‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 60 sur 138 · Aitrée, t. I, 1,3.— 2. Fonlenelle · texte numérisé non relu

Aitrée, t. I, 1,3.— 2. Fonlenelle

£t c'est tout ce que demandent le faux berger, le poëte et ses galants lecteurs.

Athis, en amoui'eux bien appris, est avant tout d'une réserve invincible.

Surpris plus de cent fois de la trouver si belle, Il pâlit, il rougit et trembla devant elle,

mais sans jamais perdre le respect. « Le premier effet de l'amour, c'est d'inspirer un grand respect (a). » Doit-il se risquer à avouer enfin son mal?

S'il pouvait tout gagner, il pouvait perdre tout ; Un cœur malaisément en ce point se résout.

« Dans l'amour, on n'ose hasarder parce que Ton craint de tout perdre. Il faut pourtant avancer, mais qui peut dire jusqu'où? » (Pascal.) Si notre berger diffère toujours de s'ouvrir à la nymphe, Pascal entre dans ses sentiments et l'approuve : « Le plaisir d'aimer sans l'oser dire a ses peines, mais aussi il a ses douceurs. » S'il adresse ses vœux à une nymphe plutôt qu'à une simple bergère, Pascal encore l'en félicite : « Une haute amitié remplit bien mieux qu'une commune et égale le cœur de l'homme... » « L'on adore souvent ce qui ne croit pas être adoré, et Ton ne laisse pas de lui garder une fidélité inviolable, quoiqu'il n'en sache rien. Mais il faut que l'amour soit bien fin et bien pur. » Tel est celui d'Athis. Mais, après tout, la flamme ne peut être contrainte à ne pas jaillir, ni l'amour le plus respectueux à toujours se dissimuler. Un jour, la nymphe, amie de Diane, se divertissait à la chasse; un énorme sanglier vient droit à elle. Elle pousse un cri de détresse, Athis accourt et la sauve.

Son bonheur est extrême de l'avoir tirée d'un si grand péril; mais

.... Songez à celui où sans cesse je cours, Voyez Tabtme afifreux où je me précipite.

Et l'innocente Isis, toute surprise de si vifs transports :

Quel abfme, berger, ou quel péril, dit-elle 7 — Un péril que je yeux et ne puis éviter. . • • Un précipice aimable où depuis trois années Mon âme et ma raison se jettent obstinées.

En un mot (il n'y a plus moyen de reculer), il meurt d'amour pour elle.

A ces mots il se tut , tremblant, blême , interdit.

Se repentant déjà de ce qu'il avait dit,

Et n'osant seulement lever les yeux sur elle.

Cependant Isis,

Dans son étonnement, semblable au voyageur

Qui sur l'herbe couché

S'endort, et s'éveillant voit proche de sa tête, La couleuvre dresser sa venimeuse tète,

bis, effrayée d'une si insolente audace, fuit le téméraire < comme un monstre affreux, » et lui défend de jamais paraître en sa présence. Parole bien dure à un amant; mais aussi pourquoi faire à une belle une si sanglante injure? Dans le Gyrus, Martésie dità Mandane que Pbilidaspe est peutêtre amoureux d'elle comme Artamène, et Mandane répond : « Vous n'êtes pas trop sage de vouloir me faire recevoir tant d'outrages à la fois.... Ce serait avoir trop de crimes à punir pour une personne qui n'aime pas les supplices. » Athis doit donc se féliciter d'en être quitte pour un bannissement. Mais la peine était encore dure, et l'Amour s'apprête à punir Isis de la lui avoir infligée. L'enfant ailé prend une de ses flè* cbesy arme légère et redoutable, et en frappe le cœur de la trop fidèle amie de la chaste Diane. Alors commence, dans le cœur de la nymphe, un combat de sentiments contraires ingénieusement démêlé. Elle voudrait se défendre d'ellemême; mds l'Amour est « un démon inventif, » qui ne laisse jamais la passion manquer de bonnes excuses. Athis est simple berger, mais discret et aimable; et puis.

Amour vers tous objets peut ses ailes étendre; Gomme il peut s'élever, il peut aussi descendre.

Isis raisonne et 60n cœar a déjà pris parti; lapreate, c*est que celle lutté intérieure la laisse chagrine et mécontente d'elle-même.

Sa chasse est malplaisante et toujours malheureuse. Solitaire, chagrine, inquiète et rêveuse, Sa tristesse en ces bois aime à se retirer, Mais déjà ce n'est plus que pour y soupirer*

Cependant que fait Marcelet, frère d'Àthis, Marcdet, son meilleur ami?

Jamais nature unie avec ramitié sainte

N'avait serré deux cœurs d!une plus forte étreinte.

Dans la même prairie ils gardaient leurs brebis ,

Leurs chèvres, leurs moissons, leurs meubles, leurs habits;

Tout fut commun entre eux, et jamais leur ménage

Ne compta les agneaux pour en faire partage.

La différence de leur humeur ne relâchait pas les liens de cette vive affection, et pourtant ils se ressemblaient bien peu. Simple et naïf, comme son nom l'indique, le bon Marcelet ne connaît et ne goûte rien en dehors de sa campagne. Âthis pourrait bien avoir feuilleté les belles histoires qui charment les galants de la ville; elles lui ont sans doute échauffé l'imagination et donné des idées romanesques. Aussi la famille est-elle peu contente de lui : ce rêveur-là ne fera jamais rien de bon. Marcelet est plus sage, et ce n'est pas lui qui enverrait paître ses moutons à l'aventure! Mais s'il n'a pas la VAstrèe, comme son frère^ ce n'est pas une raison de le Isdsser périr.

Dès le moment qu' Aâiii «fisparut de ces lieux. Ce frère qui toiy ours l'aima plus que ses yeux , Prit aussitôt dessein d'en mourir à la peine Ou de le ramener •

Toutes ses recherches sont inutiles; et à la place d'AthiSi c'est la nymphe qu'il va rencontrer.

Déjà l'arc en la main, le brodequin chaossô,

Nymphe agUe et gracieuse^ elle a gagné les bois. Là, elle marche soucieuse, distraite, mais se retrouve toiyours qxxX mes de l'Orne, auprès de la cabane d'Athis^

Conduite par son cœur qui, devenu le maître, Sans lui dire pourquoi, l'attire en ce séjour Qui jadis recelait l'objet de son amour.

La suite n'a pas moins de vérité, tsis et Marcelet se rencontrent, échangent un regard et se devinent; mais aussitôt ils en éprouvent tous deux un regret caché.

Le berger «'en émeut et la nymphe en rougit ; Chacun veut demeurer et chacun se retire.

Touâ deot veulent parler et craignent d'en trop <ttr6, Et de leurs passions leurs cœurs embarrassés En se cachant ainsi se découvrent assez.

Isnis affermit son courage, et demande à Marcelet, en dé* tournant les yeux : D'où vient que l'on ne voit plus ton frète!...

..«•.. Et soudain, interdite et défaite, Son àme en même temps curieuse et discrète, Ne sait comment cacher son trouble et son souci.

Quand elle apprend que depuis le jour où il a tué le sanglier, Athis erre désespéré.

Portant sur son visage un malheureux augure,

^e contient à peine sa douleur, et de peur que son éOM)» tion ne la trahisse, elle se dérobe aux yeux de Marcelet.

Ainsi donc elle fuit plus vite que les traits Qu'elle allait tons les jours lançant dans les foréld, Que les cerfs qui fuyaient son atteinte mortelle, Et que les doux zéphyrs qui volaient après elle.

Mais comment éviter sa funeste langueur, Portant partout le trait qui lui perce le cœulrî

Le jour même, Athis était allé consulter Toracle de Po-

mone sur l'issue de ses amours. Trompé par une Téponse équivoque, le berger s'éloignait du temple, quand Ardène l'aperçoit. En même temps on entend la trompe d'airain d'Isis ; la bergère croit à un rendez- vous ; afin d'épier les deux amants,

Tout à la fois surprise en son penser jaloux D'une maligne joie et d'un mortel courroux,

elle se cache derrière un buisson,

Cent fois de se venger tramant un noir projet, Et souhaitant cent fois n'en avoir point sujet.

Bientôt Isis, au trouble de son cœur, a reconnu le fidèle Athis. Mais doit-elle l'aborder? Ici encore Segrais témoigne de son art à pénétrer les replis du cœur humain. Surprise, honteuse, émue d'amour, la nymphe combat à son tour sa réserve accoutumée ; elle se croit attirée vers Athis par la seule curiosité ; mais en réalité, les respects excessifs du berger l'inquiètent : à son gré, il n'est plus assez hardi, et il faut que celte nymphe si fière, par une juste punition, l'encourage elle-même à parler :

Berger, n'as- tu pas vu du haut de ces montagnes Descendre en ce vallon une de mes compagnes?

Quel air Ubre et dégagé ! La voyez- vous, cette Isis d'abord si naïve, faire maintenant la rusée et jouer la coquette? Tout à coup elle feint de reconnaître Athis. Courroucée, elle se redresse avec dédain. Mais déjà le berger lui a répondu : s'il n'a pas vu sa compagne, cent fois il a vu sur ces rives une nymphe trop belle pour une mortelle..,.

Telle enfin qu'à vous voir avec des traits si doux, On croirait aisément que c'est Diane ou vous. A ces mots il se tut, et la nymphe charmée Du plaisir de se voir si constamment aimée, Ne put, malgré l'effort de sa fière rigueur, S'empéicher de se plaire à ce discours flatteur.

Discours mielleux, Vertu toujours magique 1 Toutefois, afin de ne pas avouer ouvertement sa défaite, Isis le prit sur le ton badin :

Athis, répondit-elle, eut toujours l'art de feindre, Sut flatter sans raison, et sans raison se plaindre. Mais il faut avouer que c'est si galamment Que sa témérité peut bien plaire un moment.

Depuis quand dans ces lieux ètes-vous revenu, Et qui vous a, berger, si longtemps retenu?

Amour, tu es « un grand ingénieur* ! » Est-ce l'innocente Isis que j'entends, ou Arsinoé la prude et la précieuse Aminte? Quelle ip^norance ingénue, quelle affectation d'indifférence, et cela quand la tendresse d' Athis la comble de joie au fond du cœur! C'est là une petite comédie dans le goût de Marivaux. On croit entendre une de ses marquises prononcer les deux derniers vers d'un air légèrement ironique ou distrait, en ajustant quelque dentelle. Cette scène piquante est prolongée par les coquettes résistances de la nymphe. Enfin elle laisse, comme par surprise, échapper ce discret aveu :

Uélasl tu n'es pas seul qui te plains de l'amour 1

Il était temps; le jour baissait, il en fallait finir; et d'ailleurs, à la fin du troisième chant, le poète et Isis ne pouvaient, sans inhumanité, condamner Athis à de plus longues souffrances.

Ici finit la première partie du poëme. Elle forme à elle seule un petit drame distinct. Segrais y raconte par le menu une intrigue d'amour finement déduite, et décrit le jeu capricieux, les complications variées de deux tendresses qui finissent par s'accorder. Aux yeux d'un bel esprit touché des raffinements délicats de l'amour précieux, cette partie du poème était capitale, et l'aveu d'Isis, pivot de tout l'ouvrage,

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