‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 52 sur 138 · I. POÉSIES LÉGÈRES · texte numérisé non relu

I. POÉSIES LÉGÈRES

Segrais n'avait pas attendu pour être poëte , que le comte de Piesque l'amenât à Paris. De bonne heure , V Athènes normande l'avait enlendu chanter, et quelquefois avec une verve émancipée que les parfaites précieuses dç YAthènes de Somaise n'auraient pas applaudie. Mais ce sont là chez lui de rares échappées , et il les rachète aussitôt par son esprit et son bon goût. Un jour (1646), il adresse une épîlre galante à une dame qui lui préférait un vieillard sexagénaire : c'était donner beau jeu contre elle à un poëte de vingt-deux ans. Toutefois, l'amant éconduit resta galant homme. Il la raille, mais à mots couverts, et mêle de flatteuses paroles à ses piquantes ironies :

La nature et ses lois vous parleront pour moi, . Et sans vous déclarer ingrate et criminelle, Vous ne pouvez, Philis, vous déclarer contre elle, Après les ornements, les grâces, les bienfaits Et les rares présents que sa main vous a (bits.

N'est-elle pas à plaindre de s'être laissé surprendre à un si malheureux choix?

L'écouter, c'est commettre un inceste en fleurette ; Car que vous peut conter sa vieillesse coquette

Que ces mômes propos dont durant ses Ymnx Jours, Peut-être à votre aïeule il contait ses amours?

Ah I considérez mieux le tort que vous vous faites I U lira vos poulets avecque des lunettes.

Et puis, que donne à penser une jeune belle qui courtise un riche vieillard ? Prosine peut dire à Harpagon que Marianne « eât surtout pour les nez qui portent des lunettes, » et est ravie de voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Mais enfin ôela n'est pas la coutume, et Segrais a lieu de craindre pour la bonne renommée de la dame. Au reste, avec un barbon, même généreux, la belle n'aura pas tout à gagner :

Votre seul intérêt me fait parler ainsi ;

Ne m'aimez point, Philis, à quarante ans d4ci.

Çà et là dans cette pièce on rencontre une pensée , un mot qui eût fait mal au cœur à la prude AmintOé Mais Tavouerai-je ? telle quelle, je la préfère de beaucoup aux deux élégies faussement plaintives et larmoyantes qui précèdent. Après ces fadaises contournées et rebutantes » il y a plaisir à revenir à la vérité et à la nature , dût-elle s'exprimer en termes peu façonnés. Ici du moins, je vois un homme sincèrement* ému, un véritable poëte dont la verve naïve mlntéresse et le piquant badinage me réjouit.

La pièce suivante est du même genre. Une dame avait par galanterie dit à Segrais qu'elle l'agréait comme amant. Le poète, déjà maltraité de tant d'autres, voulut faire ses conditions ; la dame accepta et lui demanda ses articles. Segrais les lui envoya dans une épitre demi*burlesque. Il s'excuse d'abord de son peu d'expérience.

Peut-être qu'en galanterie Je n'ai pas fort grande industrie.

Mais sous vos lois je m'instruirai, Ou jamais rien je n'y saurai.

Puis commencent les comptes. Aux yeux de Boileau, un bon

sonnet vfeut un poème ; à ceux de Segrais, « un rendez-vous au Buissonnet » (lieu de promenade). L'ode, la chanson, Tépître burlesque, le madrigal, etc.,* sont de même cotés au plus juste prix.

Bref, selon l'ouvrage et la peine Vous ferez état de ma veine, Et je vous laisse à supputer Où somme toute peut monter.

Celte épttre est d'une invention spirituelle , et n'a rien de trop vif selon le goût du temps. Il y a de plus grandes audaces dans les airs et vaudevilles de cour dédiés par Sercy à Mademoiselle et à Madame, et dans ces portraits où les plus illustres dames faisaient si ingénument le dénombrement parfait de leurs charmes.

Laissons de côté ces gaietés demi-grivoises échappées à la première jeunesse de Segrais. Quand sa muse anacréonlique prenait ces petites libertés, elle n'avait pas encore appris sans doute de l'hôtel de Rambouillet à se garder des indiscrètes saillies, et à ménager les oreilles des plus délicats* La reine Gillette et la fille de Gaston (qui n'était pas, comme Mile de Vandy, une prude effarouchée), auraient pu lui passer ces vers francs du collier. Mais il lui fallait compter avec d'autres juges plus sévères, la marquise, Mlle de Scudéry et les précieuses leurs amies. Segrais se régla donc, fit vœu de modestie, et voulut n'user plus désormais que des spirituelles délicatesses de son charmant esprit. Il y réussit à souhait.

Un jour, la duchesse de.Ghâtillon jouait au reversis * avec plusieurs de ses amies. Segrais, assis à côté d'elle, lui dondait des as plus souvent qu'à une autre, selon la rigueur de ce jeu là, La duchesse se mit à le gronder agréablement, et, entre autres railleries, lui dit qu'il avait sans doute quatrevingts ans, de lui donner des as à toute heure. Peu après, il alla se mettre à côté de Mme de Brégy, et l'épargna sou-

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