AnXavoc était la devise des Montmorency
4* Elégance.
géant lui est particulier. Mille persoimes tâchent de l'imiter, et elle n'imite qu'elle-même. Elle est bienfaisante par inclination; son esprit est toujours porté à la joie» ennemi des choses qui fâchent, incrédule aux mauvaises nouvelles, et plus susceptible d'espérance que de crainte. Elle est touchée des choses galantes plus que des choses sérieuses et tendres, de la galanterie plus que des galants. Son humeur est franche, ouverte et enjouée, ennemie de toute avarice, quelquefois de Tordre même. Gomme elle aime beaucoup de personnes, elle est aimée de beaucoup de monde. Plusieurs cultivent son amitié,* comme elle conserve celle de plusieurs. Aimable en toutes choses , jusqu'aux défauts dont on pourrait l'accuser. »
Le portrait dlJralie est d'aussi bonne façon : « Ce n'est pas sans raison que j'ai donné à Uralie le titre d'incomparable ; car effectivement elle ne voit rien qui lui ressemble. Elle a de l'esprit comme les personnes qui en ont le plus ; mais jamais personne ne l'a eu comme elle. Elle en a toujours , elle l'a toujours charmant, toujours juste et toujours bon. Elle Ta plein de bon sens dans les choses sérieuses, plein de darté pour discerner le vrai d'avec le faux, sûr en ses jugements et en ses pénétrations. Il est grand et délicat, divertissant et inépuisable ; hardi , mais si heureux dans sa hardiesse, qu'on ne peut se fâcher de ce qu'elle dit. Si elle loue, elle persuade ; si elle blâme , on ne saurait la contredire. Elle est sûre à ses amis, affectionnée pour eux et officieuse. Elle est secrète, quoiqu'elle parle avec facilité. Elle aime la conversation, et la conversation la fait aimer. Elle est le charme des honnêtes gens et la terreur des ridicules. Incapable d'abandonner le grand monde , et plus encore d'en être abandonnée. » Ce portrait n'est pas indigne de la femme qui mérita l'amitié intime de la reine de Pologne (Marie-Louise de Gonzague) et la familiarité de Louis XIY, et dont plus tard Segrais devait dire : « Sans étude ni lecturci elle pariait et écrivait divinement bien... ; quand elle ouvrait
sa cassette, on la trouvait r^nplie de lettres des rois et des reines. »
Le portrait de Mademoiselle , sans être meilleur, a plus d'éclat : « Cette illustre héroïne avait le courage aussi relevé que sa naissance , et l'esprit aussi grand que l'un et l'autre. Il était vaste, étendu, vif et pénétrant. La facilité qu'elle avait de s'exprimer en marquait l'abondance et la richesse, et les excellentes lettres qu'elle faisait avec tant de promptitude , en font regarder avec étonnement l'incroyable activité. Elle était constante et résolue dans raffliction ; douce, modeste et civile dans la prospérité , accueillante en tout temps et avec discernement; honnête sans affectation, fière sans orgueil, libérale avec ordre , et surtout si savante dans l'art de bien fah-e un bienfait, que jamais personne n'a su donner de meilleure grâce. Toutes ces divines qualités logeaient dans un corps qui en était digne. Sa taille seule suffisait pour la faire adorer; ses yeux marquaient la vivacité de son esprit et la clarté de son entendement ; et il en sortait des rayons qu'un mortel ne pouvait soutenir. Son teint était au-dessus de tout embellissement , et n'avait besoin que de son excellente constitution qui se faisait bien paraître dans la fraîcheur qu'on y remarquait. Sa bouche , sa gorge et ses cheveux étaient dignes des plus belles choses qui s'en peuvent dire , aussi bien que là grâce naturelle qu'elle avait en toutes sortes de danses, et qui accompagnait jusques à la moindre de ses actions. >
L'hymne à Mademoiselle complète ces traits. La princesse est plus aimable que Vénus, et, comme Pallas, invincible à l'Amour :
Qu'en un bocage épald de myrteà amouf eux Dans le triste maintien d'un chasseur malheureuXi Honteux et fugitif, l'<Bii ardent de colère , Il Tienne se sauver dans les bras de sa màî*e, Lui montre son carquois vainement épuisé.
Son flambeau sans lumière, avec son aro brisé;
Semblanl, pour l'engager en sa grande qnerelto Loi dire que la Nyn^the est plus aimable qu'elle.
Puis il la décrit en détail, et avec une indiscrétion qui trouvait grâce alors auprès des plus fières. Voici qui est plus relevé :
Que si tu veux mêler dans les affreux combats La fameuse Pucelle ensanglantant son bras, Pour marquer son courage et sa vaillante adresse, Emprunte la fierté de ma grande princesse.
Cette comparaison semblait consacrée, et Mademoiselle s'en glorifiait *. A propos de son refus d'épouser le Prétendant, Henriette de France (la naïve princesse rapporte ellemême le mot dans ses Mémoires)^ l'avait comparée à la Pucelle d'Orléans. Comme Jeanne d'Arc, elle est vierge héroïne, et ennemie des Anglais. Mais si la fille de Gaston a refusé la main du prince exilé, elle refusera de même celle de Charles II. A aucun prix, elle n'eût voulu que l'on doutât de sa générosité. De si nobles sentiments la rendaient digne de ces vers de Segrais :
Tu diras que ee cœur si fier, si g^reux , Ne se laisse émouvoir qu'aux pleurs des malheureux, Qu'il sert aux opprimés de refuge et d'asile, Daos l'un et Taulre sort pour lui-môme tranquille; Que libre , et des périls ne pouvant s*étonner, Par sa seule parole il se laisse enchaîner.
Cette âme héroïque» ajoute lé poëte, est digne d'une couronne : les dieux la lui donneront quand ils voudront se justifier.
Le portrait de Mademoiselle dans les Nouvelles françaises n'a pas et ne devait pas avoir cette ardeur dithyrambique. Mais il est encore assez magnifique. Ceux de Gélonide et d'Uralie ont plus de naïveté, de mesurci et peuvent être con?
1. Cf. ta lettre de Scarron à la comtesse de Fiesque sur les prouesses de Mademoiselle et de ses deux maréchales de camp*
sidérés comme des modèles du gem-e. Brièveté, précision, ingénieux mélange de flatterie et de sincérité, style vif et net comme la pensée, ces qualités diverses s'y rencontrent, et à un plus haut degré que dans un bon nombre des portraits de la galerie de Mademoiselle. Assurément les portraits des Nouvelles françaises donnaient à Segrais le droit d'ajouter quelques caractères k Touvrage dont il fut trois ans après l'éditeur, avec l'évêque d'Avranches (a). S'il n'en fit rien, ce n'était pas faute d'avoir prouvé combien il était capable d'y réussir. .
Les sujets des Nouvelles françaises sont au fond peu variés et reposent d'ordinaire sur des amours traversés, puis heureux à la fin. Déguisements, reconnaissances, horoscopes, rencontre des amants à l'église, à la comédie, aventures sur mer, galanterie souvent précieuse, devises et petits vers, tel est le menu de la plupart de ces nouvelles. Segrais, le second Benserade normand, y a mêlé plusieurs de ses jolies chansons, et il en rappelle en passant les airs les plus en vogue . A Saint-Fargeau, comme au Luxembourg, les violons de Mademoiselle, à défaut de Lulli, lui donnaient de grandes facilités pour les mettre en musique, et si l'on en juge par les divertissements de la princesse Aurélie, la cour de Mademoiselle n'avait rien à envier, à cet égard, aux Tuileries.
On trouve aussi dans les Nouvelles françaises des fictions romanesques souvent dépourvues de naturel. L'auteur avait pourtant soigneusement marqué lui-même, dès les premières pages, les qualités des bons romans, et reconnu ce que Huet et Mlle de Scudéry devaient répéter plus tard : « La vraisemblance manque parfois à l'histoire, mais elle est essentielle au roman. » Cette sage pensée ne le préserve pas de certaines imaginations que la crédulité la plus complaisante aurait de la peine à accepter. Un amant, par exemple, parvient à vivre dans l'intimité de sa maîtresse, déguisé en fille, sans être jamais découvert. Si encore l'amoureux n'était pas Allemand l « H me semble, dit Silérite, qu'un Allemand dé-
gaisé en fiUe, est quelque chose de bien extraordinaire. » On pourrait en dire autant de mainte invention de l'auteur ; mais en retour tout est galant, poli dans son ouvrage. Les moindres détails 7 sont marqués d'un cachet de distinction qui sent rhonnète homme habitué au commerce de la plus fine société. Les sentiments y sont^ comme partout chez lui, ingénieusement démêlés ; enfin , l'on y rencontre des traits piquants, et certaines morales spirituellement égayées dont l'assaisonnement relève à propos la fadeur de l'amour précieux *.
Venons au détail. La première nouvelle, la troisième et la cinquième sont de beaucoup les meilleures. La première, mise dans la bouche d'Aurélie, est grave et pleine de sentiments élevés. Le comte Aremberg s'est épris de la femme du comte d'Almont, qui lui a sauvé la vie ; il a beau lutter contre une inclination si déloyale , une force invincible le pousse à l'infidélité, à l'ingratitude. Il s'introduit chez la comtesse, déguisé en femme de chambre et sous le nom d'Eugénie : il ne devait jamais y être que le témoin de sa vertu. Jadis la comtesse avait aimé un gentilhomme nommé Florènçal ; mais il lui avait fallu obéir à un père et épouser le comte d'Almont. Elle a donc sacrifié la tendresse de Florènçal à son devoir ; elle lui sacrifiera de même la joie de sa vie entière. Yoilà les confidences de la comtesse à la fausse Eugénie. Désespéré, et le cœur déchiré par le combat sans cesse renouvelé de son honneur et d'une passion fatale, Aremberg se résout à la ruse. Là comtesse a permis à Florènçal de venir lui dire un dernier adieu : il essaye de se substituer à ce rival ; mais au moment où il va pénétrer dans la demeure du comte, le comte survient. Une lutte s'engage dans les ténèbres ; d'Almont tombe sur l'épée de son ami, et se donne ainsi lui-même le coup mortel. A cette vue, Aremberg s'enfuit ; une sombre douleur s'empare de lui; il maudit