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(Seulei féiicitéft du sage désirées)
Par leurs fiers possesseurs ne se sont rencontrées.
Cet amour des champs et des plaisirs simples, n'est pas le seul trait de ressemblance de Segrais avec la Fontaine. Gomme lui, avec beaucoup d'esprit et même de malice, il a quelquefois un air d'ingénuité qui répond bien à la candeur de son caractère. Parle-t-il du songe d'Athis? Il invoque l'autorité d'un vieux sylvain :
Un Dieu n'eût pas voulu m'attester un mensonge*
Et ailleurs :
je vais raconter
Un miracle si vrai qu'on n'en saurait douter.
Quelquefois Segrais mêle à sa candeur une nuance d'iro nie. Il louera, par exemple, les oracles de Pomone,
Qui du sort incertain expliquent les arrêts, Et de propos obscurs ne Tembrouillent jamais.
Athis se charge de présents agréables à la déesse;
Mais d'une eau pure et claire
n se lava trois fois
avant de venir les lui offrir «d'un cœur tout contrit. » Cette humilité de contrition est aussi celle de TAure :
Mon erreur était grande et je la connais telle.
N'est-ce pas l'aveu du candide baudet?
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
Cette bonhomie des deux poètes explique aussi sans doute comment ils sont assez amis, sans songer à mal, de la bonne loi naturelle et ne reculent pas devant certaines images d'une Jiardiesse un peu bien naïve : tel vers de Y Athis serait mieux placé dans un conte de la Fontame que dans un poème écrit à la louange de l'amour précieux.
Ici s'arrêtent les ressemblances. La Fontaine était homme
à dire : Dbi bene, ibi patria, et le séjour de Reims, auprès du chanoine Maucroix, faisait grand tort dans son esprit à celui jde Château-Thierry, où il n'allait guère qu'à dessein de vendre un morceau de son héritage. Segrais n'avait pas même de patrimoine à vendre. Mais il aimait sa patrie et la gloire du pays natal. Ce sentiment lui avait inspiré le dessin de son poëme. La Grèce a ennobli ^on Areadie; Virgile, le Mincio ; Durfé, le pays de Forez. Segrais veut rendre le même hommage aux rives de l'Orne :
Docte et superbe Grèce, et toi, belle Italie, Que tant de beaux esprits ont encore embellie, Vous qui méprisez tout, altières nations.
Qui vantez seulement vos propres fictions Et seules présumez avoir été capables De rendre à votre gré les choses mémorables, Apprenez que les dieux nous aimant comme vous, Ont aussi quelquefois habité parmi nous.
Ces dieux sont Apollon et Malherbe; ou plutôt Apollon luimême, charmé des bocages de la Normandie, est venu^ sous le nom de Malherbe, y porter la houlette. Segrais à son tour ose espérer qu'on s'y souviendra de lui. Voici du moins une prophétie de la Guigne à Alhis :
.Regarde bien mon onde;
Un jour elle sera célèbre par te monde
Pour t'avoir quelque temps sur mes bords arrêté
Par mon plaisant murmure et ma vive clarté ;
Et je n'attends pas moins de ta rare aventure.
Que voir ma source encor et plus vive et plus pure,
Malgré sa petitesse égaler toutefois
Ces fleuves entre nous contrefaisant les rois.
Cette prédiction aurait pu s'accomplir, si tous les vers de YAthis ressemblaient à la plupart des fragments cités. Malheureusement, il y en a plus d'un que Malherbe eût durement noté (frigidius glacie — drôlerie — mauvais au 4« degré). Segrais ne soumet pas toujours ses pensées à l'exacte raison, et il se contente quelquefois de l'a peu près dont l'auteur de
YArt poétiqw était Tennemi déclaré. Fausses lueurs de pensées, périodes traînantes et embarrassées, termes impropres, toutes ces imperfections se rencontrent dans Athis. Mais, il faut y songer, Segrais le publiait en 1651, avant les maîtres de la poésie française. Corneille excepté, et sans autre modèle que Racan et Malherbe. Si l'état de la langue excusait plusieurs de ses défauts, il y en avait que le bel esprit alors à la mode lui imposait en les admirant. De là ce mélange de bon et de mauvais qui chagrine le critique et lui donne des scrupules quand il ne voudrait qu'applaudir.
Toutefois, les qualités ne manquent pas dans Athis ^ et Segrais y a prouvé que « toutes les langues peuvent avoir leur énergie et leurs grâces*. *» On y voit des tours vifs (p. 117), des antithèses piquantes (p. 115), des inversions poétiquement hardies et dans le goût de Malherbe et de Pénelon, sinon de Boileau et de Laharpe (p.l54), des apostrophes vives et pleines de sentiment (p. 156, 162, 163, 167), des comparaisons poétiques et bien choisies (p. 138, 139, 121, 156, 162), des descriptions gracieuses, énergiques ou pittoresques. Mais le plus grand charme des vers du poêle est dans ce tour doux et facile si convenable à la naïveté et à la tendresse de ses pensées, dans cet accent de sensibilité virgilienne qui va droit au cœur et le fait doucement souffrir. Enfin, il y a certains endroits où Y Athis semble préluder, sinon à la Phèdre^ du moins à la Bérénice de Racine. N'en est-ce pas assez pour faire pardonner à Segrais le plus grand de ses torts, l'excès d'esprit? Ses bergers sont trop souvent imaginaires, et la pastorale d' Athis n'est guère que mensonge; mais ce mensonge est aimable, délicat, ingénieux. Il offense la vérité, mais il ne rebute pas l'esprit. Il embellit et ne dégrade pas. Plût à Dieu que l'art n'eût jamais reçu de plus graves atteintes !