Cf, surtout, t. I,p
son amour, sa vie, sa destinée, qui lui avait été prédite, et se retire dans un monastère, t&chant d'expier dans les jeûnes et les larmes le crime d'avoir donné la mort à son meilleur ami. Cette aventure n'est pas vulgaire ; elle respire quelque chose de la passion touchante et de la beauté morale de la princesse de Clèves. Comme la comtesse d'Almont, Mme de Clèves triomphe des plus tendres mouvements de son cœur ; comme Aremberg, elle va chercher l'apaisement de ses passions et une douce mort au pied des autels.
La troisième nouvelle est vive, divertissante. La comtesse de Fiesque la raconte galamment et avec bien de l'esprit, et de fait les inventions en sont fort spirituelles. On y voit cinq caractères bien dessinés et d'une diversité piquante. Honorine, l'héroïne du récit, est entourée de trois amants : Montalban, seigneur vain, indiscret, mais brillant ; Egeric, amant de peu d'esprit, riche et cependant fâcheux ; Orton, gentilhomme anglais réfugié ; il est pauvre, mais discret, habile et d'une ingénieuse galanterie. Honorine, la coquette, aime xm peu ces trois prétendants, et trouve en eux des qualités qui flattent les trois dispositions de son esprit: elle a la vanité de Montalban, déshrerait vivement avoir les richesses d'Egerîc, et se plaît, avec Orton, aux choses spirituelles et galantes. Mais lequel choisir? Aucun d'eux n'est parfait au goût de la belle, et pour le devenir, chacun des trois aurait besoin d'échanger ses défauts contre les qualités des deux autres. Tandis qu'elle hésite et se partage entre ses trois chevaliers, Lucrèce, vieille coquette jalouse, cherche à la tirer d'embarras en les lui enlevant. Cette charitable dame, à la pruderie près, semble la digne mère de TArsinoé de Molière. Elle sent son mérite ébranlé par les années ; le monde la quitte, mais loin de le vouloir quitter, elle se lie d'amitié avec de plus jeunes, afin d'attirer la compagnie chez «lie, et, « comme on a dit de quelque autre dame :
Tandis que le troupeau va paissant les douceurs, Vivre des restes. »
En effet, Lucrèce provoque à la désertion les amants d'Honorine et, leur dépit y aidant, les détache d'elle. Alors commence une suite de scènes piquantes. Nos trois amoureux vont toujours de compagnie : ensemble ils courtisent leur Côlimène ; ensemble ils la quittent et vont faire fleurir la solitude de Lucrèce. Le même jour, le caprice du sort les conduit l'un après l'autre chez un ami commun ; ils lui font tour à tour confidence des bonnes grâces de Lucrèce et de leurs projets de mariage. Projets inutiles ; nos trois inséparables se rencontrent et se dégoûtent de la belle par de mutuels aveux. Les voilà de nouveau dans les filets d'Honorine. Une courte infidélité a ravivé leur zèle ; ils se décident à une déclaration. Chacun la fait à sa manière, Montalban en présomptueux, Egéric en financier, Orton en homme discret et spirilôel. Le quatrième tome du Cyrus était ouvert sur la table d'Honorine à l'endroit de la fable de la Biche et des Chasseurs. Orton marque du doigt la page à la belle, et la prie de lire. U ne réussit pourtant pas encore cette fois à prendre Honorine, et les trois rivaux restèrent sur les rangs avec des avantages à peu près égaux. Aussi, c'était à qui déferait l'autre. L'opulent Egeric bat en brèche Orton, le pauvre sire : le moyen d'être galant avec un carrosse de louage, deux laquais mal vêtus ou déchirés, et quand on n'ose pas jouer de bijoux? Cette belle moralité finie, Montalban survient et daube à son tour Egeric, tout en n'oubliant pas de faire son panégyrique : « Comment une fille qui a des yeux peut-elle s'abaisser à parler à un homme si mal fait? Comment une personne de qualité peut-elle familiariser avec un homme quia toute l'incivilité de la bourgeoisie, la méchante plaisanterie des valets, la mine d'un solliciteur et la tailler d'un paysan î Et passant insensiblement sur ses perfe^ctîons : avez-vous vu comme il a été défait quand je suis venu? Ce n'est*pas d'aujourd'hui que j'ai éprouvé combien un homme de qualité embarrasse aisément cette canaille. Avouez le vrai, que celte sorte de gens ne sont bons pour faire des maris
(qui est pourtant la seule chose à quoi ils sont propres), que quand ils passent soixante et dix ans, et qu'on peut espérer d'en être bientôt défaite. » Montalban méritait des représailles. Orton se chargea de l'accommoder, et dépeignit sa vanité de la plus plaisante manière du monde. Le triomphe de Montalban était la réception des créanciers, c Orton le contrefait à son lever avec sa fausse morgue de grand seigneur, avec ses provinciaux qui le venaient voir, les créanciers qui lui venaient demander de l'argent, l'ordonnance qu'il leur expédiait en jurant, et en menaçant ses valets de chambre de les chasser pour n'avoir pas contenté ces marchauds ; mais tout cela si naïvement exprimé par les grimaces et les différentes actions qu'il faisait pour figurer la gravité du maître, l'embarras du valet dç chambre, l'inquiétude des créanciers ou leurs révérences quand ils se croyaient satisfaits, avec l'étonnement des provinciaux qui admiraient jusqu'à ses sottises, qu'on ne peut imaginer une plus plaisante comédie. » Orton, avec l'avantage de l'esprit, avait encore celui de parler le dernier; cela le mettait en assez bonne posture auprès d'Honorine ; mais, la rhétorique d'Ëgéric et celle de Montalban avaient fait aussi leur impression. Ainsi la coquette demeurait flattée des hommages des trois rivaux, mais touchée de leurs mutuelles critiques, et toujours irrésolue.
Cependant Orton, peu désireux de s'attacher à Lucrèce qui toujoui*s l'agaçait, voulut lui donner un de ses cousins, Oxtord, fraîchement débarqué à Calais, c un cœur tout neuf.» Il persuade au naïf jeune homme que Lucrèce était « une des plus jolies femmes de la cour de France, » avec de l'esprit « comme un ange. » Oxtord avait de la peine à le croire, et se plaignait souvent à son cousin de la plus jolie femme de la cour de France ; mais Orton l'étourdissait si bien par l'abondance de ses raisons, quand il s'avisait de ne pas la trouver belle, qu'à la fin le jeune homme finit par le croire sur parole, et continua sa cour. Ce plaisant commerce et les raille-
ries dont il était l'objet réjouissaient Honorine. Lucrèce le sut, et résolut de se venger. L'occasion s'en présenta bientôt: la coquette avait, sans malice, donné deux rendez-vous à Montalban et à Egéric. On les découvre, Lucrèce colporte la boune nouvelle, et la pauvre Honorine, malgré ses bonnes intentions, est mise par son père au couvent. Juste punition de sa coquetterie. Segrais n'aime pas les coquettes, et surtout les coquettes intéressées ; à la fin de la nouvelle, il y a une page de forte moralité à leur adresse. Paire l'amour de babil et d'yeux par avarice est un crime affreux : les dieux le châtient dans les enfers *. Cependant, que sont devenus les autres personnages î Lucrèce demeure solitaire et ridicule; Orton et son naïf cousin retournent en Angleterre ; Montalban, dont les affaires se décousaient fort, passe en Amérique avec la Compagnie Nouvelle. Egéric avait été troublé dans son entrevue avec Honorine par l'épouvantable désordre de l'hôtel de ville * ; la canaille reconnaît en lui un partisan, et le laisse sur la place, rudement battu.
Segrais s'excusait de n'avoir pu raconter cette nouvelle avec la grâce de la galante Gélonide : que dire de cette analyse? la lecture de l'original fera seule sentir l'agrément de ce récit, et reconnaître qu'on en pourrait tirer une jolie comédie de caractère et d'intrigue.
La cinquième nouvelle offre un intérêt particulier : le roman et l'histoire y sont ingénieusement mêlés. Agnès, fille du duc de Bourgogne (Mademoiselle) et le comte de Clermont (Condé), tous deux déguisés et voyageant incognito, se rencontrent dans une hfrtellerie'. Aronde (nom supposé du comte), tombe aussitôt amoureux de la dame de Normandie (Agnès), et la princesse, d'abord par jeu, souffre ses hommages, puis les agrée par politique, même après avoir dé-