feeunétat armet, Et diversa ruens sepiem discurrit in ora

Usque eokyratis atnnk devexus ah Indis; Omnis in hac certam regiojcicit arte salutem^.

{Géorgiq., IV, 287.)

Seg^ais veut que le vers Et vifidem précède celui-ci : gua^ que pharetratx. Voici ses principales raisons.

Virgile veut parler ici non-seulement du Nil, mais encore de rindus. Car il serait absurde de faire le Nil voisin de la Perse • Maintenir ces vers 4ans l'ordre accoutumé, c'est se condamner à soutenir que Virgile ne savait pas la géographie, ce qui est un peu téméraire. Mais, dira-t-on, c'est une témérité d'ôter ce vers Et viridem de sa place. Elle est plus pardonnable que d'ôter la Perse de la sienne.

Les conquêtes de Bacchus et d'Alexandre dans les Indes^ l'expédition de Crassus contre les Parthes, avaient appris aux Romains la situation de ces contrées.

Omnis regio désigne un bien plus grand pays que les environs de Ganope,' et doit s'entendre des bords du Nil et des bords de Tlndus.

Nigra arena veut dire sable, limon en général, et peut s'appliquer à rindus aussi bien qu'au Nil.

L'épilhète coloratis convient moins aux Éthiopiens qu'aux Indiens. Personne ne s'est avisé de dire que les Éthiopiens ou les nègres se « barbouillent » et doivent leur noirceur à quelque « peinture. » Au contraire, les Indiens, aujourd'hui encore, se peignent le visage et le corps de diverses couleurs.

Voilà les sentiments que Segraîs soumet à M. du Quesnay, ce savant personnage « pour qui la géographie ancienne n'a point de ténèbres. » Ses lumières, sa parfaite intégrité le ren-

1. Aux lieux où le Nil débordé couvre le sol de ses eaux stagnantes, et voit sur ses bords Theureux habitant de Canope parcourir les campagnes sur des barques peintes; dans les contrées où ce fleuve, descendu de chez rindien basané, côtoie les frontières du Persan, habile archer; fertilise de son noir limon la verdoyante Egypte, et court se jeter dans la mer par sept embouchures distinctes : tout le pays trouve dans ce secret une ressource assurée contre la perte des abeilles.

dent à bon droit le plus digne arbitre qu'on puisse choisir; et si cette louable modestie qui couronne en lui tant d'éminentes qualités l'empêche de décider souverainement, comme on c l'en supplie^ » Segrais en appellera au goût du public ; car la droite raison lui a été donnée aussi bien qu'à tel ou tel érudit. C'est Jà, comme on voit, un plaidoyer en forme ; l'habile avocat n'y a rien négligé. C'est pour lui une afifaire importante, presque une affiaire d'honneur; il s'y attache avec passion, et la passion lui donne par moments le ton de l'invective. Il oublie qu'il parle à un ami, et ne songe qu'à vaincre, et même avec éclat. Mais s'il est vaincu?... Voici venir son redoutable adversaire avec une solide armure et des armes d'un acier bien trempé. Il aborde vivement son contradicteur et lui renvoie tous ses coups. Virgile n'a pas songé à rindus dans ces huit vers, mais seulement au Nil. Faut-il lui reprocher d'avoir failli à )a géographie de l'Asie et de rAMque, quand les Grecs et les Romains n'ont jamais bien connu l'Europe même? Dire que Virgile, poète de génie, n'a pu ignorer la position exacte de l'Ethiopie et des Indes, c'est imiter ce bon Poitevin qui ne comprenait pas comment les jésuites, si habiles gens, rie savaient pas le chemin de Pamprou. Presque tous lès poètes, historiens, géographes de l'antiquité ont confondu la situation de l'Ethiopie et des Indes, et ici l'évêque d'Avranches cite avec précision et détail le témoignage de cinquante-trois auteurs. Les anciens savaient que Bacchùs avait conquis les Indes, mais on leur disait aussi qu'à son retour le dieu avait bâti le temple de Ju^ûter Ammon dans les sables de Libye. Alexandre, vainqueur des Indes, avait cru trouver dans ces contrées la source du Nil. Quant à Crassus, il fut tué à Garrhes, c'est-à-dire à plus de trois cents lieues de la Perse proprement dite, dont parle Virgile, et qui avait Persépolis pour capitale. « Quand on entreprend de corriger les anciens par de tels arguments, on s'expose à trouver bien des téméraires et des tyrans à son chemin. >

Omrl» iregia dés^ne seulemônt r%ypte; tol&r^ais vait dire coloré par le soleil, basané (et non pas barbouillé), et marque k noirceur natui^Ue des Indiens. En effet, tous les anciens assu* rent qu'après les Éthiopiens c ils sont les plus noirs de tous les hommes.» < M. de Segrais n'a pas assez bonne opinion dô moi pour m'en croire sur ma parole* Il lui faut donner de bons garants, » et il en donne. Il cite quatorze auteurs et conclut : « Notre ami » s'est donc encore ici trompé.

M. de Segrais veut qu'on lise : Le peuple heureux de Ganope se promène sur ses terres dans des barques peintes^ et engraisse l'Egypte verdoyante d'un sable nou*, « sens tout à fait inepte ; » et l'on vient reprocher à Huet de faire dire « un gdimatias » à Virgile!

Le mgra arma ne signifie pas en général fange saJilonneuse propre à fumer les terres. Il y a limon et litnon. Celui du Nil est noir, comme l'indique le nom de ce fleuve, en hébreu T^nDtz;, et son nom grec meto, d'où fwXàpi&oXoç (terre noire}) nom donné & l'Egypte, etc.*.» L'érudition n'^tdonc pas toujours chose inutile. Elle sert à réfuter les « visions • des traducteurs et la c critique licencieuse » de H. de Segrais*

des vers, laissés dans l'ordre accoutumé, convainquent Virgile d'avoir ignoré la géographie de l'Asie. Transposonsles, expliquons-les à notre manière» « Gela s'appelle couper le nœud à la manière d'Alexandre.... et, par cet art, toutes les obscurités et les difficultés des aut^u's seront bientôt levées, en transposant, retranchant, renversant, changeant et altérant leurs paroles, sans qu'il soit besoin de tout ce fatras d'érudition inutile et de pédanterie dont les imperti-^ nents critiques nous étourdissent. Bt par là on sera délivré de la tyrannie de ces gens qui veulent èd-e les seuls arbitres du sens des auteurs, parce qu'ils ont du savoir. Plus de cette étude sombre de l'antiquité, plus de cette lecture fostMieuse des bouquins, plus de cet amas poudreux de livres moisis. Aféthode nouvelle pour déchiffrer les secrets des vieux au-** teurs et éclaircir leurs ténèbres: n'avoir aucun égard À œ

qu'ils oot dit, mais seulement à ce qif ils ont dû dk^^ et lem* apprendre à parier (a). >

Huet connaît la « pénétration, l'éqnité, la sagesse » de son juge. Il désire voir le différend mourir entre ses mains* Quant à lui^ s'il y a du^que, bonne ou mauvaise» il est résolu d'en demeurer là.

Segrais disait de la correction par lui proposée que La**» cerda avait le premier levé le lièvre. Bien lui eût pris, ce semble, de ne pas le relancer. Il y eût gagné d'esquiver la réplique de Huet, véritable coup de la massue d'Hercule, et (ceci eût mieux valu encore), U aurait conservé son vieil ami« Mais la lutte avait^té trop passionnée et les coups trop sensibles pour que leur mutuelle affection n'en souffrit pas* Huet, si fougueux contre ses contradicteurs, se disait cepeiV' dant disposé, les débats finis, à imiter ces avocats qui, après avoir plaidé avec chaleur l'un contre l'autre, vont ensuite boire ensemble. Segrais et lui ne suivirent pas un si bon exemple. Ce n'était pas de clients, mais d'eux-^mêmes qu'ils avaient médit, et le mal qu'ils s'étaient fait demeura sans remède. Au moment où les deux amis yont se séparer^ tmons^les en quelque façon rapprochés encore un peu d^nstants, en rappelant ici plusieurs circonstances de leur an* cienne intimité.

On sait peu de chose des rapports de Huet et de Segrais durant leur jeunesse. Nés à six années d'intervalle> ils ne firent pas sans douté leurs études ensemble chez les jésuites* Toutefois, la conformité de leurs goûts et bientôt une gloire naissante rapprochèrent le jeune abbé cavalier, ami des vers S et, « dans la fleur de la jeunesse, un des plus savants hommes de l'Europe *, » du poôte disciple de Malherbe et auteur déjà de deux églogues (1644-1645). Longtemps leur dmitàé demeura solide et leurs études furent plus d'une fois

1« Cf. La Revue rétrospective ^ 1^ série, I'' vol., p. 131. Commerce poô* tique de Huet et de "Mme de Montespan.

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