Mémoire à Colhert sur les gens de lettres
L'Autriche épouvantée^ et TEipagne éperdue, Que par autant d'effets de ses fameux combat]»?
La même année (1646), il console le comte de Fiesque en vers quelquefois dignes de Malherbe :
Aime assez un généreux frère Pour ne point regretter la gloire de sa mort«
En parlant de Gustave Adolphe, Segraîs prévient Bossuet :
Partout il vainquit avec gloire »
Et vainquit même après la mort.
On lit dans Thyorne à Mademoiselle : que sur les pas de Henri IV
Gaston sape les tours et s'ouvre les murailles; Peins Gourtrai, Graveline, et ses flancs meurtriers. Qui jettent l'épouvante aux plus hardis guerriers, Et figure si bien comme il les mit en poudre^ Qu'on pense ouïr gronder sa belliqueuse foudre.
Et dans le sonnet sur la maladie dont faillit mourir le duc de Nemours (1647) :
La Parque combattait le bonheur de la France, Et d'un mortel effroi nous remplissait le cœur. Tous deux ils se choquaient avec tant de vigueur Qu'ils ont tenu longtemps la victoire en balance. Nos vœux du Ciel plus juste attirent l'assistance, Et notre bon Démon demeure le vainqueur.
Mais la Mort sans gronder ne peut quitter la place, Et pour justifier s(yi insolente audace, Tient encor ce propos à son parti vaincu :
c Quand je veux d'un héros trancher les destinées, Par ses illustres faits je compte ses années. Et Nemours par les siens a déjà trop vécu. »
Loret pensait sans doute à ces inspirations cornéliennes quand il vantait (en 1653) les vers héroïques de son compatriote. En tout cas, elles attestent que Fauteur de la Pucdle était l'ÂpoUon de Segrais seulement par métaphore. Le dieu
lui-même, dit le podte, avait dès son enfiince pris soin de l'inspirer :
Depuis, vers l'immortalité| .
Par un sentier peu fréquenté,
Je sens chaque jour qu'il m'élève;
Je touche à son double sommet,
Et vois que Calliope achève
La guirlande quMl me promets
Quant à l'ode où il entremêle habilement l'éloge de Gondé et celui de Chapelain, Je ne sais si le vainqueur de Rocroy l'apprit par cœur et la portait dans sa pochette, ou s'il réservait cette faveur à ses deux poôtes favoris, Chapelain et le chevalier de la Rivière ; mais, certainement, elle n'est pas « la moindre pièce de ses poésies ^ » Elle a mérité d'êtro louée par Balzac * et vaut la plupart des odes du grand cri-< tique.
Toutefois, malgré plusieurs strophes pleines d'ardeur héroique et d'un certain feu de jeunesse, on s'aperçoit bientôt que Segrais n'était pas né pour la poésie sublime. La gloire pindarique de Malherbe l'avait tenté, et, sur la parole du maître, il avait peut-être cru le génie poétique capable de traiter à son gré tous les sujets. L'inégalité de ses odes dut lui ôter cette illusion. Segrais < ne peut rien écrire qui ne soit joli, » et c'est ce qui le perd. Ainsi voyez ses odes : après la vivacité des premiers mouvements et l'enthousiasme de commande, il reprend son allure habituelle. Ici, c'est un léger tissu de pensées ingénieuses substituées au vrai soufQe lyrique; là, une tirade d'un élan assez soutenu, qui vient échouer contre une pointe. Dans l'hymne à Mademoiselle, il mêle les images de la pastorale à celles des combats, et il termine sa petite épopée par ces vers, d'ailleurs charmants :
Grand Dieu, pour m'élever à tes airs ravissants, Épure, mes esprits, illumine mes sens.
î- Seg., p. 149. — 2. Segr., p. 109.
Ainsi jamais ton ile incertaine et flottante Ne se voie exposée à la vague inconstante, El puisse s'effacer l'amour infortuné , Dont ton cœur soupira pour l'ingrate Daphné.
Ni tonnerre grondant, ni pluvieux nuage Ne dérobe aux mortels ton radieux visage ; Jamais il ne soit rien de plus charmant que toi, Hors la Nymphe et Tobjet qui me tient sous sa loi.
Enfin, dans I*ode à Ménage, Segrais quitte la Discorde et ses fureurs, et vient aux bords du Mincio rêver de Virgile. Virgile ! voilà, en effet, son véritable maître. Pindare court et voie parmi les précipices; il faut une aile vigoureuse pour le suivre sans s'y briser. Chapelain, moins aventureux, demeure en terre ferme ; mais cela ne fait pas du « Virgile fran-' çaisj» un guide préférable au Virgile latin. Avec l'auteur des BucoliqueSy Segrais n'a aucun péril à craindre. Il trouve en lui un poète de sa famille, dont il peut s'inspirer sans se faire violence à lui-même, et un précepteur de génie vraiment capable de lui enseigner ce que Segrais demandait en vain à l'auteur de la Pucelle:
Par quels charmes un vers dure éternellement.