‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 81 sur 138 · Liste des gens de lettres · texte numérisé non relu

Liste des gens de lettres

taîne façon, mais où les fictions de l'auteur n'ont pas trouvé place» II n'y faudra donc chercher que le mérite de la mise en œuvre. Le sujet de Floridon est un épisode du sérail (sous le règne du sultan Amurath, 1623-1640), dont Segrais avait appris les détails du comte de Gésy, ambassadeur à Constantinople.

Amurath en montant sur le trône avait, contre la cruelle maxime de l'empire, laissé It vie à deux de ses frères. L'un, Ibrahim, dut son salut à sa stupidité^; l'autre, Bajazet, au soin qu'il avait eu de flatter le sultan et de lui ôter tpute défiance, en cachant soii mérite. Cependant Amurath alla faire le siège de l'ancienne Babylone, en Perse, et laissa l'autorité aux mains de la sultane Walidé, sa mère. Cette princesse, toute sa vie, n'avait rien aimé que le gouvernement. Mais quand elle s'en ^t en possession paisible, elle ouvrit son cœmr à une autre passion, et s'éprit de son beau-fils, Bàjazel. Elle ne tarda pas à jouir de ce qu'elle avait le plus ardemment souhaité. Peu après, Bajazet se laissa séduire à la beauté de Floridon, confidente et favorite de l'impératrice. Cette intrigue ne pouvait échapper longtemps à une amante. Néanmoins, au lieu de perdre les coupables qui l'avaient jouée, elle consentit au partage, aflif de ne pas perdre Bajazet tout entier.

Cette résolution étrange devait singulièrement scandaliser la cour féminine d'Aurélie. Aussi Segrais met tout ses soins à en expliquer les raisons : malgré leur trahison , Floridon et surtout Bajazet étaient toujours chers à la sultane, et les priver l'un de l'autre, c'eût été les faire cruellement soufifrir. Du reste « cette grande princesse avait toujours gagné sur ses plus violentes passions de ne se point laisser aller h ses premiers mouvements. » Elle était fine politique et croyait devoir ménager une rivale, d'abord sa complice, Étaient-ce là les vrais motifs de sa condescendance, ou faut^il en chercher

1. ff Ce prince était si lâche et d'un esprit si abruti que, tout épouvanté de la nouveauté de Thabillement des ambassadeurs, il se voulait Jeter par la fenêtre quand ils se présentaient devant lui. »

rcxplicatîon dans les mœurs d'un pays où les femmes sont habituées au partage? La sultane, en tout cas , ne se trompait point en disant à Bajazet qu'elle voulait lui donner « la plus extraordinaire preuve d'amour que peut-être jamais femme ait donnée à un homme*. » Ploridon ne mourra pas, ajouta-t-elle. Je te permets même de la voir, mais seulement un jour la semaine. Si hors ce jour là je découvre que tu l'entretiennes, je vous ferai périr tous deux dans les plus affreux supplices.

Cette menace intimida peu Bajazet, et sa passion « lasse d'être réservée dans des bornes si étroites , s'échappa, et se révolta tout à fait. » Il allait, le plus souvent possible, visiter Woridon sur l'autre rive du Bosphore, au sérail de Péra, où elle avait été reléguée. La sultane en fut informée et voulut s'en éclaircir elle-même.

Un jour où elle était assurée que le prince devait voler auprès de sa rivale, elle se déguise en femme du commun qui va au bain, se rend voilée au bord de la mer, prend une chaloupe et commande au batelier de la laisser aller au gré du courant, conune si elle eût seulement voulu prendre l'air. Bientôt parut une autre chaloupe richement ornée et filant à force de rames. C'était Bajazet. La sultane le reconnut de loin sur la poupe , tout brillant de parure , de joie et de beauté. Mais « ces ornements qui devaient être de si grands charmes pour Ploridon, étalent autant de coups de poignard qui perçaient le cœur de là sultane. » Outrée de douleur, elle ordonne au batelier de suivre de son mieux l'embarcation rapide de Bajazet. Elle veut pousser l'épreuve jusqu'au bout, comme si déjà elle n'avait pas assez lieu de souffrir. Le perfide est là devant elle qui vogue joyeux vers son amante, et elle le suit avec une inquiétude mortelle, « ayant toujours la

1. Le Pierrot da FtSlin dé Pierre n'entend pas U chose de cette façon-là. « Jemiguié 1 non. J'aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre, » dit-il à Charlotte* Ce sentiment peu héroïque, mais tout humain ; poussait Radamisthe h tuer Zénobie.

yue attachée sur lui. » Tout à coup, la chaloupe de Bajazet quitte le fil de Feau, se dresse à la hauteur du palais de Fioridon et aborde avec une extrême vitesse. La malheureuse était désespérée ; ce qu'elle vit ensuite l'acheva. A peine le prince a-t-il pris terre que, d'un balcon du sérail qui regardait la mer, une pluie de fleurs tombe à ses pieds; l'air en est embaumé et cette douce odeur parvient jusqu'à la sultane. Cependant, à la porte du sérail, deux femmes belles à ravir jetaient sur Bajazet une simarre précieuse, et l'heureux prince entrait. A cette vue les transports de jalousie de l'itapératrice furent tels qu'elle voulut déclarer sa qualité au batelier, et aller interrompre un bonheur qui lui coûtait si cher. Mais la prudence la retint. Elle pouvait se venger sans s'humilier en paraissant ainsi devant èa rivale. Pour perdre Bajazet, il lui suffisait de ne plus le défendre.

Amurath, fier de la prise de Babylone (Bagadet) et animé de la bouillante ardeur de la jeunesse, résolut de pousser plus loin ses conquêtes. Il assembla ses troupes et leur dit que pouvant de sa propre autorité les mener où il voulait, il aimait mieux s'assurer de leur approbation et les voir donner librement leurs suffrages sur ses nouveaux desseins, c Mais cette voie, qui est sans doute la plus humaine et la plus raisonnable, n'a pas toujours le succès » qu'on en attend. Les troupes d'Amurath trouvèrent bon de ne pas voter pour la continuation de la guerre, et signifièrent au sultan par un murmure' confus que, s'il prétendait les conduire plus loin, il ne serait pas obéi. < Ce bruit lui déplut extrêmement. Mais voyant qu'il fut suivi d'un cliquetis de leurs armes les unes contre les autres, et que ceux qui portaient des boucliers, se mirent à tirer leurs épées pour frapper dessus.... il entra en une si grande colère, qu'empoignant son cimeterre, il le th:a du fourreau, et avec un regard terrible, menaça toute son armée, disant qu'il ferait mourir de sa propre main le premier qui refuserait de le suivre. » Là-dessus, la révolte s'échaufifa;et quelques-uns des plus mutins s'oublièrent môme

à dire que si l'on ne voulait pas les ramener dans leur patrie, « ils en savaient bien le chemin, et ce qu'ils y trouveraient. » Ces paroles imprudentes furent l'arrêt] de Bajazel*. L'empereur envoie sur-le-champ un de ses capitaines à Gonstantinople, avec ordre à Bajazet de donner sa tète. L'amour de la sultane le sauva. On feignit de prendre l'officier pour un imposteur, et on le tua. Mais quelques jours après, Amurath, craignant les accidents des chemins, en dépêcha un second, et celui-ci arriva au moment même où l'impératrice songeait à se venger. Elle ne mit donc plus d'obstacle à la volonté de son fils et maître, et Bajazet fut étranglé.

Telle est en substance la sixième nouvelle. On pourrait en détacher quatre scènes habilement décrites : la scène d*éclaircissement entre la sultane et Bajazet ; les passions en sont analysées avec sentiment et vérité, et l'impératrice y parait à la fois furieuse et touchante. Elle menace, mais elle aime, et d'un amour assez fort pour maîtriser le plus violent des sentiments, la jalousie. La mutinerie des troupes d'Amurath et la scène du Bosphore offrent une suite de tableaux pittoresques, brillants ou pathétiques. On y joindra le récit des derniers moments d'Amurath. Deux ou trois mois après son retour à Gonstantinople, ce vainqueur de Babylone et de la Perse, si dédaigneux de la vie de ses frères au prix de son autorité, la perdit avec la vie, à la suite d'une débauche. Il avait eu sept enfants m&Ies, qui tous lui étaient morts. Aussi «blasphémant contre le ciel, désespéré de mourir si jeune (à 31 ans) et de ne laisser point d'autres successeurs qu'Ibrahim, son frère, qu'il tenait enfermé.... et qui était stupide au dernier point, il lui vint en fantaisie, puisqu'il n'en pouvait faire régner d'autres après lui qui lui fût agréable, d'avoir du moins la triste gloire de mourir le dernier des Ottomans.... C'était une étrange pensée, à l'article de la mort, que celle de vouloir faire étrangler son frère. » Et cependant il l'eût fait, si

1. Toutes les circonstances du récit de Segrais sont confirmées par Ftiisloire. (Cf. VUist. de Turquie de Hammer, t. IX.)

la sultane, dans la crainte de voir le trépas de son dernier fil» ruiner son autorité sans remède, ne Teût sauvé far une merveilleuse dissimulation. Ge moribond cruel la pressait d*ap^ peler son frère, et lui disait « qu'ayant toujours assez mal vécu ensemble, il était temps de se réconcilier, et que pour cet effet» il serait bien aise de l'embrasser. »» Mais ce Néron avait affaire à une autre Agrlppiue. liongtemps la sultane ne lui ré* pondit que par des soupirs. Enân, elle fit effort sur eUe«mème, et lui avoua, toute en pleurs, qu'Ibrahim venait de mourir^ « Alors Amurath, plein de joie, rendit autant de grâces au del qu'il avait vomi d'exécrations contre lui, » et tout aussitôt il expira. On en porta la nouvelle à Ibrahim. « Ge stupide n'en voulut rien croire, craignant qu'on ne lui voulût donner une joie qui le rendrait digne de la mort, et on lui avait même ou* vert les portes de son cachpt qu'il ne voulait pas sortir, et garait demeuré là éternellement, si sa mère ne l'en fût venue tirer. » La nouvelle de Segrais n'a pas toujours de si sombres cou-* leurs. L'auteur s'est souvenu que ce récit était fait par une dame devant des dames, .et il a cru devoir peindre le début des amours de Bajazet et de la sultane sous les couleurs banales de la galanterie du temps. La princesse, peu satisfaite desres* pects de Bajazet, « ne craignit point de passer un peu les bornes de la modestie, » afin de le forcer à se déclarer. Une fois l'aveu échappé, elle le prend sur le ton d'une femme soigneuse de sa gloire et qui a le cœur trop haut placé pour se je^ ter à la tète des gens. « Fuir un peu, puis revenir, se f&cher, puis s'apaiser, faire sojuffrlr, enfin récompenser, » voilà la tactique de la sultane. Que pensa Mme de Sévigné de ce man^e de coquette, elle qui disait; « Les Turcs ne font pas tant de fa* çons pour s'épouser ? » C'était singulièrement abuser de la permission que Mlle de Scudéry donnait au romancier d'ao* commoder « un peu » les moeurs de ses héros « k l'usage du siècle où l'on vit, afin de plaire davantage ^ » Je ne sais si

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