‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 44 sur 138 · leffre^ Suit (édit. 1756), p · texte numérisé non relu

leffre^ Suit (édit. 1756), p

communes. G*est avec Huet que Segrais fit sa première lecture de Sarmazar et de Buchanan. Avec lui on le voit célébrer, un jour de printemps, la fête de Théocrite. Plus tard, il fallut se séparer ; mais les relations des deux amis n'en continuèrent pas moins. Ils s'informaient mutuellement de ce qui intéressait leurs travaux. Ainsi, en 1655, M. Lenquetz, ami de Segrais, envoya la première églogue à Ogier, prédicateur et homme de lettres estimé de son temps, et pria l'habile critique de lui en donner son avis. Ogier répondit par une lettre sous forme de dissertation, qui fut l'objet d'une autre lettre de Segrais à Huet. « Je vous aime trop, lui dit-il, pour ne pas vous faire part d'une très-belle chose (la dissertation de son critique). Je crois que vous m'aimez trop aussi pour n'être pas bien aise de voir qu'un homme.... de son mérite a bien voulu hasarder un peu de sa réputation pour me donner des louanges qui ne me sont point dues ; » et, à la fin, il se défend d'avoir prétendu répondre à une dissertation par une dissertation. « Ceci n'est écrit que.... pour vous communiquer mes sentiments, comme à celui de mes amis à qui je les découvre le plus librement, étant persuadé de votre grande capacité, et, ce que j'estime encore plus que cela, d'une sincérité très-parfeite, d'une probité très-rare, et de l'amitié que nous nous sommes promise. y>

En 1669, cette amitié durait encore, et Huet commençait ainsi sa lettre à Segrais sur l'origine des romans : « Votre curiosité est bien raisonnable, et il sied bien de vouloir savoir l'origine des romans à celui qui entend si parfaitement Fart de les faire.... je ferai.... ce que vous désirez; car comme notre ancienne et étroite amitié vous donne droit de me demander toutes choses, elle m'ôte aussi la liberté de vous rien refuser. »

En 1659, Segrais, passant à Toulouse avec Mademoiselle qui suivait la cour aux Pyrénées, alla visiter Fermât, alors en correspondance avec Huet. Fermât, apprenant que Segrais était l'ami de vieille date de Huet, et, à son retour.

devait aller à Caèn, lui remit une lettre pour lui, et le pria d*être le négociateur d'un traité qu'il voulait conclure avec son savant confrère. Segrais, habitué dès longtemps au rôle d'ambassadeur, se prêta à cette négociation qui réussit.

Une autre année (date incertaine), Segrais, aux eaux de Forges avec Mademoiselle, pria son ami de venir le trouver auprès de la princesse. Huet habitait Caen à cette époque ; mais comme certains procès fâcheux l'avaient appelé à Rouen justement dans le temps de la saison des eaux, il se décida au voyage de Forges, situé à une journée de là. La princesse lui fit très-bon accueil. Aussi, non content de rendre à « Son Altesse Sérénissime » les respects qui lui étaient dus, il lui témoigna, en galant homme, toute sorte de complaisance. Tandis que ses femmes la coiffaient, Huet lui faisait la lecture. C'étaient des histoires, des romans. Car Mademoiselle les aimait avec passion, et quel qu'en fût le sujet, il provoquait de sa part des questions et des remarques qui trahissaient la culture de son esprit et une érudition peu commune. Huet reconnaissait en elle une princesse formée par Segrais au goftt des lettres et au bel esprit.

En septembre 1663, Huet eut encore l'occasion de voir son ami. Le duc de Montausier, nommé gouverneur de Normandie, à la mort du duc de Longueville, était venu à Caen. Ménage et Segrais l'accompagnaient. Ce dernier surtout était dans sa faveur. Le duc lavait vu et goûté, bien jeune encore, à l'hôtel Rambouillet, et depuis, il n'avait cessé de lui témoigner une estime particulière. Quand Montausier était arrivé à Caen, Huet s'était rendu avec toute la ville à sa rencontre, et un des académiciens de M. de Brieux avait fait au nouveau gouverneur une harangue où il célébrait sa naissance, ses vertus guerrières et son amour pour les Muses, amour ▼if, en eflfet, puisque Tallemant blâmait l'auteur de la flfuîrlande de Julie de faire trop sérieusement le métier de bel esprit et d'être trop « parnassien » pour un homme de qualité. Mais ce que nul n'aurait songé à lui reprocher, c'était

de protéger les gens de lettres^ quand l'honnêteté dés mœui^ s'unissait en eux à la beauté de Tesprit. Segrais avait donc à tout égard le droit de jouir de ses bonnes grâces, et la présence du poëte à ses côtés justifiait assez les éloges qae Torateur donnait au duc^ patron, cette fois, éclairé des Muses.

Afin d'offrir à ce gouYcrnetir, favori de * Mlas armée » et de « Pallas savante, » un séjour digne de lui, M. Moisant de Brieux le reçut dans le magnifique hôtel ^ où se tenait l'académie. Entouré de Huetj Segrais, Ménage> et des érudits, poètes, orateurs de l'université de Caen qui venaient lui offrir leurs hommages', Montausier parut en quelque sorte « l'hôte des Muses. » Cependant Ménage et Segrais étaient ceux de Huet, et s'en réjouissaient. Après les dtners d'apparat offerts au duc pendant quinze jours, après le festin de cent pistoles que lui donnait M. de BriéliX) avec les mets les plus exquis, achetés jusqu'en Portugal, et tout cela pour qu'on y mangeât plus de cerneaux que d'autre chose, nos trois amis devaient être heureux de regagner le com*mun logis où l'on se traitait familièrement et gaiement, comme Segrais traitait ses convives au Luxembourg* Mais avec le temps, cette affectueuse intimité dé Huet et de Se-^ graié» au lieu de se fortifier, s'affaiblit. On ne les voit plus qu'une fois en relations sincèrement amicales avant la mal*» heureuse dispute qui tes brouilla.

Huet était depuis quatre ans nohimé évéque de SdSsonSi lorsque l'abbé Brûlart de Sillery, promu au siège épiscopal d'Avranches, le pria de solliciter du roi la permission de faire l'échatige de leurs éVêchéSi Sillery vint même à cet effet à Aulnay^ où se trouvait Huet, et pria Segrais de s*y rendre à titre d'ami commun» Segrais, ^k pour bien des rai* sonS) était très^ttaéhé i à la famille de Tévèque d'Avrati*»

l. L'hôtel du Cheval hlane dont rarchitecture et les sculptures so&t au** jourd*hui encore admirées des connaisseurs. — 2. Cf. Loret, 23 sép» tembre 1663.

— Gâches, et insista vivement auprès de Huet pour que rechange fût conclu. Huet y consentit, mais à son corps défendant (1689), et bientôt il eu eut du regret. Il avait dans le diocèse d'Avranches beaucoup plus de besogne qu*à Soissons, ce qui l'obligeait d'y faire de fréquents voyages; et, pour comble de déplaisir, Brûlart trouva, dit-il, de bonnes raisons pour ne plus remplir ses engagements au bout de trois années. Huet voulait plaider; mais trois prélats S moins prompts aux procès, réussirent à les accommoder. Huet n'en garda pas moins un ressentiment secret contre celui qui l'avait si chaudement poussé à cette affaire. Il semble même insinuer, par ses obscures paroles, que Segrais avait tm intérêt caché à s'employer avec tant de zèle pour Sillery. Quoi qu'il en soit, Huet, dans ses Mémoires, rappelle cette transaction avec une sorte de mécontentement qui atteste que l'amitié du poëte et du prélat en avait souffert.

Mais ce qui surtout avait insensiblement contribué à la refroidir, était la différence tranchée de leurs caractères. Segrais était la simplicité, la candeur même, et incapable de toute complaisance, de tout calcul intéressés. Il n'avait rien de cette adresse à s'être utile à soi-même dont l'avisé prélat tira plus d'une fois parti. Toujours attentif à plaire, Huet laissait le duc de Longueville le gagner aux échecs, pour lui feire sa cour. « Dès ce moment, ajoute-t-il naïvement, il me patronna si chaudement que sa protection ne me manqua jamais dans les conjonctures difficiles. > Ces adresses-là n'ont à coup sûr rien de criminel , et je n'en ferai pas non plus un crime au prélat galant homme. Mais Segrais n'aurait pas songé à y recourir. Ce n'est pas Huet non plus qui aurait affronté la disgr&ce de Mademoiselle , en lui témoignant « un zèle immodéré. > Dans cette délicate affaire^ il se serait peut-être souvenu de l'habile réserve de son compatriote

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