‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 50 sur 138 · Madame de Varangère d'Osse ville · texte numérisé non relu

Madame de Varangère d'Osse ville

fidèle et beau portrait. Il est aisé de le faire revivre, en recueillant dans ce qui précède les traits divers dont il se compose.

Mêlé à la Fronde, Segraîs en partagea les divertissements, mais non les passions. Il aimait la règle, la modération, le bon sens, et la Fronde était le contraire de tout cela. Aussi fut-il heureux d'en sortir pour vivre sous l'autorité respectée de Louis XIV. Avec lui, peu d'impôts, quand on est gentilhomme, et point de violence à redouter. La sécurité, la paix, un doux train de vie, voilà ce que demandait chez Segrais le poôte et le citoyen. Qu'un autre fasse l'éloge de la liberté féodale : Segrais aime mieux avoir affaire à Louis XIV, roi absolu, que de vivre soumis au régime de ces temps où des seigneurs hautains, comme les Montgommery de Normandie, tyrannisaient, battaient les paysans; où un conseiller au parlement faisait tout trembler à quatre lieues à la ronde.

Simple de goût, modeste en ses désirs, Segrais ne courut jamais après la fortune ; son mérite la fit venir à lui. Sans autre ambition que celle de la gloire, il méprisait < l'honneur imaginaire » et « l'avare faim de l'or. » Son Apollon était le dieu des vers, et non celui de la science menteuse qui prétend lire dans les astres, et plaît « aux avares esprits, aux Ames curieuses. » Loin de s'amuser à consulter les astrologues, comme la fille de Gaston, et à rêver de l'avenir, il abandonnait son < tranquille loisir »

Aux appas innocents d'un honnête plaisir.

Plein de bonhomie et d'une douce sérénité, il n'usa de son imagination que pour égayer ses poésies, et ne la fit pas servir à se rendre malheureux, comme Mademoiselle et Bussy. D'humeur égale, prenant les choses comme elles Tenaient, non par indifférence, mais en sage, Segrais vécut heureux, tout doucement et sans bruit. Lui-même le dit dans

cette épitaphe, résumé de sa vie entière^ et où Ton retroiiTe un certain goût d'Horace :

Me Cadomus gmuit, tenet aula et pulchra Lyooris; Fecit blandus Amor vatenij mens Ixta beatum.

Dans le commerce et la conversation, plein de réserve et de modestie; jamais on ne le vit se parer de son mérite, ou s'en prévaloir pour s'attribuer la moindre distinction parmi ses notables , ou ses concitoyens. Prompt à louer les ou* vrages d'autrui, il ne Tétait pas moins à en excuser les dé«* fauts ou les négligences, et il gardait pour lui-même sa se-* vérité,

Segrais est savant , mais sans pédantisme. L'érudition, il osera bien en user « une fois la semaine, » mais discrète* ment, dans son académie, et sans plus d*éolat. Il unit en lui la beauté de Tesprit et la facilité des mœurs» la profonde mè^ ditation des belles-lettres et l'urbanité K Sans effort, il reste savant et galant homme ; il goûte à la fois Bochart et Qui" nault, Chevreau et Benserade. Il sait que Thonnète homme ne se pique de rien et ne met pas d'enseigne. Segrais fait des vers, mais en dehors de ses ouvrages il ne le laisse pas pa* raitre. Il sait entretenir les gens d'autre chose, et, dans un cercle, parler de ce que l'on disait quand il est entré.

A la politesse et au bon goût il unit une généreuse libéra* lité. Il se souvient de la comtesse de Fiesque, de la marquise de Rambouillet, et il aide les jeunes auteurs de ses conseils et de sa bourse. Restaurateur de l'académie de Caen, il offre une glorieuse hospitalité aux gens de lettres de sa patrie, aussi jaloux du plaisir d'être protecteur que d'autres de l'avantage d'être protégés. Aussi le voyait-on

Sensible et toujours secourable,

1. Cf. L'Eloge de Segrais par Campistron et le Discours de Tabbé Régnier en réponse à ce dernier. (Recueil des harangua prononcées par meisimf$ d9 VÀcad^mie fr. Paris, Cognard, 1698.)

appuyer de son crédit et recommander Tivemeat ses coâipatriotes aux personnages puissants de la ville et de la cour dont il 80 savait aimé.

Mais Segrais» par-dessus tout, est plein d'aménité et de douceur^ cette douceur de l'esprit et des mœurs, lien et charme de la société. Il la recherche et l'aime en toute chose et partout : lui-même n'a pas de qualité plus charmante. Il est courtois, afifable, ne disant jamais rien de désobligeant de personne. La raillerie mordante est chez lui proscrite. Badinage enjoué, plaisanterie légère qui effleure sans faire sentir de pointe acérée, tous ces agréments de la conversation qui parfois la réveillent et la réchaufifent, Segrais se les permet. Mais le sel qu'il répand est toujours attique, et jamais à un bon mot il n'a sacrifié un ami. Ainsi Segrais n'avait pas moins cultivé son âme que poli ses mœurs. Tous ceux qui l'ont connu rendent hommage à sa bonté , à sa candeur.

Âmi franc et loyal, Cœur formé de ce pur métal Qu'on vit reluire au premier âge,

Vrai, sincère, incapable de déguisement, il ne fit jamais soupçonner ni sa probité, ni sa bonne foi, el lui-même s'est rendu cette justice d'être, « quoique Normand, sans fraude et sans finesses^ » De la droiture de son âme découlait cette équité intraitable qui, au témoignage d'un contemporain, le faisait s'élever avec force contre l'injustice. Il la haïssait vigoureusement, et mettait tout en œuvre pour la prévenir ou y remédier. Segrais a donc donné un démenti à Bautru : il a été tout ensemble honnête homme et homme vertueux. Ge double titre lui a valu les illustres amitiés qui embellirent sa vie, et les témoignages d'estime et de regrets dont fut entourée sa mort. Ces regrets furent ceux des contemporains, et avec le temps s'évanouirent; mais l'estime que sa vertu inspirait dure encore. S'il est vrai que le cœur soit au-dessus de Tesprit, c'est là une glohre meilleure que la seule renommée due

à de beaux ouvrages. Scgrais en jouit, grâce à ses qualités aimables, à sa candeur, à sa bonté. Peintes jadis sur ses traits^ elles éclairent aujourd'hui d'une douce lumière son portrait placé à titre d'hommage à la fin de cette biographie, comme un buste est mis sur un tombeau.

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