‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 59 sur 138 · ATHIS · texte numérisé non relu

ATHIS

POÈME PASTORAL (1651 et 1653).

Segrais, avec la vivacité d'un esprit poétique, s'était de bonne heure essayé dans plus d*un genre : romans, tragédie, poésies légères, odes et églogues. Cependant il ambitionnait plus encore, et la gloire d'un poëme le tentait. Il se mit à en composer un où il mêla les divers caractères de ses premiers ouvrages. En effet, VAthis est à la fois romanesque et pastoral , tragique et galant. L'idée , le dessin , en sont ingénieux. A l'exemple de Virgile, qui avait fait d'Amaryllis et de Galathée des personnages allégoriques, et célébré la ville de Caïète, le mont Misène et le promontoire de Palinure sous les noms de compagnons d'Énée, Segrais a voulu chanter, en les personnifiant, divers lieux de son pays. Avec lui, les villages d'Athis et d'Isis se trarnsforment en berger et en nymphe ; le bois d'Ardène en bergère, le château de Marmion en roi pasteur. Les rives de l'Orne, héritières des noms de ces héros, ont été les témoins des aventures que le poète va raconter.

Le berger Athis, épris de la nymphe* Isis, n'osait lui dé-

1. Segrais entend par nymphes, à la manière de VAntréef les princesses

clarer sa tendresse. Enfin, un jour, il la lui découvre^ Banni par la nymphe courroucée, il erre à travers tout le pays, gémissant, désespéré. Cependant la cruelle sent à son tour les atteintes de l'amour. Elle rencontre dans un vallon Finfortuné berger, et laisse échapper un discret aveu . Mais voici qui va tout ruiner. Le bel Athis est encore aimé de la jalouse Ardène. Cette rivale inspire aux vieux parents d'Isis d'odieux soupçons sur leur fille : la voilà captive dans sa demeure. Néanmoins elle parvient à donner un rendez-vous à son berger sur les rives de TOme. Ardène surprend leur secret et en informe le roi Marmion, brutal amant de la nymphe. Ce furieux court attendre son rival au passage de la rivière et le perce d'une flèche mortelle. Quand Isis le trouve étendu sans vie, elle aussi veut mourir. Elle va se frapper, mais Diane intervient et métamorphose en ifs les deux malheureux amants. Tel est le sujet du poBme ; Segrais en a tiré cinq chants (1700 vers). Voyons, comment il a su les remplir. Au fond d'une sombre grotte» Athis déploro sa destinée. Tout entier à ses ennuis, qu'il songe peu à h tendresse im« portune et cependant touchante dont Ardène le poursuit!

Certes, quoique ce cœur qui t'adore et qui t'aime, Insensible berger, cent fois plus que lui-même, Aimât mieus mille fois être arraché par toi Que de t'en voir aimer une autre plus que moi, Peut-êtrQ la douleur dont je serais saisie Se pourrait ralentir, malgré ma jalousie, Si je voyais qu'un jour, t'étant laissé charmer, Tu connusses au moins ce que c'est que d'aimer; Surtout si ton valnapeur étant inexorable (Si 'toutefois quelqu^in en peut être capable), Un jour je t'oyais dire en ton pressant souci : Je te fuyais, bergère, et tu m'aimais ainsi.

Quoi ! pour t'aimer beaucoup en suis- je moina aimable?

et dames d'éminente condition, et, par bergers, les simples gentilhommes ou personnes priyéet.

ie me considérait dans l'Orne l'antre jour»

Et mon visage encor peut donner de Tamonr,

Inutiles propos ; déjà le berger ne les entend plus ; il Aiit, afin d'aller ailleurs mieux cacher son chagrin. Cependant»

Ses brebis, de langueur sèches et dépéries, A la merci des loups erraient dans les prairies ; Les fruits de ses yçrgersaux arbres pourrissaient| Ses jardins négligés tristement languissaient. Hors ses verts orangers à la fleur si charmante, Celle de ses jasmins si douce et si plaisante. Que son soin curieux gardait de se flétrir Dans l'espoir qu'à sa nymphe il en pourrait oflHr ; De stériles chardons ses moissons étouffées En herbe jaunissaient ou séchaient échauff^ées; Quelquefois, s'il semait, c*était hors de saison, Et laissait aux oiseaux à faire la moisson.

Et voilà où l'amour conduit ! « Un jour * que le tendre Céladon s'était levé avant l'aurore, il laissa paître à l'aventure ses troupeaux, et vint s'asseoir sur les bords du UgnoUi où il attendait sa bergère. » Athis n'est pas plus sage.

Allez, mes chers troupeaux, vous perdre en ces bocages ;

Hélas I je vous expose à la merci des loups!

Mais sans soins pour moi-même, en puis-je avoir pour vous?

Quidquid délirent regesy plecturUur Achivi,

Ces fautes sont familières aux bergers de pastorale, et ce n'est pas chez eux que la Bruyère aurait pu prendre celte comparaison naïve et touchante du bon roi et du vigilant pasteur. Aussi bien, ils sont de vocation plus amoureux que bergers, et souvent le poôte les affuble de la houlette contre leur gré. Après cette violence, a-t-on le droit de leur dire de laisser la fine galanterie et de retourner à leurs moutons?

Les troupeaux, il est vrai, sont assez mal gardés, Mais les belles sont bien servies".

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