Mss. de Conrart, in -4, t. X
vent quand il eut des as à donner. Alors Mme de Ghàlillon de dire qu'elle ne savait pas pourquoi il lui était si favorable: sans doute ils étaient mariés ensemble ; car cette bonne union passait la galanterie; et là- dessus > la duchesse les appelait en riant, l'un M. de Brégy, Taulre Mme de Segrais, ce qui fut longtemps le divertissement de la compagnie. Le lendemain, dans la crainte d'avoir fâché Segrais par toutes les railleries qu'elle lui avait dites, elle écrivit à la comtesse de Fiesque * qu'elle ne voulait pas que ce badinage la brouillât avec lui. Segrais entendait la plaisanterie en galant homme, et répondit par une épître pleine d'esprit. Il feint d'être toujours en colère, et demande de quel droit on l'a querellé. Il n'est pas des mieux accommodés dans ses affaires ; mais on le proclame déjà le Voiture de Caen. Esprit et gloire passent richesses! pourquoi donc lui rendre de gaieté de cœur de si mauvais offices, et l'improviser d'un coup barbon et mari ? pour mari, passe encore. Si le lien est rude, la comtesse de Brégy vaut bien quelques soucis; mais barbon I
Vous voulez ôter la jeunesse  qui n'a qu'elle pour tout bien.
Sans mentir Pinjure est extrême.
Et qui vous en ferait autant, Vous en auriez dépit vous-même.
La duchesse a beau le vieillir, il n'en sera ni plus ni moins. Segrais garde ses vingt-quatre ans, et
Encore malgré son courroux Il n'en a que seize pour vous.
n*est-ce pas là une charmante réplique aux picoteries de la duchesse de Châtillon? Voyons maintenant comment Segrais raille à son tour.
Une dame lui avait dit qu'un Italien de ses amants était
1. Ceci se passe en 1648. Segrais pouvait être encore attaché au comte de Fiesque.
jaloux de lui, et, comme ce personnage était « d'une nation soupçonnée d'aimer la vengeance, » elle ajouta que l'étranger le ferait assassiner. Segrais répondit qu'il s'y préparait, et avait déjà songé à son épitaphe. La dame le pressa de la faire, et le lendemain, le poôte lui envoya des vers ayant pour titre : Épitaphe de moi-même en cas que N. m'assassine. — Un jaloux rival l'a tué; mais comment le secret de son amour a-t-il pu se découvrir 1
J'étais discret sur toutes choses; Je ne sais qui diable lui dit.
Toutefois, le poôte explique ainsi l'aventure. Ses soupirs, chemin faisant, rencontrèrent un soir ceux de l'Itatien ; une dispute s'engagea.
Quels chiens de soupirs sont-ce ci Qui passent si souvent ici?
Mes timides soiÀpirs filaient doux sans mot dire; Quelque part qu'ils puissent aller, (Chacun à sa guise soupire) Je leur défends de quereller.
L'un d'eux cependant, d'humeur plus flère, s'avisa de répliquer, et de verte façon. Le soupir italien se courrouce:
Vous êtes mal en équipage Pour faire tant de Tenlendou.
Qu'y ai-je perdow? reprend l'autre en goguenard, et quel est votre orgueil?
Suis-je pas soupir comme un autre Discret, galant et vigoureux Autant que soupir amoureux ?
Malheureusement, ce soupir normand se fit mal à propos gascon, et, par fausse gloire ou malice, dit à l'autre :
Puisqu'un si grand désir vous presse De savoir où je fais ma cour,
lé m'en vais cbez «ne eotntesee Qm demeure daiis ce faubourg.
Gependiuit mon mattre me presse ; Adieu, soupir, jusqu'au retour.
Cette indiscrétion du traître a perda Segrais, la prétisiôn de la dame s*est Tériflé ; le voilà mort !
Les stances qui suivent ont aussi leur prix : Segrais a dé* couvert au pays de Tendre un nouveau village menant à la capitale sans détour* Petits soins , Jolis vers y conduisent bien. Mais que la route est longue et peu sûre f
Le grand chemin et le plus droit de tous, C'est par Bijoux.
Quelquefois même la ville tant désirée vient, sur cette route, au^evant du voyageur.
Car si d'abord Tendre ne s'offre à vous, Séjoumez-là (à Bijoux), quoique le séjour coûte; Tendre viendra jusques au rendez-vous.
Cette fleurette est une des inventions les plus agréables qu'ait provoquées la fameuse carte de la Clélie '.. En y ajoutant Bijoux, Segrais la complète avec malice , et rajeunit le lieu commun des poésies légères, que l'heureux temps n'e3t plus où, pour gagner une maîtresse, c'était assez, comme a dit un poète bucolique, « de dix pommes et d'un chevreau*. »
Segrais est poète d'esprit et d'invention, et passé maître dans l'art de façonner un gracieux sonnet (p. 267), un madrigal spirituel (p. 273) et délicat (278). Il excelle à relever par le charme des pensées et des expressions ce qu'il y aurait bientôt de fade dans ces petites poésies aisément voisines de l'afféterie et des fausses langueurs. Une jouissance , la violence d'une passion, un regard, un sourire, les moin-
1. Boileau regrettait de n'y pas trouver le village de Petites-Maisons. 3. Cf. Bérénice. Dans le temple de Vénus Teffigie de la déesse n'a pas fig\ire humaine. C'est un bloc d'or^ Venw aurea.
dres incidents* de cette vie de galanterie étaient autant de matières à petits vers ; poésie frivole, souvent insipide, dont Pétrarqpe même et surtout le séjour en France du chevalier Marino avaient contribué à établir la mode. Segrais, poète de cour, n'osa rompre avec ces traditions galantes ; mais quelle distance de la plupart de ses vers à ces dizains, ballades, rondeaux et autres épiceries qui dégoûtaient Dubellay, et corrompaient, selon lui , la bonne langue et le bon goût ! Qu'on lise quelques-unes des stances sur un dégagement, et Ton verra comment un poète véritable sait impmiément céder à l'empire de la mode. Regrets touchants, dépit délicatement voilé^ tendresse doucement attristée, tels sont les mérites de ces stances ^ et par là Segrais les a marquées de son cachet.
Sa Muse a bonne grâce à soupirer, et souvent elle nous émeut d'une douce mélancolie (p. 289, 268); mais parfois aussi elle se laisse séduire aux concetti, ces « petites âmes » de la poésie galante :
E del fH>eta il fin la maraviglia; Chi non fà stupir, vada a la striglia^
disait l'auteur AeY Adonis; et après Guarini, Marino avait fortifié ce précepte de si jolis exemples qu'il était malaisé d'en rejeter l'autorité. Segrais l'osa cependant, mais bien plus tard, quand le temps l'eut rendu sage. A vingt ans il se faisait gloire de ces gentillesses {vivezze d'ingegno). Dans sa préface de la traduction de Virgile, il les raille et les proscrit.
Il eût pu de même faire bon marché de ce jargon précieux, de ces délicatesses prétentieuses, longtemps imposées par les lois de là galanterie aux poètes du bel air. Une dame bien apprise ne devait jamais s'abaisser à d'autre aveu que celuici : « Je crois que vous m'aimez. » « Je vous aime » est un