‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 62 sur 138 · Géorsiqiui, 1. lU, v · texte numérisé non relu

Géorsiqiui, 1. lU, v

L'heure du rendez-vous est passée, et Athis ne par&tt pas. Seule, au milieu de la nuit , Isis , tout à l'heure ferme et décidée, se trouble et a peur. Fallait-il braver le courroux de vieux parents, et fuir du château la nuit? Une vierge timide l'a osé: l'amour lui donnait de l'audace. Cette tendresse l'anime encore ; mais Thiver et ses tristes images lui serrent le cœur; et par-dessus cette frayeur instinctive, mille angoisses l'assaillent à la fois. Athis serait-il infidèle? Les cruels rbnt-ils tué? Hélasî tous ses pressentiments ne sont pas vains, et ce n'est pas à son amour que l'on peut reprocher de tout craindre sans sujet. Bientôt le jour commence à poindre :

Plus que la nuit encor la clarté l'épouvaDte. Dans les pas du berger ceux du roi coufondus Attirent tout d'un coup ses regards éperdus.

Bien plutôt par le sang que par ses pas guidée,

elle accourt, oppressée, chancelante, à l'endroit où son amant vient d'expirer. A la vue de ce cher cadavre, son désespoir éclate.

Dieux, s'écria la nymphe, aveugles et cruels, Que sert de recourir aux pieds de vos autels, Si souvent votre foudre, agissant par caprice, Accable l'innocence et défend Tinjustice 1

Avec la situation, le caractère de l'amante infortunée s'élève; la douleur la rend éloquente :

toi qui seul d'aimer m'as pu rendre capable, N'attends pas des regrets et des pleurs superflus* Ta lumière est éteinte, et tu ne m'entends plus. n faut, fidèle Athis, par de plus fortes marques Te montrer que ma foi brave les fières Purques, Que les tristes fuseaux qui limitent nos jours. N'ont pas ce grand pouvoir sur nos chastes amours.

Résolue à ne pas lui survivre, elle arrache du sein d'Athis la flèche encore saignante. Les yeux secs, éâiicelaiite,.^te lève

le bras, détonnie la tête. Mais, 6 prodige! elle sent la flèche rebrousser, regarde,

Et ne trouve en sa main qu'un fréle et vert rameau, Fratcbement arracliô d'un naissant arbrisseau.

Interdite, Isis interroge ses sens, et ne voit plus son amant auprès d'elle :

Ce corps sanglant et froid sur ses pieds se relève, Prend aussitôt racine, et plus haut élevé, Au lieu de se^ cheveux pousse jusques aux nues D'un arbre toujours vert mille branches touffues.

Effrayée, la nymphe veut se jeter dans le temple de Diane; aussitôt elle s'attache au sol et se couvre d'écorce. Elle lève les bras au ciel, et ses bras s'allongent en verdoyants rameaux.

Tel est le poème i*Athis. De l'exposition au dénoûment, il respire une tristesse tour à tour sombre ou touchante. Épris d'une passion invincible et toujours malheureuse, Athis demeure frappé, jusqu'à la catastrophe, de noirs pressentiments. Isis, d'abord indifférente, connaît bientôt l'amertume des larmes , et la douleur qui la pénètre n'a rien des lan* gueurs de convention. Privés de leur fille chérie, seule consolation de leurs vieux ans, les parents de la nymphe s'exilent de leur patrie, beau séjour devenu si haïssable, et la douleur consume bien vite leurs derniers jours. Enfin, Marcelet, à la poursuite d'Ardène qu'il veut immoler, est arrêté par la mort, tout plein de la mainte amitié fraternelle.

Parfois la pitié fait place à une sorte de terreur. Les re* mords de Mannion le livrent aux Furies :

Sans cesse il pense voir devant ses yeux timides Les flambeaux punisseurs des pâles Euménides ;

Sans cesse il pense ouïr dans le trouble qu*il sent

La poursuivante voix du sang de l'innocent.

Sur son chef criminel il voit gronder la foudre,

Voit ses traits flamboyants prêts à le mettre en poudre,

Mille monstres divers pour sa perte accourir,

Et sous ses pas tremblants la terre s'entr'ouvrir.

Le poëme de Segrais n*est donc pas une foresterie banale et fadement doucereuse, comme la plupart des pastorales d'opéra. Chez les poètes galants du siècle, l'amour précieux est tout miel ;

Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.

Avec Segrais, Tidylle élégiaque devient un drame émouvant. J'y vois en raccourci Bippolyte^ Aride ^ Phèdre^, Or este, et je me sens tour à tour attendri, ou fortement ébranlé. Rien de semblable dans VAmaranthe de Gombault (1625), les Bergeries de Racan (1630), la Sylvie de Mairet(1621). Ces pastorales côtoient quelquefois le drame, mais n'y entrent pas ; et les aventures qui d'abord s'annoncent sous l'aspect le plus tragique, ne manquent jamais d*y tourner à bien. Guarini, il est vrai, ne s'en était pas tenu à ces menaces de péripétie tragique, et il avait mêlé le récit d'une catastrophe aux douces passions de son Pastor Fido. Mais c'était là une narration épisodique destinée à rompre la monotonie de scènes éternellement langoureuses ou riantes. Dans Athis^ au contraire, l'effet tragique est le ressort principal de la seconde partie du poème. Ce trait distingue donc l'ouvrage de Segrais de ceux de ses ancêtres dans la pastorale, et le poète avait le droit de réclamer à cet égard en faveur de l'originalité de YAthis. Tout en imitant les plus fameux auteurs pour les inventions de détail, il a su, dit-il, composer une œuvre qui lui appartient*.

1. U est Irès-probahle que les vers d^Athit qui peuvent rappeler la P/iédre de Racine, étaient empruntés par Segrais à sa tragédie d'Hippol^te. % Préface de VÀthis,

D'où vient ce mélange de la pastorale et de la tragédie, et si les prés et les bois ne respirent d'ordinaire que bonheur et innocence, pourquoi ce privilège leur a-t-il été ravi? Les champs ne sont pas toujours peuplés de vrais bergers, et souvent les passions des cités viennent les envahir. Que si^ gnifie cet appareil de mort dans le hameau ? Quel est ce convoi funèbre qui traverse la prairie T C'est celui d'un jeune étranger, arrivé depuis peu au village. Hier, ce malheureux amant s'est tué de désespoir. Il portait la houlette; on le croyait berger, mais c'était un étudiant deSéville^ De même dans SegraiSy Isis est une riche demoiselle, elle habite un château ; Marmion est le roi de la contrée ; il n'est donc pas surprenant que le poëme soit pastoral seulement à demi, avec ces personnages à demi-pasteurs. Sans Marmion et la nymphe ch&telaine, Ardène et Athis se seraient aimés sans doute, et la pastorale tragique n'eût plus été qu'une fraîche bergerie. Segrais ne l'a pas voulu ainsi. Il a préféré suivre la voie que ses devanciers lui indiquaient. C'était faire succéder l'âge de fer à l'âge d'or de la pastorale ; mais le poéie aimait encore mieux corrompre sa pureté primitive, lui Ater la douceur et l'innocence de ses mœurs, que l'exposer à périr en ne la rajeunissant pas.

Le précieux dans V Athis a déjà été étudié ; on n'ajoutera qu'un mot. L'amour précieux est fin et délicat. L'âme n'en est pas ébranlée, et celui qui l'éprouve a d'autant mieux la liberté de l'étudier dans ses nuances les plus légères. Né de l'esprit, il aiguise l'esprit, et le rend capable des peintures les plus déliées. Segrais a profité de ces lumières. Il doit en partie ce mérite des analyses délicates à ÏAstrie^ qui en renferme d*exquises, et il le partage avec l'auteur du Cyrus^ disciple et admiratrice comme lui de Durfé. Mais à cette qualité il en ajoute une qui lui est particulière: de l'amour précieux, il s'élève à l'amour vrai, passionné. Pour sentir ce

t. Dan QuiehoUe.

second amour, il n'est plus nécessaire d'avoir de l'esprit; il suffit d'avoir une Âme^ Âthis et Isis éprouvent successivement ces deux amours ; car du moment où ils se sont avoué leur inclination, cette offense au Cupidon des samedis les entraîne à déserter irrévocablement ses autels. Ils franchissent la ville de Tendre pour se jeter dans ces terres inconnues aux personnages de la Clélie^ et qui ne sont autres, sans doute, que l'empire de l'amour véritable.

Parmi les épisodes de V Athis ^ celui de YAure et de la Dromme mérite d'être remarqué. S'il me fallait détacher des Œuvres de Segrais un morceau propre à donner une idée juste et complète de son talent, c'est celui que je choisirais*. Grâce et naïveté touchante, vigueur de pensée et de langage, fictions ingénieuses , traits spirituels et même une pointe , afin d'achever le portrait, Segrais s'y montre tout entier.

U faut louer encore dans Y Athis la justesse, la convenance des personnifications allégoriques. Ce fut plus tard le secret de la Fontaine (1668). Le fabuliste fait jouer à ses bêtes les rôles auxquels leur figure ou leurs mœurs les appellent. De même, chez Segrais, un mince ruisseau, rapide et bruyant, est un petit orgueilleux (la Guigne) ; la rivière la Seule^ une naïade dédaigneuse et solitaire; VAu/re et la Dromme sont deux sœurs infortunées, dont les plainles respirent une naïveté touchante. Enfin, entre elles deux, s'élève le haut Calraon, d'humeur hautaine et fière, personnage jaloux de l'honneur de sa race , et comme Thésée , ardent à soulever Neptune contre elle, afin de la châtier.

En quoi ï Athis est-il pastoral? « Ayant cru que le style en devait être pastoral, j'ai conformé le mien autant que j'ai pu aux Bucoliques de Théocrite et de Virgile. » Ainsi la pastorale, de l'aveu de l'auteur, est ici une simple forme,

1. « L'amour donne de l'esprit et il se soutient par Pesprit; il faut de Fadresse pour aimer. » (Pascal.)

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